III. __ ORGANISATION MUNICIPALE, FINANCES ET JUSTICE
La raison qui fait qu'un chat échaudé craint l'eau froide, porte le Castillan à se défier des étrangers, à se défier du voisin, à s'isoler comme au temps où les Maures rançonnaient leur pays. DeFindividu, cette tendance séparatiste gagne la famille et passe au village. Aussi tout village est-il autonome, et chaque aldea tàche-t-elle de se suffire à elle-même. Elle a son curé, très pauvrement rétribué, son maître d'école et son sacristain. Elle n'a pas toujours de pharmacie. Sur les routes alors, on voit souvent des enfants portant au bras un petit panier; ils vont chrecher des remèdes à la hotica d'un village plus fortuné. Si le cas est urgent, les pauvres petits pressent plus vivement leurs ânes, afm de ne pas revenir trop
tard.
Dans certaines petites villes, on trouve d assez bons médecins; dans beaucoup à'aldeas, une manière de vétérinaire, portant le titre de sano-mrfor ou de cirurjano, en usurpe crânement les fonctions, et se livre, à l'occasion, à d'invraisemblables essais. Un forgeron exerce d'ordinaire Femploi délicat de dentiste. On comprend
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que certains propriétaires prudents, dès qu'ils se sentent saisis d'un malaise sérieux, montent vite à cheval, et fuient à la ville prochaine, jugeant le chirurgien du lieu plus à craindre que le mal.
Ce principe d'isolement devient surtout néfaste quand sévit une maladie contagieuse. Chaque village, en effet, se barricade en ce cas chez lui, dominé par une peur inintelligente et cruelle, et se garde bien de porter secours au voisin, dépourvu de médecins et de remèdes.
L'ajruntamiento, ou conseil municipal, préside aux destinées des villes. Lui-même est présidé par Valcalde, qui est un tout autre personnage que le maire de nos communes françaises. Calderon, dans un de ses chefs-d'œuvre, VAlcalde de Zalamea, a montré quel était le pouvoir des alcaldes d'antan, et comme ils savaient le faire respecter, même des rois.
Tout est aujourd'hui moins fier: roi et alcaldes.
L'autorité morale de Talcalde est incontestée dans le pueblo. Ses pouvoirs sont d'autant plus étendus que leur limite est mal définie. Il peut faire arrêter et incarcérer, imposer des amendes ou des travaux forcés au profit de la commune. Son administration a déjà une teinte, je ne dirai pas d'arbitraire, mais d'absolutisme oriental, ou, si l'on préfère, patriarcal. Ce n'est pas ce fonctionnaire automatique et impersonnel créé par la centralisation administrative ; c'est encore le cheik débonnaire et respecté, père de la tribu.
Grâce au respect que l'autorité inspire encore làbas et à l'aisance avec laquelle le Castillan joue un rôle, l'alcalde de village n'a pas ce ridicule que nous prêtons parfois chez nous à Môsieu le Maire. C'est précisément dans les tout petits pueblos que J'ai le plus goûté ce laboureur devenu el sefwr alcalde, à qui tous cèdent le pas, qui le prend sans pose et avec dignité, et qui vous fait, avec le plus parfait naturelles honneurs de sonbourg. L'ayuntamiento, qui assiste l'alcalde de ses lumières, constitue une personne morale, à laquelle un orateur s'adressera au singulier, comme à un personnage ; et, de même que les villes espagnoles ont des titres honorifiques, acquis par leurs hauts faits S de même les ayuntamientos ont droit, selon leur rang, au titre d'Illustre, d'Illustrissime ou d'Excellentissime. Dans «ne cérémonie officielle, au lieu de dire : « Monsieur le Maire, Messieurs les Adjoints», ce qui est banal, un orateur dira donc, en s'adressant au Conseil municipal : « Excelentisimo Sefior Ajuntamiento'^ ^, et Son Excellence Monsieur le Conseil Municipal s'inclinera.
L'une des attributions les plus importantes de rayuntamiento est la répartition des impôts. Le secrétaire de l'ayuntamiento est le principal agent
1. Bilbao par exemple sintitule: Mny noble, muy leal êm.^c^a Séville : Muy noble, mny leal, muy heroica e invicta. Grenade. Ïn noi3^e,,nu, leal, nombracla yranée^ celebradisun.yhero.a.
"lu conseU royal de Castille on disait également: Seren,.snno Sehor Consejo Real.
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de cette répartition, et ce rôle en fait un personnage redouté. Pensez-y donc : outre les impôts indirects affectant les matières du commerce, il estime, au jugé, la consommation d*une famille, los consumos, d'après l'étendue de ses terres, ou le nombre de ses membres, ou ses dépenses présumées ; et il la taxe, d'après cette estimation, où l'arbitraire, on le conçoit, a trop beau jeu. Aussi verra-t-on un riche propriétaire, possesseur de dix ou vingt paires de mules, payer 40 francs d'impôt, un pauvre diable qui n'a qu'une maigre paire de mules, ou moins encore^ payer davantage. La même famille, suivant qu'elle a joué quelque tour au terrible secrétaire, ou qu'elle lui a rendu service, subira une hausse ou une baisse de taxe.
Pour obtenir des votes, un candidat à la mairie promettra à son parti de le favoriser dans la répartition des consumos et d'écraser le parti contraire. Si ces deux partis restent ensuite brouillés à mort, il ne faudra pas trop s'en étonner.
Chaque village doit à la province et à FÉtat des redevances annuelles, qui varient suivant son importance. Le gouverneur de province se contente sans doute de surveiller la rentrée de ces redevances et laisse les villages débrouiller à leur aise leurs comptes de ménage. Quelquefois on entend bien dire que certain secrétaire d'ayuntamiento, invité à justifier ses perceptions, a été mis en prison ; mais ces exécutions sont
rares, et ne remédient pas au mal qui provient du système lui-même de décentralisation désordonnée.
Ce n'est point d'ailleurs d'une fraude consciente et réflexe que proviennent ces exactions et ces détournements. Leur cause est une sorte de routine qui oblitère les notions exactes de justice distributive ; c'est aussi une tendance à agir toujours un peu à la bonne et comme en famille, avec ce désordre si funeste en affaires ; peut-être encore les agents, étant mal rétribués, essaient-ils de se rémunérer eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus notoire que l'insuffisance d'organisation financière en Espagne.
Un diplomate d'une haute distinction, et on ne peut mieux au courant des affaires de la péninsule, m'a donné de nombreux exemples des torts que le favoritisme cause de son côté aux finances du pays. On ne saurait croire le nombre d'exceptions que les Espagnols obtiennent par faveur, et des pertes dont le trésor souffre de ce fait.
La population agricole est surchargée de taxes,, et les tarifs de douane sont ce qu'on peut rêver de plus capricieux et de plus inconséquent. Ainsi les viticulteurs espagnols ont beaucoup souffert de nos derniers traités de commerce ; mais, comme un honorable député l'a fait remarquer aux Cortès, les droits d'entrée de ville à ville, en Espagne même, sont plus élevés qu'ils ne le sont actuellement sur notre frontière. Unearroba
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{16 litres) de vin de Malaga, entrait, et entre je crois encore, à meilleur marché en France qu'à Cuenca. Il semble vraiment que, dans ce pays qui devrait tant favoriser la circulation de ses produits, on cherche à l'arrêter par des obstacles déconcertants. Aussi Tanémie et la pléthore se touchent dans cet organisme ; et ces régions fertiles, habitées par des races intelligentes, sobres et laborieuses, forment, en somme, un pays malheureux.
Du reste, ce désordre cesse de surprendre quand on songe aux crises que l'Espagne a traversées durant ce siècle : guerre étrangère et guerres civiles, tout s'est uni pour appauvrir cette nation.
Une émission exagérée de monnaie d'argent a gravement compromis ses finances, et l'Espagne attend encore l'homme qui saura et qui pourra mettre de l'ordre dans sa fortune, relever son agriculture et assurer un stimulant et des débouchés à son industrie et à son commerce \
J . Ces lij4-nes sont vieilles et, très heureusement, je dois aujourd'hui les corriger. Dans un remarquable article intitulé Le Relèvement économique de l'Espagne, et publié dans le Cor~ respondant du 10 septembre dernier, M. J.-E, Berge montrait que la perto de ses dernières colonies, loin de nuire à la Péninsule, lui avait donné un coup de fouet heureux, et que « recueillie en elle-même, l'Espagne comprend... tout ce qu'auraient pu lui donner, pendant de longs siècles de négligence, ses terres si fertiles et son sous-sol merveilleux. Elle s'est remise à l'œuvre. » Des bras et des capitaux ont été rendus à une agriculture agonisante ; d'importants travaux d'irrigation sont entrepris ; la revision du cadastre a permis de combattre cette « occultation » qui dérobait au fisc deux, peut-être cinq mil-
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On entend, la nuit, à chaque heure, clans les villages de Castille, une douce et traînante mélopée. Une voix sonore chante: « Ave Maria purisima! Las dos,ysereno! » Ce sont les veilleurs de nuit qui disent l'heure. Plus ou moins nombreux, selon rétendue despueblos, drapés dans leur cape brune, la tète couverte d'une de ces gorras de fourrure qui les fait ressembler à des brigands de Salvator Rosa, ils parcourent les rues, depuis neuf heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, armés d'une lanterne, d'une pique et d'un pistolet. A chaque heure ils recommencent leur tournée en chantant : Açe Maria piirisima ! pieux hommage rendu à la Sainte Vierge ; puis l'heure, la una, ou las dos; enfin l'indication du temps: lluçia (pluie), niiblado (temps couvert), sereno (temps serein). Cette dernière indication
liai'ds de richesse imposable. Le relèvement commercial et industriel est aussi sensible que le relèvement agricole.
A l'intérieur, les voies de communication se multiplient ; les -exportations croissent. Le progrès des exploitations minières est considérable ; il serait plus complet si l'industrie espagnole -exploitait elle-même le minerai qu'elle exporte. « L'Espagne est -devenue un véritable chantier, dit M. Berge. Qu'elle prospère pendant vingt ans comme elle le fait depuis la guerre, et elle 'étonnera le monde. » Par des conversions et des consolida- •tions heureuses, dhabiles ministres ont rendu peu sensible l'augmentation de la dette. Ils ont accru le chiffre des recettes, tout en dégrevant de leur mieux l'industrie. La dépréciation de l'argent reste un problème qu'ils résoudront. Dores et déjà la .balance économique de l'Espagne s'équilibre. Le relèvement de ^on crédit et son surcroit de richesse l'amèneront à niveau. De la bonne politique fait de bonnes finances et le gouvernement .actuel de l'Espagne fait de l'excellente politique.
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revient le plus souvent; aussi appelle-t-on ces veilleurs de nuit des serenos.
Ils remplissent les fonctions des guetteurs d'autrefois, savent qui entre ou qui sort de la ville, raccompagnent chez eux les bonnes gens, réveillent ceux qui les en ont priés la veille, et qui ont mis devant leur porte autant de pierres quïl en fallait pour indiquer l'heure du lever ; ils empêchent aussi les petites brouilles de se trancher à coup de navaja.
Ah! les petites brouilles et les longues navajas ! En Espagne quelles places elles tiennent dans le roman, et, malheureusement aussi dans la réalité! Il ne faut pas trop crier aux barbares. Ils font ce qu'on pratiquait chez nous, quand on portait répée au côté. Fiers comme des gentilshommes, se moquant de la mort, et armés, que voulez-vous quïls fassent devant une injure ? Eux ne frappent point par derrière, ni à armes inégales ; ils n'ont guère de ces ridicules duels, qui se changent souvent en comédie de bravoure,, et sont plus criminels, étant plus prémédités ; mais quand leur sang bout, ceux de Valence saisissent leur trabiico, les autres déploient la navaja large et acérée qu'ils portent tous; et que la Vierge leur soit en aide alors, car cette arme terrible ne s'égare pas longtemps.
Aussi lorsque, dans un village, on voit deux hommes se disputer et en venir aux mains, surtout si l'un deux a jeté l'autre par terre, on s'arrête en se signant : c'est grave. On sait que
ces hommes-là ne se battront pas à coups de poings comme des manants. De fait, si vous repassez à Fendroit de la lutte quelque temps plus tard, vous trouverez peut-être une petite croix de pierre ou de bois, et une inscription invitant à prier pour un défunt \
En cas d'accident, la justice se met en mouvement, du pas boiteux qu'Homère prête aux Prières filles de Jupiter. Le juge municipal, sorte de juge de paix, de juge d'instruction, de prud'homme, une manière de cadi arabe, apprend toujours avec un mortel déplaisir qu'un mauvais coup a été perpétré sur son territoire. Le plus longtemps qu'il peut, il feint de l'ignorer, et tout l'entretient dans cette ignorance affectée.
Personne ne veut être témoin à charge, car les témoins doivent se déplacer et se nourrir à leurs frais durant l'instruction et les interminables interrogatoires. On leur fait même subir à eux, honnêtes témoins, delà prison préventive. Aussi n'a-t-on rien de plus à cœur, lorsqu'une cuestion a été vidée, que de fuir le cadavre gisant sur la place. Personne n'a rien vu, mais tous les enfants vous désigneront, quand vous le voudrez, le meurtrier.
1. Un missionnaire me racontait qu'en Navarre, àla suite dune mission, où il avait essayé de raisonner son monde, tous les hommes lui avaient porté leurs navajas. Les lames fondues avaient été changées en une petite croix de mission. « Mais pensez-vous, lui demandai-je, que quinze jours après, ils n'auront pas acheté d'autres navajas?» —Le missionnaire me répondit par un sourire.
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L'État ne se charge pas de poursuivre les causes criminelles ; c'est à la famille de la victime d'intenter un procès, s'il lui plaît, à ses risques et périls évidemment. Or les risques pécuniaires sont nombreux ; et, si le condamné est absous, s'il revient au village, s'il a des fils âgés, les périls de vengeances à affronter ne manquent point. Par suite, bien des violences se commettent dans ces petits villages, dont aucun journal ne dit mot et qu'aucun châtiment ne punit.
Je ne puis rechercher ni signaler tous les points faibles de l'administration judiciaire en Espagne. Ils tiennent aux mêmes causes que les imperfections de son système économique et tinancier. Ils ont leur explication et leur excuse dans sa pénurie d'argent, dans l'intervention abusive des protections, dans l'héritage d'abus légués par les révolutions et les guerres qui ont rempli ce siècle. Ils ne prouvent aucunement une infériorité morale dans ce peuple. Le caractère espagnol permet seulement d'augurer une chose : c'est que le jour où la crainte de Dieu ne le maîtrisera plus, de fier et courageux qu'il était, il deviendra sauvage et féroce. La bonhomie bourgeoise n'entrant pour rien dans l'alliage dont son humeur est composée, son tempérament seul ne le préservera jamais des excès.
Je veux raconter comment en Espagne un coupable subit sa peine : la scène que je vais décrire se passait, au mois de mai 1892, dans une petite ville de la Haute-Manche. Rarement, mieux qu'à
l'occasion de ce drame, le caractère castillan s'est révélé à moi.
On avait assassiné, d'une façon assez sauvage, deux fermiers au bourg voisin. Un homme avait été saisi que sa réputation désignait comme auteur possible du forfait ; bien que l'instruction eût laissé planer bien des doutes sur sa culpabilité, il avait été condamné à mort. Il devait être étranglé ; et, son caractère n^étant pas des plus doux, on se demandait avec inquiétude dans quels sentiments il mourrait. L'exécution devait avoir lieu à huit heures du matin. La veille au soir, vers huit heures, le condamné était mis en
chapelle.
La chapelle consiste en une salle attenante à la prison, et divisée en deux par une grille; d'un côté est un autel disposé pour le saint sacrifice ; l'autre partie est réservée au condamné. Tous les prêtres du pueblo étaient autorisés à entrer dans cette salle. Tant qu'ils restent en capilla, les condamnés deviennent l'objet d'une fraternelle et chrétienne prévenance. Dans les grandes villes, des confréries dites depazy caridad sont instituées pour les secourir. Le petit bourg n'en possédait pas, mais on s'était réuni, entre pauvres gens, pour lui procurer de quoi adoucir ses dernières heures et sanctifier ses dernières pensées. Les prêtres attendaient avec anxiété, pensant avoir à faire à un désespéré. Une porte s'ouvrit, un homme parut, pieds et mains étroitement serrés ; il s'avança vers un fauteuil qu'on
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lui présentait, et s'y laissa tomber, sans pouvoir se défendre d'une profonde émotion.
Puis, soudain, relevant la tète, et sans faire attention à ceux qui l'entouraient, avec une douceur étonnante, il pria naïvement la Vierge de son village la Virgen ciel Carmen, le Christ de chez lui, el Cristo de la hiimildad. Il leur disait des choses charmantes, les priant de ne pas l'abandonner dans ce mauvais moment où il était humilié et accablé. Les plantes jaillissent du sol desséché de Castille dès qu'un peu d'eau l'a huméfié ; des sentiments d'une élévation surprenante jaillissent deFàme d'un Espagnol quand la foi y pénètre. « Ne me plaignez pas, disait le condamné. Je suis très heureux... Je me serais perdu et damné sans doute. Ce qui m'arrive me relève et me sauve... Je suis un pécheur. Je n'ai pas commis le dernier crime dont on m'accuse... Mais j'ai commis d'autres fautes. » Et ce fut chez cet homme, dont on redoutait les blasphèmes, toute une nuit d'épanchements pieux, des prières d'une délicatesse rare, des sentiments d'une élévation qui confondait. Il trouvait pour s'exprimer cette aisance qu'a facilement le Castillan, et cette grandeur sereine que l'on conserve malaisément en de pareils états.
Pour ne pas le laisser seul pendant sa dernière veille, les prêtres se succédaient près de lui. Un d'eux lui avait donné un petit crucifix de cuivre. « Après ma mort, vous l'enverrez à ma sœur, et lui direz comme je suis heureux de mou-
rîr. En le recevant elle comprendra que je suis bien mort. Dites-lui que je vais à la gloria... » C'est leur expression, là-bas, pour dire le Ciel.
A cinq heures du matin un prêtre célébra la sainte messe. Le condamné demanda la permission d'avoir les mains détachées, et demeura tout le temps de la messe les bras en croix.
A mesure que l'heure approchait, ceux qui Tentouraient sentaient l'angoisse les envahir. Lui était calme. Au remae-ménage qui se faisait dans la prison, il comprenait bien à quels préparatifs on s'occupait, et souriait un peu tristement. Bientôt eut lieu une scène touchante. Le bourreau pénétra dans la prison, et, après s'être mis à genoux et avoir prié devant un christ de bois, il dit au condamné: « Frère » — c'est toujours ainsi qu'il l'appelle — « Frère, je viens remplir un office pénible. Mais tu le comprends, c'est par devoir. Pardonne-moi en chrétien et mets ce vêtement. » — Un peu ému par ces paroles, le condamné répond : « Je sais que tu fais ton devoir et je te pardonne » ; et il l'embrasse, puis il revêt le sanhenito que portent encore les condamnés allant au supplice. C'est une grande robe sombre, aux larges manches. Un bonnet noir, orné d'une croix blanche, complète le costume.
Les prêtres avaient été bons pour lui. Il dit à l'un d'eux : « Si vous pouviez me tuer, vous, vous le feriez doucement. » Puis se ravisant : « Mais, je le sais, vous ne le pouvez pas. »
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On vint enfin avertir le malheureux que Tlieure était arrivée. Pour sortir de la prison il fallait traverser un petit pa^zo. Tous les détenus étaient rangés dans un coin de cette cour. Ils chantaient sur un air mélancolique le Salve Regina. Le condamné se tourna vers eux, et, de ses mains enchaînées, leur montrant le ciel : « A la gloria, a la gloria! » leur cria-t-il joyeux. On répondit à son adieu : « Asi sea ! Asi sea ! » Qu'il en soit ainsi 1 Le matin, les prisonniers avaient entendu la messe et communié pour leur frère qui allait mourir.
On avait tenu à donner une grande solennité à l'exécution. Un bataillon de chasseurs, venu de Madrid, occupait la tète du cortège. Devant le chariot oii l'on fit monter le condamné, un homme portait un grand crucifix. Le prisonnier était dans le char, assis entre deux prêtres.
Une foule immense remplissait les rues ; mais cette foule ne respirait pas cette curiosité malsaine de gens avides de voir couler du sang. Ils semblaient assister à une cérémonie de réparation religieuse, et montraient une compassion pieuse, telle quon en témoignait sans doute aux autodafés du vieux temps.
Avant de monter sur son chariot, le condamné avait reconnu un enfant de son village. Il l'appela. L'enfant voulait fuir, effrayé, mais son père le conduisit au malheureux qui l'appelait.^ Celui-ci, de ses deux mains liées tenait son petit crucifix de cuivre. Il le montra à l'enfant et lui
dit : « INIon fils, si tu ne veux jamais aller où je vais, évite les mauvais compagnons. Puis regarde cette croix et ne perds jamais la foi au Christ. »• L'enfant baisa la croix et partit en pleurant.
Durant tout le trajet, l'infortuné souriait à ceux qu'il reconnaissait, lançant à tout le monde le même adieu : « A la gloria ! A la gloria ! » Il causait aussi avec les deux prêtres, ses deux amis^ les amis des heures d'abandon.
L'échafaud, très grandiose, était dressé em dehors du village. Une balustrade entourait la vaste plate-forme à laquelle on arrivait par un large escalier. Le condamné frémit un peu en Tapercevant et en gravit péniblement les marches. Arrivé au sommet, voyant l'énorme foule,, il parla. Il dit ce qu'il avait répété toute la nuit r que c'était pour lui une grâce de mourir, qu'il en était heureux, qu'il demandait pardon de ses. fautes, et qu'il allait au ciel où il donnait à tousrendez-vous. Chaque fois qu'il redisait : « A la gloria, je vais à la gloria! » la foule attendrie répondait : « Asi sea ! » Qu'il en soit ainsi !...
On fit un signe au bourreau, qui, s approchant doucement du malheureux, lui dit : « Frère ! il est temps ! » Le condamné embrassa les deux prêtres et le curé du bourg, puis on l'assit contre un poteau auquel on l'assujettit fortement. Il tenait toujours son crucifix qu'il regardait pieusement. On ferma sur son cou la cravate de fer, et le bourreau fit signe au curé. D'une voix forte celui-ci commença la récitation du Credo que la
foule reprenait mot par mot après lui. Quand on parvint à ces paroles : « Et en Jésus-CIuist, son fils unique, » le bourreau, d'un tour de vis, étrangla le condamné.
Il agita ensuite son mouchoir. A ce signal les cloches de la paroisse sonnèrent le glas des trépassés, et la foule agenouillée pria pour le défunt.