CHAPITRE X
« Vous ne connaîtrez le charme de TEspagne, m'avait souvent répété un de mes amis, que quand vous aurez vu Cadix. » Il était Gaditan,et je le croyais partial en prêchant ainsi pour son saint. D'instinct, pourtant, j'en étais amoureux de cette extrême Andalousie, et, après l'avoir vue, j'en suis resté plus épris. Je ne sais pas d'endroit où la lumière soit plus douce, où les teintes soient plus tendres, où la divine création se montre plus amie de l'homme. Son isolement même lui assure la paix. On n'a plus que peu de terre devant soi. On s'y sent comme affranchi des hommes, de la vie mauvaise et vulgaire. Il ne s'y présente aux yeux que des horizons lumineux et des êtres charmants.
Que vont-ils donc chercher en Amérique, cesémigrants de Biscaye ou de Galice, dont le départ prive, chaque année, l'Espagne de si bons travailleurs? Que n'émigrent-ils en Espagne même?
268 l'espagne, terre d'épopée
Que n'essayent-ils de rendre à ces réscions fertiles, Fabondance et la vie, d'en refaire les délices du monde ? Ces pacages infinis, abandonnés aux palmiers nains et aux taureaux, ne serait-ce pas une initiative bienfaisante de les changer en concessions agricoles, d'y attirer ceux qui fuient la patrie, d'empêcher ainsi ce pays admirable de connaître une inconcevable misère, et, au lieu d'abriter le bonheur et la paix, de couver une haine redoutable ?
Utopies de voyageur, qui ne compte ni avec des difficultés sans doute insurmontables, ni avec l'invincible routine. Je les avais déjà faites ces utopies, en voyant en Italie ces latifundia que ne visite jamais le maître, inutiles même à son plaisir, et autour desquels hurlent la misère et le socialisme. Je les fais plus encore en Espagne, où les plaines incultes sont autrement vastes, où le fléau de l'émigration est, peut-être plus inquiétant. Mais les charges qui pèsent sur l'agriculture sont lourdes dans la péninsule, et qui est de force à les alléger, à briser la tyrannie des coutumes paralysantes, à donner cette terre à qui s'intéresserait à sa fécondité ?
Séville disparaît derrière des forêts d'orangers. Au sommet de laGiralda rose, brille, comme une topaze, la svelte statue de bronze. Puis la marenne s'étend, brun royaume des taureaux de course. Des villages nichent en des sites charmants ; leurs minarets rappellent la Giralda. La mousse des bois de pins tapisse quelques val-
lées. Et la lande recommence, hérissée de palmiers nains, de lentisques et de cactus. La solitude est, à l'Espagne, ce qu'est Faccompagnement à certains airs de guitare. De temps en temps un air, un chant se mêlent aux accords, puis la voix se tait, Tair cesse, seul l'accord continue, mélancolique et monotone.
Peu de cités espagnoles ont de plus glorieuses annales que Jerez de laFrontera. Les lieutenants de Ferdinand IV, Alphonse de Molina et Alvar Ferez de Castro, n'avaient pas réussi à la prendre. Alphonse X la conquit, en 1255. Reprise bientôt après par les ^Maures, elle fut de nouveau délivrée par Alphonse X, en 1264, et depuis, en 1284, en 1314, en 1332, en 1339, elle repoussa des assauts formidables. Jusqu'au xv' siècle, cette cité d'avant-garde résista aux efforts désespérés des Barbaresques. Aucun poète ne rêva des exploits plus fous, des dévouements plus chevaleresques que ceux dont Jerez fut le théâtre. Le roi Henri lY l'appela très noble et très loj^ale. Elle méritait ces titres. Aussi bien, quand les villes d'Espagne étalent leurs titres sonores, l'étranger n'en doit point sourire. Chacun rappelle une page de l'immortelle épopée écrite par ce peuple glorieux.
Jerez était, naguère encore, une des villes les plus riches de l'Espagne. Le phylloxéra, la dépréciation de ses vins en certains pays ont fort réduit son opulence. Ses rues sont bordées d'orangers ; dans ses jardins poussent, peut-
ètie, les plus beaux bananiers d'Europe. Avec cette grâce simple et noble qui caractérise Faccueil espagnol, deux des propriétaires de la célèbre bodega Gonzalez Bj^ass me font, euxmêmes, les honneurs de leur chais. Honneur périlleux, car une trentaine de coupes de cristal vont m'ètre présentées, dans lesquelles rit une liqueur brune ou dorée, capable de rendre le sens aux morts et de le faire perdre aux vivants. Il faut en respirer Tarome, et ne les effleurer qu'avec ménagement. On se rend alors compte de ce qu'est ce vin fameux, dont les liquoristes d'Europe opèrent de si odieuses contrefaçons.
« Un jour, me raconte mon aimable guide, un Saxon visitait ma bodega. Comme, pour me faire sans doute honneur, il épuisait tous les verres qu'on lui offrait, je crus devoir l'avertir que rien ne l'obligeait à tant de courtoisie. Il me répondit que mon vin était bon. Quelqu'un lui offrit, en sortant, de goûter d'une source dont la fraîcheur est renommée. Avec répugnance, il en but une gorgée. Je sus ensuite que, le soir, une horrible irritation lavait empêché de paraître à la table d'hôte, et, comme on lui demandait la cause de son malaise : ^< Je m'}- « attendais, répondit-il, c'est cette maudite eau « qu'ils m'ont fait boire ! »
Dans la plaine qui s'étend, du Barbate au
Guadalete, s'accomplit, en 711, Tune des plus
lamentables défaites que connaisse l'histoire.
Moins que leur décadence morale, les divisions
des Goths amenèrent cette défaite. Chez eux, depuis longtemps, à chaque vacance du trône, des partis rivaux se disputaient le pouvoir. Le prince régnant, Rodrigo, avait usurpé le trône, proscrit les fds et les frères de Witiza, Un ennemi résolu a toujours raison d'un peuple désuni. S'il faut en croire la légende accréditée au XI' siècle par un moine de Silos, le gouverneur de Ceuta, don Illan, — autrement dit le comte Julien, — tenait victorieusement tête à Musa ben Nosseyr, l'envoyé du vice-roi maure d'Egypte et d'Afrique. Mais quand Illan sut l'outrage dont sa fille Florinde avait été victime à la cour de Tolède, il courut offrir à Musa et au chef des Berbères, Tarik, de leur ouvrir l'Espagne. Tarik se contenta d'abord d'opérer, sur la côte espagnole, une avantageuse razzia. Le butin qu'il en rapporta attisa ses convoitises. Aussi, en 711, Tarik transporta-t-il au pied du mont Calpe, à ce promontoire qui, depuis, prit son nom — Djebel- Tarik, Gibraltar, — une troupe de douze mille Berbères. Effrayé, Rodrigo réunit une nombreuse et trop brillante armée, qu'il fit camper devant Sidonia. Lui-même vint la rejoindre, porté dans une litière d'ivoire, traînée par deux mules blanches et couverte d'un dais ruisselant de rubis, de perles et d'émeraudes. L'imminence du danger avait momentanément effacé les divisions qui séparaient les chefs chrétiens. Leur immense armée était suivie d'équipages et de trésors ; le luxe de leur
attirail, la splendeur de leur armement étaient mieux faits pour attirer Tennemi pillard, que pour l'épouvanter. Les soldats de Tarik portaient des cottes d'acier ; un arc leur pendait à Tépaule ; ils maniaient une longue lance.
Les ennemis prirent contact le dimanche 19 juillet. Pendant sept jours, ils luttèrent en désespérés. L'armée chrétienne perdant pied toujours, recula du Barbate jusqu'à Sidonia, jusqu'à Guadalete, jusqu'à Jerez. Le 26 juillet, la retraite se changea en déroute. Des troupes wisigothes passèrent à Tennemi.Les Arabes, qui cherchaient le roi chrétien, virent sa litière flotter comme une barque désemparée, et disparaître dans le tourbillon des fuyards. Isidore de Béja affirme que le roi périt dans la bataille. Les Arabes racontent, qu'abandonnant sa litière, le roi avait fui à cheval, et qu'ils trouvèrent ensuite, embourbé dans le Guadalete, ce beau cheval à la selle d'or constellée d'émeraudes, et, près du cheval, une des sandales du roi, chargée, elle aussi, d'émeraudes et de rubis.
Les morts furent nombreux. Longtemps, leurs ossements calcinés blanchirent la plaine. Les beaux jours de luxe, d'inertie, de divisions et d'infidélité étaient passés pour les chrétiens. Sous la formidable et providentielle épreuve, un peuple allait disparaître, qui avait été la lumière de l'Occident, le héraut de la foi catholique, qui se croyait, peut-être, nécessaire à la Providence. Les Wisigoths, alors, comme certains de nos
rêveurs, aujourd'hui, devaient sans doute se promettre une paix éternelle. L'heure venue de la justice, la guerre s'alluma, inopinée. Des ennemis inconnus apparurent. Le flot berbère emporta cette civilisation condamnée. Tarik marcha jusqu'à Tolède. Musa, jaloux de ses succès, vint les partager. Il prit Séville. Tous deux ravagèrent l'Espagne. En 713, rappelés par le calife de Damas, ils rallièrent Séville, chargés de fabuleuses richesses, et, de Syrie, venaient toujours d'autres armées, et d'autres chefs attirés par l'odeur de la curée, par la splendeur de la proie. Oh ! la justice de Dieu, elle semble tardive à nos existences éphémères, mais qu'elle est précise, qu'elle est impitoyable, et que l'histoire des peuples disparus devrait donner à réfléchir à ceux qui, non moins chargés de crimes, courent à de pires châtiments ! De la lagune de la Janda, jusqu'à la Pena ciel Cierço, s'étend, sur le littoral, près de Tarifa, la plaine du Salado, le théâtre de la revanche près de celui de la défaite. Ici, en vue de l'Afrique, en 1340, Alphonse XI vainquit les forces coalisées du roi de Grenade et du roi de Fez.
Sur cette terre de désastre et de deuil, de revanche et de victoires, de Jerez à Cadix, autour de la baie, s'échelonnent des petites villes charmantes : Puerto Santa Maria, rebâtie en 1264 par Alphonse X en l'honneur de la sainte Vierge ; Puerto Real, fondée par les rois catholiques ; l'Isla de Léon, rendue florissante par Charles III,
^74 LESPAGXE, TERRE DÉPOPÉE
et qui, à la suite de la guerre d'indépendance,, mérita le nom de Ciudad de San P'ernando.
Elles aussi, ces cités blanches noyées dans la verdure, elles étaient naguère riches et prospères. Pourquoi faut-il que la misère atténue^ aujourd'hui, leur beauté. Les arsenaux et les^ usines de San Fernando n'existent plus. Dans ces villes, aux rues droites et larges, trop de maisons sont closes ; Iherbe envahit les rues ; il y règne un calme trop lourd, une impression de décadence qui attriste. Ici se révèle une autre Andalousie, blanche toujours comme Séville et Gordoue. mais distincte. Plus de rues en méandre, ni de maisons mauresques aux façades maussades, et dont le patio absorbe toute la vie. De gaies façades ; au rez-de-chaussée, très près de terre, de grandes fenêtres solidement grillées, mais dont les pieds-droits portent, des deux côtés, une entaille, secourable meurtrière, d'où un regard peut être lancé à tout venant, et qui, le soir, permet sans doute plus d'un furtif serrement de mains.
Dans la campagne, sur des meules de paille, perchent des cigognes. Elles ne sont plus renfrognées comme sur les donjons humides de Nederland. Une radieuse sérénité emplit l'espace ; les horizons, baignés de lumière, ont les reflets changeants des améthystes ou des rubis pâles. Des tourelles blanches se dressent dans le ciel pur. Une végétation d'Asie anime les jolies promenades. Les rives du Guadalete, à Puerto San la
Maria, me rappellent une halte dans cette charmante oasis de Port-TeAvfiek, qu'on frôle en sortant du canal de Suez.
Enveloppé d'une brume légère, le vapeur de Puerto part, le matin, pour Cadix. La brume se dissipe bientôt, et la baie resplendit d'une inexprimable splendeur. Aucun nuage, aucune écume n'en ternit l'azur : un vrai rêve bleu ! La fumée noire du vapeur le trouble seul. Que ne suis-je sur une felouque aux voiles blanches ! Au loin, serti dans le saphir du ciel et des flots, miroite Tile d'argent, la perle qu'une ligne dorée unit seule à la terre. Sa robuste enceinte de murailles sort des flots. Ses quais ourlent la mer d'une ligne blanche, et, plus blanche encore, blanche comme une corbeille de lis, comme un buisson chargé de colombes, comme une cité d'albâtre, Cadix se déploie. Les terrasses pressées de ses maisons blanches sont dentelées de tourelles. Sur les blancheurs éblouissantes, dans l'azur lumineux, le dôme de la cathédrale, couvert d'azulejos jaunes, rayonne au soleil du matin, tiare d'or qui couronne la cité. Peu d'animation dans le port, que la ruine des colonies, que la concurrence de Se ville vident de plus en plus. Pas de fumées noires ; des barques de pêcheurs balancent seules leurs voiles blanches. Nulle part, plus radieuse vision ne m'était apparue.
Voici donc cette Tartéside enchantée, cet Eldorado dont parle la Bible, cette Tharsis où la flotte de Salomon, aUiée à celle d'Hiram, allait.
270 l'espagne, terre d'épopée
chaque trois ans, cueillir des bois précieux. Sur cette hauteur, les Phéniciens avaient bâti à Hercule un temple merveilleux que Philostrate a décrit et que César visita. Une tour de cent coudées se dressait sur cette côte. Une statue la couronnait, qu'au xiV siècle détruisit le puritarisme des ^laures. Les Grecs appelèrent cette terre Aphrodisia, l'île de Vénus ou l'île de Junon. Elle se fit, auprès des Romains, une réputation trop méritée de gourmande et de lascive. Les ballerines gaditanes étaient les plus appréciées des blasés de Tempire. Quand elles débarquaient à Ostie, Rome, au dire de ^lartial, les accueillait en triomphe.
Citadelle des Maures pendant cinq siècles, Cadix fut reprise, en 1262, par Alphonse le Sage, et repeuplée aussitôt par des émigrants d'Asturie. Du jour où, en lo09, la reine Jeanne enleva à Séville le monopole du commerce des Indes, Cadix devint opulente. Sous Charles-Quint, André Doria la défendit contre les Rarbaresques. L'amiral Drake, surtout le comte d'Essex, en 1596, incendièrent impitoyablement l'inoffensive cité, qu'en 1625, le même comte d'Essex et Henri Cecil essayèrent vainement de capturer. Dès lors, la prospérité de Cadix ne fit que s'accroître. Elle atteignit son apogée quand le consulat et le tribunal de Contractation de Séville se furent, en 1720, établis dans ses murs. Cette époque de splendeur ne coïncidait malheureusement pas avec une période de grand goût artistique, et
Cadix échangea sa grâce ancienne pour une assez lourde splendeur. Son ample cathédrale, commencée en 1720, est cliurrigueresque; il est vrai que, jusqu^à la voûte, l'intérieur est construit de marbre de Gênes et de jaspe.
Les maisons de Cadix, riches, très hautes, aux balcons garnis de miradores en verre, comme ceux des cottages de Jersey, transportent en une Espagne que n'annonçait aucune autre ville de la Péninsule et surtout d'Andalousie. Ailleurs, à Malaga par exemple, les villas opulentes côtoient des barrios tout africains. Sur la jolie route du Palo, à Malaga, en face de chalets fort coquets, s'ouvrent des masures pittoresques, dont la porte encadre des scènes de Kabylie : des chèvres, des enfants, des chats qui jouent, pèle-mèle, près d'une grande sœur qu'on peigne. Le désert recommence aux portes de villas paradisiaques dont la végétation me rappelait les beaux jardins de Ceylan.
Cadix est, au contraire, une ville achevée. Sa propreté est raffinée. Elle se pique d'une finesse de culture qu'elle ne veut pas se laisser disputer. Elle a je ne sais quel air tout neuf. Ses petites places sont des corbeilles de verdure. Son gentil parc, que précède une belle avenue de palmiers, est un réduit charmant, et qui possède son rocher artificiel, sa cascade, sa demi-douzaine de canards blancs, son théâtre. Cadix tient à être à hauteur.
De la tour de la Vigie, qui s'élève au centre de
!^78 l'espagne, terre d'épopée
ia ville, Cadix, le joui% éblouit. Plus blanche encore que Se ville, serrée, tassée, contenue à peine par son enceinte qui court au ras de la côte, elle étale ses terrasses nettes où sèchent des linges blancs; elle profile dans l'azur ses belvédères aériens. C'est une nappe de nacre — une tasse d'argent, disaient les Arabes — posée sur rOcéan. Et la lumière n'aveugle point. Aucune crudité dans ces teintes légères. Le bleu du ciel se fond, à l'horizon, avec celui des flots. Ce tableau sans ombre ensoleille Tâme.
Et quand la lumière s'est éteinte, la nuit, la féerie est plus exquise. Dans le ciel d'un bleu sombre les étoiles scintillent, toutes proches. Sur les flots, un sillage de clarté s'élève jusqu'à la lune. D'en bas montent des gazouillis de voix, des accords de guitare, des chants, Fécho d'une zarabanda. Au milieu de l'Océan sombre, la ville fantôme amoncelle ses blancheurs indécises aux silhouettes étranges, enguirlandées de lumières. L'air frais est chargé de senteurs marines et de parfum... Heure divine!
Et pourtant, — j'ose àpeine me l'avouer, — il me semble, comme, à ma grande confusion, il me le semblait à Venise, que, dans cette ville prisonnière des flots, je ne pourrais longtemps vivre sans ennui, et, qu'avant un mois, si j'y restais, je mendierais la faveur d'être emporté par une patache dans la poussière d'une grande route. Partons avant d'avoir éprouvé cet ennui sacrilège !