‹ L'EspagneChapitre 18 sur 42 · Habitants dun logis · texte numérisé non relu

Habitants dun logis

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par de longs murs crénelés aux contreforts saillants. L'enceinte du nord a neuf mètres d'élévation ; le terrain étant déclive, les murs, supportés par des terrasses, s'élèvent, au sud, jusqu'à vingt mètres.

L'enceinte jaune repose sur un soubassement entaillé, d'endroits en endroits, par des marches. Nous sommes ici en plein Maghreb. Sur ce soubassement, le long de cette enceinte, il ne manque qu'une traînée d'Arabes accroupis, égrenant leur chapelet de jaspe en murmurant les noms d'Allah. Les murs, primitivement ornés d'ornements en stuc, d'arabesques et de réseaux colorés, ont été recouverts d'une couche de mortier badigeonné. De gracieuses fenêtres ajimez, d'anciennes portes aujourd'hui murées les décorent. Les mosquées du vieux Caire n'offrent rien de plus archaïque ni de plus pur.

Essentiellement, le vieux temple musulman se composait d'un haram, cour fermée, dont l'enceinte supportait un minaret. Au milieu de la cour, une fontaine servait aux ablutions. Une colonnade entourait la cour, et comme les fidèles se pressaient du côté orienté vers la Gaaba de La Mecque, et dont une niche à prière, le Mihrah, indiquait la direction, de ce côté une colonnade unique devenait insuffisante. Il fallait donc, pour abriter la foule, ajouter à la première travée im nombre illimité de nefs. La mosquée de Cordon e est conforme à cette antique disposition.

La vaste cour des Orangers occupe toute la

largeur et les deux cinquièmes du rectangle total : elle est plantée de palmiers et d'allées régulières d'orangers. La fontaine des ablutions, toujours entourée de groupes gracieux, verse encore une eau limpide et fraîche. L'ancien minaret, bâti par Hicham I", et qui ressemblait à la Giralda. fut remplacé, en 1389, par un clocher à jour dont le style classique contraste désagréablement avec l'archaïsme de l'enceinte. Il domine la porte principale, dite aujourd'hui du Pardon. Elle était jadis couverte de lames d'or. La porte actuelle, réplique d'une porte analogue deSéville, et construite en 1377 par Henri II, est un modèle de cette adaptation intelligente qui constitue le style mudéjar. Les plaques de cuivre vert sont semées d'un agencement d'hexagones en relief, sur lesquels sont gravés, en caractères gothiques, le mot Deus, et en caractères coufiques l'inscription: Le règne appartient à Allah et à sa protection.

Le fondateur de la dynastie des Ommiades, Abd el Rahmân I", voulait bâtir une Zeca superbe, qui fût le centre religieux des croyants d'Espagne, qui rivalisât avec Bagdad et Jérusalem, et qui détournât les Sunnites de La Mecque. Il acheta aux chrétiens la moitié de leur cathédrale, et, en 833, il aligna, au sud de la cour des ablutions, dix rangées de colonnades auxquelles il ajouta plus tard sept nouvelles travées. Son œuvre était terminée en 848. La nef centrale, plus large que les autres, aboutissait à un mihrab

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regardant le sud. Mohammed I", successeur d'Abd el Rahmàn, orna l'œuvre de son prédécesseur, et ménagea, près du mihrab, un espace clôturé, la mahhsourah, réservé aux califes et à leur cour. Il établit aussi un passage couvert qui l'amenait de Talcazar à la makhsourah. Abd el Rahmàn III restaura magnifiquement le minaret d'Hicham. Hachem II agrandit la Zeca de quatorze travées nouvelles, à l'extrémité desquelles il éleva un nouveau mihrab entouré d une seconde makhsourah. En y87,Al Mansour, Vhadjib ou vice-roi d'Hicham II, donna à la mosquée son dernier agrandissement. Il construisit huit travées, non plus parallèles aux précédentes, mais sur le côté orientid de la mosquée. Par suite, la nef principale et le mihrab auquel elle aboutissait, n'étaient plus au centre de l'édifice, mais la Me>>djid ad djdini, la grande mosquée, comptait, du nord au sud, dix-neuf nefs, et vingt-neuf de l'est à l'ouest, supportées par plus de mille colonnes. Dix-neuf portes s'ouvraient sur la cour des orangers, dont les lignes d'arbres continuaient la traînée des colonnes. La brise apportait dans le temple le pénétrant parfum des fleurs. Les murs de l'est et de l'ouest de la mosquée étaient euxmêmes percés de dix-neuf portes. Ainsi la Zeca n'était point un monument fermé, mais une sorte d'immense tente, élevée seulement de onze mètres cinquante, ouverte de trois côtés, toujours mystérieusement obscure et fraîche. Son plafond, à charpente ouverte, était composé de poutres de

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mélèze discrètement sculptées, scintillant de pourpre et d'or, supportant des milliers de lampes et de lustres. Des colonnes, hautes seulement de quatre mètres cinquante, jaillisait une double rangée superposée d'arcs en fer à cheval, merveilleux feuillage de cette merveilleuse foret. Le pavage était fait d'éblouissantes mosaïques. Des ornements en stuc, légers comme des guipures d'argent, recouvraient les parois, et, tout au fond de la mystérieuse enceinte, reluisait la chapelle du mihrab toute de marbre et de mosaïques, et dont les frises de pourpre ou d'azur portaient des inscriptions dorées. Le N'unbar ou chaire d'Hakem 11 en occupait le centre. Six artistes avaient employé six années à le sculpter. Il était d'ivoire, de buis, de sandal et d'ébène, incrusté d'or et de pierres précieuses. Le mihrab contenait aussi l'exemplaire du Coran écrit par Othman, gardé dans un étui de soie soutaché de rubis, et plus lourd que les plus lourds antiphonaires de l'Escurial ; deux hommes pouvaient à peine le mouvoir.

Deux drapeaux ombrageaient le Nimbar, et signifiaient que le Croissant avait vaincu les juifs et les chrétiens. Sept fois, les fidèles à genoux devaient faire le tour du livre sacré. Ils ont laissé, sur le pavé du mihrab, une piste circulaire sensiblement creusée.

La caractéristique de la mosquée, sa poésie et son mystère consistaient en cette étendue obscure <3t infinie. Rompre cette perspective était détruire

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irrémédiablement le charme puissant de l'édifice. Et on l'a malheureusement rompu.

Pour adapter la mosquée au culte catholique, les conquérants de 1236 fermèrent d'abord la Zeca et ne laissèrent que six portes ouvertes, une au nord, trois à Touest, deux à Test. Aux murailles, ils adaptèrent des chapelles latérales, et ils couvrirent d'un badigeon clair la bigarrure charmante des arabesques. En 12G0, ils transformèrent en capilla mayor le mihrab d'Abd el Rahmàn II, situé au centre de la mosquée. Cette transformation intelligente fut^ du moins, opérée par des ouvriers maures, et exécutée en style mudéjar. Pendant trois siècles, la mosquée, ainsi respectée, servit de cathédrale catholique. Mais, à la fin du xv' siècle, les chanoines de toutes les cathédrales d'Espagne éprouvèrent l'irrésistible manie de se bâtir un chœur muré en face du maître-autel. Le chapitre de Cordoue n'échappa point à la contagion. La construction de ces chœurs fermés, si funeste aux églises gothiques, devait être plus préjudiciable encore à la mosquée andalouse. En vain le Conseil de Cordoue avait-il décrété la peine de mort contre tout ouvrier qui altérerait le plan de la mosquée. En 1523, l'évêque Alonso Manrique fut plus fort que les bourgeois cordouans. Il obtint de Charles-Quint la permission d'élever, au centre de la mosquée, une capilla mayor et un chœur, autant vaut dire une église complète. L'architecte Hernan Ruiz s'acquitta, du

moins, de sa tâche avec une remarquable intelligence. Il appuya ses piliers aux endroits mêmes où reposaient les colonnes de la mosquée, et il dissimula si bien sa construction gothique, qu'on ne la découvre qu'après quelques recherches. Néanmoins, la caractéristique de l'ancien écUfice était à jamais détruite : les flots de jour qui tombent des fenêtres du chœur détruisent le mystère de la forêt de marbre ; la construction parasite arrête la perspective sans fui des colonnes fuyantes, et l'église centrale, rompant l'unité de l'ensemble, réduit nécessairement le reste de la mosquée au rôle d'une dépendance vide de sens.

La faute artistique commise à Cordoue n'était, encore une fois, que la répétition de fautes analogues admises dans toutes les autres cathédrales du royaume ; à Cordoue, elle était seulement plus criante, et l'on comprend la colère de Charles Quint, quand, visitant la mosquée, en 1526, il vit le désastre. « Vous avez bâti, dit-il aux chanoines consternés, ce qu'on trouve partout, mais vous avez détruit ce qu'on ne rencontrait qu'ici \ »

Le visiteur moderne partage la colère de Charles-Quint, et à la première visite qu'il

1. Les colonnes, chapiteaux et cimaises, enlevés lors de la construction de la cathédrale, furent vendus par les entrepreneurs et servirent à d'autres constructions de la ville. Les poutres de mélèze, détachées des plafonds, furent débitées « pour faire des guitares ou autres objets délicats ».

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fait à la mosquée, il refuse souvent de regarder la cathédrale parasite, à laquelle, pour comble de malheur. Ton a, en 17il, donné une voûte baroque particulièrement odieuse. Il y faut revenir pourtant à ce chœur malencontreux, car Churriguera l'a orné d'une silleria ^ superbe. On Tadmire, en oubliant la mosquée, puis, en retrouvant la mosquée mutilée, on se reprend à maudire ces routiniers malhabiles qui ont gâté tant d'églises d'Espagne. Les restaurateurs commirent une autre faute en 1715. Ils cachèrent les plafonds plats de mélèze sous des voûtes en arête, blanchies à la chaux et d'une insignifiance parfaite. Aujourd'hui, heureusement, on défonce ces voûtes classiques, au-dessus desquelles on retrouve l'ancien plafond dont il sera facile de reproduire les sculptures, sinon la riche polychromie.

C'est à ces quelques erreurs qu'il faut réduire les torts des conquérants chrétiens. Il les faut louer, en revanche, d'avoir conservé un monument unique, et qui, sans eux, serait probablement détruit. Les musulmans n'ont guère le culte de leurs anciens édifices. Au Caire, ils laissent périr les antiques mosquées à peu près contemporaines de celle de Cordoue. et l'œuvre d'Abd et Rahmàn, de Hakem et d'Al Mansour n'existerait sans doute plus, si les chrétiens ne l'avaient préservée.

Bien que les portes murées et la construction

l. stalles.

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centrale aient altéré le sens de la mosquée, bien que les voûtes et le pavé aient perdu leurs scintillantes parures de mosaïques et de peinture, bien que les lampes se soient éteintes, il reste cependant assez de nefs intactes, les deux makhsourahs et lemihrabd'Hakem II sont assez conservés, pour que l'ancienne féerie du temple puisse être imaginée, pour que son actuelle beauté cause un charme sans égal.

Les vieilles mosquées arabes ressemblent à ces organismes inférieurs qu'on peut, à son gré et sans nuire à leur existence, sectionner ou laisser croître. Le temple grec, l'église chrétienne, supposent un plan déterminé par une idée et soumis à des proportions fixes. La cathédrale gothique est un poème symbolique. Le poème serait incomplet ou prolixe si Ton supprimait une nef, si Ton doublait le narthex. La mosquée de Cordoue ne suppose, à son origine, que le plus rudimentaire des plans ; elle répond à la plus pauvre des idées : c'est un abri indéfiniment extensible, et dont le charme vient précisément de ce qu'il ne provoque aucune idée précise, qu'il engourdit l'esprit à force de l'éblouir, qu'il maintient le fidèle en un rêve éveillé, très imprécis et très doux. La forêt de marbre, dont chaque fût miroite, s'oppose à toute synthèse et déroute déjà l'esprit par le jeu toujours renouvelé de ses fuyantes combinaisons. Les arcs qui unissent les chapiteaux, et ceux qui, par-dessus, vont frôler la voûte, ajoutent à Féblouissement.

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La décoration murale achève crenchanter. Aucune peinture, aucun dessin qui traduise ou évoque une idée. Des ornements en stuc, indéfiniment variés,, couvrent les parois d'une dentelle vaporeuse. Aucun travail de tiligrane n'est plus ingénieux, n'est plus patient et n'est plus vain. C'est le compas plus que la fantaisie, Tesprit géométrique plus que le sens artistique, qui ont ménagé ces combinaisons infinies de lignes. L'œil qui suit ces enchevêtrements s'amuse, comme le regard qui accompagne l'ondulation d'une fumée légère, et c'est tout le but de Fart arabe ; endormir Tàme en un ravissement sensuel doucement obsédant, à travers lequel, seuls perceptibles à l'esprit, retentissent les louanges à Allah formulées par les inscriptions dorées.

La chapelle du mihrab et les deux qui Favoisinent ont gardé leur parure de mosaïques et de marbre. La coupole du mihrab est une large conque de marbre blanc. Celles des chapelles flottent dans Fair, immatérielles et diaprées, moins semblables à des voûtes de pierre qu'à un tissu brodé par des déesses.

En face de ces merveilles, il fut dusage, à une certaine époque, d'exalter sans mesure la civilisation qui les avait produites. Gautier regrettait que l'Espagne eut cessé d'être maure. L'ère des califes lui semblait un des plus doux âges dor qu'ait connus l'humanité. Les Ommiades n'avaient-lls pas donné à l'Andalousie des biens inconnus avant eux, diminués ou disparus

depuis :1a science, l'art, la tolérance, la paix ! Je sais bien que la Cordoue arabe, la Médina AAi(iaZas,coniptait, en ses beaux jours, plusieurs centaines d'écoles publiques et le J/(?rc(^a7i,bibliothèque de cinq cent mille volumes, mais je cherche quelle route nouvelle ses sages ont ouverte à la science. Dans l'école turque ou arabe actuelle, l'enseignement se réduit à l'enseignement et au commentaire routinier du Coran, et je ne sache pas que l'Université d'El Azhar, au Caire, exerce, sur la pensée européenne, une sensible influence. Les écoles de Cordoue s'élevaient-elles beaucoup plus haut ? Les talmudistes et médecins juifs, les médecins et philosophes arabes étaient d'ingénieux compilateurs, qui ne sortaient de l'empirisme que pour imaginer des subtilités sans fondements. Ils se jouaient dans les chimères, prenant leurs rêves pour des réalités. Leur inextricable philosophie s'est, comme la nôtre, inspirée des Grecs, mais tandis que la pensée occidentale et que le génie chrétien ont corrigé et complété l'œuvre des Grecs, eux ont fait, des doctrines de Platon et d'Aristote, du panthéisme et de l'alexandrinisme, un mélange déconcertant. En triomphant du panthéisme et du matérialisme imprécis d'Averroës, le plus illustre des Cordouans, saint Thomas et les scolastiques détournèrent de l'Europe un fléau qui lui eut été fatal. Ni la dialectique, ni la psychologie, ni la métaphysique n'eussent gagné au contact de l'enseignement arabe. Et bien avant l'invasion musul-

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mane, Osius à Cofdoue, saint Isidore à Séville^ les Pères Conciliaires à Tolède, avaient assuré à l'enseignement chrétien une discipline puissante ; ils avaient ouvert à Térudition un champ étendu.

L'art non plus ne fut pas un don apporté à l'Espagne par les Maures. Tarik et :Musa étaient des reîtres achevés et leurs successeurs passèrent deux siècles avant de songer à devenir artistes. Si peu averti que soit un touriste, il ne peut manquer de remarquer, au premier pas qu'il fait dans la mosquée de Cordoue, que des éléments hétérogènes s'y rencontrent. Des deux côtés de la porte des Palmes se dressent des pierres milliaires romaines, des colonnes de provenance diverse, parées de chapiteaux latino-byzantins. Et dans l'intérieur de la mosquée, le premier moment d'éblouissement passé, la dissemblance des colonnes, le style des chapiteaux et des cymaises forcent à penser que ce temple provient de destructions et de pillages.

En fait, les Arabes qui envahirent l'Espagne ne lui portaient aucun art; ils trouvaient, au contraire, les monuments d'une civilisation superbe. La Cordoue romaine, la Colonia Patricia fondée par Marcellus, fut une cité florissante. On rappelait déjà

Corduba clara viris, viribuscjue ubique timenda.

Elle donna à Rome les Sénèque, Lucain, Florus ; elle se para de monuments splendides, et cou-

vrit les pentes de la Sierra Morena de villas opulentes. An bord du Guadalquivir, elle éleva un temple fameux dédié à Janus. La Colonia Patricia, vaincue et sacca2:ée par César, échappa du moins aux désastres de l'invasion barbare, et, constituée en république indépendante, elle résista, de 409 à 584, à la puissance wisigothe. Quand elle prit parti pour Herménégilde, quand elle offrit un refuge à ce prince, son attitude chevaleresque lui valut d'être définitivement conquise et durement soumise par Léovigilde. Mais ses a:rands évêques Osius, Grégoire, Agapius l'avaient armée contre l'arianisme, et devenue wisigothe, Cordoue n'en resta pas moins la lumière et rornement de la Bétique. Au temple de Janus, les chrétiens avaient substitué un groupe grandiose de constructions ayant pour centre le siège épiscopal, et qu'ils appelaient la Sancta Hieriisalem. La ville comptait alors une curie, un prétoire, un marché public, un palais du consul, un atrium du comte, le palais du Sénat, la maison du magnat, une bibliothèque. Les basiliques de Saint-Zoïle, de Saint- Asciscle, des martyrs Faust, Janvier et ^Martial martyrisés sous Dacien, de saint Clément étaient célèbres. Quand Tarik ben Zeyad et Musa ben Nossayr envahirent Cordoue traîtreusement ouverte par les Juifs, les Arabes furent émerveillés de la beauté de leur conquête. Ils l'appelèrent le miroir de rEspagJie, la mèr^e des cités, le séjour des plus grands princes, la maison des rois. Aux

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villas des patriciens romains, avaient succédé, sur la montagne, des bourses chrétiens groupés autour de somptueuses basiliques. Le monastère de S. Salvador, de Penamelaria et celui de Tabanos étaient, entre tous, fameux. Une Cordoue opulente existait donc avant les Maures, et le magnifique héritage artistique de la cité hispanolatine, les Maures le dissipèrent impitoyablement.

Car leur tolérance ne fut point telle que le dit la légende ; les émirs ne tinrent point les promesses de liberté qu'ils avaient données aux chrétiens à seule fin de les empêcher démigrer. Les intervalles de paix furent, en Andalousie, interrompus par de cruelles persécutions. C'est un chroniqueur arabe. Mohammed-Muza-Az-Razi, qui raffirme. « Abd el Rahmàn V" poursuivit tellement les chrétiens d'Espagne, qu'il n'y eut ni villes, ni châteaux qui purent se défendre contre lui, ni même aucun homme, excepté ceux qui se réfugièrent dans les Asturies. Et il ne trouva jamais en Espagne une belle église qu'il ne détruisît, et on en rencontrait un grand nombre et de belles du temps des Goths et des Romains. Et il prit et fit brûler tous les corps de ceux que les chrétiens vénéraient et appelaient saints. » — « Le ressentiment et la colère du prince (Mohammed), dit Euloge dans son Memoriale Martj'vum (liv. III, chap. m), ayant redoublé contre le peuple de Dieu, et Mohammed ayant affligé avec une dureté sans égale les ado-

rateurs du Christ, parce qu'il ne parvenait pas, comme il se l'était promis, à les amènera sa propre foi, il fit détruire toutes les églises nouvellement construites, et arracher, des antiques basiliques, tout ce qui brillait et qui y avait été ajouté, avec un art grossier, du temps des Arabes. Profitant de Toccasion, il démolit les tours des temples qui avaient été construites dans les temps paisibles par le zèle et l'industrie des pères, et qui comptaient plus de trois cents ans. »

Palais et basiliques, tout l'héritage artistique de Cordoue fut dévasté par les Maures, et quand ceux-ci voulurent parer leur conquête, ils enrichirent leur mosquée des restes de leur pillage. A tel point, qu'avec beaucoup de raison, Amador de los Rios a pu appeler la grande mosquée un musée chrétien élevé par des mains sarrasines. Les colonnes de la mosquée primitive d'Abd el Rahmân sont toutes latino-byzantines ou grécoromaines. Les chapiteaux et les cymaises datent, soit de la période latine antérieure à la conquête wisigothe, soit de cette période latino-byzantine qui est celle du meilleur art ibérique. Le type corinthien ingénieusement altéré leur est commun à tous. Sur beaucoup de chapiteaux et de cymaises figure la croix grecque, souvent respectée, souvent grattée par les Arabes. Les chapiteaux d'origine wisigothe sont des bijoux d'une facture très soignée, d'un agencement original et distingué. Ils ressemblent aux ouvrages analo-

gues conservés à Mérida, et indiquent la prospérité de lart ibérique au yi' et au yii" siècle.

Il ne faut donc point dire que l'invasion musulmane lit jaillir Fart du sol andalou. Il faut plutôt déplorer qu'il en ait arrêté l'essor. Dans la chapelle élevée à Fouest du mihrab, on admire une superbe table de marbre blanc ajourée. Elle est chrétienne, et formait, sans doute, la partie principale d'une fenêtre de basilique. Le musée provincial possède une taljle analogue, qu'on suppose avoir servi de devant d'autel. En 1871, on découvrit, dans une cave, un beau fragment de mosaïque, pavage ordinaire des palais et des basiliques à partir du iv^ siècle.

La mosquée de Cordoue nous en apprend sur Fart chrétien antérieur à l'invasion, autant que sur Fart arabe. Aussi bien, quand les cahfes voulurent rivaliser avec leurs devanciers et couvrir leur Médina Andaluz de palais et de temples, ils appelèrent à leur aide des maîtres étrangers et chrétiens. Byzance fut leur maîtresse d'art. Les califes entretenaient avec elle des relations suivies. Léon lY le Khazare (775-780), envoya notamment à Abd el Rahmàn cent quatorze colonnes, trois cent huit quintaux de pierres taillées, et des ouvriers. C'est de ces ouvriers byzantins, ou des artistes de Ravenne, que les Arabes apprirent Fart de composer et de placer les mosaïques. Dans les chapelles de la mosquée, tous les motifs de décoration végétale sont

byzantins. Les Arabes n^ont ajouté de leur fonds que l'heureux agencement des textes du Coran et les motifs empruntés à la géométrie polygonale.

Instruits par des maîtres byzantins, enrichis des dépouilles de l'Espagne^ les califes élevèrent du reste une Cor doue splendide. Leur alcazar, avec ses jardins, ses bains, son ingénieux château d'eau \ épuise Fadmiration des poètes et des historiens arabes. Sur les flancs de la Sierra, au nord de la ville, Abd el Rahmàn I" avait élevé Médina Arrizafa, villa féerique, qui vit grandir le premier palmier importé de Syrie en Espagne. Abd el Rahmàn III, le plus fastueux des Ommiades, construisit, en mémoire d'une favorite, la Medina-Az-Zahra, palais égal à une ville, où trois mille sept cent cinquante pages ou esclaves, douze mille gardes et eunuques servaient, dit-on, six mille trois cents femmes. Dans ce paradis, le voluptueux calife déployait le luxe le moins orthodoxe. Quand ils y recevaient en ambassade un envoyé de Byzance ou un prince chrétien, les califes se plaisaient à confondre leurs hôtes par leur insolente splendeur. Un jour, le roL dépossédé de Galice, Ordoûo IV, vint demander, contre D. Sancho, son vainqueur, la protection d'Hakem IL Le faste de Faudience, la richesse des présents furent tels, que le pauvre prince chré-

1. On prétend qu'Isabelle la Catholique le lit détruire parce que le tapage de la roue élévatoire l'empêchait de dormir.

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tien en devint ridicule d'étonnement et d'admiration.

L'Alcazar d'Az-Zahra était supporté par quatre mille trois cents colonnes de marbre précieux. Mille treize venaient d'Afrique, dix-neuf de Rome ; cent quarante étaient un présent de l'empereur Constantin Porphyrogénète, fils de Léon IV et pourvoyeur empressé des califes. Les autres marbres avaient été pris à Italica, à Valence, à Tarragone, à Merida Des artistes de Bagdad et de Constantinople couvraient Az-Zahra de mosaïques. On y dressa une statue d'or à la sultane Az-Zahra. Un acqueduc en venait, qui conduisait à Cordoue les eaux de la montagne. Un lion d'or, aux yeux de rubis, déversait l'eau dans des vasques de jaspe. Ces représentations d'animaux nallaient point sans scandaliser les purs croyants. Mais, en ce décor merveilleux, qu'on ne peut comparer quaux splendeurs élevées par les jNIogols de rinde dans les vallées de la Jumma ou du Gange, la domination musulmane fut ce qu'elle est partout : un mélange de tyrannie capricieuse et de volupté égoïste.

Sous les premiers émirs, qui, après la victoire de Guadalete, gouvernèrent Cordoue au nom des califes de Damas, l'anarchie et les révolutions militaires terrorisèrent la ville. En 756, Abd el Rahmàn P' délivra son peuple de la suzeraineté de Damas et lui donna des jours de gloire et de paix ; mais, dès la mort du premier Ommiade, des compétitions fratricides ensan-

Cliché IIAU5EU V ilENET

TOLEDE. LA CATHEDRALE

glantèrent la fin de chaque règne. Hakem I" fut un tyran. Il s'était entouré de janissaires, et chargeait à tel point son peuple d'impôts, que la multitude indignée se porta un jour au palais. Hakem lança sur elle ses soldats. Après un copieux massacre, il fit encore empaler trois cents prisonniers sur les rives du Guadalquivir. Pendant trois jours, il laissa ses troupes saccager le faubourg, l'arrabal. Le quatrième jour, il exila quinze mille personnes. Les malheureux errèrent d'Espagne en Egypte, puis dans les îles de l'Archipel, où les Grecs finirent par les exterminer ^ Abd el Rahmàn III, au x' siècle, fait de Cordoue la capitale du califat et la ville peut-être la plus opulente de l'Occident. Son règne et celui d'Hashem II furent prospères et paisibles. Hicham II, roi fainéant, eut pour hadjib Al Mansour, la terreur des armées chrétiennes, celui qui, de Gompostelle saccagée, rapporta les cloches bénies dont il fit des lampes pour la mosquée. Après la mort d'Al Mansour, Hicham, incapable de régner par lui-même, se livra successivement à trois autres maires du palais, dont le dernier fut crucifié par un compétiteur heureux, jNIohammed, lequel usurpa le califat. La garde berbère de Mohammed était odieuse au

1. Ces proscrits étaient des Miiladies, chrétiens renégats. Ils demeurèrent à Alexandrie jusqu'en 826. Ils fondèrent ensuite, en Crète, une dynastie qui se maintint jusqu'en 960. Huit mille autres Muladies fixés à Fez, y conservèrent une certaine autonomie jusqu'au xiv* siècle.

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peuple. Licenciée, elle se réfugia en Afrique, mais pour en revenir plus forte, et pour battre ^lohammed à Jabalquinto. Le calife apeuré eut beau appeler à son secours le comte de Barcelone, il fut pris et décapité. Le dernier des Ommiades, Hicham, était un efféminé. Soliman et ses berbères eurent aisément raison de lui. En 1010, Soliman saccagea Médina Az Zahra. Du Versailles des Ommiades, il ne resta plus, dès lors, que des ruines oubliées. L'Almoravide n^épargna pas non plus Cordoue ; il la livra à ses pillards. Pendant le xi' et le xir siècle, le flot des Almoravides, puis celui des Almohades déferla sans répit sur l'Espagne musulmane. Le califat s'émietta en multiples royaumes. Ce fut un chaos. Cordoue, notamment, n'échappait à Tanarchie que pour retrouver le despotisme. Plusieurs fois, les armées chrétiennes d'Alphonse d'Aragon le Batailleur, d'Alphonse YIIl de Castille, entrèrent dans ses murs sans pouvoir s'y maintenir. Enfin, par la victoire de las Navas, Alphonse VIII préluda, en 1212, aux dernières défaites des envahisseurs, et, quand Ferdinand III prit Cordoue, le 29 juin 1236, ce fut vraiment, pour cette ville et pour l'Espagne, une délivrance et un bienfait.

Si le joug des califes fut souvent lourd aux Musulmans eux-mêmes, on comprendra, sans peine, qu'il dut peser aux chrétiens vaincus, aux Mozarabes. Les capitulations octroyées par les conquérants assuraient aux chrétiens Fusage de

leurs églises, la liberté de leur culte ; elles leur accordaient des juges de leur race. Les premiers émirs se contentèrent d'accabler les chrétiens d'impôts. Abd el Rahmàn I" expropria la moitié de leur cathédrale. Ses successeurs prirent le reste. Le peuple chrétien, indigné, s'opposait à cette profanation. A la suite d'une transaction assez ténébreuse, les chefs prudents cédèrent. A l'oppression fiscale s'ajouta souvent la persécution violente. L'église de Cordoue possède un long martyrologe. Abd el Rahmàn II décréta que tout enfant né d'un mariage mixte serait musulman, et que quiconque médirait du Coran ou pénétrerait dans une mosquée, serait puni de mort. Médire de Mahomet était un crime facile à commettre. Le calife aftirma nettement son intention d'amener tout son peuple à sa foi. De la tour de son alcazar, ce prince élégant s'amusait à voir supplicier des chrétiens, et ce n'est pas sans raison qu'un terrain vague, situé non loin de l'alcazar, s'appelle aujourd'hui encore le Campo de losMartires. Il n'est pas jusqu'au pacifique Abd el Rahmàn III qui n'ait fait couler le sang chrétien. En 925, il martyrisait un enfant de sa cour. Pelage, dont le seul crime était d'avoir voulu rester pur.

La communauté chrétienne obéissait à un comte et à l'évêque. Evèques et comtes, malheureusement, furent parfois les dociles instruments du calife. Kn x' siècle, les prélats d'x\ndalousie paraissent entièrement soumis aux volontés

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d'Abd el Rahmân III. Il employait les uns comme ses ambassadeurs en Allemagne ou en Orient. Il les chargeait surtout d'aller à Constantinople se pourvoir de mosaïques et de beaux marbres. On voit des califes nommer, déposer des évéques. Symptômes plus graves: des prélats ambitieux ou faibles servirent les plus injustes desseins du prince. Au ix' siècle, un Recafredo, métropolitain de la Bétique, faisait emprisonner l'évèque Saulo et saint Euloge. Afin d'éteindre un enthousiasme compromettant, il promulguait des lois contres les martyrs volontaires. Un Samuel, évèque déposé d'Illiberis, venait à Cordoue et s'y faisait renégat. Des hérésies affligeaient l'église espagnole. L'évèque de Malaga, Hostigesio, parent du comte Servando, les favorisait, et, avec l'appui du calife, il déposait Valencio, évèque fidèle, et lui substituait Esteban el Flaco.

Abandonnés par leurs pasteurs, traqués par Mohammed II, les prêtres, découragés, émigraient alors en pays chrétien, et l'église de Cordoue s'anémiait. Des monastères bénédictins, souvent doubles ou mixtes \ avaient germé dans la Sierra : S. -Félix, S.-Martin, SS.-Just et Victor, S.-Salvador, S.-Zoïle, Tabanos. Ces monastères étaient des écoles de martyrs. Mohammed y porta la mort et la ruine. Ruiner des monastères a toujours été le triomphe des

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