Les dix enfants de la maîtrise
Goya. Dans les chapelles, des morts reposent sons de jolis arceaux renaissance, dans de délicats reliquaires gothiques. Mais, tableaux et retables, tout disparaît, tout se fond dans la majesté sereine de l'ensemble. C'est prier, que se promener sous ces nefs : elles apaisent, elles purifient, elles élèvent. Elles donnent la certitude ; elles rayonnent d'espérance.
Le retable de la Capilla major n'a point d'égal. Ses proportions gigantesques (dix-huit mètres de largeur) sont atténuées par l'immensité des voûtes. Commencé en 1482, par le Flamand Dancart, achevé en 1326, il se compose de cinq rangées de niches, séparées par des piliers gothiques. Trente-six sujets empruntés aux deux Testaments, des scènes de la vie des saints andalous remplissent les niches. Le détail des piliers, leurs pignons, la frise qui les surmonte, semblent plutôt du filigrane que de la sculpture sur bois.
En guise d'abside, la chapelle royale occupe l'extrémité des trois nefs centrales. Les chanoines tardaient à l'élever ; Charles-Quint en pressa l'exécution. En 1560, elle était presque achevée. Une grille massive en ferme l'entrée. La haute coupole est formée de soffites qui s'amincissent en atteignant la clef de voûte. Huit pilastres soutiennent et divisent le mur. Un autel, en avant d'une sorte de confession, supporte la châsse d'argent, exécutée au xviii' siècle, où repose
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saint Ferdinand \ Le roi, quasi momifié, est vêtu d'un tissu d'or. Au jour de sa fête, devant son corps exposé, son pennon et son épée, les troupes espagnoles défilent.
Au-dessus du maître-autel qui surmonte la confession, est assise la statue de Notre-Dame de los Reyes, donnée, dit-on, par saint Louis de France à son cousin saint Ferdinand de Castille. La statue de cèdre est couverte de soie rougeàtre. Sa chevelure était formée de fils d'or. Sur ses chaussures de cuir blanc sont gravés des lis d'or et un bordure où se répète le mot Amor,
La confession, creusée derrière Tautel de saint Ferdinand, contient trois séries d'étagères. Sur celle du milieu repose le premier cercueil de saint Ferdinand ' et une figurine en ivoire de la Vierge de las Datallas. Aux jours de bataille, le saint roi la portait attachée au pommeau de sa selle. Sur les étagères latérales sont étendus les cercueils noirs de plusieurs infants. A gauche reposent, côte à côte, ceux de Pierre le Cruel et de Marie de Padilla, unis jusque dans la mort, aux pieds de saint Ferdinand, entre deux autels, à l'endroit privilégié où d'ordinaire sont conservées les reliques des saints.
1. Le roi avait demandé détre déposé aux pieds de Notre- Dame de los Reyes sans sépulcre ni statue. Son fils lui érigea cependant un niavisolée.
2. Le premier tombeau de Ferdinand III, placé par son fils- Alphonse X, portait quatre inscriptions : hébraïque, arabe, latine et castillane. Je traduis l'inscription arabe, d'après le texte espagnol établi par don Pascual Gallangos : « Ceci est le sépul-
« Les fêtes de première classe de Rome, me disait un prébendier de Séville, ne valent pas les semi-doubles d'ici. » Cette andaluzada serait presque justifiée par la richesse et les proportions des accessoires conservés dans la sacristie. Aucune collection d'antiphonaires, pas même celle de l'Escurial, ne vaut les deux cents livres de chant que malmènent si fort les chantres, en les étalant sur leur monumental lutrin. Les plus anciens de ces gigantesques volumes datent du xv' siècle et sont ornés de miniatures dignes des primitifs italiens. D'autres furent copiés au xvf siècle, et semblent ornés par Van Eyck. Les derniers sont du xviir siècle : leurs vignettes sentent la parfaite décadence.
Toute cathédrale espagnole possède une superbe monstrance, destinée à la procession du Corpus. Aucune n'est plus gracieuse que celle de Cordoue, ciselée par Henri de Arfé. Elle est gothique, toute d'argent, moins riche que
cre du grand roi don Fernand, seigneur de Castille et de Tolède et de Léon et de Galice et de Séville et de Cordoue et de Murcie et de Jaen ( Dieu lait en sa grâce !), celui qui conquit l'Espagne entière, le plus fidèle à tenir ses traités, le plus véridique, le plus généreux, le plus justicier, le plus osé, le meilleur, le plus beau, le plus magnifique, le plus bienveillant, le plus humble devant Dieu et le plus superbe en son service, celui qui déconfit et extermina tous ses ennemis, éleva et honora ses amis, celui qui prit par la force de ses armes cette cité de Séville, capitale de toute l'Espagne. Il mourut (Dieu lait pardonné !) en cette dite cité, la nuit du vendredi, 21 de la lune de Rabic, V» de l'an 650 de l'hégire. »
celle de Tolède, mais peut-être plus délicate et plus artistique. La monstrance d'argent de Se ville, œuvre de Jean de Arfé, mesure trois mètres. C'est une réduction du clocher de la Giralda, agrémentée de statuettes qui garnissent les corniches, de bas-reliefs qui ornent les bases des colonnes. Un candélabre de huit mètres, le Tenehrario, sert à l'office des ténèbres, pendant la Semaine sainte. Le trésor de la sacristie est un musée de merveilles : il contient un reliquaire d'Alphonse X, des ostensoirs ruisselant de pierreries, les clefs d'argent et de fer doré que les Maures et les Juifs remirent à saint Ferdinand, reliques des âges de gloire, monuments de la foi des ancêtres, splendeurs qui disent ce qu'était la grande Espagne au temps heureux de son apogée.
Les principales églises de Séville renferment des sculptures célèbres, la plupart de Montafies ou de Cano. Aux fêtes de la Semaine sainte, pour la procession du Corpus, on descend de leurs niches ces statues polychromées. Elles viennent de Triana et des églises de la ville, montées sur de somptueux brancards, couvertes d'un dais de velours, parées — malheureusement — de robes brodées, de voiles de dentelles, surchargées de bijoux ^ . Et dans la lumière des cierges qui les enfument, elles s'avancent au-
1. Le 12 mai 1591, le chapitre de Cadix défendit d'habiller les statues, même les statues conservées dans les demeures privées, L'intellig'ente décision !
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dessus de la foule, balancées, tremblantes, trop affublées, mais expressives à faire verser des larmes.
Le saint Sacrement ou le Saint va passer. Inspiré ou touché à sa vue, un homme du peuple, un enfant se hausse sur une borne, et, profitant d'un moment de silence, il lance sa saeta, — sa flèche, — couplet qu'il improvise sur un air de malaguena. Sa voix sonore fuse, se déploie et meurt en un trémolo grave d'une poignante mélancolie, ou en trille légère, palpitante de joie. Personne n'est surpris. Le chanteur disparaît dans la foule, qui parfois lance un viva ! Des balcons pleuvent des fleurs. Plus loin, à un autre angle de rue, un autre gars module ime nouvelle malaguena. Je ne sais rien qui saisisse mieux l'àme que ces appels familiers de la foule au Dieu qui passe en la bénissant .
Le couvent exproprié de Notre-Dame-de- Grâce sert de musée national. Il compte relativement peu de toiles, mais, pour être incomparable, il lui suffit de posséder le Saint Félix de Ganta lice, le Saint Thomas de Villeneuve, un Saint Antoine et le Saint François de Murillo. Le bel exploit du Juif Mendizabal, l'exclaustration des moines, a ravi ces toiles aux églises pour lesquelles le maître les avait faites. Elles y étaient à leur place, dans leur lumière, dans un décor qui les expliquait. Les musées sont une invention de pillards. Trop riches, ils rassasient, ils
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étourdissent. Us prêtent à des juxtapositions odieuses. Les tableaux religieux y font toujours figure de captifs, et Murillo pleurerait s'il voyait, dans cette église profanée, ses chefs-d'œuvre accrochés comme pour une mise à Tencan. 11 les peignait, pour qu'à deux genoux on priât devant eux, en slmprégnant des idées qu'ils traduisent, et non pour qu'un touriste, son Bœdeker à la main, graduât l'admiration qu'il leur accorde au nombre d'astérisques marqués sur son livret. Heureux est-il, le Saint Antoine de la cathédrale, d'avoir conservé son cadre auguste. Il a eu ses malheurs, il est vrai. Le 4 novembre 1875, un amateur trop passionné détachait de la toile la figure du saint, et fallait revendre en Amérique. L'honnête homme, auquel on f offrait pour douze cents francs, eut le bon goût de la restituer à Séville, et, par une habile restauration, on a pu dissimuler le dommage. Le maréchal Soults'y prenait mieux ; lui, du moins, enlevait tout, et la gloire, sa complice, le garantissait des gendarmes.
C'est à Séville que l'on comprend et que Ton aime Murillo, son candide et franc réalisme, sa foi profonde, la grâce de ses madones, commune aux femmes d'Andalousie. Le jour où Murillo naquit, le chapitre de la cathédrale proclamait, par un acte solennel, sa foi au dogme de f Immaculée Conception, et il me semble que le génie de Murillo est une récompense de Dieu à la dévotion de Séville.
Séville est une Orientale. Son charme ne vient pas de ses monuments. Ses maisons semblent toutes semblables, et celui-là serait bien désillusionné qui lui demanderait de luxueux quartiers. Il faut pénétrer dans sa vie intime, entrer, l'été, dans ses patios de marbre, clos par une grille légère, égayés par le bruit d'un jet d'eau, embaumés de fleurs. Des citronniers les ornent ; des jasmins drapent une de leurs colonnes ; des bananiers et des palmiers y déploient leur panache. La fraîcheur y règne le jour ; le soir, ils s'animent et s'emplissent de rires et de chants. Sur les quais du Guadalquivir, dans les places découvertes, le feu jaillit des pavés, l'air brûle les yeux. Dans le dédale des rues profondes, la fraîcheur est constante. Quand les orangers fleurissent, leur arôme emplit l'air. Tout alors, à Séville, est harmonie, joie et parfum.
L'heureuse cité réserve toute sa gaieté pour sa feria du printemps. Alors, dans le prado de San Sébastian, l'Andalousie se rassemble. Les vieux costumes apparaissent : serranos de la montagne et majos de la ville, et toutes les formes de mantilles, et toutes les grâces populaires ou patriciennes. Séville, malheureusement, n'est plus alors assez andalouse. Trop d'étrangers la déparent, qui ont bien du mal à n'être pas grotesques.
Dans les bouges de Triana, dans les salons de la rue de los Sierpes, les étrangers vont voir les danses populaires : flamencos hardis des gitanos,
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boléros et fandangos s^racieux des Andalous- En plein air, et dans la pure lumière, on en aperçoit de plus charmante*. Qn'un orgue de Barbarie résonne dans une rue, — ces orgues odieux qui, chez nous, sont tristes à faire pleurer de» chiens, — aussitôt une nuée d'enfants accourent, et ce sont des poses exquises, des pas d'une grâce, d'un art parfait. Il n'est pas de misanthrope qui, à ce gracieux spectacle, ne sente son âme se dérider.
Je suivais un jour une rue où un malheureux traînait après lui son orgue muet. Une enfant de trois ou quatre ans descendit aussitôt d'un perron, donna deux sous au mendiant, et, l'air à peine commencé, sérieuse et digne, elle l'accompagna de sa danse. Souriantes, des femmes qui passaient s'arrêtèrent à cette vue. La ballerine continua, sans prendre garde aux spectateurs. Une branche de jasmin tremblait dans ses cheveux, et tout le charme de Se ville respirait en son sourire.