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LA MORTE

Peu de noms ont sonné avec plus d'éclat dans le monde, aucun n'a tant ronflé sur les lèvres romantiques, que celui de la très noble, très loyale, impériale Tolède.

Elle a des origines fabuleuses. Elle fut, sous les rois goths, une des capitales intellectuelles du monde. La lumière de ses conciles resplendit sur l'Europe. Sous les Maures elle connut trois siècles de révoltes et de luttes superbes. Quand l'empereur d'Espagne, Alphonse YI, reprit Tolaitola aux Maures, en 1085, ce triomphe réjouit la chrétienté presque autant que la perte de Constantinople l'attrista au quinzième siècle. Ferdinand III, le Saint et le Grand la rendit glorieuse et belle. Les rois catholiques y pensaient reposer, sous les voûtes légères de San Juan de los Reyes. Mais les successeurs de Ferdinand et dTsabelle mirent fin à sa vie officielle, et, dès lors, elle sombra dans l'oubli, négligée pour d'opulentes rivales : l'Escurial de Philippe II, la

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Granja de Philippe Y, le palais royal de Charles III. Le vieux Calderon seul lui demeurait tidèle et ne consentit que bien tard à lui préférer Madrid. Charles III essaya de la rendre industrielle en fondant sa manufacture d'armes. Sans la connaître, fascinés par sa lointaine splendeur, les romantiques réveillèrent sa gloire endormie. Ils n'attaquaient les Philistins, qu'armés dune lame de Tolède. Tolède fut le paradis doré de leurs imaginations renaissantes.

Et Tolède, cependant, est un paradis ruiné, un paradis perdu, et. pour qui se souvient de ses gloires, il vaudrait mieux, peut-être, ne la point connaître et se l'imaginer toujours telle que le rêve et Thistoire l'avaient bâtie.

De Madrid au Tage, s'étendent des régions désolées. Pas incultes : les mules y tracent de légers sillons où mûrissent des blés. Par endroits le feuillage cendré des oliviers, le vert cru des vignes zèbrent la terre rouge. Sous Tardent soleil, les mottes calcinées reposent. Aucune frondaison n'atténue les teintes violentes du sol. Autour d'églises aux tons de sienne dorée, de maigres pueblos se groupent, que l'on croirait pétris dans la terre qui les entoure. Aux talus poussent de hauts chardons, chargés de poussière. Le Tage roule mollement dans une plaine surprise d'être arrosée, et qui profite bien peu de cette faveur. Mais patience ! l'idéale cité apparaîtra bientôt. Au-dessus des sombres lignes de verdure qui barrent l'horizon, brille enfm le

monumental Alcazar de Charles-Quint, détachant ses tons dorés sur les cimes violettes des monts de Tolède.

Des cultures de céréales annoncent rapproche d'une cité de vivants, et le nom de Toledo sonne enfin à l'oreille impatiente. Le Tage verdàtre a creusé son lit profond dans un massif de granit brun. Son gouffre à pic semble un fossé creusé par des burgraves géants pour défendre le promontoire fauve qui menace le midi, et que son piédestal de rochers préserve de toute attaque. Aux deux extrémités est et ouest de la presqu'île de granit, reliés entre eux par une ligne de remparts, deux ponts enjambent le torrent, le pont de Saint-Martin et le pont d'Alcantara. Ils ont quasiment le même âge, et sont défendus, à leurs tètes, par des tours imposantes, aux énormes armoiries impériales.

Le pont d'Alcantara, moitié maure, moitié chrétien, fait une entrée superbe à la cité guerrière. Il préserve le voyageur d'une première désillusion. Les mules gravissent au trot la côte qui le suit, et, avant d'atteindre la place du Zocodover, elles frôlent, délicate attention, la merveilleuse Puerta ciel Sol aux arcs outrepassés, aux mâchicoulis délicats, pièce heureusement conservée de l'élégante armure de la Tolède du douzième siècle.

La place du Zocodover, scène de bien des drames de Lope et des Nouvelles de Cervantes, resplendit au soleil, et le feuillage de ses acacias

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contraste vivement avec la blancheur des toldos qui abritent ses trottoirs, avec la chaude couleur des maisons qui l'entourent. Puis commence le dédale des rues étroites, sombres et fraîches, débouchant soudain sur de petites places éblouissantes de lumière. Quelques rues commerçantes s'efforcent en vain au modernisme. La pluparl' respectent le mystère des larges maisons silencieuses, dont les lourdes portes sont semées d'énormes clous de bronze ciselé. On entre en des patios obscurs, abrités par un toldo de toile grise. D'une fenêtre du second étage, une voix interroge : Qiiien ? ^ Quelques plantes ornent le patio ; l'eau fraîche dort en des puits profonds. Aux fenêtres de la rue, défendues par des grilles ouvragées, fleurissent des œillets rouges et des géraniums. L'eau potable est rare à Tolède. Les fontaines qui ornent les places n'en donnent qu'à certaines heures. Une traînée de cruches juxtaposées attend le moment, et, en face, assises en groupes pittoresques, des femmes causent, des bourriquots sommeillent : quels jolis cancans doivent s'élaborer durant ces douces heures de garde !

Et ces sombres maisons silencieuses, et ces jeux d'ombre et de lumière, et ces sveltes allures de canéphores,et, dès qu'on échappe au méandre des rues, ce gouffre du Tage aux berges composées d'éboulis calcinés, et ces portes timbrées

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