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Qui est là

aux aigles impériales, et ces portails dorés, et, des hauteurs de rAlcazar, ce fouillis de toits dont les tuiles rient dans le ciel bleu, et ces lointains aux lignes austères, dont le soleil constelle les arêtes d'améthystes et de rubis, toutes ces visions font bien de Tolède une pittoresque, une inoubliable cité.

Mais ce pittoresque qu'elle conserve ne console pas de la gloire qu'elle n'a plus. Et quand on songe que ces murailles furent bâties par Wamba que, par cette porte enfoncée dans le sol Alphonse YI et le Cid pénétrèrent à Tolède, quand on s'arrête en ce coin dévasté où s'élève San Juan de los Reyes, quand on visite cet hôpital de Santa Gruz, bâti par le cardinal de ^lendoza, aux artesonados magnifiques, et qui s'ouvre béant, inutile et ruiné, quand on parcourt l'orgueilleux Alcazar de Charles-Quint, proie de multiples incendies, dont la masse restaurée écrase encore Tolède, dont l'escalier grandiose devrait porter des cortèges de rois, quand on demande à Tolède où est son àme, sa puissance son rôle actuel dans le monde, et qu'on n^entend point de réponse, on ne peut se défendre d'une profonde mélancolie.

Au delà des remparts, près du Tage, cette insignifiante chapelle du Christ de laVega était jadis la basilique de Sainte-Léocadie. Le roi Sisebut l'avait fondée en 618. Elle abrita les conciles fameux, elle reçut les corps de Saint Ildephonse et de saint Eugène. En 715, le dimanche des

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Rameaux, les chrétiens célébraient, à Sainte- Léocadie, la fête de leur patronne, quand les Juifs ouvrirent aux musulmans les portes de la ville déserte ; les chrétiens furent en partie massacrés dans réglise.

Ferdinand et Isabelle venaient de vaincre, à Toro, les Portugais, partisans de don Juana la Beltraneja. Le 31 janvier 1470, ils entraient à Tolède par cette vieille porte de Visagra, aujourd'hui ruineuse. Quels jours d'espérance et de promesses î Tout le peuple s'était porté audevant des rois ; des groupes de danseuses précédaient leur cortège, des chanteurs disaient leurs louanges, et Tolède reprenait en chœur le refrain poj)ulaire :

Flores de Aragon Dentro en Castilla son.

Pendon de Aragon !

Pendon de Aragon ! ^

Le roi montait un cheval noir, la reine une mule blanche. En triomphe, ils furent conduits à la cathédrale. La place du Zocodover retentit de carrousels bruyants. ^latin joyeux d'un peuple saluant son avenir splendide !

Le ^ février, les rois portèrent sur le tombeau de Jean V" les trophées portugais. La reine s'était vêtue de brocart blanc semé de lions et de cas-

1, Les fleurs d'Aragon — fleurissent en Castille. — O bannière d'Aragon ! — O bannière d'Aragon 1

tillos d'or ; à son cou Ijrillaient des rubis balais qu'elle croyait avoir hérités de Salomoii ; elle traînait un manteau d'hermine. A la porte du Pardon, des jeunes filles, représentant la Madone et les Anges, l'accueillirent de leurs chants. Après la messe, la reine, de ses mains, suspendit les dépouilles de Toro sur la tombe du vaincu d'Aljubarrota. Puis, pour accomplir un vœu, Isabelle, dès 1476, jetait les fondements du monastère et de réglise de Saint-Jean-Baptiste. Aucun sculpteur, aucun architecte, aucun orfèvre ne lui semblait assez habile pour exécuter ses plans; aucime splendeur ne satisfait ses désirs. En AUemagne et en Italie, elle fit recueillir les manuscrits les plus rares. Elle en forma cette l)ibliothèque sans rivale que les bandits brûlèrent en 1808. La grande reine ne vit point son œuvre achevée, mais elle fut récompensée de ses largesses, car ce couvent de Franciscains lui donna bientôt son grand ministre .-frère Gonzalo Ximenez de Cisneros.

Sur une longue place étroite s'élève le vieux palais des comtes de Fuensalida. En 1539, Charles-Quint réunit à Tolède sa noblesse des Espagnes. lien voulait obtenir des subsides d'argent, il lui voulait imposer des contributions onéreuses ; et, pour gagner sa gentilhommerie rebelle, il multiplia, en son honneur, les fêtes et les tournois. Je me demande, par exemple, comment on pouvait bien évoluer à l'aise dans ces rues sans espace. Les réjouissances, pourtant, furent splen-

dides. Mais, au milieu des fêtes, dans ce palais qu'habitait alors Tempereur, rimpératrice Isabelle mourut. Le palais n'est plus qu'une masure en ruine. Des bohémiens vivraient à peine dans l'alcôve où expira l'impératrice. Cette mort fut un coup de théâtre. L'empereur aussitôt s'enfuit au monastère de la Sista cacher son deuil et ses larmes, et le lendemain, par la porte d'x\lcantara, un triste cortège s'allongeait, conduit par le jeune marquis de Lombay, François de Borgia. On emmenait à Grenade la dépouille déjà décomposée. Charles-Quint en avait déjà contre Tolède: il ne lui avait point pardonné sa révolte du temps des comuneros ; il avait fait raser le palais de Juan de Padilla et de Maria Pacheco. Cette ville de malheur lui devint à jamais odieuse. Philippe II, vingt ans plus tard, en pensa faire sa capitale, mais ce maître peu commode s'entendit mal avec le clergé de la ville. Le sort de Tolède fut désormais réglé. En loGl, Philippe II l'abandonnait pour toujours. Il aurait encore pu la relier à ^ladrid par des communications faciles, et la garder comme le plus beau musée d'Espagne. Philippe II préféra faire des œuvres nouvelles, empreintes de son esprit, et, lentement^ l'impériale cité mourut. Les Français, en 1808, hâtèrent l'œuvre de ruine par un bombardement sacrilège. Les révolutions de ce siècle la consommèrent. Elles mirent au pillage cette merveille bâtie par les rois catholiques, San Juan de los Reyes, dont les murs portent encore — iro-

nique trophée — les fers enlevés aux captifs de Grenade. Il aurait alors fallu à Tolède un Viollet-le-Duc, qui, subventionné par une intelligente et opulente commission, eut restauré cette ville de souvenirs. Il en eut fait un incomparable joyau, les délices et l'orgueil de l'Europe. L'Espagne n'eut pas de Yiollet-le-Duc, et Tolède se meurt, laissant ses palais s'écrouler, et son immense Alcazar étendre vers Fhorizon, d'un geste désespéré, ses ailes inanimées.

Mais l'Espagne offre aux voyageurs de délicieuses surprises. Au moment où, las de solitudes et de ruines, on va douter de sa beauté, elle révèle aussitôt quelque splendeur cachée, d'une immortelle beauté, et, par le spectacle inattendu d'éblouissantes richesses^ elle dompte tous les dédains et ravive toutes les admirations.

La cathédrale de Tolède n'a point l'extérieur allègre et jeune de sa sœur de Burgos. D'aucun endroit on n'est au point pour la bien voir. Sa robuste tour carrée s'achève en une tiare cerclée de trois couronnes de fer. Ses angles solides n'ont point d'ornements ; perdue dans le massif des maisons pressées, elle disparaît presque dans la ville. Mais il y faut entrer le soir, quand les rayons, tombant en biais, embrasent ses vitraux et projettent leur flamboiement dans l'étendue des nefs sombres. Il la faut alors lentement parcourir, écoutant ce que racontent ces tombes d'archevêques, simplement fermées d'une large

plaque de bronze, et ces sépulcres de connétables et de rois.

Ils ont un si puissant langage, les morts qui dorment dans les églises î Communément, les cimetières sont laids, sauf les bien humbles. Quel horripilant musée que le fastueux Campo Santo de Gènes ! Dans les églises mêmes, les tombes triomphantes déplaisent. Il faut qu'elles intercèdent et qu'elles prient, dans l'humble attente de la résurrection formidable. La plus belle attitude sépulcrale est celle des gisants. Ici, dans la paix que versent les voûtes gothiques, quand je les vois étendus, ces rois, ces cardinaux, ces princes, et que l'obscurité du soir descend, il me semble, qu'en l'église déserte, va s'accomplir une liturgie mystérieuse. Tout ce qui, dans TEspagne, eut un nom : héros, évèques, rois, repose en des églises semblables. Ils ont fait l'histoire qui se raconte. Nous vivons de leurs vertus, de leur génie, de leurs exploits ; nous subissons les conséquences de leurs défaites et de leurs fautes. Abrités dans ces lieux d'asile, ils sont à couvert de nos vengeances, et, quelle que fut leur gloire, ils sont trop éclairés sur la vanité de la vie pour se complaire en leur passé. Aussi, quand les vivants quittent le temple, j'imagine qu'ils le remplissent de leurs supplications éperdues. Les morts prient, ceux dont les peuples ont respecté les cendres. De Burgos à Grenade, de Tolède à l'Escurial, de Séville à Compostelle, des voix doivent, dans la nuit,

s'appeler et se répondre, voix augustes et saintes qui bénissent et protègent, voix coupables qui demandent pardon.

A Tolède, ces voix montent nombreuses de cette chapelle des Bejres nuevos, de celle de Santiago où repose le grand connétable de Luna. La tombe de Luna est celle d'un triomphateur, et la légende qu'y grava la fille de Jean II ferait croire que le connétable mourut heureux. C'est lui, pourtant, le décapité de Valladolid, la victime de Jean IL Quelle ironie dans son sépulcre !

Dans la chapelle de Sainte-Eugénie, sous un merveilleux arceau en style mudéjar, repose un alguazil du quatorzième siècle, dont j'ai voulu cueillir l'épitaphe, fleur d'espérance et de sérénité:

Aqui yaz don Fernan Gudiel

Muy honrado caballero.

Aguacil fiie de Toledo,

A todos muy derechudero,

Caballero muy fîdalgo.

Sirvio bien a Jesu Chrislo

E a Santa Maria

E al rey e a Toledo

De noche e de dia.

Pater nos ter por su aima,

Con el Ave Maria.

Digamos que le reciban

En la su compania.

E fmô XXV dias de Julio, era de MCCCXVI «.

J . Ci-gît don Fernancl Gudiel, très honoré chevalier ; il fut alguazil de Tolède, envers tous très droitier, chevalier très fidèle,

Tragiques ou consolants, les souvenirs qu'éveille la cathédrale font oublier les ruines du dehors. Ils révèlent l'impérissable grandeur de la vieille Espagne. A leur contact, nous nous sentons bien à Tolède, dans la primatiale des Espagnes, dans la capitale de la Castille.

Et il faut revenir le lendemain, dans la lumière rajeunie, admirer ces verrières et ces grilles, ces retables et ces stalles, que les plus grands artistes du XVI' siècle se sont appliqués à construire.

La cathédrale de Tolède daterait de saint Jacques. La Vierge, à laquelle elle fut dédiée, y revêtit saint Ildephonse d'une chasuble en toile du ciel. L'empereur Dèce l'avait fait démolir, et l'empereur Constantin rebâtir. Les Maures la changèrent en mosquée, et saint Ferdinand, qui avait posé la première pierre de la cathédrale de Burgos, eut la hardiesse, en 1229, de rêver encore ce grandiose édifice. Ces demi-rois qu'étaient les archevêques de Tolède entendaient grandement leur rôle. Ils prirent à leur solde les artistes de Flandre et d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne :

Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts 1

La silleria alla du chœur de Tolède, passe, à bon droit pour le chef-d'œuvre, le portento de l'art espagnol. Diego de Siloë, Philippe Yigarni et Alphonse de Berruguete furent admis au

il servit bien Jésus-Christ et sainte Marie et le roi et Tolède, de nuit et de jour. Un Pater noster pour son âme, avec un Ave Maria. Prions-les qu'ils le reçoivent en leur compagnie. Et il trépassa le 23 juillet 1316.

concours ouvert par le chapitre. Les deux derniers l'emportèrent. Berruguete sculpta les stalles de gauche, Yigarni celles de droite. Leur œuvre est si parfaite, qu'éternellement, dit une inscription, on hésitera à préférer un maître à Tautre ^

Après s'être épuisé à regarder ces merveilles, il faut encore revenir demander à la cathédrale de nous montrer ses joyaux : sa monstrance de vermeil, haute de trois mètres, exécutée par Enrique de Arfé pour le cardinal Ximénès, et dont la custode, constellée de diamants, fut faite du premier lingot d'or que Christophe Colomb rapporta de l'autre monde ; les ornements de Ximénès, le missel de Mendoza, l'éblouissante robe de la Vierge del Sagrario, littéralement couverte de perles et de diamants. Dans la chapelle octogone de TOchavo, il faut admirer ces reliquaires précieux, et, dans le vestiaire, les ornements anciens aux lourds brocarts, sertis de joyaux. Et la royale salle capitulai re au plafond lambrissé nous attend encore, moitié mauresque et moitié gothique ; et, pour se donner une dernière impression, solennelle et troublante, il reste à parcourir Timmense crypte, aussi vaste que l'église.

Et vingt fois, et toujours, il faudrait revenir admirer la splendide église, si pleine de riches-

1. « Signa tum marmorea tum lignea cœlavcre hinc Philippus Burgundio, ex adversum Berruguetus Ilispanus. Certaverunt tune artificum ingénia ; certabunt semper spectatorum judicia. »

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ses, de beautés et de gloires, et où, seulement, se retrouve un peu la Tolède puissante que l'on avait rêvée.

En admirant ces trésors, que me détaillaient deux graves chanoines, je ne pouvais m'empècher de revoir par la pensée d'obscures pagodes indiennes, où des brahmes, accroupis autour d'un large tapis, me montraient, eux aussi, les parures de leurs idoles. Les perles étaient plus nombreuses, les diamants plus énormes que sur le manteau de la Vierge de Tolède, et, à Madura, dans les grandes marmites de cuivre, les torsades d'or et les bracelets de saphirs tombaient plus pressés, aux fêtes de Maniatchi, que les parures ne sont données par les chrétiens aux sanctuaires catholiques. < Egale superstition, vous voyez bien, et même idolâtrie sous tous les cieux ! Delphes et Ephèse annonçaient Lourdes, et Ramesouram vaut Tolède ! » — Non, Ramesouram ne vaut pas Tolède, et, loin d'être troublée par ces similitudes, ma pensée y découvre, avec le même fonds commun de religion qui emporte partout l'humanité aux mêmes sacrifices, la divine supériorité du sacrifice et de l'idée chrétienne. J'ai vu, sans doute^ d'obscènes symboles parés, dans les temples de Siva, de plus de joyaux que n'en pourraient porter les madones d'Espagne, mais ces dépouillements païens ne symbolisaient aucun détachement intérieur, ces idoles avaient souvent un sens pervers ; aucune beauté ne les revêtait. Leurs grotesques

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images inspiraient, tout au plus, de l'effroi ; elles ne retenaient de Dieu que la grossière idée d'un pouvoir fécondant, divinisateur des appétits humains, d'une puissance mauvaise, cause des chagrins de Thomme. Aucun amour n'inspirait les dons qu'on leur faisait. Le dogme, au contraire, qui a courbé ces voûtes et fouillé ces retables, qui a ciselé ces custodes et enluminé ces volumes, me révèle le sens de la vie et m'ouvre des perspectives bienheureuses. Il me purifie ; il me transforme. Il a pitié de moi ; il me soutient ; il divinise mes travaux et mes larmes. Il me raconte riiéroïsme des saints, et m'assure que je le peux imiter. Le grand murmure des foules pressées autour de Tautel de Bouddah, les nocturnes processions autour des idoles brahmaniques, sont l'appel douloureux de l'àme humaine désorientée. L'horreur les accompagne, l'horreur desj musiques discordantes et des troublantes incertitudes. Ici, la liturgie a un sens, et, pour s'exprimer, de profondes et délicates harmonies. Le Verbe fait chair a embrassé la pauvreté et la souffrance. Il n'a pas consenti à revêtir la laideur. Il n'inspire que de sereines pensées, de belles actions et de belles choses, et, quand l'unique marque de la vérité serait la beauté, le dogme chrétien est si beau qu'il resterait encore la suprême vérité.

Mais toute parure d'église n'est pas nécessairement de l'art chrétien. Regardez, par exemple, dans la magnifique sacristie, ce plafond peint

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par Luca Giordano. C'est la meilleure fresque de ce maître. Elle représente le miracle de saint lldephonse, et le ciel entr'ouvert laisse tomber des rayons de lumière dont la clarté est féerique. jNIais, tout autour du groupe lumineux, que signifient ces cascades d'anges, dont les cuisses présentent de si habiles raccourcis? Ce motif abonde dans les églises de Rome, et ici, il a fallu toute la providence de Dieu et toute la vigilance du peintre, pour que les robes, soulevées par le vent, couvrissent, des anges, ce qu'il était fâcheux de voir. Ce spectacle aérien ne me scandalise certes pas, mais il me semble manquer de caractère, ce caractère qui est aux œuvres d'art ce que le tact est aux manières, et qui fait qu'une peinture d'église ne peut convenir à nn boudoir, ni une musique de messe à un concert de théâtre. Dès que l'art chrétien perd son caractère, il se prive de son principal charme qui est la convenance. Et Luca Giordano restait encore en deçà des limites, mais chacun sait si le sens du caractère fit défaut à la musique, à la peinture, à tout l'art religieux de ces deux derniers siècles !

Il ne faut point quitter cette sacristie qui est un musée, sans admirer une toile prodigieuse de €e Domenico Theotocopuli, appelé communément el Greco, que la peur de ressembler au Titien, son maître, fit tomber ensuite dans une si extravagante manière. Cette toile représente le partage de la sainte tunique. Sur la tunique

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rousse, la tète du Christ se détache, d'une distinction infinie. Un groupe de brutes l'entoure, qui se démène dans l'ombre. Le Greco ne fit guère plus de toiles de cette éloquence. Il devint le don Quichotte de la peinture, fut fantastique, ridicule, et, cependant, son art est si puissant que ses toiles les plus agaçantes restent dans le souvenir, sans qu'on les puisse oublier.

Ainsi, à cette heureuse époque, il était donné aux artistes d'Espagne de devancer même toutes les audaces. Nos impressionnistes et nos décadents modernes, pour être sûrs de ne ressembler à personne et d'atteindre la parfaite extravagance, n'auraient qu'à se mettre à l'école du Greco .

J'avais rencontré à Tolède un jeune médecin russe de Novorossisk. Comme il ignorait l'espagnol, je m'étais fait un plaisir de lui servir de truchement, et comme il était plein de goût^ j'étais heureux de profiter de ses lumières. Je le vis en arrêt, dans la cathédrale, devant une inscription placée très haut, à gauche de la porte principale.

— Que dit donc cette grande inscription noire? me demanda-t-il.

— Elle commémore trois faits qu'elle juge des plus glorieux pour l'Espagne. Ecoutez : « En cette année 1492, le 2 janvier, Grenade et tout

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son royaume furent pris par les rois nos seigneurs don Fernando et dofia Isabelle, étant archevêque le révérendissime seigneur Pedro Gonzalez de INIendoza, cardinal d'Espagne. Celte même année, à la fin de juillet, les Juifs furent chassés de tous les royaumes de Castille, d'Aragon et de Sicile, et l'année suivante, 1493, à la fin du mois de janvier, fut achevée cette sainte église par la réparation de toutes ses voûtes, étant maître ouvrier le seigneur don Fernandez de Guenca, archidiacre de Galatrava^ »

— Voilà qui est parler, me dit le docteur.

Et tandis que, par des rues en zigzag, nous allions chercher le pont Saint-Martin :

— Le cœur de M. Drumont, ajouta-t-il, battrait d'aise, s'il lisait cette crâne inscription. L'Espagne, il faut le reconnaître, eut un tempérament puissant, inapte à conserver les microbes, et j'aime la gaillarde sérénité avec laquelle elle relate un acte qui prouve sa santé.

Nous entrions dans l'ancien quartier qui fut la jaderia.

— Tenez, dis-je à mon compagnon, ici fut la

1. « En cl ano de 1492, o 2 dias del mes de Enero, fuc tomada Oranada con todo su reino, por los reyes N. S. D. Fernando c Da Isabel, siendo arzobispo el R"'o S"" D. Pedro Gonzalez de Mendoza, cai^d. de Espana. Este mismo ano, en lin del mes de Julio, fucron echados todos los Judios de todos los reinos de Castilla. de Ax'a^-on e de Sicilia. El ano siguientc de 93, al fin del mes de Enero, fue acabada esta Sta iglesia de reparar todas las lîovedas e las blanquear e trazar, siendo obrero niayorD.F" Fernandez de Cuenca archediano de Calatrava. »

demeure du banquier Samuel Lévy, Fargenlier de Pierre le Cruel. Ce prince lunatique le fit, un jour, exécuter, et ses trésors disparurent si soudainement, que le peuple de Tolède les croit encore cachés dans quelque fissure du roc.

Une jeune fille vint nous ouvrir. Dans une cour mal pavée, une chèvre broutait le^ feuilles d'un grenadier tout fleuri. On nous ouvrit une porte, et la synagogue de l'argentier apparut. Sa jolie nef mudéjar a été gâtée par des blanchissages à la chaux. On en restaure aujourd'hui les arabesques et les frises. De l'autre côté de la rue s'élève une autre synagogue, devenue, tour à tour, mosquée, puis église chrétienne, et dont se poursuit aussi l'intelligente restauration. Santa Maria la Blanca compte cinq jolies nefs, séparées par des colonnes octogones, surmontées d'arcs outrepassés. Ses frises sont ornées d'inscriptions hébraïques. Le plafond de mélèze était richement lambrissé, le carrelage lait d'azulejos. Telle quelle, la synagogue baptisée sent la ruine, mais elle donne au voyageur du Nord la première impression de ce que sera Cordoue, et cette inattendue vision d'Orient offre un charme qu'il est très doux de subir.

Nous avions franchi le pont Saint-Martin, et, sur les rocs abrupts qui dominent le Tage, nous contemplions Tolède à contre-jour. Les clochers et les tours étaient encore baignés de lumière. San Juan de los Reyes flamboyait; la cathédrale se présentait de profil; la silhouette des toits

bruns se découpait sur la laque embrasée du ciel. Au loin, à droite, l'Alcazar dominait la ville de toute sa masse. Quelques âniers passaient à nos pieds ; aucun ne chantait. De l'éboulis des berges, de ces ruines, de ce silence, de ce sépulcre, il montait une indéfinissable tristesse. C'est devant ce tableau que José Zorrilla dut écrire ces vers:

Negra, ruinosa, sola y olvidada, Hundidos va los pies entre la arena, Alli yace Toledo abandonada, Azotada del viento y del turbion.

Mal envuelta en el manto de sus reyes, Aiin asoma su frente carcomida; Esclava, sin soldado y sin leyes, Duerme indolente al pié de su blason'.

Mais l'inscription de la cathédrale hantait l'esprit de mon compagnon, et, en face de cette juiverie anéantie, et autrefois si puissante, il me demanda de lui rappeler l'histoire de cet antisémitisme espagnol, dont la constitution du Saint- Office fut rœuvre suprême.

— Ce fut un vrai drame en cinq actes, lui dis-

1. Noire, ruineuse, seule et oubliée, — les pieds déjà noyés dans le sable, — ci-gît Tolède abandonnée, — fouettée par le vent et les tourbillons. — Mal enveloppée dans le manteau de ses rois, — elle soulève encor son front rongé, — esclave, sans soldats et sans lois. — elle dort insensible au pied de son blason.

I I i»riV p P| 1 '.il -ra

je S le plus terrible et le plus espagnol que l'Espagne ait jamais composé.

Au premier acte, nous sommes au temps de la monarchie wisigothe. Les Juifs s'étaient partout faufilés en Espagne. Les Wisigoths, chevaleresques, idéologues, dépensiers, ne surent, pendant deux siècles, qu^'imaginer pour éliminer le péril juif. Conversions forcées, — le plus inefficace et le plus criminel des systèmes, — décrets tolérants, lois terribles, rien n'y fit. En arrière du pont Saint-Martin, apercevez-vous ce bloc ruiné? Il indique l'endroit où la fille de don Illan — le comte Julien — fut aperçue au bain par Rodrigue, le dernier roi goth. En suite de quoi, Florinde cessa bientôt d'être rosière. Vindicatif, Julien, gouverneur de Ceuta, appela les Maures; légende qui signifie, peut-être, que les peuples usés par le plaisir sont toujours mûrs pour l'invasion, et que les malheurs apparents sont souvent de grands bienfaits, puisqu'ils renouvellent la vitalité d'un peuple. Toujours est-il que les Juifs aidèrent aussi les envahisseurs. Ils ouvrirent aux Maures Tolède, Séville et Cordoue (viii^ siècle), et eurent ainsi raison de leurs oppresseurs.

IL — Sous le califat de Cordoue, les Juifs prirent leur revanche triomphante. Le ministre et médecin juif d'Abd el Rahmân III favorisa sa race. Il ouvrit Cordoue aux académies d'Orient,

1. Je me permets de préciseï^ et de compléter, dans ce récit, des domiées qu'oralement je ne pouvais que résumer.

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et les philosophes talmudistes y fleurirent, ^lalheureusement, au cours du xii' siècle, les Almohades d'Afrique mirent une fin sanglante à cet âge d'or d'Israël. Réduits à choisir entre le turban et l'exil, les Juifs s'enfuirent en Castille et transportèrent ici, à Tolède, leurs académies^ de Cordoue et de Séville. Ils comptaient, avec raison, sur leur souplesse et sur le peu de mémoire des chrétiens pour se faire pardonner leurs trahisons passées.

III. — Alphonse VII reçut et protégea les Juifs. Les rois de Castille, maladroits argentiers alors comme ils le furent toujours, semblaient heureux de retrouver d'habiles financiers. Leur protection fut sans doute inconsidérée, car au XIV' siècle, le péril juif était redevenu menaçant pour l'Espagne, d'autant plus qu'enrichis^ par le commerce, l'usure et le fermage des revenus de l'État, les Juifs s'attiraient la haine universelle.

IV. — Alors la justice populaire s'exerça. Elle fut effrayante. En 1321, trente mille pasteurs navarrais descendent des Pyrénées, et, malgré l'excommunication que leur lance Clément V, ils saccagent les ghettos de Tudela et de Pampelune. L'infant d'Aragon, don Alphonse, exter-^ mine en vain les bandits. Les Navarrais, instruits par leur exemple, incendient, en 1328, les juiveries de Viana et d'Estella. Ils tuent dix mille Israélites. En 1360, d'autres tueries ensanglantent Najera et Miranda del Elbro. En Andalousie, un

archidiacre fanatique, Hernan Martinez, prêche au peuple la destruction des synagogues. Les officiers royaux, Farchevèque de Séville ont beau s'y opposer, la fouie, excitée par Hernan Martinez, détruit, en 1390, la juiverie de Séville et tue quatre mille Hébreux. Le feu se communique à Gordoue, à l'Andalousie, au royaume de Valence où, seul, saint Vincent Ferrier est assez fort pour arrêter le flot populaire et pour maudire les bourreaux chrétiens. L^orgie de sang gagne Tolède, Barcelone, Mayorque, Saragosse et la Vieille-Gastille. Il fallait un terme à cette destruction, et une fin à ce drame.

V. — Beaucoup de Juifs s'étaient convertis par frayeur. Ceux qui le voulurent, furent bien acceptés par l'Espagne. Ils parvinrent à de hautes fonctions. Riches et honorés, ce furent eux, naturellement, qui se retournèrent avec le plus d'intolérance contre leurs frères convertis, mais devenus, comme il fallait s'y attendre, judaïsants relaps.

Don Pablo de Santa ^laria, INIicer Pedro de la Caballeria et Fray Alfonso de Espina, par exemple, furent les plus ardents ennemis de leur race. Dans son Fortalitiuni fidei, Fray Alfonso se plaint du nombre des judaïsants, et, le premier, il demande aux rois de Castille une inquisition nationale, qui purge le pays du mal qui l'infectait.

Un tribunal s'imposait, en effet, ne fût-ce que pour arrêter les vengeances populaires, toujours

aussi vivaces. De 1467 à 1494, des soulèvements antisémites éclatent à Tolède, à Cordoue, à Jaen, à Ségovie. Deux races étaient en présence, dont une détruirait l'autre . Le dominicain Alonso de Hojeda tonnait, à Séville, contre les apostats et les faux convertis. Il demande à Sixte IV, en 1480, une première bulle qui permette de procéder contre les relaps. Le 11 février 1482, les rois catholiques obtiennent du même pape une autre bulle qui autorise la fondation du conseil de la Suprema, dont la présidence est confiée au prieur de Ségovie, Fray Thomas de Torquemada. Le Saint-Office est fondé. Torquemada allait lui donner un code, et concentrer, sous sa main puissante, les différents rouages de cette institution autonome, formidable, sorte d'église dans l'Eglise. x\insi, aux jours mauvais, Rome se donnait-elle des dictateurs, ne qiiid respublica cletrimenti capesseret.

Mais il s'agissait bien de procédurer contre des relaps, dont la grande faute des Espagnols avait été de faire des chrétiens par force. C'est une hostilité de race qui s'affirmait de plus en plus. Des crimes rituels avaient été découverts ; une guerre d'extermination couvait. Une seule mesure parut pratique : l'expulsion. Les rois catholiques la signèrent, le 31 mars 1492. Quatre ans plus tard, don Manuel de Portugal imitait la Castille, et la cathédrale de Tolède voyait sur ses murs l'inscription que vous savez.

Il ne suffit pas aux Espagnols d'avoir expulsé

les Juifs. Avec un scrupule parfois comique ils tinrent dès lors, à prouver leur manque d'attaches judaïques, leur limpieza de sangre. Tout corps constitué qui se respectait fit un statut pour exclure de son sein les descendants d'ancêtres juifs, et il n'est pas jusqu'à une confrérie de tailleurs de pierres mudéjars, à Tolède, qui ne se piquât de n'abriter que des pur sang. Seulement, qui prouve trop ne prouve rien, et, malgré ses certificats d'origine, la noblesse espagnole aurait difficilement pu, paraît-il, prouver, au xvr siècle, sa parfaite limpieza. Je n'ai pu rencontrer le Tison, ce fameux mémoire qu'un archevêque de Burgos, Bobadilla, présenta au roi Philippe II, pour lui prouver les tares originelles des seigneurs de Castille. Mais j'ai lu un autre mémoire, présenté au même Philippe II par un autre archevêque de Burgos, et conservé à Simancas, et cet écrit est curieux ^ L'impitoyable archevêque met en cause tous les titiilos de Castille, d'Aragon, de Navarre, et prétend qu'ils descendent tous, souvent par bâtardise, de mères maures ou juives. « Les nobles d'aujourd'hui, conclut l'archevêque, ne pourraient dire quels furent leurs ancêtres il y a trois siècles. » Evidemment, Mendoza exagérait.

Le soleil disparaissait derrière TAlcazar.

— Allons, me dit le docteur, l'histoire ne fait

1. « Noticia de al^unos linajes de Espana que el cardenal y Arzobispo de Burgos D. Francisco de Mendoza dio al i^ey Felipe Segundo. »

198 LESPAGNE, TERRE d'ÉPOPÉE

que se renouveler, et celle que je viens d'entendre est tout aussi bien celle de demain que celle d'hier. Aux périodes de triomphe succèdent, pour les Juifs, de terribles déconvenues, et, s'ils se souvenaient du passé, ils devraient, ce me semble, moins s'empresser de régner. Gardez les robes de bure de vos moines et les crosses de vos évèques. Un jour, peut-être, les maîtres d'aujourd'hui ne trouveront pas, pour s'abriter, assez de portes de cathédrales, assez de murs de monastères...

Nous redescendîmes dans Tolède assombrie. Le lendemain, je quittai cette ville mélancolique. Je traversai encore le désert morne qui l'entoure. Quand je vis le parc d'Aranjuez, j'éprouvai une joie d'enfant. Les ombrages profonds existaient donc encore ! Je m'y enfonçai avec délices. Je respirai le parfum des parterres en fleurs. Un bon garde, qui voyait ma joie, en fut ravi. Il m'aborda:

— Qu'on est bien ici! lui dis-je, et j'eus la sottise d'ajouter: On se croirait à Versailles.

— Penh ! me répondit l'Espagnol en haussant les épaules, qu'est-ce que Versailles à côté de ceci ?

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