Journal d'un voi/.-Kje en Espagne. Paris
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bra. Les azulejos placés à portée delà main ont presque tous disparu. Philippe Y fut le dernier roi qui habita le palais maure. Ensuite, il fut abandonné aux vagabonds. Au commencement du XIX' siècle, des gitanos lavaient leur linge dans le bassin de la cour des Myrtes ^
A l'extrémité de la salle des Deux-Sœurs, un cabinet, à vastes baies ajimez, donne sur le jardin de Lindajara, tranquille enclos fermé, planté d'orangers. On appelle ce cabinet le mirador de Daraxa, ou de Lindajara, c'est-à-dire d'Aïcha. L'inscription qu'on y lit résume le charme de TAlhambra : « Dans ces salles, tant de choses belles s'offrent aux yeux, que le regard en est captivé et l'àme troublée. La lumière et la couleur y sont si bien distribuées, que tu ne peux ni les confondre, ni les distinguer. » Mais il faut monter, par un couloir décoré à l'italienne, à la loggia aérienne appelée tocador de la reina, (boudoir de la reine), pour jouir des verdures profondes qui jaillissent du ravin du Darro. Un autre charme succède à celui des salles enchantées, celui d'une nature luxuriante et paisible. D'énormes peupliers bruissent à nos pieds. Les eaux claires du torrent scintillent entre les branches. En face, sur ia colline verte, le Généralife blanc étincelle, et, par delà les verdures, des sommets veinés de neige profilent dans le ciel leurs arè-
1. Les rois catholiques avaient installe, sur la hauteur de TAlhambra, deux cents familles d'artisans. Jusqu'à la guerre de rindi-pendance, la colline vit prospérer des tissages de soie.
tes de lapis et d'améthyste. Aucun bruit ne trouble la vision délicieuse. Quel repos devait goûter à cette place, la reine Isabelle, après les sièges formidables, et quelle plénitude de gloire, à la pensée que la lutte séculaire était enfin finie l Il faut souvent revenir à FAlhambra pour s'imprégner de sa poésie, et, sur l'acropole abandonnée aux broussailles, il faut demander à chaque pierre ce qu'elle recèle de souvenirs. Il faut longer cette enceinte mélancolique aux tours sévères, rempart qui protégeait l'égoïsme du maître. Les souverains nasrides eurent des qualités et des vertus. Ils furent humains, dit-on.... Cependant, voisin de l'Alhambra, le mont des ^lartyrs (campo de los Martires, corral de los Caiitwos) rappelle de douloureux souvenirs. Ce mont miné recèle des fosses profondes, aujourd'hui obstruées, primitivement servant de silos. Des multitudes de chrétiens y ont souffert. On en compta jusqu'à trente mille. Les Maures, qui les employaient à la construction de l'Alhambra, les enchaînaient, la nuit, dans ces obscures niazmorras, que surveillaient des tours bien défendues . De nombreux religieux de saint-François, et surtout de la Merci, connurent cette captivité. Beaucoup furent martyrisés. Le plus illustre fut saint Pierre-Nicolas Pascal, évèque de Grenade in partibus infldelium, et décapité le 0 décembre 1300. Le jour même de la conque t e, la reine Isabelle délivra cinq mille captifs dont elle envoya les fers parer, à Tolède, les murs de San
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Juan de los Reyes.La reine dédia aussi un ermitage à la mémoire des Martyrs. En 1573, saint Jean de la Croix fonda, à cette même place, un couvent de Carmes. Les niveleurs ruinèrent le monastère en 1842. Le mont des Martyrs n'est plus aujourd'hui qu'une agréable villa. Ils furent poètes, les rois de Grenade, mais restèrent barbares. Ce furent de raffinés jouisseurs, et le charme même qui se dégage de leur œuvre est déprimant \
Une date heureuse pour l'Occident fut donc ce 2 janvier 1492, qui vit la croix briller sur la tour
1. Pedro Antonio de Alarcon dit, en une poésie intitulée la Virçjen de las Anguslias :
AUi, donde cercada
De perlas y de aromas,
Yaciô vilipendiada
Yesclava la mujer :
AUi donde los Moros
Gozaron sus amores,
Y alzaron entre flores
El templo del placer,
Al pié de la colina,
Que aun muestra por corona
La Alhambra granadina,
Palacio del amor,
Alzaron los cristianos
Morada mas divina :
La casa de la Yirgen.
El templo del dolor.
Ici, on chargée de perles et de parfums, la femme s'étendait déshonorée et esclave : ici où les Maures savourèrent leurs amours, et élevèrent parmi des fleurs le temple du plaisir ; au pied de la colline qui se montre encore couronnée de TAlhambra
de la Vêla. Les vainqueurs n'étaient point seulement la force, mais l'idéal et le droit. A la patrie enfin refaite ils voulaient donner le bonheur, la vertu, la gloire. La conquête du sol national à peine accomplie, de leur camp de Santa Fé les rois intimaient à Colomb Tordre de fréter ses caravelles et de découvrir le monde pressenti. Quels instants dans la vie d'un peuple ! Quelle épopée et quel triomphe !
Mais la prise de Grenade fut le dernier chant de l'épopée. L'ennemi séculaire disparu, l'Espagne perdit sa grande école militaire, son vieil idéal réconfortant. Telle Rome, une fois Garthage ruinée. Les grands ordres guerriers — Saint-Jacques, Alcantara, Galatrava — n'eurent plus de raison d'être. On ne s'était point demandé, le jour de la conquête, ce qu'on ferait des Maures vaincus. Sur les vaisseaux qui emportaient Christophe Golomb, Boabdil avait, dit-on, regagné l'Afrique. Le comte de Tendilla avait accordé aux Morisques soumis, aux Mudéjares, des capitulations pleines de tolérance, et il semblait que les vaincus auraient pu longtemps vivre en paix, cultivateurs soumis, au service de leurs vainqueurs. Mais il aurait fallu se garder envers eux de ces conversions violentes qui ne préparent
grenadine, palais de l'amour, les chrétiens élevèrent une demeure plus divine : la maison de la Vierge, le temple de la douleur.
Cette jolie strophe établit la différence qui sépare* lidéal maure de Tidéal chrétien.
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que des apostasies, et provoquent alors, sans les justifier, des représailles néfastes. Un homme vit clair dans la situation. Le cardinal Pedro Gonzalez de Mendoza connaissait le naturel de ses compatriotes et celui des Arabes. Il prévoyait que la coexistence des deux races serait impossible. Il conseillait, dès 1492, d'expulser les Morisques, après leur avoir laissé vendre librement leurs terres. Ils étaient encore musulmans, leurs frères d'iVfrique les eussent reçus. On aurait pu les aider à se refaire une patrie. On n'écouta pas Mendoza.
Torquemada, du moins, s'opposait aux conversions lîàtives. Mais Cisneros les voulait, et, en 1499, il fit baptiser, en un seul jour, quatre mille Maures. Il violait ainsi la capitulation de 1491. Aussitôt les rébellions éclatèrent dans l'Albaïcin, l'Alpujarra et la sierra Bermeja. Les rois catholiques se crurent autorisés, par ces révoltes, à déchirer une charte qu'ils avaient signée. Ils imposèrent aux Morisques de choisir entre l'expulsion et le baptême. En 1520, à Valence, les révolutionnaires de la Commune firent pis : ils saccagèrent les maisons des Morisques qui s'étaient montrés fidèles à la cause des seigneurs et de l'empereur, et, au milieu des flammes, ils baptisèrent des milliers de ces malheureux, quitte à les assassiner ensuite.
C'était une folie d'admettre qu'un tel baptême entraînait des obligations de conscience. Charles- Quint, cependant, l'admit. Dès lors, ni la fusion
des races, ni Tharmonie entre elles n'étaient possibles, Philippe II voulut appliquer les sévères édits portés par Charles-Quint, L'insurrection de l'Alpujarra lui répondit. Quand don Juan d'Autriche l'eut domptée, le désaccord entre vainqueurs et vaincus n'était que plus irréductible. Le Morisque devenait un ennemi domestique, qui, chaque année, menaçait d'ouvrir les places de la côte aux corsaires barbaresques. Le Maure était à la fois un danger national et une ressource économique. Quien tiene Moro, tiene oro \ disait-on. Mais l'Espagnol aime les beaux gestes. Il sacrifia l'opulence de ses vegas et de ses champs à son intégrité nationale. Le 4 avrili609, Philippe III signa le décret d'expulsion des Maures. Il suivait, beaucoup trop tard, l'avis de Mendoza. Près de quatre-vingt-dix mille proscrits s'exilèrent très douloureusement, et leur odyssée lut lamentable. Plus de soixante mille moururent au bout de peu de jours.
L'Espagne peut, sans doute, affirmer que ce dernier acte était la conséquence nécessaire de la reconquista, la dernière victoire remportée contre un injuste agresseur. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle, si admirable dans sa lutte contre l'ennemi vainqueur, ne fut point adroite dans la destruction légale des Morisques vaincus. Sans doute, l'unité triomphait, et c'était un bien, mais ce bien fut acheté trop tard, et, aux