LE DERNIER CHANT DE L EPOPEE
Un désert fauve, éblouissant et calciné, fait oublier les oasis de la côte. A qui voudrait sécher de mélancolie, je conseillerais un exil à ^larchena ou à Osuna. Une longue attente à Marchena me permet de suffoquer lourdement. Sur le mur où je m'appuie, un gendarme complaisant me fait remarquer un insecte qu'il écrase. Patios fleuris de Séville, coquette Cadix, jardins -enchantés de Malaga, vous ai-je vus hier? Subissons ces contrastes ; ils caractérisent TAndalousie passionnée, où les sentiments moyens sont inconnus, où la vie se traduit par sursauts d'enthousiasme, où il faut rémotion d'une corrida pour attiser les âmes et les yeux.
Nous n'en jouirons que mieux du Liban qui s'entr'ouvre. Une opulente vega réjouit déjà les rives du Genil. A l'horizon, illuminés par les
derniers rayons du jour, scintillent les glaciers roses de la sierra Nevada. Je voyage avec un torero tout jeune, l'être le plus gracieux et le plus souple que j'aie vu. Je ne me lasse pas d'entendre la mollesse de son parler andalou. Sa fine chemise brodée est piquée de trois gros brillants.
Grenade ! Je me réjouis d'y être, craignant qu'elle ne soit pas ce que j'avais rêvé. Ces omnibus d'hôtel me font peur, et ces rues banales, et cette Gran çia de Colon qu'ils ont ouverte au centre de la ville, en attendant qu'ils la bornent de maisons en modem style.
Gagnons le Genil, en saluant l'ancienne place des joutes et des tournois, Bibarambla, et le château de Bibataudin, deux noms qui sonnent bien. Des promenades sans fin s'étendent, ombragées d'ormes, réjouies par le murmure des eaux voisines. Grenade y vient goûter la fraîcheur du soir. Des marchands ofi'rent l'eau délicieuse qu'ils vont puiser à la citerne de TAlhambra. Ils ressemblent aux vendeurs d'eau du Caire. Ils offrent d'abord une pincée d'anis, puis, d'un joK geste, rempUssent un verre au tonnelet qu'ils portent sur le dos. A ce métier, cpiand la journée est bonne, après trois ascensions à l'Alhambra, ils gagnent trois, quatre réaux et ils sont ravis. Dans les rues, de petits ânes gris portent l'eau dans six jarres. Entre les jarres sont piquées des branches vertes : un rien, mais poétique !
Au jour, apparaissent les pauvretés de Gre-
nade : les misères de la croupe de l'Albaïcin, la vulgarité des choses neuves, la ruine des anciennes. L'assiette de la ville, appuyée sur quatre collines, est on ne peut plus pittoresque. Du haut d'une tour, au centre de la Grenade ouverte, dans l'air très pur, je vois les ânes blancs descendre les raidillons de l'Albaïcin, les montagnes où fut l'ancienne lUiberis surgir au nord. A l'ouest, la vega frange l'horizon d'une nappe de verdure ; à l'est s'élèvent, d'un fourré sombre, les collines jumelles de l'Alhambra et du Mauror. Les tours Vermeilles hérissent le mont Mauror ; la tour de la Vêla couronne l'Alhambra. Au delà, dans les verdures, scintille le blanc Généralife, et au delà encore, les montagnes bleues chatoient, chargées de neiges.
L'àme est aussitôt attirée vers la magique acropole.
Je refais, en m'y rendant, l'histoire de ce r^Dyaume de Grenade, une bouture du califat déraciné de Cordoue, mais qui fleurit pendant deux siècles au point de faire oublier la gloire des Ommiades. Les Sahibs de Grenade s'étaient déclarés indépendants dès 1080. Les Almoravides, puis les Almohades, promenèrent la désolation dans les Alpujaras et y établirent leur domination sanglante, mais leur fortune ayant sombré à Las Navas, Mohammed el Ahmar, de la race des Nasr, s'implanta à Grenade en 123S, conquit Malaga, Almeria et Jaen et ouvrit une série de règnes prospères. Mohammed était bon
et multiplia dans sa capitale les institutions de bienfaisance. Il était artiste et savait gouverner. Allié de saint Ferdinand, il l'aida à conquérir Séville, et en reçut l'ordre de chevalerie et un blason. La situation de Mohammed était difficile. Il avait à se garder à la fois contre les envahissements de ses alliés chrétiens, contre les révoltes de ses valis d'Almeria. de ^lalaga et de Jaen, contre les invasions africaines. Son génie lui assura la victoire et la paix. Ses descendants furent heureux tant qu'ils suivirent sa politique. Mais avec son petit-tils commença l'ère des conspirations et des assassinats. Le sang des rois souilla l'Alh ambra. Tantôt alliés, tantôt ennemis des chrétiens, les souverains de Grenade avaient, en général, des qualités dont peu de dynasties furent ornées. Ils appréciaient surtout la paix. Seize rois se succédèrent sur le trône d'El Ahmar ; auprès d'eux se réfugia toute la civilisation musulmane, exilée des autres capitales d'Espagne. Mais au xv*^ siècle, tandis qu'autour des rois de Castille se groupait une pléiade de héros, aux Pedro Giron, aux Juan Alonso de Guzman, aux Rodrigo Ponce de Léon, à Herman Perez del Pulgar, la monarchie des Xasrides n'opposait plus que des factions divisées : Abencerages contre Zégris, Aïcha contre Isabelle de Solis, des conspirations de partis et des rivalités de femmes.
La reine Aïcha craignait que son mari, Muley Hasan, ne sacrifiât leur fils Boabdil aux intrigues
de sa rivale, la favorite espagnole. Elle arma les Abencerages en sa faveur, et causa leur ruine. Enfermée elle-même dans la tour de Comares, elle en dut fuir par une fenêtre. Boabdil révolté revint détrôner son père. Tandis que l'un luttait dans l'Albaïcin, l'autre se retranchait à l'Alhambra, et avait encore à se défendre contre un troisième compétiteur, El Zagal, le frère du roi détrôné. Captif des chrétiens à Lucena, Boabdil dut leur promettre d'assister inactif à leur marche conquérante. Deux fois il oublia sa promesse. La première fois, il fut repris à Lorca. La seconde, acculé par l'armée chrétienne qui désolait la campagne, effrayé par les folies d'audace des Espagnols, dont l'un, Ferez del Pulgar, venait, en pleine (Grenade, clouer de son poignard sur la porte d'une mosquée un parchemin portant ces mots : Ave Maria ! Boabdil, le petit roi, comprit que c'était écrit. On lui soumit, en décembre 1491, un projet de capitulation, capitulation généreuse dont le texte forme un des trophées des archives de Simancas, et qui assurait aux vaincus le pardon et le respect de leurs croyances. Boabdil réunit son conseil. Un seul ministre osa parler de résister encore. Les autres pleurèrent et le roi signa.
Il devait rendre la place dans soixante jours. Le secret de la capitulation sébruita. Dans l'Albaïcin l'émeute grondait. Boabdil apeuré pressa les rois chrétiens d'entrer au plus vite à Grenade. Le 2 janvier 1492, Boabdil sortit
'^S\ LESPAGNE, TERRE DÉPOPÉE
de l"x\lhambra par la porte de los Siete Siielos. Il évita de traverser Grenade, tourna le mont Mauror, et pria le cardinal de Mendoza d'occuper aussitôt le palais. Il descendit ensuite sur les rives du Genil, où l'attendait, près d'une petite mosquée — aujourd'liui chapelle de Saint-Sébastien,— le roi d'Aragon. 11 voulut baiser la main de son vainqueur qui le retint. Boabdil baisa le bras droit du roi Ferdinand ; il lui remit son sceau d'or, puis gagna le village d'Armilla et le camp de Santa Fé où l'attendait la reine de Gastille. Aux cris poussés par l'armée chrétienne, Boabdil se retourna vers l'Alhambra. La croix d'argent de Mendoza brillait, les étendards de saint Jacques et de Gastille flottaient sur la tour de la Vêla. Boabdil s'enfuit vers la sierra. Parvenu au plateau de Padul, avant de perdre de vue Grenade, il s'arrêta et pleura. « Pleure comme une femme, lui dit sa mère, puisque tu n'as point su te défendre comme un homme ! » La place où Boabdil pleura s'appelle El iiltimo suspiro del 3foro.
Je me redis cette glorieuse et mélancolique histoire, en gravissant la rue de Gomeres qui aboutit à une lourde porte de pierre bâtie sous Gharles-Quint, la porte de las granadas. La porte s'ouvre sur un bois, qui emplit l'étroite vallée de la Assabica et tapisse les versants de l'Alhambra et du Mauror. Les ormes en furent plantés par Wellington en 1812, et, si averti qu'on soit de sa beauté, on ne peut retenir un cri de ravissement en pénétrant sous ses ombrages.
GRENADE 28o
Des orangers et des palmiers saisiraient moins en cet endroit. Mais cette forêt septentrionale, aux stipes élancés, au feuillage qu'un soleil de juillet ne peut percer, où l'eau ruisselle, que peuplent les rossignols, qu'emplit une mystérieuse obscurité, forme dans l'Espagne poussiéreuse et calcinée, une oasis inespérée dont l'accueil est ensorcelant.
De larges allées sillonnent le bois sacré. Une mène au Campo de los Martires, luxuriante villa qui couronne le Mauror ; l'autre, à gauche, monte à l'Alhambra. Celle du milieu traverse toute la forêt, et, contournant la colline, conduit au Généralité. Il faut errer longtemps le long de ces eaux claires et glacées, boire le parfum des feuilles et des fleurs de bois, oublier l'orient dans lequel on vient de vivre, qu'on va retrouver là-haut.
En contrebas de l'Alhambra, une large fontaine de pierre, timbrée de l'aigle impériale, vêtue de mousse, ornée par Berruguete de délicieux médaillons, verse une eau abondante par trois têtes couronnées de roseaux et de fleurs, et qui symbolisent le Darro, le Genil et le Beiro? Les ânes des marchands d'eau l'entourent. Un cartouche porte l'inscription : Imperatori Cœsar, Karolo Qainto Hlspaniarum régi. Le style de la fontaine convient à ce cadre de bois vert, et entretient l'illusion d'un Fontainebleau retrouvé au pays des cactus.
L'Alhambra {Valjama, la rouge) domine ces verdures profondes.
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Dès avant le x^ siècle, on donnait le nom d'Alhambra à la vermeille acropole, pour la disting:uer du blanc Albaïcin. Vers la moitié du IX' siècle, une forteresse, une alcazaha y fut bâtie. Au xiii' siècle, Mohammed el Ahmar y établit sa résidence, la préférant à l'Albaïcin. Il pourvut d'eau la montagne ; il Tentoura d^un mur long de quatorze cents mètres, défendu par vingt-trois tours.
La colline escarpée, orientée de Touest à l'est, mesure huit cent cinquante mètres sur deux cent cinquante à son extrême largeur. Les premiers rois nasrides se contentèrent de fortifier cet imprenable rocher. En dehors de la forteresse, Mohammed III (1302-1309) éleva une mosquée et des bains, pour lesquels il dépensa tout l'impôt qu'il prélevait sur les chrétiens. Grenade comptait alors trois mosquées sur l'Albaïcin, une dans PAlhambra, deux dans la cité. Yusuf I (1333-1354) construisit le nouveau palais, qu'augmentèrent et qu'achevèrent d'embellir ^lohammed Y (1354-1391) et Mohammed VII (1392-1408). Yusuf avait refait le mur d'enceinte et bâti le palais de Comares ou des Myrtes. Ses successeurs élevèrent le palais des Lions. D'autres édifices couronnaient l'Alhambra : une mosquée, des bains, un palais du cadi, des tombes royales, un hôtel des monnaies. Une population de vingt mille âmes y habitait. De son aire tranquille, le roi surveillait la cité.
Aujourd'hui, trois groupes de constructions
couronnent Tacropole. Sur la pointe occidentale, l'ancienne alcazaba dominée par la tour de la Vêla; dans la dépression du milieu, les palais arabes et le palais de Gharles-Quint ; à Test, le haut Alhambra, vaste terrain que le voyageur pressé néglige souvent de visiter. Il contient le couvent de San Francisco, formé d'un ancien palais maure et qui abrita jusqu'en 1521 les restes des rois catholiques. L'enceinte soutient les jolies tours du Fer, de la Captive, des Infantes, des Siete Suelos, de l'Eau.
On entrait autrefois dans la forteresse par la porte des Siete Suelos (des sept étages). Elle avait une belle façade de marbre blanc et de faïence. Par cette porte, Boabdil sortit pour livrer Grenade. Il pria ses vainqueurs de murer la porte, pour qu'aucun homme n'y put jamais passer. Les Français détruisirent la façade et démantelèrent la tour en 1808. Aussi bien^ Dupont ne voulait-il pas faire sauter TAlhambra !
Les brunes tours de Fenceinte, aux silhouettes carrées, sont d'un austère dessin. Gardes sévères, elles repoussent l'indiscret loin du sanctuaire des voluptés royales. Le contraste de cette austérité fauve et de la délicatesse des palais, peint, à lui seul, l'Arabe féroce à la guerre, efféminé dans la paix.
On pénètre, aujourd'hui, dans l'Alhambra par la tour Judiciaire, haute de vingt mètres, large de quinze. Un orme immense et des cyprès l'ombragent et avivent sa chaude teinte orange.
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L'arc outrepassé de sa haute porte extérieure est surmonté d'une main ouverte, qui rappelle, sans doute, les cinq préceptes fondamentaux du Coran : la foi en un seul Dieu, la prière, l'aumône, le jeune, le pèlerinage à La Mecque. Dans la profondeur de la tour, s'ouvre une seconde porte, plus basse et plus élégante. Elle est de marbre, ouvragé comme du stuc. Une large bande de faïence porte une inscription arabe, racontant que le roi Yusuf construisit cette porte en soixante-dix jours, l'an 649 de l'hégire. Une clé symbolique la domine. Elle signifie, peut-être, qu'à l'observateur du Coran sera donnée la clé des cieux, ou, tout simplement, comme les clés de saint Pierre, que le cadi, administrateur de la justice, ouvrait, en ce lieu, aux croyants la porte du pardon céleste'.
Les énormes battants de la porte sont lamés de fer, et, sous les voûtes de ce portail sombre et superbe, l'étranger s'étonne que les veilleurs ne soient pas à leurs bancs, que la niche des armes soit vide.
1. Une comédie en trois journées intitulée la Fondation de l Alhambra Ampvimée à Lisbonne en 1603, chez Pedro Crasbeeck, explique ainsi les symboliques emblèmes :
... Un braço con su mano y cinco dedos,
Que se entienda, que son los cinco ritos
Del Alcoran y ley que profesamos ;
Y una llave tambien que signifique
Que el que aquestos preceptos bien ^^uardaré
Se le darà la llave y justo premio
De cualquiera hazana que emprendiere...
La porte de la Justice commande une caponnière, par laquelle on accède à la grande place des Aljibes (des citernes).
Depuis des siècles, la garnison de TAlliambra puisait dans la profonde citerne, quand, sur l'ordre de la reine Isabelle, le marquis de Tendilla la lit restaurer et agrandir. Ici, les marchands d'eau viennent remplir leurs tonnelets.
L'immense place resplendit de lumière. A l'ouest, s'élève le massif rouge des tours arabes : la tour Carrée, la tour de l'Hommage^ la tour de la Vêla, qui surplombe l'abîme et domine l'Alhambra.La tour de la Yela abrite une lourde cloche, qui, chaque nuit, de cinq minutes en cinq minutes, sonne pour régler Farrosage de la vega.Le 2 janvier, anniversaire de la conquête, la cloche sonne vingt-quatre heures consécutives, et les filles à marier sont assurées de trouver bon preneur dans l'année, si, ce jour-là, elles ont tiré à la corde du bourdon. A Test, un ensem-' ble de constructions chétives, insignifiantes, qu'avoisine un grand palais inachevé, aux pierres dorées. Après son mariage, Charles-Quint vint habiter l'Alhambra, et, ravi par le site, il rêva ce palais solennel, comme il avait rêvé son Alcazar de Tolède. Il ne dut point, pour l'élever, détruire de précieux édifices. Il avait trop blâmé les chanoines de Cordoue, pour imiter leur vandalisme. Il abattit, sans doute, des dépendances sans valeur. C'est ce qu'il construisit qui fut un crime artistique. C'est la lourde somptuosité de
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ce palais romain, qui n'avait pas sa place sur cet acropole enchanté. Le palais de Charles- Quint n'a, du reste, jamais été habité, jamais fini. La destinée de ce prince était de ne rien finir. Il ne vit point terminer son Alcazar de Tolède. Cet orgueilleux palais de l'Alhambra, à Timmense patio circulaire, ne fut point continué, et Charles-Quint lui-même n'acheva pas de régner.
Le palais arabe, aux minables apparences, comprend deux édifices, dont l'un est perpendiculaire à l'autre. Comme toute maison maure, chacun se compose d'un patio environné de salles. Le palais adossé à la tour de Comares fut la maison d'été, le palais des Lions fut le séjour d'hiver des Xasrides. 11 faut fermer les yeux et se laisser conduire par la main dans le patio du premier palais, le patio des Myrtes, des Arrayanés. Le charme de l'Alhambra vous saisit aussitôt. Rien dimmense ; point de richesse qui écrase. L'Alcazar de Séville est plus opulent. De fluettes colonnes de marbre soutiennent des arceaux cintrés. Le dallage est de marbre blanc. Les murs sont de simple stuc ouvragé.
O mon Dieu, clans si peu de chose, Que de grâce et que de beauté !
Ne demandons pas à l'Alhambra de nous parler de gloire. Ce palais, si jalousement défendu, est un lieu de plaisir. C'est son mérite et sa faiblesse. Les rois nasrides se faisaient un paradis terrestre sur le patron de leur ciel. Leur idéal
était misérable. Les Ommiades, constructeurs de la mosquée de Cordoue^ exprimaient, du moins, un puissant esprit religieux. Les Africains, qui élevèrent la Giralda, rêvaient d'une domination robuste. Les rois de Grenade n'aspiraient qu'à une paix sans cesse menacée. Ils se complurent dans une voluptueuse et délicate élégance.
Un long bassin tranquille occupe le patio des AjTaj'anes. Des haies de myrte entourent l'eau bleue, et leurs lignes vertes animent la blancheur des marbres De la cour, par la salle de la Barca, on pénètre dans la salle des Ambassadeurs, située sous la tour de Comares. Elle abrita le dernier conseil de Boabdil ; elle vit les larmes désespérées du petit roi. Une coupole de cèdre la domine, biseautée comme un diamant. La décoration des parois accuse l'apogée de Fart arabe andalou. Plus de réminiscences byzantines. L'artiste arabe est maintenant sûr de soi. 11 imite des tissus aux reliefs d'or, aux méplats d'azur, aux rainures de pourpre. Les azulejos dorés achèvent la décoration murale, qu'animent de larges inscriptions en caractères neskhi. Des pendentifs s'agglutinent aux corniches, légers comme des alvéoles de ruches. Au milieu de chaque salle, d'un bassin de marbre s'élevait un jet d'eau. Le murmure des eaux vives enchantait ce séjour. Des niches de marbre recevaient des urnes d'eau, et des inscriptions disent la fraîcheur de ce breuvage. Aux visiteurs arabes qui enten-
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daient ces inscriptions multiples, le palais devait parler tout autrement qu'à nous. Les inscriptions formaient les paroles de Tharmonieux concert, maintenant muet. Trois fenêtres ajimez, creusées dans l'épaisseur des murailles, s'ouvrent sur le ravin du Darro. Elles éclairent sans éblouir, et la richesse de leurs ciselures est du goût le plus délicat.
Le patio des Lions forme le centre du palais d'été. Il est plus petit que le patio des Myrtes — vingt-huit mètres sur seize, au lieu de trente-sept sur vingt-trois. Une galerie l'entoure qui donne accès à quatre salles. Deux cours entourées de quelques salons, puis quelques salles de bains : c'est tout l'Alhambra. Aucun palais ne présente une disposition plus simple. Nul plan d'ensemble qui révèle un architecte de génie. Selon le caprice des rois, on aurait pu ajouter d'autres cours aux deux premières, comme on avait, à Cordoue, ajouté des travées aux travées pour agrandir la mosquée. L'architecture arabe est du type agglutinant. Aucune sculpture, dans ce palais, qui vaille la moindre métope du Parthénon, qui rende la pensée d'un grand artiste. Les lions de la fameuse fontaine sont d'une gaucherie connue \ Mais quelle inimitable décoration, infi-
1. Lambassadeur de Venise, Navagero, notait, en 1526, une expérience quil est facile de reproduire. Il écrivait : « Ces lions sont construits de telle manière que, si la fontaine est à sec, et que quelqu'un fasse entendre une parole par la gueule d'un des lions, elle se répète dans toutes les autres, et ceux qui appli-
niment variée, somptueuse et légère, contribuant toute au même effet de charme discret, de voluptueuse béatitude; quelle immortalité donnée par ces poètes à des matériaux fragiles!
Cent vingt-quatre colonnettes soutiennent les pavillons et les galeries de la cour des Lions. Les plafonds des voûtes sont des mosaïques de bois. Le sol est de marbre. Les parois de stuc ressemblent aux broderies somptueuses d'une tente idéale^ élevée dans une oasis céleste. Les nomades rêvaient encore du désert où ils retourneront demain, et ils n'élevaient que des choses légères, enveloppées de poésie.
Cette poésie enivre. C'est un hachisch qui évoque des visions de légende. Dans la salle des Abencerages, Boabdil n'achève-t-il pas d'égorger la puissante famille, dénoncée par les Zégris? Une tache de rouille marque encore le marbre du bassin. On me dit que c'est leur sang ineffaçable. Ici, je suis prêt à tout croire. Des ombres neigeuses n'emplissent-elles pas la salle des Deux-Sœurs? A la maison Plantin d'Anvers, les gardiens sont vêtus de justaucorps. Pourquoi ceux de l'Alhambra ne sont-ils pas des Maures aux flottantes draperies blanches? J'attends le cortège de Boabdil, le concert des guitares discrètes, et, derrière les grilles de bois, la traînée muette des sultanes...
quent roreille aux autres gueules, entendent tout ce qui se dit-, quelque faible que soit l'articulation. » (Le Voyage fait en Espagne et en France par le magnifique André Naragero. Venise, 1563.)
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Les salles qui avoisinent le patio des Lions luttent de magnificence. La longue salle de la Justice ou des Rois présente une série d'arcades aiguës aux pendentifs en stalactites, qui divisent la galerie en sept sections. Chaque section communique à une alcôve obscure. Philippe le Beau, qui visita l'Alhambra en 1502, dix ans après la conquête, dit, par la plume de son rédacteur^ : « A l'une des extrémités de la cour (des Lions), dans une grande salle dont le dallage était de marbre blanc, le roi maure venait d'ordinaire se coucher pour être plus fraîchement; il faisait mettre son lit à un bout de la salle et celui de la reine à un autre. Sur le plafond de cet appartement sont peints au naturel les rois de Grenade depuis un temps reculé... En somme, c'est un des plus beaux lieux qu'il y ait sur la terre, et je crois qu'il nV a pas un roi chrétien, quel qu'il soit, qui se trouve aussi bien logé pour son plaisir. » Les voûtes de la salle de la Justice portent, en effet, des peintures d'autant plus célèbres qu'elles sont une exception dans Fart musulman. Peintes sur du cuir marouflé, elles ressemblent, par leur gaucherie, à certaines mosaïques byzantines ou aux enluminures de nos chansons de gestes. Le panneau du milieu représente dix personnages, assis sur des cous-
1. Voyage du roi Philippe le Beau, rédigé par Antoine de Lalaing. seigneur de Montigny, publié par Gachard. Collection des Chroniques belges inédites. Collection des Voyages des souverains des Pays-Bas. Bruxelles, ls76. T. I.
sins brodés, et tenant conseil. Ils ne peuvent être que les rois de Grenade, admirés par Philippe le Beau. Les autres panneaux représentent des scènes de chasse et d'amour : des chevaliers chrétiens chassant l'ours ou joutant avec des chevaliers maures, ou faisant hommage de leur proie à des dames : rillustration d'un roman de chevalerie.
La salle des Deux-Sœurs — les deux sœurs sont deux dalles jumelles — est carrée, mais les pendentifs qui s'accrochent aux angles la transforment, à sept mètres de sa hauteur, en un polygone de seize côtés, qui se multiplient encore jusqu'à fermer la voûte. La guipure des parois est délicieusement teintée. Partout des inscriptions chantent la gloire du maître, le mérite des artistes, les délices du séjour. La délicatesse des voûtes ne peut se décrire ; ce sont des alvéoles de ruche de plus en plus immatérielles, ténues comme un diadème de filigrane.
Dans une niche de la salle des Deux-Sœurs, repose une amphore célèbre. Au xvii^ siècle, l'abbé Bertaut de Rouen', en vit deux, négligemment appuyées contre un mur de la cour des Myrtes. Une fut brisée. L'autre est mutilée, mais elle reste un admirable spécimen de la céramique arabe du xiV siècle. Il est étrange qu'elle ait survécu aux incendies, aux explosions, aux vols, aux abandons qui ont éprouvé l'Alham-