CHAPITRE lY
Salamanque... s'endort au son des mandolines, Et s"é veille en sursaut aux cris des écoliers...
Yoici beau temps qu'elle ne s'éveille ni ne s'endort plus ainsi^ la pittoresque cité, celle qu'en d'autres temps l'on appelait la petite Rome, celle dont, aujourd'hui, les artistes s'éprennent encore si vite.
Elle sommeille à l'écart, rendue un peu inaccessible, et, par cela même, plus désirable par l'incommode service des chemins de fer. Comme la grande Rome, elle est cernée d'une campagne solitaire, non plus vallonnée comme les plaines de Castille, mais plate comme l'Océan quand il est calme. Champs infinis de blé, labourés par de rares paires de grands bœufs bruns, lignes infinies de chênes verts. Je voudrais traverser ces étendues seul, balancé au pas dolent d'une
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mule, pour en goûter le calme souverain. Les moissons qui poussent y témoignent du travail et du souci de l'homme, mais le maître est absent. Qui donc a remué toutes ces terres ? A qui donc servira tout ce blé ?
Des omnibus, peints en vert ou en rouge, attendent les voyageurs à la gare de Salamanque. Au grand trot, les mules fondent dans les rues en pente ; elles tournent à angle droit, avec maintes chances de verser. Le soleil du matin illumine les murs de grès, et le premier charme de Salamanque apparaît, celui de sa couleur. Ses dômes et ses palais se dorent et flambent. Elle semble toute bâtie d'un ambre rose très vieux. C'est autre chose que les tons d'abricot des murailles du Midi, et tout est lavé de cette teinte délicieuse : les jolis portails renaissance, et les masses orgueilleuses des églises, et les masures qui longent le Tormès, et le vieux pont romain, au pied duquel des lavandières battent, en chantant, leur linge blanc et leurs toiles rouges.
Et les costumes reparaissent, poésie naïve des pays fidèles. Les charros portent la culotte serrée et les bas noirs, la veste courte et le large chapeau plat. Au col de la chemise, un gros cabochon d'or en filigrane. Au gilet, six larges boutons d'argent, carrés ou ronds, plus gros qu'un écu. Aux jarrets et aux manches, quatre petites jumelles d'argent. Une ceinture de laine, ou la vacca, large gaine de cuir ciré, les enserre,
semblable au corset des anciens léa^ionnaires.
La plaza Mayor de Salamanque siérait à une capitale de royaume. Carrée, bordée de hauts hôtels rés^uliers et d'arcades, dont les cartouches, en haut relief, contiennent les bustes des rois de Castille, elle est du grand goût XYiii'' siècle. Mais voici, à côté, pour les aquarellistes, un coin pittoresque : la place de la Verdura qu'emplissent les ânes et les charros et les piles de légumes. La seigneuriale Salamanque devait être superbe quand florissaient ses vingtcinq monastères, ses vingt-cinq paroisses, quand chaque palais dressait sa tour, ceinte de donjons et de mâchicoulis, semblable à cette jolie tour octogone du Clavero, appartenant aux Sotomayor, quand le hanclo de Santo Tome luttait contre celui de San Benito, quand son université rayonnante comptait trente collèges, sept mille étudiants cosmopolites, et se glorifiait, avec Oxford, Paris et Bologne, d'être la lumière du monde.
Mais elle garde assez de restes de son majestueux passé pour qu'on puisse en revivre l'histoire en parcourant ses rues silencieuses. Certains de ses quartiers sont un merveilleux musée. Elle est la Florence de l'Espagne, et l'autre Florence n'a pas de plus beaux palais que la Casa de las Couchas, ou celle de Monterey, ou que ce collège des Irlandais, au léger patio renaissant bâti par Alonso de Berruguete.
Pas d'autre ornement, au massif palais de las
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Conchas, qu'un semis de lourdes coquilles, et de légères fenêtres gothiques aux grilles ouvragées comme un treillis de filigrane. Et aux encoignures des murs austères, quels jolis écussons aux casques empanachés, quels bijoux de portails déglises. fouillés comme un triptyque flamand, et dans cette ville, quel délicieux mélange des grâces de la Renaissance et des ricliesses du gothique fleuri !
On fut deux siècles (1513-1733) à bâtir la nouvelle cathédrale de Salamanque, et j'ai vu peu dœuvres d'une expression plus triomphante, que cette immense église si pleine de lumière qui domine la cité d'un air si souverain, dont les décorations sont si distinguées, dont les portails, aux ciselures plateresques, sont des poèmes d'une si infinie délicatesse, d'une si opulente ingéniosité. La cathédrale nouvelle est l'œuvre des âges de gloire ; elle proclame la foi dominatrice, maîtresse des âmes et des peuples. Le sentiment qu'elle inspire serait plus puissant si le chœur des chanoines ne s'était emparé de la nef centrale. La luxueuse silleria du chœur est l'œuvre d'Albert Churriguera : c'est dire son style. Il faut passer à l'ancienne cathédrale, attenante au transept de droite, pour retrouver l'Espagne du xi"= siècle, la Castille romane des âges épiques.
Les Arabes refoulés, les rois de Castille et de Léon confièrent à des comtes repobladores — que ne le peuvent-ils refaire aujourd'hui? — le soin
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Chché Hauser V Mexet SALA -M A N O U E . CASA DE LAS C 0 X G H A S
de rebâtir et de peupler leurs villes. L'infante Urraca et son mari, le comte Raymond de Bourgogne, appelèrent à Salamanque des Français et des Galiciens, des montagnards d'Asturie et de Léon, des Castillans et des Portugais. Les Juifs vinrent d'eux-mêmes. Sitôt la ville fortifiée et ses fueros déterminés, les comtes chargèrent l'évèque Jérôme Visquio de remplacer la chapelle mozarabe, asile du culte chrétien sous la domination more, par une seo nouvelle, qu'ils comblèrent de faveurs.
Don Jérôme est aujourd'hui un saint, et il était alors un héros légendaire, dont le poème du Cid fait large mention. Ce moine bénédictin était français et périgourdin, — un cadet de Gascogne ! — Du temps des Maures, il était déjà pasteur des chrétiens de Valence, et les infidèles l'appelaient don Cadoc. Don Cadoc et le Cid se comprirent. L'évèque était grand clerc et homme de Dieu. De plus, il savait, comme aucun chevalier, manier les chevaux et les armes. Arrivant de bataille, il sautait de cheval, endossait son pluvial brodé d'argent, et recevait dofia Jimena à la porte de l'église. Un matin, don Cadoc avait célébré devant le Cid la messe de sainte Trinité. Se tournant ensuite vers le héros :
— Bon Cid, dit-il, vous avez de bonne heure ceint votre épée de guerre. ^loi, je vous ai chanté la messe. Je réclame maintenant mon salaire. Octroyez-moi de distribuer les premières blessures.
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Las feridas primeras, que las a} a yo atorgadas.
J'ai apporté un pennon neuf et de bonnes armes : je les voudrais essayer.
— Votre parler me plaît, répondit le Cid, allez éprouver vos armes sur les Maures, et, d'ici, nous verrons comme l'abbé se bat.
L'évèque Jérôme sauta aussitôt en selle, et d'un premier coup de lance, il renverse deux 3Iaures. Sa lance rompue, il met Fépée au clair. Il a déconfit deux infidèles de sa lance; il en pourfend cinq de l'épée. L'ennemi l'entoure; l'évèque rend de grands coups qu'admire le Cid, et ses armes neuves ne se faussent point.
Le Cid mourut; son ami l'assista, et tandis que Chimène défendait Valence, l'évèque essaya vainement d'obtenir des secours d'Alphonse VL Après sept mois de siège, Valence dut se rendre. Le o mai 110:2, les Almoravides la prirent. Alors l'évèque accompagna la veuve du Cid à Saint-Pierre de Cardena. Le mois suivant, le comte Raymond confiait au preux évèque, devenu pasteur de Salamanque, le soin de restaurer la cathédrale. L'évèque mourut le 30 juin 1120. Il aurait voulu reposer près du cher Cid, à Cardena, mais sa ville garda ses restes et on l'enterra avec le vieux Christ des batailles, rapporté de Valence- Aujourd'hui le saint évèque repose à la nouvelle cathédrale, dans la chapelle du Christ des batailles. Au reliquaire de son église, il laissa une autre croix plus petite,
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crucifix roman de bronze doré, celui même que le grand Cid portait au cou dans les combats.
Il faut pénétrer dans la vieille cathédrale en se redisant Thistoire de son fondateur, et en regrettant qu'au lieu de reposer dans la nouvelle église, dans une urne de style baroque, le vieil évêque guerroyeur ne dorme point sous cette nef austère, plus digne de lui et de la croix du Cid.
Cette ancienne cathédrale abandonnée, aux murs épais de trois mètres, aux piliers surmontés de chapiteaux fantastiques, à la voûte ogivale, est une des plus brillantes créations du style roman de transition. Dans un charmant retable gothique, l'abside centrale renferme cinquantedeux fresques en miniature, représentant la vie du Christ. Elles sont l'œuvre d'un disciple de Giotto, Nicolas Florentino, et les grâces de Tart primitif éclairent, comme d'un sourire, les sévérités hiératiques des sculptures grises.
Autour du cloître attenant à l'église, s'alignent les sévères tombeaux des comtes de Bourgogne, et s'ouvrent trois chapelles mémorables. L'une sert encore au rite mozarabe ; elle appartenait aux Maldonado ; à sa voûte est accrochée la bannière du plus illustre des Maldonado, la bannière rouge du bando de Santo Tome. La chapelle de Santa Barbara contient la tombe de l'évèque Lucero ; une planche couvre la tombe ; contre l'autel est dressé un vieux fauteuil de cuir. Au temps où l'université florissait, on enfermait pen-
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dant deux jours, dans cette chapelle, les candidats au doctorat. Assis sur ce fauteuil, accoudés à cette table, ils méditaient sur la fragilité des choses terrestres. Au troisième jour, les étudiants les venaient prendre au son des fifres, et les menaient recevoir le bonnet et l'anneau. La chapelle des Anaya, nécropole de cette famille, contient, entre autres tombes, une merveille : le sépulcre en marbre de Diego de Anaya, archevêque de Se ville. Une grille de fer forgé entoure cette tombe. On l'achèterait à son poids d'or, tant elle est d'un délicieux travaiL Il n'est pas une église de Salamanque qui ne renferme quelque joyau : aux Augustines. c'est une Immaculée Conception de Ribera, qui peut rivaliser avec celle de Murillo; à San Espiritu, c'est le plafond artesonado de la salle capitulaire ; à las Duenas, c'est un cloître renaissance envahi par les herbes, mais, après les deux cathédrales, le couvent de San Esteban mérite la palme de la splendeur. Une vieille église de San Esteban fat donnée aux Dominicains en l:2o6. Au xv« siècle, Diego de Deza bâtit un premier cloître, et la grande salle de profiindis, où Christophe Colomb, découragé, lui confiait ses plans et obtenait son ferme appui. Le grand cloître, aux arcades légères, l'église et la sacristie furent commencés au xv' siècle, et achevés en 1610. L'oncle du grand duc d'Albe, frère Juan Alvarez de Tolède, plus tard cardinal archevêque de Santiago, construisit l'église à ses frais.
D'autres membres de l'ordre, personnages célèbres, rivalisèrent avec l'archevêque de Santiago, pour faire de leur ancien couvent une merveille digne d'eux. Frère Domingo de Soto fut le plus humble des donateurs. Il fit bâtir un escalier royal, et demanda seulement qu'on enterrât son corps sous la première marche, afin que tout passant put le fouler. La large nef gothique de l'imposante église aboutit àunciborium carré d'un puissant effet. La tribune du chœur est ornée d'une silleria délicate. Le retable doré est malheureusement l'œuvre de Churriguera. Pour construire ce titanesque entassement, le duc d'Albe fit couper quatre mille pins, et, parmi les colonnes fleuries, on aperçoit à peine la madone de la Yega, patronne de Salamanque, précieuse statuette de bronze doré du xiP siècle. La façade de Téglise est un retable du plus beau travail plateresque. Il semble que des frises aux dentelures si légères, que des scènes d'un si patient travail devraient être conservées à Tintérieur d'un édifice. Mais le temps n'en a ébréché aucun détail, et la lumière de Salamanque a embelli cette façade en la dorant de son éclat.
La pieuse Salamanque fut batailleuse, et c'est encore une ressemblance qu'elle me paraît avoir avec Florence, que cette lutte des familles qui, si longtemps, ensanglanta ses rues. Fondée par des nations hétérogènes, Salamanque, dès la Renaissance, fut déchirée par les factions, mais
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c'est surtout à la suite du résine violent de Pierre le Cruel, que la cité demeura irrémédiablement divisée. Les Maldonado et les Tejeda guidaient les deux factions rivales. A leurs bannières se rallièrent des bans opposés. Ceux du nord de la ville formaient le ban de Santo Tome, et arboraient la bannière rouge; les autres, du ban de San Benito, élevaient une bannière blanche. Tout leur était prétexte à dissensions : nominations des magistrats, décisions municipales. Chaque famille fortifiait sa demeure, la surmontait d'une tour crénelée, et à l'appel du tocsin on courait s'égorger sur les places. Les discordes se seraient aggravées si les étudiants s'en étaient mêlés ; aussi devaient-ils tous jurer de ne jamais faire partie d'aucun ban.
Une petite maison paisible, au balcon surmonté de jolies armoiries serties d'acanthes, rappelle un des plus tragiques épisodes de ces luttes. Cette maison fut celle de dona Maria la Brava.
Don Henri Enriquez^ regidor de Salamanque, descendait de Ferdinand IIL II laissait à sa veuve, Marie de Monroy, deux fils et deux filles. L'aîné, Pedro, avait dix-neuf ans; le second, Luiz, en avait dix-huit. Tous deux s'étaient étroitement unis d'amitié avec deux autres frères de la famille des Manzano qui s'appelaient Gomez et Alonso. Un jour, vers 1464, les Manzano jouaient avec Pedro Enriquez. Une dispute survint, puis une rixe. Pour être ami, on n'en était
pas moins espagnol de Léon. Les épées jaillirent du fourreau, et le jeune Enriquez fut tué. Le coup fait, les Manzano se dirent qu'il restait un vengeur, et que, pour éviter des représailles, il serait prudent de le supprimer. On invita donc Luiz Enriquez à jouer, et tandis qu'il marchait confiant entre ses deux amis, un d'eux le blesse, l'autre l'achève. Les meurtriers, aussitôt, gagnèrent le Portugal. On apporta les deux cadavres aux pieds de Marie de Monroy. On s'attendait à la voir défaillir, elle ne versa pas une larme, et à ceux qui lui disaient d'ensevelir ses fils : « Faites-en ce que vous voudrez », répondit-elle. Le soir même, dofia Maria réunit vingt hommes bien armés, et, à leur tête, partit pour son domaine de Villalba, sous prétexte de fuir un attentat des Manzano. A mi-chemin de Villalba, Marie de Monroy arrête son cortège et lui déclare qu'elle ne vivra plus que pour sa vengeance. Efl'rayés, ses soldats lui répondent que ses ennemis sont en fuite, renfermés sans doute dans quelque place du Portugal. Marie réplique : « Rien n'est plus fort qu'un cœur d'homme ; quand ce cœur veut, tout est à lui. Je vais prendre des habits d'homme. Je serai votre chef, et, dans le danger, je marcherai la première. » Elle fait ce qu'elle dit, et avec sa troupe pénètre en Portugal. Avant un mois, ses espions lui avaient appris où se terraient les Manzano. Une nuit donc, Marie de Monroy arme ses gens. De leurs massues, les écuyers enfoncent les portes de la place. Dix d'en-
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tre eux gardent les issues ; avec les autres Marie pénètre dans la salle où se tenaient ses ennemis. Atterrés à la vue de la vengeresse, ils appellent au secours. Mais quand les Portugais arrivent pour les défendre, leurs deux tètes pendaient déjà à la main gauche de Marie de Monroy. La troupe espagnole fut bientôt à cheval, et un jour, en plein midi, elle apparut à Salamanque. ^larie de Monroy se dirigea vers Féglise où reposaient les restes de ses fils, et sur leur tombe, elle déposa les deux tètes des Manzano. Alors elle rentra chez elle et pleura. Dès lors, le peuple l'appela Marie la Brave. Quelquefois encore, aujourd'hui, un charro, revenant du marché, et se laissant aller au pas cadencé de sa mule, jette à l'écho des bois de chêne ce vieux couplet d'un poème écrit il y a trois siècles:
Xo Uora la gran matrona Al ver sus pechos abiertos; Que, en no llorar hijos muertos, Quiere ser mas que leona ^..
Le piquant de l'histoire, est que, par son mariage, Marie de Monroy avait voulu réconcilier deux familles. Les Manzano étaient du ban de San Benito ; les Monroy, de celui de Santo Tome. Bannière rouge et bannière blanche n'en furent que plus opposées, et Salamanque ne
1. Elle ne pleure pas la grande matrone — En voyant son sein déchiré : — En ne pleurant point ses lils tués. — Elle veut êtreplus qu'une lionne.
retentit longtemps que de luttes forcenées. Aux maux extrêmes, les saints portent seuls remède. Un moine augustin, frère Jean' de Sahagun, se fit Fapôtre de Salamanque, et, à sa voix, les hostilités s'arrêtèrent. Dans une rue étroite, qui descend de la cathédrale et qui porte son nom, le saint, un jour, rencontra un taureau échappé. D'un mot, il l'arrêta. Histoire ou symbole, ce miracle résume sa vie. Aussi, quand il mourut, en 1479, on grava sur sa tombe cette éloquente épitSiphe:Hicjacet,per quem Salmantica non jacet.
Sur deux côtés d'une petite place tranquille, qu'orne une statue trop moderne de Fray Luis de Léon, s'élèvent l'Université et le Collège des études mineures, bâtis à la fin du xv' siècle par les rois catholiques. Les deux édifices ont des portes géminées. Très simple, celle des écoles mineures est surmontée d'une madone et d'un jeu de cintres gracieux, aux rinceaux fleuris. La façade de TUniversité, aux cloisons armoriées et garnies de médaillons, ressemble à une de ces monstrances d'or repoussé que ciselaient les orfèvres du xv^ siècle. Nulle part, mieux que sur cette place, ou que dans ce patio verdoyant, ou que sur cet escalier à la curieuse balustrade gothique, nulle part, à Salamanque, mieux que dans cette université, on ne sent combien le passé a fui.
Nous nous targuons, aujourd'hui, d'aimer l'étude et de favoriser sa libre diffusion. Mais
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que sont nos libertés et nos ferveurs auprès ^e celles du moyen âge ? Alphonse IX fonda, en 1230, rUniversité de Salamanque. Il ouvrait aux étudiants de l'Europe cette jolie ville au climat sain, aux environs alors boisés. Ferdinand III et Alphonse le Sage comblèrent de privilèges la fondation nouvelle. Les rois l'exemptèrent d'impôts, Taffranchirent de la compétence des tribunaux ordinaires, lui assurèrent toutes les facilités de vivre. Une vieille maison subsiste encore qu'on appelle la casa de pan y carbon. On y fournissait aux étudiants pauvres du pain toute Tannée, et du charbon pendant l'hiver. Des fondations pieuses assuraient à l'enseignement une absolue gratuité. La chrétienté était internationale : une fusion superbe réunissait, au pied des mêmes chaires, toutes les nationalités, et les papes assuraient aux licenciés le droit d'enseigner en tous pays.
L'Université formait une famille, où maîtres et élèves étaient égaux. Encore au xvii' siècle, le recteur et les conseillers de l'Université de Salamanque étaient choisis parmi les étudiants. Les élèves élisaient eux-mêmes leurs maîtres. Tout étudiant âgé de plus de quatorze ans était admis à voter, et pour juger à bon escient, les élèves avaient un mois d'auditions dessai. Pour mieux stimuler l'émulation des maîtres, des prix étaient accordés aux meilleurs. Il fallait qu'un statut organique empêchât les disciples d'exiger des professeurs trop d'heures de classes. Quand
des doctrines opposées surgissaient, on concédait à chacune les honneurs de V alternative : c'étaient alors des tournois épiques que suivait, tout un jour, une jeunesse passionnée.
Du jour où Philippe le Bel, en France, où Charles-Quint, en Espagne, voulurent s'immiscer dans l'inspection et la régence des études et des doctrines, la décadence commença pour les universités. Leur internationalisme fécond fut, peu à peu, détruit par la politique. Le monopole est le fléau de l'enseignement. Tout ce qui le prépare hâte la ruine des saines études.
Du reste, tout sur terre a une fin. Toute institution humaine est promise à la mort. Au début du xvir siècle, les étudiants de Salamanque commencèrent à s'illustrer par leurs désordres. Chaque fête, la conduite du recteur, par exemple, donnait lieu à des mutineries sanglantes. On se battait de nation à nation. Les Basques s'en prenaient aux Andalous, et l'on devine qui avait le dessus. Aucune police n'avait raison de ces enragés qui inspiraient à la ville une véritable terreur. En 1640, on signale quarante-six meurtres perpétrés en quelques mois. L'âge d'or était passé. Pauvres étudiants de Salamanque i ils s'attiraient, il y a quelques mois, une terrible répression qui a désolé la bonne ville. Les mausers de la garde civile sont moins patients que les alcaldes d'antan.De leurs illustres devanciers, ils feront bien désormais, les aimables bâche-
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Jiers, d'imiter autre chose que les bagarres qui leur réussissent si peu.
De jolies inscriptions ornent les portes des anciennes salles de cours, et l'une d'elles, celle où enseigna Luis de Léon, est conservée, relique vénérable, telle que le maître Ta laissée \ De longues et étroites poutres mal équarries forment les tables et les bancs, aussi peu commodes que possible. Les poutres tailladées prouvent que les écoliers d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, aimaient à marquer leurs places de leurs noms. Lhumble chaire de bois est surmontée d'un abat-voix en forme d'éteignoir. Toutes ces boiseries sans peinture sont enfumées par le temps. Il semble que le vieil auditorio va se remplir encore, et que Fray Luis va revenir, après ses cinq ans de prison, reprendre son cours interrompu par la phrase célèbre : « Nous disions donc hier, Deciainos ayer, »
Salamanque a bien fait de dresser, sur la place de l'Université, la statue de Luis de Léon. Elle connut d'autres maîtres fameux, mais aucun, me
1. J'en copie quelques-unes. Theologi.e sacr/E : Qua, rerum divinarnm cofjnitione hominiim mentes imhiitse terrena despiciant, cœliim votis pétant, heatamque jnni niinc incipiant vivere vitam. — JuRi civili : Qiio possint principes rempublicam bene gerere et curas hominum recte coniponere, sitqiie omnibus cordi pax et justitia, prudentiam hoc loco senatus juventutem edocendam curavit. — Medicin.e servatrici : Corpora ut animœ inhabiient suavius, et vita, tôt periculis obnoxia, crescat... — Lix- Guis hebraicse, chaldaicœ, arabicœ, grsecse : ut omnis pateal ad sapientiam aditus.,.
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semble-t-il, n'eut une originalité plus marquée, un esprit plus ouvert à toutes choses, un humanisme plus éclairé. Fray Luis était du bel âge d'or des lettres espagnoles, de cette fin du xvr siècle où la phrase castillane acquit le nombre et Part de clausiirar. Il était né en 1527, à Belmonte, patrie d'un autre théologien célèbre, Gabriel Vasquez. Avant qu'il eût vingt ans, on l'élisait maître, à cinquante voix de majorité obtenues contre sept concurrents. Sa célébrité fut soudaine. Les étudiants raffolaient de ce maître érudit, à la fois orientaliste et philosophe, théologien et poète, et dont une pointe de hardiesse relevait l'enseignement.
Les jaloux veillaient. Ils armèrent l'Inquisition contre le jeune professeur. Fray Luis avait semblé diminuer l'autorité de la Vulgate. On sait jusqu'où vont, aujourd'hui, les hardiesses critiques dans l'interprétation biblique et évangélique. Fray Luis était loin de les atteindre. Le débat qu'il soulevait était cependant délicat, et il convenait qu'on surveillât l'orthodoxie du maître. Mais les envieux aidant, la surveillance dépassa toute mesure. Fray Luis fut enfermé à Valladolid. On accumula contre lui des charges ridicules. Parmi ses ancêtres, on déterra, à la cinquième génération, un juif converti par l'évèque de Cuenca au temps des rois catholiques. Fray Luis manquait de limpieza de sangre. Les cachots de l'Inquisition n'étaient pas des oubliettes. Le prisonnier se pourvut de livres et com-
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posa, dans sa retraite, son chef-d'œuvre : los Nombres de Cristo. Quand il reparut dans sa chaire, il n'en fut que plus écouté. Il avait écrit dans sa prison cette strophe résignée :
Aqui la envidia y mentira Me tuvieron encerrado.
Dichoso el humilde estado Del sabio que se retira De aquel mundo malvado, Y, con pobre mesa y casa, En el campo deleitoso, A solos su vida pasa, Con solo Dios se compasa.
Ni envidiado, ni envidioso ^ !
1. Ici l'envie et le mensonge me tinrent prisonnier. Heureux Ihumble état du sage qui se retire loin de ce monde mauvais, et content d'une pauvre table, dune pauvre maison, dans la campagne délectable, seul passe sa vie, avec Dieu seul se complaît, ni envié, ni envieux !