CHAPITRE III
Histoire cViin évêqiie et cViine reine V
Yalladolid, riche et superbe sous Charles- Quint, est lamentablement fanée. De maigres mules y traînent de piteux tramways. Quelques quartiers s'y font modernes, et, par suite, perdent toute originalité. Les autres forment un grand faubourg poussiéreux. Rien ne subsiste de l'antique cité de Pedro Ansurez, et peu de monu-
1. Je crois opportun de grouper ici quelques souvenirs et quelques dates d'histoire espagnole qui éclaireront mes récits.
Le roi goth Walia s'était emparé, en i25, de la Marche d'Espagne. Euric (4- 484) et Léovigilde (+ 586) achevèrent la conquête de la Péninsule. Ils étaient ariens ; Récarède (4- 601) fut le premier prince catholique d'Espagne. En 711, Rodrigo, le dernier roi de cette dynastie, périt à la bataille du Guadalete, qui ouvrait l'Espagne à Tarik chef des Maures-
Les Musulmans occupèrent l'Espagne de 711 à 1492. Le Califat de Cordoue, fondé en 755 par Abd el Rahmân I", fut démembré
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ments aident le voyageur à revivre la vie passée des âges épiques.
J'imagine qu'à l'époque de Philippe II, les rues de Valladolid, comme celles de la Bologne actuelle, étaient bordées d'une rangée d'arcades. Il en subsiste encore une traînée qui encadre la
en 1031, après la mort du Calife Hicham III. Ses premiers et plus connus souverains furent : Abd el Rahmûn l^' (+ 787), Hicham I'^ (-f 796), Hakem l"' {+ 822), AbdelRahmân II (+ 852), Mohammed P' {-h 885)... Abd el Rahmân III (+ 961), Ilakem II (+976;, Hicham II (+ 1006) etc.. Une tribu de lAtlas, originaire du Yemen. la tribu des Almoravides conquérait le Maghreb en 1050, l'Espagne de 1086 à 1108. Une autre tribu africaine, celle des Almohades soulevait les Kabyles contre les Almoravides, et chassait ces derniers d'Espagne, de lli7 à 1170. Ils furent euxmêmes abattus par les victoires de S. Ferdinand III et d'Alphonse X (1228-1269). S. Ferdinand n'avait laissé aux Maures que le royaume de Grenade, Les rois catholiques le leur prirent en li92.
Pelage, porte-lance du roi Rodrigo à la bataille du Guadalete s'était réfugié, à l'arrivée des Maures, dans les montagnes de la Gantabrie. Élu roi en 711, vainqueur à Covadonga en 718, il fondait Ovicdo. De lui naîtront les souverains d'Asturie et de Galice plus tard rois de Castille et de Léon.
Ferdinand I (-}- 1065) ouvre la série des rois de Castille. Il fut le protecteur du Cid. Alphonse VI (-|- 1109) se fit appeler Empereur d'Esparjne. Sa fille Urraca (+ 1126) épousa le comte de Bourgogne, puis Alphonse d'Aragon (Alphonse A'II). D'Urraca proviennent les rois de la branche dite de Bourgogne : Alphonse VIII (-|- 1157), Sanche III et Ferdinand II qui régnèrent séparément, l'un en Castille, l'autre en Léon, Alphonse IX (4- 121 1), Henri I (-f 1217), S. Ferdinand III (-{- 1230), Alphonse X (4- 1284), Sanche IV (+1295). Ferdinand IV (+ 1312), Alphonse XI, (-}- 1350), Pierre le Cruel (+ 1369). Avec le frère de Pierre le Cruel, Henri II (4- 1217), commence la dynastie de Transtamnre : Jean I (+ 1390), Henri III (+ 1406), Jean H (+ 1461, Henri IV (-f 1474), Isabelle I (-f 1506). Isabelle de Castille
Plaza Mayor et la petite place ciel Ochavo, lieu sinistre. Sur cette place, entre deux colonnes de granit noirci, surmontées d'un large chapiteau de bois qui me rappelle les chapiteaux évasés des colonnes indiennes, je vois pendre, à une chaîne, un anneau de fer. A cet anneau fut attaché Alvaro de Luna^ cet infortuné favori de Jean II, dont la colère des grands finit par faire une victime. Aussi bien, un incendie terrible consuma, le 21 septembre 1561, l'ancienne Valladolid ; quatre cents maisons furent anéanties, et les palais détruits ne se sont point relevés. La demeure où naquit Philippe II est modeste. A ce
épousa Ferdinand V d'Aragon (+ 1516).. Ferdinand et Isabelle s'appelèrent les premiers, rois d'Espagne, et reçurent les premiers le titre de rois catholiques.
Ils furent malheureux en enfants. Leur fils unique, Jean, eut un fils qui lui survécut peu. Isabelle, leur fille aînée, mariée au roi de Portugal, mourut laissant un fils, Miguel, qui vécut peu de mois. Catherine épousa les deux fils d'Henri VII d'Angleterre^ Arthur, puis Henri VIII. Répudiée en 1533, elle fut reléguée jusqu'à sa mort (1536) dans le château de Kimbolton. Jeanne épousa Philippe le Beau, archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Maximilien. Philippe mourut en 1506. Sa veuve, devenue Jeanne la Folle, internée au château de Tordesillas, y trépassa en 1555. La triomphante reine Isabelle mourut, en somme, de chagrin. D'un second mariage avec Germaine de Foix. nièce de Louis XII, le roi Ferdinand n'eut point de postérité.
Charles I, roi d'Espagne (devenu, en 1559, Charles-Quint empereur d'Allemagne) hérita la couronne que sa mère démente ne pouvait porter. Il abdiqua en 1556, mourut en 1558. Philippe H, Philippe III, Philippe IV, Charles II lui succédèrent. En 1711' en vertu du testament du dernier des Habsbourg, le petit-fils de Louis XIV (Philippe X) implantait en Espagne la dynastie des Bourbons, encore régnante.
balcon de pierre qui s'ouvre à l'angle du palais, l'infant, à peine né, fut présenté au peuple. Au rez-de-chaussée, les grilles d'une fenêtre sont rompues. On tenait à baptiser le prbice dans l'église voisine, des Dominicains. Or, le palais relevait d'une paroisse. Pour frustrer le curé de ses droits, on fit passer l'enfant par la fenêtre, et, sur une sorte de pont, paré de brocart et de fleurs, on l'amena à San Pablo.
Quelques superbes façades plateresques : celle de Saint-Paul et du collège de Saint-Grégoire, quelques beaux intérieurs d'églises, la vieille tour de Santa Maria la Antigua, dont le clocher roman, au toit pointu couvert de tuiles coloriées, rappelle vaguement le campanile effondré de Venise.
Un bijou : le collège de Santa Cruz, fondé par le cardinal de Mendoza, et abritant aujourd'hui un médiocre musée. Puis, rien : ni silhouettes, ni couleurs, ni costumes. Aucun vestige de royauté dans cette ville qui fut capitale de Castille.
De Yalladolid au Duero, la plaine s'étend, délicieusement ondulée, comme toutes les plaines de Castille, égayée de blés verts et de vastes bois de pins, toujours cernée par des collines lépreuses, qui, boisées, seraient charmantes, mais qui ne ressemblent plus qu'à des remblais d'usines composés de scories.
A rimmensité des plaines, le ciel de Castille — le plus beau d'Europe — ajoute sa radieuse
Cliché IIausek y Meset YALLADOLÎD. FAÇADE DE SAN PABLO
immensité. Nulle brume n'en ternit l'horizon. Dans l'air léger, des vautours planent, et, emporté sur la route blanche, j'abandonne ma pensée à ces méditations sans suite, qu'aucun pays, sauf TOrient, ne provoque mieux que €elui-ci.
A gauche de la route, un village est ramassé, que précède un château fort trapu, aux remparts de granit. C'est Simancas, la bastille des archives d'Etat. En tout autre pays, on eût porté dans une ville accessible ces précieuses archives nationales, dont Philippe II, en 1563, ordonna la réunion. C'est encore une poésie de l'Espagne que ce mystère où dorment les secrets de la maison d'Autriche. Dans ce village sans le moindre confort, où l'érudit peut malaisément s'installer, les choses d'outre-tombe restent plus inviolées. La complaisance des conservateurs de Simancas est d'ailleurs sans égale. Aussi, dans la massive prison d'Etat, loin du bruit, loin des hommes, quand les liasses s'entr'ouvrent, le sentiment des jours où nous vivons s'efface, et l'on subit sans résistance l'hallucination du passé.
Secrets des consciences et des conseils, rapports que seul l'empereur pouvait voir, minutes des réponses royales, aux ratures inquiètes et impérieuses, tout renaît, tout revit, et, dans un bourdonnement confus, on entend la voix de Charles-Quint et celle de Philippe II, les messages hautains du Grand Capitaine, les plaidoyers
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et les doléances de deux siècles. Voici le plan de la bataille de Lépante, le brouillon du rapport triomphant de don Juan d'Autriche, les capitulations de Grenade. Les témoins parlent, les mystères tombent : nous allons surprendre la vérité endormie.
La vérité ! Mais qui nous dira la pensée secrète que voilent ces formules diplomatiques? Qui fera l'histoire des intentions humaines, qui sont pourtant Tàme des événements ? L'histoire est une résurrection, soit, mais il peut seul ressusciter, celui qui sut créer. Pour nous, qui cheminons parmi ces ossuaires, nous ne réveillons jamais qu'un monde conjectural, et les anciens n'avaient pas tort quand ils faisaient de l'histoire une province de la rhétorique et de la poésie. Si précise que soit notre méthode, nous n'arrachons point aux chartes tous leurs secrets, et à qui revient de ces fouilles passionnantes, il reste toujours une déception. Les morts ne revivront qu'à la parole de Dieu. Heureux qui fonde Thistoire par ses exploits et qui préfère agir que raconter ? Chroniqueurs et trouvères sont les suivants des héros, mais aucun poème ne vaut une belle action, et décrire une victoire console mal de n'en pouvoir gagner.
J'aime que les archives de la maison d'Autriche reposent dans cette nécropole. D'autant mieux que ces murs savent aussi des secrets. Cette pièce même, que me cède aimablement le directeur des archives, a vu de jolies pendaisons,
et je ne puis résister au désir de lire sur place l'histoire du bon évèque Acuûa.
Les hommes du xvr siècle avaient de fortes initiatives. Aujourd'hui, Tanarchie intimide et endort ; aucune spontanéité ne subsiste. Alors, chacun s'ouvrait sa voie et y marchait hardiment, au gré de son tempérament.
La guerre des Comuneros fut, en 1520, une de ces épopées pitoyables et superbes, où la valeur individuelle éclate en splendides prouesses. Conduite par de pauvres politiques, cette folle équipée servit peut-être à Charles-Quint de leçon salutaire, mais elle coûta cher à un pays déjà ruiné par trop de guerres, et elle ne conduisit ses auteurs qu'à la défaite et au gibet.
Le grand malheur de l'Espagne avait été la mort de l'infant don Juan, le fils des rois catholiques. Ce prince eût, sans doute, continué la politique de son père et de Cisneros. Il fût resté l'homme de sa terre, et, sur sa dynastie, la Castille aurait pu bâtir une durable fortune. Il mourut en 1497, et sa veuve^ bientôt après, ne mit au monde qu'un enfant sans vie.
Il restait aux grands rois trois fdles. L'aînée, Isabelle, mariée deux fois à des princes portugais, mourut en donnant le jour à un fils qui ne vécut lui-même que vingt-deux mois. Catherine épousa Henri VIII d'Angleterre, et Jeanne un archiduc d'Autriche, fils de l'empereur Maximilien. Le beau Philippe n'avait pas un cœur espagnol. Il affola sa femme, ne joua point franc
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jeu avec son beau-père ; pendant trois mois, il fit mauvaise figure en Castille. Un jour, à Burgos, à la suite d'une violente partie de pelota, il prit mal et mourut. Sa femme fut seule à le pleurer. De quel sang allait tenir son fils Charles, bourgeois de Gand, que, malgré les prières du roi Ferdinand, l'archiduc Philippe n'avait pas voulu élever en Espagne ? Serait-il espagnol ou flamand ? On crut d'abord qu'il serait flamand, ce prince grandi loin du pays, et qui en ignorait même la langue, ce roi qui ne s'entourait que de ministres étrangers, et qui osait même donner l'archevêché de Tolède au jeune Guillaume de Croy, neveu de ]M. de Chièvres. Et tandis que les ho«imes du Nord s'emparaient des prébendes castillanes, les beaux doublons d'Espagne s'envolaient vers l'Escaut. Un Chièvres remplaçait Cisneros, et cette terre généreuse, si fertile alors en grands hommes, souffrait avec raison d'être dédaignée par sonprince. On criait : « Vive le roi et mort aux méchants ministres ! » Les Cortès de Castille présentaient de sérieuses remontrances; celles de Catalogne hésitaient à reconnaître Charles I", dont la mère, une vraie Espagnole, vivait encore. Sur ces entrefaites, l'empereur Maximilien trépasse, et Charles P"^ d'Espagne préfère se nommer Charles - Quint d'Allemagne. Il s'éloigne de son pays inquiet. Aussitôt, la Santa Junta s'organise, et, tout en jurant fidélité au roi, elle se promet de guérir les se|ît plaies dont souff're la nation. Mais son
programme était trop confus pour avoir chance d'être réalisé. L'appui de la pauvre folle internée à Tordesillas ne donne à Jean de Padilla, le chef des comuneros, qu'une force éphémère. Les impériaux s'emparent de Tordesillas, et, le 23 avril 1521, à Yillalar, ils noient la révolte dans le sans:.
Charles-Quint avait passé par ime belle peur. Un an plus tard, il débarquait à Santander^ escorté par quatre mille Allemands. De sévères exemples achevèrent de dompter un pays qui ne demandait qu'à être fidèle, et dont l'empereur apprécia plus tard la tière loyauté.
Mais j'en reviens à mon évêque de Zamora, ce Jean d'Acuna, dont la ligure se détache en si puissant relief parmi le groupe des chefs de la Commune.
Les gens de Zamora ont, dit-on, un caractère redoutable. Le tempérament d'Acuna était celui d'un héros du ix' siècle. Frère Jean des Entomeures n'est, près de lui, qu'un timide apprenti.
Cet étrange clerc avait été préconisé par Jules II, sans acceptation préalable de la couronne. Les officiers royaux voulurent s'opposer à son entrée à Zamora. Acuna se présente, escorté de bonnes lances. Les alcaldes n'eurent jamais à se louer d'Acuna. L'alcalde de Zamora, Ronquillo, est assailli par Tévêque, cerné et pris dans sa maison, enfermé en une sure place forte. Après quoi, le pontife pénètre dans sa cathédrale, dont il prend pieusement possession.
Conseillée par un tel pasteur, Zamora ne manqua point de s'allier aux eomuneros. Le comte d'Albe réussit, quelque temps, à pacifier la ville et à éloigner l'évêque, mais Acufia reprit la ville au comte, qui eut grand 'peine à s'évader.
A Tordesillas, Tarmée de la Commune commençait à se désunir. Son chef, Jean de Padilla, l'avait abandonnée. xVcuûa pénètre dans la place avec quatre cents clercs, et soutient vivement le siège qu'entreprend le comte de Haro. Le franciscain Quevara voyait avec indignation les exploits des gens de Zamora. « Passe encore, écrivait-il à l'évêque batailleur, passe encore de faire clercs des soldats, mais armer des clercs, c'est un scandale. Or, seigneur, c'est ce que vous avez fait. Vous avez conduit à Tordesillas trois cents clercs de messe, non pour confesser les serviteurs de la reine, mais pour défendre la ville contre le roi, et, de mes yeux, j'ai vu un de vos ciercs démonter onze soldats à coups d'arquebuse, et le plaisant était qu'il les bénissait avec le canon de son arme avant de leur envoyer ses balles. »
Tordesillas pris, Acuna ne se tient pas pour battu. Il se réfugie à Tolède, où la veuve de Jean de Padilla, l'héroïque Marie Pacheco, soutient la lutte avec une ferveur d'illuminée. La défaite de Villalar fait, seule, réfléchir l'évêque, qui, prévoyant des jours mauvais, se déguise en montagnard et gagne la Navarre. 11 est arrêté, quand il approchait de la frontière. On Penferme à
Navarrette, puis à Simancas ; ses malheurs commencent. Mais le vieux batailleur est un procédurier retors. Il obtient sa grâce, de son propre adversaire, Tancien régent du royaume, le cardinal d'Utrecht, devenu le pape Adrien VI. Charles-Quint regrettait de relâcher son captif. La mort du pape tira Tempereur d'embarras. Le décret de grâce fut annulé^ et Acuna remis sur la sellette. Le rusé compère était à bout d'intercessions et de pourvois. Il comptait cinq ans de prison et Tissue fatale approchait. Il essaya de gagner ses geôliers^ mais on lui avait donné un incorruptible gardien, l'alcalde Noguerol. A tout hasard, Acuna se procure deux couteaux bien aiguisés et une sorte de massue. Un jour, le 25 février 1526, dans cette même tour ronde où je me trouve, le bon évèque tente, une dernière fois, de convaincre Talcalde. Aucun argument ne touchant celui-ci, Acufia tire de sa poche une tuile,d'autres disent un psautier, et il en assomme son geôlier. La légende du psautier m'agréerait davantage. Cet emploi inattendu d'un livre est assez pittoresque, dans cette tour devenue bibliothèque.
L'alcalde, une fois à terre, Acufia l'acheva en le lardant de coups de dague, puis il l'attacha à son lit.
Cet exploit accompli, l'évèque sort de la tour, et rencontrant le fils de l'alcalde :
— Entre là dedans, lui cUt-il, ton père t'appelle.
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Le gars soupçonne une ruse ; il court au village avertir les gens. On accourt, et Ton découvre le dernier méfait d'Acuîia,
L'évêque avait décidément passé toute mesure. Un nouvel alcalde se chargea de venger les torts faits à ses collègues. Le procès du meurtrier fut vivement conduit, et, le 23 mars 1526, Acufia fut averti qu'il devait périr dans la tour même d'où il avait pensé s'enfuir.
Les caractères de cette époque étaient d'une merveilleuse fermeté. Il n'apparaît point que révêque de Zamora ait beaucoup regretté son passé. Il dressa tranquillement son testament, fit dire des messes pour l'alcalde Noguerol, le maladroit avec lequel il n'avait demandé qu'à s'entendre. Ces dispositions prises, il se dirigea vers la tour, en récitant des prières et des psaumes. Sans trouble, sans regrets, plein de foi, il tendit son cou au garrot, et dit à son bourreau :
— Je te pardonne; seulement, tâche de serrer ferme.
Ainsi mourut Jean de Acuna. Il était âgé de soixante-cinq ans, dont il avait passé le plus grand nombre en complots et en batailles.
Les diligences sont une institution qui endolorit les membres, mais adoucit les mœurs. Je veux dire que, soumis aux mêmes douleurs pour un temps que l'on sait devoir durer, on devient, entre voisins, d'une familiarité compatissante. Le heurt de Tun est ressenti par Tautre. La même poussière asphyxie à égale dose. On boit au même porron, passé à la ronde, et Torange que vous offrez à tous achève de resserrer l'intimité commune.
Quiconque a pénétré en Espagne, s'est rendu compte de la simplicité de rapports qui règne entre les diverses classes sociales. J*ai, pour compagnons de galère, de pauvres femmes, des laboureurs, des bourgeois. Aucun n'est gauche, aucun n'est raide. Le laboureur offre des cigarettes à son voisin. Chacun prend, à la conversation, la part qu'il veut, avec une égale autorité, -et l'on parle avec bon sens, du même castillan très pur et de la même âme fraternelle. Ainsi devait-on rouler, en France, au temps où La Fontaine allait à Limoges, quand nous formions encore un pays homogène.
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Les étendues se succcèdent, étendues des blés, étendues des bois de pins, solitaires, inondées de lumière, avec un grand ciel clair par-dessus qu'on sent illimité. — Encore une côte, et, au sommet de la route blanche, se dessine la silhouette d'un gros bourg. C'est Tordesillas, un lieu qui m'attirait, car il fut le théâtre d'une grande infortune.
L'histoire de la reine Jeanne est assez triste, pour que le roman et le théâtre n'aient pas besoin de la défigurer ^
Cette pauvre infante, intelligente, courageuse et belle, avait les grâces et les vertus qui font les grandes reines. Son éducation avait été fort soignée. Elle était poète, latiniste et musicienne, mais elle héritait de sa mère une susceptibilité jalouse, qui lui devait être fatale.
En 1496, âgée de dix-sept ans, elle avait épousé par procuration, à Valladolid, un archi-
1. Les publications célèbres de M. Bergenroth ont permis à quelques historiens d'inventer une nouvelle histoire de Jeanne la Folle, et de la peindre comme une séquestrée, victime de son père et de son fils. Cette thèse donnait lieu à un dramatique roman, et ces renouvellements de l'histoire sont des jeux auxquels se complaisent certains artistes. Mais celui-ci avait le tort de faire de Ferdinand d'Aragon et de Charles-Quint deux monstres tels quil s'en est peu rencontré dans l'histoire, et de leur donner trop et de trop illustres complices. Cette invraisemblance morale, capable, semble-t-il, d'arrêter un historien prudent, se heurte d'ailleurs à trop de témoignages contraires pour qu'on puisse l'accepter. La réclusion, à Tordesillas, de la royale névrosée ne fut certes pas un traitement salutaire, ni clément, mais le mal qui la nécessitait ne nous semble pas douteux.
DE YALLADOLID AU DLERO 85
duc d'Autriche. La flotte des cent vingt navires qui la portait d'Espagne en Flandre semblait la conduire au bonheur. La pompe des fêtes flamandes l'éblouit à son arrivée, et, avec une passion candide, l'Espagnole se donna au bel archiduc. Son bonheur eut un prompt lendemain. Philippe était impudemment infidèle ; quand elle s'en aperçut, l'archiduchesse pleura si abondamment qu'elle tarit, de ce coup, la source de ses larmes ; désormais, aucune douleur ne la fera pleurer.
Philippe le Beau fut plus qu'infidèle. Il fut méchant. Il éloigna de sa femme tout serviteur espagnol, et n'assura pas même à la fille des rois catholiques les ressources dont disposait une bourgeoise d'Anvers. Dès 1599, le prieur de Ségovie, Fr. Thomas de ^Nlatienzo, écrivait, de Bruxelles, à la reine Isabelle : « On soumet l'archiduchesse à une telle frayeur, qu'elle n'ose lever la tête, et à une telle pénurie, qu'elle n'obtient pas un maravédi pour faire l'aumône. » A de tels traitements, la princesse répondait par un amour aveugle, mais une tête de femme ne supporte pas impunément un pareil martyre.
En 1502, l'archiduc et sa femme vinrent en Espagne. L'infante devait être reconnue comme princesse des Asturies. Elle était alors enceinte de son troisième enfant, Fernand, le futur roi des Romains. Avant la naissance de son fils, l'archiduc regagna les Flandres Quand la princesse, délivrée, voulut rejoindre son mari, la
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reine Isabelle mit quelque obstacle à ce départ. L'archiduchesse donnait déjà les signes d'une singuUère monomanie. Elle sortait seule, à pied, s'arrétant en plein air, dans des endroits d'où on ne pouvait plus l'éloigner. Elle se livrait aussi à des scènes violentes. On jugea plus prudent de la laisser retrouver Tarchiduc ; mais, dès loOi, il fut évident que l'héritière des rois d'Espagne était inapte à régner. Ferdinand le Catholique confia ses angoisses aux Gortès de Toro. La princesse savait ce qu'on pensait d'elle ; le 1'' mai 1501, elle écrirait elle-même à ^L de Vere, l'ambassadeur de l'archiduc près du roi catholique : « On me tient, là-bas, pour privée de jugement... Je ne dois pas m'étonner qu'on élève contre moi de faux témoignages, puisqu'on en a élevés contre Notre-Seigneur... Je sais bien que le roi mon seigneur (Philippe) a écrit en Castille pour se justifier en se plaignant de moi, mais ces histoires devraient rester entre père et fille, d'autant plus que, si j'ai montré quelque passion, si j'ai cessé de tenir le rang qui convient à ma dignité, il est notoire que la seule cause en est la jalousie. Je ne suis pas seule à avoir souffert de cette passion ; la reine elle-même, cette si excellente, si exquise personne, fut jalouse elle aussi, mais le temps guérit Son Altesse, et le temps me guérira aussi. »
Le temps ne devait point guérir la reine Jeanne. Au mois d'avril 1506, elle revenait en
Gastille avec son mari. Une tempête fut sur le point d'engloutir son vaisseau. Plus courageuse que Tarchiduc et que personne, la princesse, toujours un peu extravagante, se fit couvrir de ses parures et de ses diamants, voulant mourir avec la majesté d'une infante d'Espagne.
La tempête Pépargna : elle était réservée à de plus tristes maux. Selon que Fune ou l'autre de ces déclarations servait ses intérêts, Philippe le Beau déclarait sa femme folle ou rassise. La reine Isabelle était morte en 1504. Aussitôt, Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon, s'était dépouillé de son titre de roi de Castille et de Léon ; il avait transporté ces couronnes sur le front de sa fdle Jeanne, mais il redoutait de laisser à son gendre le gouvernement de ces royaumes. Le roi s'était du reste remarié : on pouvait craindre qu'il eut de nouveaux héritiers. Par une série de négociations peu scrupuleuses, Philippe parvint à détruire l'influence de son beau-père et de sa femme. Les grands de Castille allaient à ce soleil levant. Seul, Cisneros restait tidèle à Ferdinand.
La mort traversa les projets de Philippe. Pendant sept jours, assise à son chevet, la reine Jeanne lui prodigua tous ses soins. En vain : le ^0 septembre loOG, Philippe le Beau expirait ; il avait vingt-huit ans, et la reine, à ce coup, sentit sa raison s'égarer. La reine Jeanne devenait, tout de bon, Jeanne la Folle. Elle fit parer le cadavre du roi à la mode flamande, et, sans ver-
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ser une larme, en proie à une effrayante douleur, elle s'attacha à ces restes dont elle ne se devait plus séparer. Le défunt roi, couvert du manteau royal, une épée nue et un sceptre placés des deux côtés de son corps, resta deux jours exposé à Burgos, dans le palais des connétables de Castille, Tactuelle maison ciel Cordon. Le 28 septembre, on le transféra à Miraflorès. et on Tensevelit dans la sacristie, en un cercueil paré de brocart gris. Pour détacher la reine du cercueil, un chartreux eut la malencontreuse idée de dire que, peut-être, le roi ressusciterait. Cette espérance devint l'idée fixe de Jeanne.
Les Flamands avaient parlé de transporter chez eux les restes de Philippe le Beau. Le 1" novembre, la reine vint à Miraflorès, s'assurer que le vol sacrilège n'était point accompli. Elle entendit la messe, déjeuna, puis, malgré les remontrances de Tévèque de Burgos Fr. Pascual de Ampudia, elle fit ouvrir la bière, et retourna le cadavre décomposé. Elle revint ensuite à Burgos d'où elle envoya, pour parer le cercueil, les rideaux verts et rouges, brodés d'or, de son lit nuptial, des tapis et une robe rouge et blanche.
Une épidémie désolait Burgos et obligea la reine à fuir à la Casa de Campo des connétables. Le 20 décembre, Jeanne la Folle vint donc à Miraflorès, et, sur un char magnifique, emporta le cercueil de son mari. Les évèques de Jaen, de Malaga, de Montoûedo l'accompagnaient. Le lamentable cortège ne voyageait que la nuit.
« Une femme, disait la reine, qui a perdu son mari, le soleil de sa vie, ne doit point voir la lumière du jour. » A chaque station, elle commandait un service funèbre, et ouvrait encore le cercueil, afin de s'assurer si le roi ne ressuscitait pas. Toujours jalouse, elle ne souffrait pas qu'une femme approchât de la bière. Entre Torquemada et Hernillos, elle s'était, par erreur, arrêtée dans un couvent de nonnes. Instruite de sa méprise, elle fit précipitamment repartir le cortège, en pleine nuit glaciale. A Tordesillas, elle dut interrompre son voyage. Le lï janvier 1507, elle y devenait mère de sa dernière enfant, l'infante Catherine. La reine séjourna près d'un an à Tordesillas. Son père, le roi d'Aragon, était alors en Italie. Il n'en revint qu'en juillet 1507. La reine Jeanne le rejoignit à Tortoles, puis se retira à Arcos, traînant toujours après elle le cercueil de son mari. Elle ne se doutait pas, la pauvre princesse, que, son veuvage à peine connu, le roi d'Angleterre, Henri VII, avait demandé sa main. Il ne lui aurait plus manqué que ce malheur, après avoir été la femme de Philippe le Beau, d'être la marâtre de Henri YIII ! La reine Jeanne fit comprendre à son père qu'avant d'épouser un second mari, elle devait enterrer le premier. A cela même elle ne voulait pas se résoudre. Ferdinand obtint, du moins, que sa fdle abandonnât Arcos et vînt résidera Tordesillas. Elle y conduisit la dépouille adorée, la garda quelque temps dans son palais.
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puis consentit à la déposer dans le couvent de Sainte-Claire. D'une fenêtre, elle pouvait Fapercevoir toujours.
Perché sur la rive droite du Duero, le vaste palais des rois de Castille dominait le fleuve et la plaine. La femme infortunée de Pierre le Cruel, la douce reineBlanche, avait souvent pleuré dansce palais. Jean II y avait vécu en roi fainéant. En 1494, Espagnols et Portugais, dans une conférence célèbre, s'y étaient concertés sur le partage du Nouveau Monde, décidé par Alexandre VI.
A gauche du palais, s'élevait le monastère de Sainte-Claire. L'aile droite était attenante à la vieille église de Saint- Antolin, à laquelle le palais communiquait par un pont voûté. Le monastère de Sainte-Claire survit encore. La prière qui rhabite la sauvé de la ruine. Pierre le Cruel aimait l'architecture arabe. Le couvent conserve encore un délicieux patio mauresque, et le château devait porter les traces de cet art charmant et léger. Mais rien ne subsiste du palais qui fut, quarante-neuf ans, la sépulture de Jeanne la Folle. Quelques assises de pierre brune en marquent seules la place. Xotre-Dame de la Guia est la patronne de Tordesillas. Sa statue en bois avait, dit-on, suivi Pizarre dans la conquête du Pérou. Le glorieux capitaine en lit hommage à la reine Jeanne, qui aimait cette madone, et lui donna le collier d'émeraudes dont on la pare encore aujourd'hui. Le couvent possède aussi six
chandeliers d'argent et un grand brasero, présents de la reine démente. Ainsi, des splendeurs royales, cela seul reste qui fut offert à Dieu.
Une maison souveraine fut constituée pour la reine folle. Don Bernardo de Sandoval y Rojas, marquis de Dénia, comte deLerme,en fut nommé gouverneur. Vingt gentilshommes ou officiers occupaient les charges de cette triste cour, qui comptait aussi huit dames d'honneur, quinze femmes de chambre, des chapelains, des gentilshommes de la chambre, une garde composée de monteros et de hallebardiers.
Pendant onze ans, Jeanne la Folle fut oubliée. Elle ne sut pas que son père était mort, le 23 janvier 151 G. Quand son fils Charles partit pour l'Allemagne, il vint, le 18 novembre 1517, prendre congé de sa mère. En 1520, la révolte des comuneros éclatait. Souvent la reine avait demandé à réunir des grands. Elle voulait sortir et jouer son rôle de reine. « Elle me tient, écrivait Dénia, des propos qui toucheraient des pierres... Elle me dit des paroles si navrantes que j'en ai pitié. » Quand les chefs delà Commune se f)résentèrent à Tordesillas, leur vue rendit la vie à la princesse. On lui avait caché la mort de son père, le roi Ferdinand.
— Voici quinze ans qu'on me ment, s'écria-telle, et qu'on me traite mal, et le premier qui me ment est le marquis.
A ces mots, Dénia s'agenouilla.
— C'est vrai, Madame, répondit-il, je vous ai
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menti; je Tai fait pour vous éviter des excès de passion. ]Mais je vous déclare maintenant que votre père est mort, et que je l'ai enterré.
Se tournant vers le président du conseil de Castille :
— Évèque, dit la reine, il me semble que tout ce qu'on me dit est un songe.
— Cependant, répondit le président, c'est en vos mains, après Dieu, qu'est, aujourd'hui, le salut du royaume.
J'ai entendu soutenir que la reine Jeanne n'était pas une démente vulgaire, mais une parfaite hystérique. Il se peut. L'appel des comuneros la secoua de sa torpeur. Elle reçut les députés de la Sainte- Junte avec l'étiquette formaliste dont usait la reine Isabelle. Pendant six heures, elle entendit leurs remontrances. Elle nomma aussitôt Jean de Padilla capitaine des comuneros, ordonna que la Junta se transportât d'Avila à Tordesillas, et, tous les jours, voulut traiter avec quatre délégués.
Les serviteurs de la reine profitèrent de ce réveil de sa raison pour affirmer qu'on la tenait injustement captive. Dénia fut congédié. La cour de Tordesillas annula bientôt celle de Yalladolid. « Si cela continue, écrivait au roi le cardinal d'Utrecht, régent du royaume, ma charge va prendre bientôt fin, et je ne vois pas comment nous pourrons garder une seule ville sous l'obéissance du roi. » Xi la reine Jeanne, ni Padilla ne savaient clairement où tendaient leurs désirs.
Aussi bien, l'esprit de la reine s'éteignait. Elle ne voulait signer aucune décision de la Junta. Elle avait exalté des espérances qu'elle ne pouvait seconder. Les comuneros furent vaincus et Tordesillas saccagé. Le marquis de Dénia revint garder la souveraine, dont la détresse recommença ^ .
Près de la reine restait sa dernière fille, l'infante Catherine, la plus jolie de ses six enfants, celle qui ressemblait le plus à Philippe le Beau, pauvre captive née après la mort de son père. L'infante avait grandi dans ce palais sépulcral, confinée dans une chambre derrière celle de sa mère, en compagnie de deux vieilles servantes. Pour la distraire, le gouverneur avait fait ouvrir une fenêtre, d'où la princesse pouvait, du moins, voir les bonnes gens se rendre à l'église ou se promener, et les chevaux descendre vers le Duero. Quand des enfants passaient, la princesse leur jetait quelques maravédis, afin qu'ils s'amusassent sous ses yeux.
En 1517, le roi Charles vint à Tordesillas avec sa sœur Léonor. La reine les reçut avec joie. « Vous êtes donc mes enfants ! leur dit-elle. Comme vous avez grandi en peu de temps! » Et elle les embrassa. Le roi eut compassion de sa petite sœur, si mignonne sous ses pauvres habits. Car la reine Jeanne la faisait vêtir pauvrement : rien qu'une robe de drap gris, une sorte de man-
1. Dcnia remplit cette charge jusqu'à sa mort, en 1535. Alors, son fils, don Luis, en hérita.
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telet de cuir et un bonnet blanc. Le roi voulut délivrer sa sœur. Une nuit, il la fit enlever et conduire à Yalladolid. On para l'infante d'un joli costume ; on lui donna quelques jours de joie. Mais l'infortunée reine avait à peine appris le départ de sa fille, qu'elle emplit le palais de ses gémissements et déclara ne rien vouloir manger, tant que Catherine ne lui serait pas rendue. L'infante dut revenir à Tordesillas. Le roi exigea seulement qu'on donnât à sa sœur des compagnons de son âge et qu'on veillât à la distraire un peu. C'est par suite de cet ordre que, de 15:23 à 1525, François de Borgia, le fils aîné du duc de Gandie, fut, à Tordesillas, menin de l'infante Catherine.
La reine Jeanne dut pourtant se séparer de sa fille. Le 20 août 1524, Charles-Quint fiançait sa sœur au roi de Portugal, Jean IIL Dès lors, aucun bonheur ne resta plus à Jeanne la Folle, qui, trente et un ans encore, devait promener sa douleur sous les voûtes obscures du vieux château. Son fils, le triomphant empereur, ne lui survécut que trois ans. Et au milieu des fêtes d'Augsbourg ou de Tolède, de Valladolid ou d'Anvers, souvent, sans doute, César dut voir passer en ses rêves l'ombre désespérée qui se traînait à Tordesillas ^
1. Tant quelle vécut, Charles-Quint joignit le nom de sa mère au sien dans le libellé de toutes ses ordonnances. Dans les archives dOsuna (Madrid), je trouve la lettre que lempereur adressait à la reine après Pavie, le 10 mars 1525. Elle suppose, à
Le marquis de Dénia, gouverneur de la cour, avait une tâche ingrate. Il l'exerça avec rigidité. Il avait éloigné de la reine son confesseur, un franciscain, le P. Jean d'Avila. Cette mesure contribua peut-être à inspirer à Jeanne la Folle la terreur des choses saintes. Durant ses quinze dernières années, elle céda à cette terreur. Seul, un saint la pouvait dissiper. François de Borgia, l'ancien page de la petite infante, après avoir été vice-roi, duc et grand seigneur, était devenu un pauvre jésuite et un grand saint. En 1552, il avait, à deux reprises, visité et consolé la reine. En 1554, la reine Jeanne allait plus mal. Sa robuste santé s'était altérée depuis un an. Le
la fois, de raffection de la part du fds, et de rintelligence chez la mère. « 7 Serenissima reyna n» muy cara y muy amada senora madré y lugarteniente gênerai. — En esta ora nos ha llegado la nue va de como a XVIII del mes pasado, nostros capitanes y exercito dieron la batalla al rey de Francia que estaba sobre Pavia, y por gracia de Dios N<> S' y con su ayuda, hovieron la Victoria, y fue preso el rey de Francia, y el principe don Enrique de Labret, y el Bastardo de Savoya, y el gran Maestre de Francia con otros muchos, y muerto el Almirantc de Francia y Mossior de La Palissa y Mossior de la TramuUa, y otros XVI mil hombres del campo de los Franceses, con sola perdida de 400 hombres de los nostros, y en ellos de cuenta solo el Marqués de Sant Angelo, que muriô de mano del rey de Francia... Y por ser tan cierta, nos pareciô luego, dar aviso délia a V^ Serenidad, por v' consolaciôn y plaser, y paraque, senora, proveays y mandeys que en esta ciudad y reyno se den gracias a Dios por tan gloriosa nueva, y por las mercedes que cada dia nos hace de su mano. — Serenisima reyna, muy cara y muy amada senora Madré, Dios N° S' os aya en su spécial encomienda. De Madrit... »
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roi d'Espagne commanda au P. François de Borgia d'aller assister la souveraine. Le saint gagna Tordesillas, où sa fille, la comtesse de Lerme, était dame d'honneur de la reine. Il ne voulut prendre gîte ni dans le palais royal, ni dans celui des comtes de Lerme, mais dans le petit hospice de Mater Dei, qui s'élevait en face de la demeure de sa fille.
La reine sïmaginait que ses dames d'honneur étaient des sorcières malfaisantes. Elle contait les impiétés dont ses compagnes se rendaient coupables. « Leur présence seule, assurait la , reine, m'empêche de remplir, comme je le faisais jadis, mes devoirs de chrétienne.» François de Borgia calma la pauvre démente. Il fit éloigner les dames d'honneur, put absoudre la reine, lui fit entendre la messe, recevoir de l'eau bénite. Sa douceur obtint plus, en un jour, que le marquis de Dénia n'avait gagné depuis longtemps. L'année suivante. Philippe II manda de nouveau François de Borgia : « A vous seul, lui dit-il, vous avez, l'an passé, fait plus de bien à la reine en quelques jours, que cent docteurs et beaucoup de médecins en quarante ans. » François regagna Tordesillas. La reine approchait de sa fin. Elle permettait à peine qu'on la soignât, et, dans ses douleurs, elle poussait des cris qui affligeaient toute la ville. Le saint parla, et les ténèbres se dissipèrent. La reine retrouva sa raison. « Récitez le symbole de la foi, demandât-elle. Je le répéterai. » Elle demanda pardon
des fautes causées par sa folie. A la prière de François de Borgia, le P. Dominique de Soto était venu de Salamanque s'assurer si la mourante pouvait communier. Elle ne le pouvait pas. Elle reçut, du moins, l'extrème-onction, baisa le crucifix que lui présentait Borgia, et, reine très catholique, elle mourut en disant : « Jésus crucifié, soyez avec moi! »
La fin chrétienne de la reine consola d'autant plus ses sujets et ses fils, que, dans son entourage, on la jugeait possédée.
L'inexplicable, c'est l'extrême pauvreté dans laquelle mourut cette femme, aïeule et mère de souverains régnants. Elle laissa ses serviteurs dans la même misère, et le marquis de Dénia en eut si grand pitié, qu'il crut, bien tardivement, devoir en informer l'empereur, le roi d'Angleterre et la régente d'Espagne.
Ses restes demeurèrent quelque temps au couvent de Sainte-Glaire de Tordesillas, puis à l'Escurial. En 1374, la reine Jeanne alla reposer pour toujours auprès de son mari, Philippe ^e Beau, dans la chapelle royale de Grenade.