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CHAPITRE II

Dans le vaste royaume emmuré, chaque province d'Espagne forme un pays fermé, tout cerclé de sierras. L'Èbre est le fossé, les monts Obarenes la muraille avancée de la Vieille-Castille et du royaume de Léon. Labyrinthe profond, creusé dans de lourdes montagnes, le défilé de Pancorbo donne accès à la plaine, qu'à l'autre extrémité, en arrière du Duero, une ligne de retranchements, plus formidable encore, sépare de la Nouvelle-Gastille.

De noirs nuages roulent en tourbillon sur les cimes dénudées de la sierra de Pancorbo. Les crêtes arides de la montagne semblent déchiquetées par des luttes de géants. Les verdures diminuent. Les espaces infinis commencent : terrains communaux abandonnés aux moutons, monotones champs de blé aux interminables sillons.

32 l'espagne, terre d'épopée

Des saules, des peupliers, la solitude. Elle se dépouille de toute parure, la Castille guerrière ; aucune écharpe, aucune fleur sur son armure. Le satin des blés verts dissimule, en cette saison, l'austérité de sa mise, et je l'aime mieux lorsque ses champs d ocre ou de cinabre ne sont plus barbelés que de chaumes d'or. Alors, son austère poésie éclate, incomprise souvent du voyageur du Nord, mais pleine d'une mystérieuse grandeur.

Et sur ses routes sans ombre, bordées, par endroits, de peupliers ou d'ormeaux maigres, la poussière prend une vie que les anciens auraient divinisée. Impalpable et blanche, elle dort dans les ornières, qu'elle a noyées. Les grelots des mules la réveillent. Elle bondit contre l'assaillant qui viole son domaine. D'un tourbillon furieux, elle enroule la patache emportée, et derrière elle, avant de s'apaiser, elle s'élève en un nuage indigné, qui, lentement, retombe et revient dormir, en blondes secousses, sur le sol où les pluies d'orage ou d'hiver la vaincront seules, jusqu'au prochain soleil.

Aussi bien, elles ont vécu les diligences aux coussins cerise, qui secouèrent Théophile Gautier. Plus de mules pomponnées, plus de mayoral, ni de zagal aux costumes pittoresques. Peutêtre les retrouverai-je, comme je les ai connus jadis, dans une contrée plus lointaine, dans la Manche ou dansTEstramadure. La poésie s'en va de la terre uniformisée, et il la faut chercher,

moins dans les spectacles du présent, que dans les souvenirs du passé.

Isolée dans la plaine, en arrière des monts d'Oca et de la sierra de la Demanda, Burgos attend Tenvahisseur du Nord, et fermait jadis Faccès des montagnes à l'Arabe, maître du Midi. Les mendiants y abondent, mais je cherche les capes amadou et les gorras de peau de chèvre aperçus autrefois sur le paseo del Espolon^ et abandonnés, sans doute, comme les costumes de la Campagne romaine.

Des casernes, des maisons banales encadrent et cachent les vieux palais aux blasons pittoresques, restes des âges héroïques. Mais, dominant ces pauvretés et ces laideurs, la cathédrale demeure, qui suffit à nous ravir, hélas ! et à nous confondre.

Nous bâtissons, pour un été, des palais de carton. Quel roi, quel peuple est, aujourd'hui, assez sûr de vivre pour entreprendre une œuvre dont l'achèvement demanderait trois siècles ? En 1221, quand Ferdinand III posa la première pierre de la cathédrale de Burgos, les Maures étaient encore les maîtres de Grenade, et Theure ne semblait pas bien propre aux vastes rêves ; mais les adolescents ont des divinations superbes, et Ferdinand le Saint devina Tavenir. Il jeta dans les airs le poème de pierre, et tout est mort depuis, des œuvres successives semées sur cette terre ; seule, la cathédrale conserve sa jeunesse.

Car elle est jeune, cette cathédrale de Burgos;

elle est splendide et gaie. La porte des apôtres aux statues rigides, la statue de bronze de l'évêque fondateur, étendue dans le chœur, reflètent seules la mélancolie gothique. Les cloîtres sont graves. Le reste nest que dentelle et lumière, et chants de victoire d'un peuple triomphant. Sans tomber dans le naturalisme, le gothique de Burgos est joyeux. Ses clochers ajourés respirent la grâce ; le pittoresque désordre de ses chapelles allie le luxe des nervures flamboyantes aux charmes d'une renaissance sans paganisme. Aucune pensée amère ne peut effleurer l'àme sous ces voûtes légères, et les tombes éparses dans les chapelles promettent un tel repos au héros qu'elles recouvrent, que leur voisinage console. Au centre de la grande nef. les chanoines, malheureusement, ont élevé leur chœur, dont une alTreuse façade masque l'entrée, et qui arrête toute perspective. Mais quel paradis que ce chœur aux stalles démesurément élevées, où Vigarni n'a commis qu'une faute de goût, celle de représenter Tenlèvement d'Europe sur le dossier de la cathèdre épiscopale.

Les chanoines reviennent de la procession des Rogations. Les célébrants, parés d'ornements de brocart, tiennent en main une sorte de long sceptre de vermeil ouvragé. La croix capitulaire, au double croisillon, et six ou sept croix d'argent, d'un beau travail, précèdent le chapitre. Chaque hampe porte, au bas de la croix, une

cloche de soie violette, qu'on prendrait pour une grande lanterne japonaise.

L'archiviste du chapitre, iNI. le chanoine Philippe Pereda, me montre, avec une aimable prévenance, les richesses de ses archives : libros redondos des discussions capitulaires, chartes de rois et bulles de papes, un superbe manuscrit enluminé de saint Ildephonse, un lexique arabe du quatorzième siècle, les lettres d'obédience des divers monastères à l'évêque de Burgos, et le joyau des archives, la carta del arras^ ou contrat de mariage du Cid. L'acte est dressé sur un double feuillet de vélin. Il est signé par Aidephonsus les infantes Hiirracha et Gelhira, et les comtes de la cour ^

Le souvenir du Cid plane sur Burgos. Rien ne reste du château d'Alphonse YI, ni du solar de Rodrigo Diaz qui s'élevait à ses pieds. Les ossements du héros sont devenus un bibelot du musée. Mais Féglise de Santa Gadea, aux proportions modestes, rappelle l'époque où la Castille doutait de ses destinées, alors qu'elle n'avait pas conquis, à las Navas, ce bel étendard maure, brodé comme un tapis, qui orne aujourd'hui le parloir de las Huelgas, et que, chaque année, à la procession de la Fête-Dieu, arbore le capitaine général. Aussi, en s'éloignant

1. Il commence ainsi : Ego... Rudexigo Didaz accepi iixorem nomine Scemena fîlia Didago Diicis de terra Asturien, dura ad diem iiupiiarnm veni, etc. — Il est daté : Bie dec. V. K. Augiisias, era centesima décima secunda posl millesimam.

36 LESPAGNE, TERRE D EPOPEE

des choses modernes, en reUsant le Poème du Gid, sur le chemin qui mène de Burgos à Vivar, est-il facile de revivre les scènes dont Burgos fat le théâtre et Buy Diaz le héros.

La Chanson du Gid.

L'Arlanzon roule ses eaux bleues, grossies encore des pluies d'hiver, et les lourds peupliers balancent leur clair feuillage mordoré.

La neige des pommiers fleuris poudre l'émail luisant des blés, et les genêts d'or étincellent.

Et Burgos, en ce jour d'avril, Burgos qui n'est plus comtesse, — le roi Fernand l'a faite reine, — Burgos profile avec fierté ses créneaux neufs dans le ciel pur,

De leur repaire d'Asturie,

les rois sont venus dans la plaine.

La Castille encore est étroite,

mais Burgos, au lieu de ses juges

et de ses comtes, pauvres sires,

possède une cour et un roi.

Sanche le Grand, roi de Navarre,

a légué Burgos à son fils,

et le front de Fernand est ferme :

il saura garder sa couronne.

38 l'espagne, terre d'épopée

Des monts d'Oca à d'Arlanzon, et de rOca jusqu'à l'Urbel, chaque colline porte un fort.

Ce sont les fiefs des riches-hommes, les berceaux des braves infants, force et espoir de la Castille.

Nobles de Léon, de Galice, de Navarre et des Asturies, ont arboré là leurs pennons.

Chacun lève et arme milice.

Vassaux du roi, mais rois chez eux, ils ont des portes blasonnées, d'où pendent de lourds ponts-levis.

Sur un cerro à pente raide, et qui plonge à pic dans l'Urbel, sort des taillis, fière et farouche, la tour d'un comte asturien.

Aimé du roi don Fernando, mais orgueilleux autant que brave, le comte est loyal, vertueux, riche et puissant, très vert encore.

Il suit le roi dans ses campagnes ; il l'assiste dans ses conseils.

Sa parole, autant que son bras, pèse lourd, mais, par sa hauteur, il s'aliène tous ses pairs.

Jamais il ne s'est cru d'égal.

Le roi est seigneur : il le sert ; mais il entend bien que le roi, servi par lui, est l'obligé.

Ce sanglier de haute race s'appelait comte Lozano.

D'aucuns aussi disent Gormaz, ou bien Gomez, ou bien Orgaz.

La tour du comte Lozano

domine et commande la plaine.

Du hameau qui l'avoisinait,

il ne subsiste qu'une ferme.

Dans les sillons, aujourd'hui verts,

bien du sang chrétien a coulé.

Mais le flot more est repoussé,

et nulle main de mécréant

ne prendra, Lozano le sait,

des coquelicots dans ses champs.

Le comte Lozano possède, gardé par ses larges remparts, un trésor dont il est jaloux, le seul amour de son vieux cœur.

C'est une fille : elle a quinze ans, est blonde comme un épi mûr, pure comme un frais lis de juin.

Le soir, elle chante en filant ; alors les rossignols se taisent.

Son seul sourire enivre l'âme.

Tout un ciel se mire en ses yeux.

Elle se nomme Jimena.

La voix de Lozano s'altère, quand il parle de Jimena.

C'est le seul espoir de sa race, le bon ange de sa maison.

Pour la défendre, ses vassaux se feraient tous hacher menu.

40 l'espagne, terre d'épopée

Au foyer du comte autocrate, tout obéit à Jimena.

L'enfant n'a connu qu'une mère :

sa nourrice, une Asturienne, qui, depuis, fait toujours son lit, et toujours la sert seule à table.

Et l'altier comte Lozano, qui parle le front haut au roi, obéit à l'Asturienne qui obéit à Jimena.

H Les amandiers, en fleur embaumaient la maison, et, près de sa nourrice au rouet, Jimena rêvait; sa main distraite avait déjà, deux fois, cassé le fil de lin que roulait la nourrice. Bibiana laissait s'envoler la pensée de sa fille, attendant, pour la bientôt saisir, qu'elle vînt doucement près d'elle se poser.

— Bonne Bibiana, dit enfin Jimena, sais-tu qui, de nouveau, m'écrit ?

— Dis...

— Rodrigo.

— Ah!

— Oui, hier...

— Tu n'as pas répondu?

— Certes non.

Mais il viendra céans, ce matin...

— Jimena !...

— Eh bien ? n'est-il pas noble ? a-t-il rien à cacher ? D'ailleurs, tu l'entendras.

— Mais, Jimena, ton père...

— Le saura de ma bouche. Aussi bien, aujourd'hui, son père au mien me doit demander...

— Un cadet!

— N'est-il pas petit-fils de Diego Porcelos :^ N'est-il pas un héros? N'a-t-il pas, récemment, sauvé la vie au roi ?

— Mon enfant, il est pauvre...

— Il est riche de gloire et d'espoir et d'amour. Nourrice, tu le hais !

— Il te sera fatal.

— Pourquoi ?

— Parce qu'en réveil m'a paru sanglant.

— Teint du sang ennemi...

— Non, d'un sang pur, du tien .

A l'oracle d'un songe, enfant il faut se rendre.

— Mais je l'aime; et mon cœur croit l'aimer sans pécher.

— Diego Laynez, son père, est chef de la noblesse castillane. A Burgos, il prend sur tous le pas.

Ton père en est jaloux, et, jalousant le père, il abhorre le fils. Pauvre enfant, sa colère croîtra, si Rodrigo lui demande ta main.

A travers les buissons fleuris, au dehors, un frisson passa.

Aux fentes d'un mâchicoulis, Jimena se pencha pour voir.

Sur les débris d'un château more, bâti d'abord par les Romains, puis dévasté par les chrétiens, le comte avait bâti son aire.

Mi-palais et mi-forteresse, bizarre assemblage de style, arabe à la fois et chrétien.

42 l'espagne, terre d'épopée

Sur un cintre de jaspe vert, couraient des inscriptions cufîques ; le patio, pavé d'albâtre, était ceint d'arcs outrepassés.

La fenêtre de Jimena s'ouvrait sur un lourd mirador, au balcon de marbre ajouré. Accoudée à ce marbre rose, Jimena songe et elle attend.

Elle songe au rêve effrayant de Bibiana, sa nourrice.

Elle voit Rodrigo sanglant...

Quand, à dix pas de son balcon, plus léger qu'un chevreuil forcé, et suivi d'un lévrier blanc, franchissant un taillis de houx, Rodrigo paraît et sourit.

Ses cheveux noirs flottent au vent.

Il tient en main un épieu.

Sous l'arc de ses larges sourcils, brillent des yeux fiers et naïfs.

Jimena voudrait le chasser.

— O mon âme, dit Rodrigo, je vous apporte le bonheur.

Mon père cause avec le vôtre, en votre palais de Burgos.

En mon nom, et au nom du roi, il va demander votre main.

Votre père au roi doit céder.

Le jour de notre mariage, le roi don Fernand m'a promis

(Je me nommer chef d'une armée.

Que Dieu vous exauce et m'écoute, et l'Espagne entendra bientôt sonner haut le nom de Vivar.

Rodrigue dit, et d'un seul bond atteignant le balcon de marbre, au front de Jimena troublée il dépose un fervent baiser.

Et, se rejetant en arrière, il pirouette et disparaît, franchissant le taillis de houx, plus léger que son lévrier.

Rodrigo chante une joln,

une jota asturienne.

Il prend le chemin de Burgos.

Mais un page en vient qui l'arrête,

un page de Diego Laynez,

Ce page lui dit, essoufflé :

— Seigneur, retournez sur vos pas.

Votre père, irrité, vous mande

de ne plus sortir de Vivar.

Dans la prairie aux herbes folles,

Jimena cueille des muguets.

Par la porte un cavalier entre;

c'est Técuyer de Lozano.

D'un air, dont on n'use jamais

en s'adressant à Jimena.

Vécu ver dit : — Rentrez, Madame.

Le comte ordonne qu'en sa chambre

vous l'attendiez. Jimena, blême, chez elle s'enferme, indignée.

Diego Laynez était riche-homme, et des mieux titrés de Castille.

Sa maison comptait, pour ancêtre, le preux lûigo Abarca.

Auprès du roi don Fernando, il s'était battu maintes fois.

Il fut du combat fratricide où périt l'infant Garcia.

Diego Laynez conquit tout seul Urbel et puis Ubierna, et jamais Navarrais ni Mores ne les lui purent arracher.

Si bien que le roi Fernando voulut les lui donner en fiefs.

Diego refusa : les Laynez n'étant point des gens qu'on payait.

Mais comme Laynez était pauvre, et que la cour lui déplaisait, dans son vieux château de Vivar, la paix faite, il se retira.

Dieo:o Lavnez avait trois fils.

Les deux aînés étaient malingres.

Rodrigo, l'espoir du foyer,

était ferme et haut comme un chêne.

Dressé par Diego lui-même

aux travaux de chasse et de guerre,

sans bride, il domptait des chevaux,

et calme, sur son épieu.

recevait l'assaut d'un taureau

ou la charge d'un sanglier.

Il avait alors dix-neuf ans.

La foi dorait son âme neuve.

Il aimait Jimène et voulait

chasser tous les Mores d'Espagne.

Le fils du roi, l'infant don Sanche,

ne voyait que par Rodrigo.

Tous deux vivaient d'espoirs immenses^

Tous deux croyaient en l'avenir.

Teresa Rodriguez, sa mère,

descend des nobles d'Asturie.

Les gens de Vivar la vénèrent.

Le roi se découvre à sa vue,

et ses fils lui parlent debout.

Diego Laynez et Teresa

ne paraissent guère à la cour.

Quand ils y vont, les hérauts d'armes^

sonnent comme à l'entrée d'un roi.

A l'horizon, le soleil tombe au delà de l'Urbel, du côté de Léon.

Teresa Rodriguez écoute la lecture du soir que lui fait son aîné.

L'ombre envahit la large pièce aux trumeaux blasonnés chargés de panoplies^

Rodrigo, debout, n'entend guère la légende dorée épelée à mi-voix.

Le lecteur finit. Il agrafe les deux fermoirs d'argent du livre en luminé..

Et Teresa dit :

46 l'espagne, terre d'épopée

— C'est étrange I Votre père et seigneur tarde bien à rentrer.

Les infanzons se taisent, inquiets.

La nuit vient. Dans la salle, en vols effarouchés, une chauve-souris pénètre, et Teresa se signe en criant :

— Chassez-la I

Sur le chemin qui monte, un trot connu résonne. « Le père ! crie Rodrigue. Éclairez-le ! » Les torches font danser dans la cour des ombres fantastiques. Mais avant que Rodrigue ait pu saisir sa bride, de son srrand cheval blanc le vieillard a sauté.

Malgré le rouge éclat des torches, il est pâle. Un serviteur veut prendre son manteau :

— ^Vt'en!

lui dit Laynez. Et, seul, il le sort et le jette.

— Ou'avez-vous,mon seigneur? dit Rodrigo.

— Moi? rien!

Et le vieillard suspend son épée et il monte.

Sur le palier, sa noble femme tend les bras.

— Éloigne-toi. Mon seul contact te souillerait ! Ils le suivent, tremblants. Laynez entre chez lui, et se tournant :

— Vous tous, je n'ai besoin de rien ni de personne. Allez ! Chacun chez soi. Demain le Seigneur, s'il lui plaît, saura nous éclairer. Et d'un revers de main il ferme violemment la porte qu'il verrouille.

— Allons, qu'on obéisse !

ajoute Rodrigo, car Dieu commande au monde,

et seul mon père commande ici.

Et l'ombre et le silence envahissent Vivar.

Mais jusqu'au jour, toute la nuit, on entendit

le vieux Laynez errer comme un lion blessé.

Quand, ce soir même, à son château, Lozano vint,

Jimena le reçut au seuil et l'embrassa.

Sans rendre ce baiser, le comte l'écarta,

et revenant dehors, vers ses gens : « Oyez tous,

s'écria-t-il, demain je gagne l'Asturie.

Tous m'y suivront. Là-bas, le soleil luit meilleur. »

Ouand le comte ordonnait, chacun devait se taire ;

on se tut. Lozano renvoya Jimena.

Il monta seul chez lui, mais, jusqu'au jour naissant,

on l'entendit marcher comme une hyène en cage.

Le matin se leva splendide.

Au château de Vivar, les manants réunis

attendent du seigneur le pain et la corvée.

Et les infants, levés dès l'aurore, attendaient

que leur père et seigneur expliquât son chagrin.

Diego Laynez ouvrit sa porte; il était pâle.

Ses yeux battus disaient la veille douloureuse.

A sa ceinture, pas de dague ; il est nu-tête.

Il s'est vêtu de sa tunique de grand deuil.

En sa chambre il appelle ses fils, tous les trois.

Il s'enferme avec eux, et, allant à l'aîné,

lui prend, sans dire un mot, la main droite et la serre

dans le robuste étau de ses mains décharnées.

L'infant crie, et ses yeux se remplissent de larmes.

— Va-t'en, lui dit Laynez; qui pleure fait pitié!

Et, marchant au second, il serre, à la broyer,

la main blanche du gars qui résiste un instant,

puis tombe à deux genoux, criant :

— Vous me tuez !

48 l'espagne, terre d'épopée

— Va-t'en, lui dit Laynez; on meurt, mais sans gémir I Rodrigue regardait sans comprendre. Laynez

saisit ses mains qu'il fit craquer sous son étreinte. Et Rodrigue rougit jusqu'aux yeux, de colère. Le poing crispé, la voix tremblante :

— Assez ! crie-t-iL Si vous n'étiez mon père, avec cette main gauche je vous assommerais ! Laynez serre plus fort.

— Lâchez, cric Rodrigo, car ma gauche m'échappe r

— Je la délivre, dit Laynez, ta main vaillante.

Il te la faut, mon fils, pour venger mon honneur.

— Votre honneur est sans tache.

— On l'a souillé mon fils.

En plein visage on m'a frappé.

L'infant pâlit.

— Hier, on m'a souffleté.

— Oui?

— Tu veux?

— Votre épée et puis, son nom.

— Tu le tuerais ?

— D'un coup au cœur

s'il me brave ; et, s'il fuit, d'une blessure au dos.

Son nom ?

— Il est bien fort...

— Ma colère est plus forte.

— Le roi l'aime.

— A ses pieds je le tuerais. Son nom ?

— C'est en face du roi, mon fils, qu'il m'a frappé.

— C'est en face du Christ que je jure, seigneur, de vous venger !

— Prends mon épée, enfant...

— Son nom ?

— Le comte Lozano.

— Mon Dieu !

— Ou' as- tu donc?

— Rien.

— Tu pâlis...

— Pas de peur... Seulement vous percez mon âme, et j'ai souffert un peu, mais c'est passé... Je ferai mon devoir.

— Pauvre enfant, noble fils !

Sous les fenêtres, sur la place, les gens de Vivar attendaient.

Les groupes parlaient à voix basse.

Un malheur planait sur le bourg.

Laynez paraît à sa fenêtre, en deuil et le front découvert.

Il fait un signe, Ton se tait.

— Infanzons, crie-t-il à la foule, de ce jour, Rodrigo, mon fils, sera le chef de ma famille.

Il montera mon cheval blanc, ceindra mon épée ; à ma table, il aura la place du maître.

En campagne vous le suivrez ; il arborera mon pennon.

Du regard, la foule interroge Rodrigo dont la joue est pourpre.

Rodrigo s'avance :

— Hidalgos, Hidalgos de Vivar, crie-t-il, notre honneur à tous est terni.

Un homme a souffleté mon père.

A cheval, tous! Lui sauf, je jure de ne plus reparaître ici!

De grand matin le comte Lozano avait appelé Jimena.

Le comte est sombre, il fait asseoir près de lui sa fille effrayée.

— Jimena, dit-il, mon bonheur ne reposait que sur le tien.

Et tous deux, hier, se sont brisés- Un homme, en public, m'a bravé.

Hier, un hobereau de Castille a bien osé prier le roi d'accorder ta main à son fils.

Es-tu donc l'esclave du roi ?...

Et, moi présent, cet ancien brave a dit son sang égal au mien.

— Père, interrompit Jimena,

les seis^neurs de Vivar sont nobles.

— Que sont ces nobles de la plaine ?

reprit Lozano, dédaigneux.

Je suis riche-homme d'Asturie.

Tu sais que dans nos veines coule le sang des rois d'Oviedo.

Faute de mieux, l'infant dont Sanche peut seul aspirer à ta main.

— Enfin, qu'avez-vous répondu ?

— A Laynez, j'ai dit qu'à sa place il lui convenait de rester,

et comme à ces mots, furieux, il s'approchait trop près de moi, je lui marquai quelle distance, devait être entre nous gardée.

Je l'ai frappé...

— Que dites-vous?

— Un soufflet l'a fait reculer.

— Devant le roi ?

— Devant le roi.

— Et vous ne ferez point d'excuses?

— Jamais.

— Mon père !

— Avant une heure tous mes gens seront rassemblés.

Je quitte aujourd'hui la Castille.

L'avant-garde t'escortera...

— Mon père !...

— Et ce fils de Laynez apprendra, par cette aventure, étant petit, à viser bas.

Tout est prêt; les cavales piafl*ent, les cors sonnent le boute-selle.

Cent cavaliers ouvrent la marche, suivis de cent hommes à pied.

Quarante mules et dix chars forment le train de Jimena, dont la litière est entourée de lanciers au pennon brodé.

La caravane dans la plaine serpente en long ruban d'acier.

Jimena, seule en sa litière, baise souvent son reliquaire, et murmure à Dieu ce serment :

« J'ai donné mon cœur une fois, je ne le reprendrai jamais. »

52 l'espagne, terre d'épopée

Au siècle onzième, un vassal du roi,

s'il était seigneur, servait sans contrainte.

Et s'il se lassait un jour de servir :

« Sire, écrivait-il, je baise vos mains

et dès ce moment je prends mon congé.

Ne me comptez plus parmi vos vassaux. .>

De même, le roi, s'il voulait frapper

de sa défaveur un vassal trop fier :

« Sachez, mandait-il, que de mes Etats,

dans trente-trois jours, vous devez être hors. »

Sur un vélin armorié,

en lourds caractères gothiques,

Lozano vient de signifier

au roi Fernando son congé.

Il signe et roule le vélin

qu'attache un ruban écarlate,

quand, à la porte du château,

trois fois retentit, menaçant,

l'appel d'un olifant de cuivre.

Lozano fronce le sourcil.

« Quel truand m'ose donc lancer

une sommation de guerre ? »

dit-il... Mais aussitôt un page,

tremblant, lui porte][un parchemin.

— Qu'est ceci ? dit le comte blême.

— C'est un message qu'un soldat, sans même descendre de selle, m'a tendu du bout de sa lance

en me criant : « Porte à ton maître ! »

Lozano brise le cachet.

Il lit, et ses yeux étincellent.

Le parchemin portait ces mots :

« Voici ce que moi, Ruy Diaz, homme libre et infanzon, j'écris au comte Lozano, devant Dieu qui nous voit et juge :

Hier, vous avez, comte, insulté un homme plus noble que vous, auquel, moi vivant, nul sur terre impunément ne manquera.

Seul contre seul, je vous défie, et jusqu'à ce soir, dans la plaine, je vous attends, la lance au poing.

Si vous fuyez, je brûlerai toutes vos moissons dans vos granges.

Je suspendrai votre blason au derrière de mon cheval, et le montrerai sur les routes de la Castille et de Léon, vous nommant partout lâche et traître.

Voilà ce que moi, Ruy Diaz, homme libre, infant de Vivar, j'écris au comte Lozano; et que Dieu nous juge tous deux ! »

Le message tomba des mains de Lozano.

« Mes armes ! mon cheval ! cria-t-il, tous en selle ! »

Il chausse ses jambards d'acier, et sur sa cotte

croise sa forte épée; à son front, met son casque.

Sur son cheval de guerre il bondit ; à son cou,

il suspend son écu de fer ; saisit sa lance,

et, sur le plateau vert s'avançant, dans la plaine

il aperçoit l'infant qui l'attc^ndait, tranquille.

— Je suis à toi, brigand, rugit-il. Et il charge.

54 L ESPAGNE, TERRE d'ÉPOPÉE

sautant fossés, taillis, ruisseaux, et il avance en un tourbillon plein de cliquetis d'épée.

Trente lanciers suivaient Lozano. Trente lances

s'avancent aussitôt pour garder Rodrigo.

Le comte, qui les voit, crie aux siens : « Faites

[halte. »

Et eux arrêtent net leurs chevaux, qui se cabrent. Ceux de Vivar en font autant. Le comte, seul, poursuit sa charge. Il est à trois pas de Rodrigue. — Gamin, crie-t-il, tu peux encor fuir. Sauve-toi. Rodrigue, dédaigneux, répondit :

— A mon père, j'ai promis, insolent, de rapporter ta main, et je viens la couper. Remets ton âme à Dieu. Et d'un coup d'éperon, enlevant son cheval, il prend du champ, pointe sa lance, et crie : Vivar ! Debout sur l'étrier, il fond droit sur le comte. Le comte a pris du champ aussi, mais, dans sa rage, il pique trop son cheval noir, qui, d'un écart, fait dévier le coup de son maître. Rodrigue a visé Lozano sous le bras droit. Il feint, et touche... Un hurlement !... Le choc d'un corps qui

[tombe...

Et Rodrigue bondit. Il dégaine. Le comte veut parer de la main la pointe qui s'abat. Ruy Diaz tranche la main insolente, et, du pied, il frappe Finsulteur de son père à la joue. Lozano râle. Il saigne à flots, et il bat l'air de son moignon sanglant. Il râle, il râle..., il meurt !

Rodrigue est remonté en selle.

Le pennon de sa lance est rouge.

Ses hommes d'armes sont joyeux.

Burgos entend leurs sonneries.

Au grand trot, ils vont à Vivar.

Rodrigue, seul, est consterné.

Qu'a-t-il fait? Son devoir, sans doute.

Mais qu'il voudrait avoir péri !

Tout à l'heure, en face du comte, l'orgueil, la fureur l'aveuglaient.

L'air vif qui lui souffle au visage maintenant fait tomber sa fièvre.

Il clôt les yeux pour ne plus voir Lozano se tordant sur l'herbe.

Hélas! une vision blonde obsède son âme aussitôt.

Sur son mirador ajouré, Jimena se tient immobile.

Vers elle, il voudrait s'élancer.

Jimena pleure et le repousse.

Il lâche la bride à sa bête qui va d'un train d'enfer. Rodrigue, inconscient, la laisse aller...

Jimena pleure et le repousse.

« Mais le devoir le commandait.

Mais ton père est ton seul bourreau.

A ma place, qu'aurais-tu fait ? »

Jimena pleure et le repousse.

Sous sa cotte, Rodrigue étouffe.

Sa tête se penche, il sanglote.

Ah ! sa blessure est plus profonde que celle dont est mort le comte.

Diego Laynez, de tout le jour, n'a rien mangé.

5G l'espagne, terre d'épopée

Si son vengeur ne revient pas, il a fait vœu

de ne dormir jamais dans un lit, de ne ceindre

jamais d'épée, et de ne boire que de l'eau,

de gratter son blason qu'il a déshonoré,

et de ne plus monter qu'un mulet, de ne voir

personne, et, sauf au jour de la mort qu'il appelle,

de ne plus recevoir jamais de sacrements.

Ses fds évitent son regard tout plein de larmes.

Sa femme prie, offrant à la Vierge Tinfant.

Dans l'appartement sombre, un page vient d'entrer.

Dans les lampes d'argent, il verse Tliuile verte.

Il allume.

— Tais-toi, dit Laynez.

Un galop s'est fait entendre au loin, se rapproche...

— 0 mon Dieu !

qui donc revient, mon fils, ou l'autre?

Un olifant a sonné. C'est celui de Rodrigo. Laynez bondit.

— Vous entendez, dit-il, il est vainqueur ! Un siècle !... Les galops s'arrêtent dans la cour. On monte. Un coup de poing ouvre graude'Ta porte. Rodrigue entre. On dirait qu'il a grandi.

— Seigneur, dit-il, voici la main qui vous a souffleté. Il jette son trophée à terre, et don Diego dit au page, en montrant cette main :

— Donne aux chiens !

Diego Laynez est resté seul avec son fils.

Il l'embrasse longtemps. Rodrigue enfin l'écarté.

Et, d'une voix qu'étrangle une atroce douleur :

— Seigneur, dit-il, j'ai fait mon devoir. J'ai brisé ma vie et je l'ai fait avec bonheur et foi. Encore, si ce n'était que moi ! Mais une autre âme, (jui m'est plus chère que la mienne, va mourir. Que le sort nous est dur !

— La gloire coûte cher toujours, répond Laynez.

— Eh bien î j'ai soif de gloire, d'une gloire inouïe et qui bientôt m'absolve. Et, cette nuit, quand tout dormira dans Vivar, je partirai, vous entendez, avec ma troupe. Par le malheur, Dieu me conduit à mon destin. Je suis né pour chasser d'Espagne tous les Mores. Seulement, vous direz à Jimena pourquoi je suis parti, pourquoi je l'ai faite orpheline, et que ce soir, en la nommant, moi, j'ai pleuré...

Dans la cour du palais royal, le lendemain, au point du jour, à Burgos, les chevaux de chasse hennissaient aux mains des valets.

La meute aboyait ; les faucons, aveuglés par leurs chaperons, mordaient le gant des fauconniers.

La cour se remplissait de pages, d'hidalgos aux selles de soie, d'écuyers aux vestes de cuir.

Le Roi! cria un héraut d'armes.

Aussitôt les olifants sonennt, les chiens hurlent, et don Fernand, sur le perron doré, sourit.

Le roi Fernand est superbe.

58 l'espagne, terre d'épopée

Sanche, Alphonse et Garcia, ses fils, les infants, le suivent.

A ses côtés, marchent fières Elvire, Urraca, ses filles.

Le roi balance avec aisance un massif estoc de cinq pieds.

Don Sanche porte un épieu ; don Alphonse une simple épée ; don Garcia, le plus jeune, est armé d'une arbalète.

Les infantes ont au poing leurs grefauts apprivoisés.

Or, l'écuyer du roi présentait l'étrier, quand, à la porte, un bruit de dispute s'élève. La foule s'ouvre. On voit une femme avancer, puis un vieillard. Tous deux vont au roi. Jimena relève sur son front son long voile de deuil, et, tombant à genoux, sanglotant, dit :

— Justice !

Justice, sire roi, on a tué mon père ! Le roi lève les bras au ciel. Chacun fait : « Ah ! »

— Presque au pied du château l'on a tué mon père. Un traître...

— Dis son nom.

— Son fils, Rodrigo Diaz.

— Rodrigue î

— Il a tué mon père et, deux fois traître, il a tranché sa main qu'on n'a pu retrouver.

A genoux, Jimena pleurait à fendre l'âme. Don Fernand la relève et voit Diego Laynez qui le bravait.

— Laynez, est-ce vrai? dit le roi.

— Depuis qu'au siècle neuf, Rodriguez Porcelos bâtit Burgos, jamais, répondit le vieillard, jamais dans ma maison on n'a compté de traître. Au jugement de Dieu, mon fils et Lozano,

hier, en ont appelé, et Dieu fut pour mon fils. Quant aux mains qui, chez nous, se lèvent sur les pères, sire, c'est le devoir des fils de les couper.

— A l'instant je veux voir Rodrigo, dit le roi.

— Il est parti.

— Pour où? Veut-il fuir ma justice?

— Rodrigo n'a jamais fui personne, seigneur.

— Enfin?

— Vous savez bien qu'il aimait Jimena.

Sire, ce qu'il a fui, c'est elle et sa douleur, ïl a, pour me venger, crucifié son cœur, et, son devoir rempli, la nuit il est parti. Il va, je ne sais où, livrer bataille aux Mores. Au Duero, là-bas, au pays d'où les pères ne voient plus revenir leurs enfants...

A ces mots, Jimena des deux mains se couvrit le visage et dit à Dieu : « Seigneur, vous qui voyez combien, moi qui demande ici sa perte, je l'adore. N'écoutez pas les vœux que j'ai faits contre lui... Sur terre, je n'ai plus que lui ; rendez-le moi ! »

Dieu entendit la prière de Jimena. Après six mois de razzias et de conquêtes, Rodrigo Diaz ramenait à Burgos cinq chefs arabes qui l'appelaient leur Sîd. On pardonne aux vainqueurs, et, dans ce rude temps, le sang versé avec courage ne tachait point. Don Fernand et Jimena pardonnèrent à Rodrigo, et, ses noces conclues, le Cid reprit ses courses batailleuses. De l'Ebre au Tage, il porta la terreur, et, dans Coïmbre délivrée, le roi Fernand l'arma chevalier.

Mais le vieux roi victorieux meurt à Léon, laissant son royaume de nouveau divisé. Il donne à Sanche la Castille, la Galice à Garcia, Léon à Alphonse, les deux villes de Toro et de Zamora aux infantes Elvire et Urraca. Don Sanche n'accepte pas cet héritage diminué ; il veut refaire, à son profit, l'unité espagnole. Il dépouille ses deux frères, emprisonne Garcia, cloître Alphonse. Traîtreusement, la mort le surprend tandis qu'il assiège Zamora, et Alphonse, le dépossédé de Léon, devient le maître des trois royaumes.

Le Cid aime les batailles et déteste les traîtres. Quand Alphonse YI vient à Burgos, le Cid le

mène à Santa Gadea, et, trois fois, sur la croix du perron, sur le verrou de la porte, sur l'évangile de l'autel, il presse le roi de jurer qu'il n'est aucunement fratricide. Alphonse, irrité, prononce les trois serments, mais le héros lui fait ombrage. Il l'exile pour un an. « Je pars pour quatre ! » répond le Cid. Aux deux juifs Rachel et Vidas il donne, en nantissement, un lourd coffre de bois bardé de fer, plein, disait-il, d'un trésor inappréciable : il contenait la parole du Cid. En échange, il leur emprunte de quoi mener campagne. A Saint-Pierre-de-Cardeûa, le Cid conduit ses enfants et sa femme. Il les y laisse sous la garde de Dieu — ces asiles étaient alors inviolables— et va poursuivre son austère et gb&?îeux destin.

Il bat rois et émirs, et, de son fier exil, envoie à son maître ingrat ses prisonniers et son butin. Trop grand pour se venger autrement que par des victoires, le héros disgracié prend des villes, dont il offre à son roi les clés d'or. Il ignore la rancune autant que la bassesse, et, plus que son courage, cette fidélité frondeuse Tauréole.

Il prend Tolède. Il conquiert Valence, et, prince plus grand qu'un roi, il reste vassal soumis d'un maître qui le jalouse.

Après quarante ans de victoires, le Campeador se sent faiblir. Il entend l'appel de Dieu et dit : « J'y vais! » Les Maures d'Afrique assiègent Valence. Son ombre les vaincra encore. Il demande qu'on embaume son corps, puis qu'on

62 l'espagne, terre d'épopée

le place, tout armé, sur son cheval Babieca. Le» prêtres l'escorteront jusqu'à Saint-Pierre-de~ Gardefia.

Bucar, l'émir africain, aperçoit, une nuit, l'étrange cortège que commande un cavalier fantastique : les cierges lui font un chemin de lumière. A ce spectacle, l'ennemi se trouble. Les sonneries des clairons ajoutent à sa terreur, et les lieutenants du Gid fondent sur le camp qu'ils bousculent.

A Saint-Pierre-de-Cardefia, les restes du Cid sont reçus par le roi Alphonse. On ne les couche point dans une tombe. On assied le Cid sur un siège de marbre, son épée Tizona au poing, et un jour qu'un musulman trop hardi ose approcher sa main de la barbe du Cid, l'épée s'abat et le renverse.

Pour rompre le charme où plonge le souvenir du Cid, il ne suffit pas d'affirmer que son histoire est une légende, et, qu'en réalité, il fut un condottiere perfide. Les légendes, souvent, sont plus vraies que l'histoire, et celles que tout un peuple a mis des siècles à pétrir, forment des monuments que la critique d'un pédant ne peut anéantir.

Les peuples qui ont la tête épique sont de grands artistes. Ils dégagent et éclairent la caractéristique des faits. Ce sont des voyants, qui, dans le bloc de quartz seul perçu du vulgaire, devinent

l'émeraude. Ils peignent Tàme des siècles, sans s'arrêter aux apparences minables, et ce sont eux qui disent vrai.

Aussi bien, quand un peuple imagine un héros, il lui prête ses qualités ; en le peignant, il trace sa propre image. Le Cid, n'est pas Rodrigo Diaz ; c'est l'Espagnol de la reconqiiista, qui chassa les Maures après sept siècles de croisade ; c'est le Castillan à idée fixe et irréductible.

Empanaché d'indépendance et de franchise,

obstinément fidèle, fier, presque insolent dans son obéissance, l'Espagnol à la foi rude et indépendante qui ne souffre pas que saint Pierre fasse la loi à Santiago, feudataire de l'Eglise de Rome, mais avec des visées d'autonomie et la prétention bien accentuée d'être plus orthodoxe que sa suzeraine, et d'organiser, à sa façon, la sévère police de sa foi.

A Rome, Ruy Diaz, devant le trône du pape Victor, avise, un jour, des sièges alignés. Le siège du roi de Gastille est moindre que celui de l'empereur. Peu fait au protocole, le Cid renverse la chaise impériale et installe en place celle du roi. Un seigneur allemand proteste. Le Cid l'envoie rouler à terre. Le pape, outré d'une telle violence, excommunie le Cid. Celui-ci, bon chrétien, joint les mains, et, à genoux, dit au pape : « Seigneur, absolvez-moi, sinon, tout pape que vous êtes, vous sentiriez ce qu'est le Cid. » Et le pape Victor, souriant, absout le

64 l'espagne, terre d épopée

vaillant homme. Bien d'autres papes, après Victor II, en durent aussi passer par là.

Après la dernière guerre de Grenade, après Lépante, on sent, en Espagne, que Fancien idéal a vieilli. L'Armada sombre et les grands chefs vont disparaître. Alors, dans son ironique poème, aux dessous mélancoliques, Cervantes célèbre la mort de lépopée et marque la fin des temps chevaleresques.

Qu'on ne s'y lie pas cependant : l'àme du Cid sommeille encore dans toute âme espagnole, et don Quichotte la porte en lui. Pauvre hidalgo, déçu par le mirage ! Il n'est point vantard et peureux comme le grotesque Tartarin. Il croit et il risque sa vie, — deux choses sublimes, — et. quand il revient de ses luttes folles, déconfit et blessé, je ne peux souffrir qu'on en rie, et moi aussi,

Je me découvre au nom de cet liurluberlii :

Il ignore la platitude bourgeoise et bète des gens pratiques qui vendent leur dévouement comme du suif, à tant la livre. Il transforme une maritorne en Dulcinée. A sa façon, il clame ces vers sublimes :

Oue dites-vous? C'est inutile! Je le sais!

Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!

Non, non : c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!

Que les moulins à vent se changent en armées victorieuses, don Quichotte redeviendra le Cid.

BURGOS ET LE CID Go

Il se fera broyer sous les ruines de Saragosse, il balayera rarmée de Napoléon.

Cette race vit d'exploits. Elle est extrême. Le scepticisme lui manque, celui qui rend la vie commode, confortable et vile. Dans le Prêtre de Némi (de Renan), Ganéo dit à Leporinus : « Jouissons, mon pauvre ami, du monde tel qu'il est fait; ce n'est pas une œuvre sérieuse, c'est une farce, l'œuvre d'un démiurge jovial. La gaieté est la seule théologie de cette grande farce. Mais, pour cela, il faut éviter la mort. La mort est la faute irréparable. Celui qui se fait tuer pour quoi que ce soit, est le nigaud par excellence. »

L'Espagnol, grâce à Dieu, n'entend rien à ce langage. Il prend la vie au sérieux et il se moque de la mort. Et après cela, peu lui chaut si le Cid, à vos yeux, est le nigaud par excellence.

J'avais beaucoup désiré voir Saint-Pierre-de- Gardeûa. Tasile aimé du Cid. A motus d'une lieue à Test de Burgos, sur une élévation qui domine une plaine opulente, se dresse ^Nliraflorès, l'admirable sépulture qu'Isabelle la Catholique bâtit à ses parents et à son frère. Quand Théophile Gautier visita, en 1840, l'œuvre de Jean de Cologne et de Gil de Siloë, la Chartreuse de Miraflorès était séquestrée. Un moine déguisé gardait seul le couvent spolié. La bourrasque passée, le nid s'est repeuplé. Tandis qu'en France les voûtes des Chartreuses sont muettes, j'entends les moines de Miraflorès, indifférents aux choses de la vie, psalmodier l'office de F Ascension du Christ.

Leurs stalles sont des œuvres exquises, de vraies ciselures, indéfiniment variées, d'un gothique fleuri. Quelques rinceaux d'arcades conservent des restes de la polychromie primitive. Mais des vandales ont blanchi les murailles et les voûtes de la jolie nef gotliique; ils l'ont maladroitement parée de cartouches baroques. On me montre une série de chapelles d'un style

churrigueresqiie, dont une contient cependant un chef-d'œuvre : la statue en bois polychrome de saint Bruno, due au ciseau de Manuel Pereira.

Je laisse, dans la Chartreuse paisil^le, les moines bercer de leurs prières le sommeil des rois morts. A deux lieues de Miraflorès, tapi dans un vallon adossé à la sierra de Pineda, à travers d'immenses peupliers et un fourré d'ormeaux, j'aperçois Cardefia.

L'austère église de granit pâle s'élève, en retrait, à l'aile gauche d'un vaste couvent, dont la pierre a pris, sous le soleil, un ton d'ocre dorée. Ce couvent fut bâti au dix-septième siècle, sur les ruines souvent relevées d'une ancienne abbaye bénédictine, fondée en 375 par Sancha, femme de Théodoric ^

Au neuvième siècle, les ^Maures envahirent Gardena, et, dans un cloître dont il ne reste plus qu'un tronçon enseveli, ils massacrèrent deux cents moines^ Alphonse III eut beau rebâtir le couvent, chaque année, pendant six siècles, jusqu'à la prise de Grenade, le sang des martyrs

1. Deux inscriptions du chœur indiquent la date et l'occasion de la fondation : Regina catholica D. Sanctia Theodorici Italix régis conjux prima qiise monachos in Iheriam voc2vit et hoc construxit cœnohium. Ohiit era DLXXX. — Theodoricus infans Sancliœ reginœ fîlius hic et ohiit et conditus est simiilque cœnohium construcfiim, era DLXXV.

2. Ainsi laffirme cette inscription gravée dans le mur du vieux cloître : Era DCCCLXXII, IIII Fer. VIII id. Aiuj. \ adlisa est Karadigna et interfecti siint ihi \ per regem Zepham CC Monachi de grege \ Dominî in die SS. MM. Justi et Pastoris.

reparut sur les dalles du cloître, rappelant le crime, réclamant l'expiation.

Quand il quitta Burgos, banni par Alphonse YI, le Gid conduisit Chimène à Cardeûa. Le mur de gauche du patio central porte cette inscription ; Ici fut le palais du Cid jusqiien 1711'. Audessus de la porte d'entrée, dans un lourd cintre surmonté d'écussons, un haut-relief représente le Cid, dans l'attitude qu'on a coutume de prêter à Santiago, à cheval, et pourfendant des Maures abattus .

Les restes de Rodrigo et de Chimène reposèrent longtemps dans cette église. Alphonse X leur dressa un tombeau dans le chœur. Les moines promenèrent ce tombeau du chœur à la sacristie, puis, en 173G, le fixèrent dans la chapelle de droite, dédiée à saint Sisebut. Les Français transportèrent la tombe à Burgos, et le général Thiébaud eut même, dit-on, l'idée heureuse de dormir avec les ossements du Cid, afin, par endosmose, de s'emplir d'héroïsme. Depuis, l'on a rapporté dans la chapelle de Saint-Sisebut les deux pierres tombales, dressées sur un cénotaphe sans valeur. Les statues couchées sont vulgaires. Celle du Cid porte, en relief, ces mots gravés en belles lettres gothiques : Belliger, invictus, famosus morte, triumphis, Clauditur hoc tumulo magnus Didaci Bodei^icus. Sur la pierre tombale de Chimène on lit : Jimena Diaz

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