CHAPITRE YIII
L'Andalousie est une captive dont les gardiens, jaloux et habiles, doivent avoir acheté les Compagnies de chemins de fer. Et celles-ci, forcées d'introduire les visiteurs indiscrets, s'arrangent du moins pour leur rendre l'accès du pays aussi fâcheux que possible. Je ne m'explique qu'ainsi les lenteurs, les circuits étranges, les mille incommodités des voies d'Andalousie : on veut nous décourager ; c'est évident.
Au temps des galères et des mules, le pittoresque compensait du moins la difficulté des voyages ; plus de costumes locaux, aujourd'hui : rien que la prose morne. Et l'endurance espagnole est si invincible, que, dans les voitures combles, au milieu de l'amoncellement des bagages, personne ne songe à se plaindre. « Que voulez-vous, me dit-on, nos grands-pères eussent encore été heureux de ceci. » A ce degré, la résignation n'est plus une vertu, mais une faiblesse dont on abuse.
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Et nous traversons la Manche dévastée, aux crêtes fantastiques, aux étendues rouges ou grises, barbelées de chaumes dorés. Heureux Sancho, auquel, du moins, reste le bon sens. Il poursuivra, dans ces villages perdus, sa routinière existence, trottinant sur son âne par des sentiers poudreux, et semant ses dires de judicieux proverbes. Mais malheur à celui dont rimagination inquiète s'éprendrait, dans ce pays, d'impossibles chimères. Evidemment,
Le vent qui souffle à travers la montagne Le rendra fou.
La Manche explique don Quichotte ; mais les Sancho, je l'espère, y sont, heureusement, les plus nombreux.
On descend dans la vallée du Guadalquivir par les trouées féeriques du Puerto de Despenaperros. Dix tunnels en percent les parois, au pied desquelles, tout en bas, bouillonne le Guarrizas. Puis, dans les gorges desséchées, fleurissent de pleins champs de lauriers-roses : à l'Europe disparue a succédé la Mauritanie. Le long des voies, les aloès dardent leur faisceau de lances glauques ; les figuiers de Barbarie tordent dans l'air leurs raquettes hérissées de piquants. Des noms sonores retentissent, qui rappellent des victoires ; sur des sommets d'ocre dorée se profilent des ruines de châteaux maures.
Sur un vilain petit cheval noir, qui saute avec intempérance, je m'enfonce, à Touest, dans une
vallée inculte, et gagne, au delà de Santa Elena, les rives du Rumblar. Me voici enfermé. Au nord se dresse une montagne d'ardoises, le Puerto de Murabal,haivviëve sinistre. Des monts désordonnés barrent l'est et Touest. Des crêtes grises courent au sud. Les sommets portent une ceinture de ruines : Molosa et Tolosa à l'ouest, Mogon au sud, Ferai et Penaflor à l'est, Losa dans un défilé. Au milieu de la plaine, un petit village égrène ses maisons brunes autour d'un monticule : c'est Tolosa, et nous sommes à Las Naças.
L'émir des Almohades, Mohammed benYacub, a su que le roi de Castille descend en Andalousie, pour se venger de la défaite d'Alarcos. Il a, aussitôt, transporté à Tarifa cinq cent mille hommes. A la tête de cette immense armée, il veut ravager l'Espagne, gagner Rome et parquer ses chevaux sur la tombe de saint Pierre. Alphonse YIII, atterré, a réuni ses Gortès à Tolède. Il convoque ses alliés, expédie à Rome l'archevêque de Tolède, don Rodrigo Ximenez de Rada. Le pape ordonne une procession expiatoire. Dans l'église de Sainte-Croix, il pleure et il prie pour l'Espagne. Francs, Lombards, Portugais, Espagnols de toutes les Espagnes se rassemblent à Tolède. On va jouer la fortune delà chrétienté.
Alphonse VIII a pris Malacon et Galatrava. Il atteint la Sierra Morena, assisté des rois de Navarre et d'Aragon. Il hésite devant le défilé
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de la Losa. Un berger mystérieux — Martin Alliaja, ou Martin Malo — conduit l'armée chrétienne par des sentiers sûrs et l'amène camper au nord de Las Navas. Alphonse Y III commande le centre, Sanchode Navarre l'aile droite, Pierre II d" Aragon l'aile gauche. La fleur de la noblesse, les chevaliers de Saint-Jean, de Calatrava et de Santiago escortent le roi de Castille. L'archevêque de Tolède, les évèques de Palencia, de Sigiienza, d'Osma et d'Avila h' suivent.
Mohammed campe au sud. Les valis qui ont conquis TAlrique l'entourent. Cent soixante mille Africains forment son avant-garde. Les Almohades et les Arabes espagnols composent son centre. Trois cent mille soldats de fortune renforcent les ailes. L'émir occupe un camp retranché, gardé par quarante mille nègres. Des milliers de chameaux parquent à larrière. L'émir est porté sur un éléphant, abrité sous la tente rouge des califes. II a revêtu le galabieh noir d'Abdelmunen, le premier émir almohade. Il s'assied sur son bouclier, et lit, dans le Coran d'Otliman, les promesses du Prophète à ses soldats.
Le 16 juillet 1^1:2, à l'aube, la bataille commence. Rien n'entame lavant-garde musulmane. Le roi de Castille, découragé, dit à Farchevèque de Tolède :
— Mourons ici, moi et vous.
— Vous ne mourrez point ici, répond l'ar-
chevèque. Dieu vous donnera la victoire. Le roi demande son cheval.
— Mourons, répète-t-il ; la mort, ici, nous sera douce.
— Vous vaincrez, répète rarchevêque, ou, s'il plaît à Dieu que vous mouriez ici, pour vous et avec vous nous mourrons tous.
Le roi enlève ses troupes et culbute Tavantgarde ennemie. Sancho de Navarre attaque à coups de hache la palissade du camp ^ Mohammed, perdu en sa lecture, ne croyait pas au désastre. Un arabe vient à lui.
— Jusqu'à quand rester as- tu immobile ? lui crie-t-il. Le décret de Dieu est accompli. Les Musulmans ont vécu.
Et il donne sa jument à l'émir qui s'enfuit jusqu'à Baeza, puis jusqu'à Jaen.
Les chrétiens combattent ; les Maures fuient. La boucherie infernale dure jusqu'au soir L'archevêque de Tolède a planté sa croix de fer sur un rocher. Il entonne le Te Deum, L'armée lui répond. L'Andalousie est ouverte aux chrétiens; l'Espagne est sauvée.
La petite église de Yilches conserve la croix de fer de l'archevêque don Rodrigo. Aucun souvenir de la grande journée ne subsiste à Las Navas, et je reviens à Santa Elena reprendre le
1. Des chaînes qui entouraient la tente de Témir, le roi don Sanche fit forger une grille qui ferme aujourd'hui la chapelle de Santa Cruz dans la cathédrale de Pampelune.
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train monotone, surpris qu'un si g^rand silence recouvre tant de u^loire.
La chaleur est insupportable. Fermant les yeux, j'essaye de revoir en esprit les frais pâturages de Hollande et les horizons gris, piqués de moulins à vent. Où donc est la poésie? Dans la brume de Nederland ou dans la lumière d'Andalousie ? Des accords vivement plaqués me réveillent. Parmi les voyageurs qui remplissent nos incommodes voitures se trouve un artiste qui se rend à Séville. C'est un guitariste de première force. Il attaque une jota d'x\ragon, et nous voilà tous debout. Les visages sombres s'illuminent. Ah ! que nous fait maintenant la chaleur et la poussière ? Discrète, intime, la guitare chante et pleure. Aux arrêts du train, oubliant leur service ou leur misère, les employés et les mendiants approchent l'oreille de la voiture pleine d'harmonie. Il ne me tarde plus que Cordoue apparaisse. Quelle àme a cette guitare, et quel enchanteur est cet homme, qui, tout à l'heure, me semblait vulgaire, et dont le beau regard maintenant resplendit. La poésie est bien ici, et elle vaut décidément mieux que le confort.
Aucune ville d'Espagne n'est plus orientale que Cordoue, et j'en veux goûter la saveur actuelle, sans rien savoir d'abord de son passé.
Des murailles brunes l'entourent, délabrées et tristes, bordées de chemins poussiéreux aux taillis de cactus. Des ânes s'y suivent par files,
blancs avec des têtières de laine rouge. Quelques portes subsistent, dominées par des tours polygonales : la porte de ^Nlalmuerta, celle d'Almodovar qui vit passer Annibal. Par endroits, l'enceinte est celle d'un grand douar marocain.
Sur le Paseo de la Victoria, boulevard en formation, se pavanent des chevaux merveilleux. Un d'eux, noblement, marque le pas espagnol. A quel triomphe croit-il marcher ? Ils se rengorgent, hennissent, galopent sans secousses. Les admirables bètes, souples, fières, puissantes et gracieuses î Leurs cavaliers nerveux portent le chapeau plat, la petite veste des toreros. Que n'ont-ils des burnous neigeux flottant sur des galabiehs de soie !
Cordoue s'arrondit en croissant autour d'un brusque méandre du Guadalquivir. Un vieux pont mauresque de seize arches, long de deux cent vingt-trois mètres, mène au Campo de la Verdad, faubourg de la rive gauche. L'extrémité du pont est commandée par une puissante tour polygonale, aux créneaux taillés en scie. Le pont franchi, il faut se retourner pour admirer Cordoue. Au premier plan, dans le fleuve, plongent les ruines de vieux moulins arabes. Le soleil a donné à ces ruines, à ces arches, et, par delà le fleuve, aux restes de l'Alcazar, à l'amoncellement des maisons vieilles, des teintes d'abricot mùr que rendent plus chaudes encore le contraste des touffes de giroflées, des buissons de cactus, des panaches de palmiers, et le bleu
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éclatant du ciel. Comme fond de décoi% les cimes de la sierra de Cordoue violettes et pourpre.
Il faut repasser le pont et se perdre dans les rues tortueuses, si étroites qu'une voiture y passe à peine. Boulangers et maraîchers, assis sur de hautes mules, transportent leurs marchandises en de vastes paniers de sparterie qui débordent des deux côtés. Les rues, assez propres et solitaires, sont pavées de galets à angles vifs, qui, sans doute, datent des Califes. Les maisons, blanchies à la chaux, présentent des façades mystérieuses, percées, au rez-de-chaussée, de rares fenêtres armées de grilles de fer forgé. Les frêles balcons du premier ploient sous les vases de fleurs, et les noms des rues, comme dans toute l'Andalousie, sont marqués aux angles, en grosses lettres noires émaillées. Guère de traces de vieux palais ; les modernes solares de la noblesse sont souvent vides, mais, autour de larges patios fleuris, les pauvres gens eux-mêmes possèdent de spacieuses et commodes demeures. Qu'ils s'entendent mieux à vivre, les Andalous, que nos civilisés de Paris, accumulés dans de lilliputiens appartements, torrides en été, glacials en hiver, où Ton respire si parcimonieusement. Et sur les balcons, dans les cours et les jardins, des fleurs toujours, géraniums, roses et œillets, que J'on cultive moins pour réjouir un parterre, que pour orner la chevelure des Cordouanes. Car il n'est pas une Andalouse de dix ans qui ne porte une fleur à la
tempe. Elles les cueillent, et, d'un geste vif, les piquent avec un art souverain. Les toutes pauvres se contentent d'un géranium rouge. Il faut aux autres une rose ou un œillet d'Inde. Elles n'iront jamais, sans cette parure, à la corrida \ et donneront alors un franc pour un œillet. Qu'elles en donnent dix, mon Dieu ! mais qu'elles n'échangent donc pas leurs fleurs et leurs mantilles pour ces chapeaux extravagants dont le ministère des beaux-arts devrait, en Espagne, proscrire l'importation.
Et le soir, dans les patios où tous les çecinos^^ se réunissent, à la clarté tremblante d'un lumignon, on cause ou Ton danse de longues heures, peu fatigué du travail de la journée, insouciant du lendemain, goûtant la vie au jour le jour.
Sur la rive gauche du Guadalquivir, au delà d'un massif arc dorique, un monument baroque fut élevé, en 1715, à l'archange saint Raphaël, patron de Cordoue. Des rocailles de marbre blanc supportent un cheval, un lion, un monstre marin et un palmier. Du milieu de ces attributs s'élève une colonne de granit gris, au chapiteau de bronze que couronne une statue dorée : ensemble plutôt laid.
Mais à l'ouest du Triunfo^ parallèle au fleuve, voici la mosquée, vaste rectangle de deux cents mètres de longueur sur cent quarante-quatre de largeur, cerné par quatre rues étroites, fermé