‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 18 sur 37 · DON DIEGO DE COKDOUA · texte numérisé non relu

DON DIEGO DE COKDOUA

« Prenez du bon temps, Montigny, nous allons (ort nous divertir. »

Voilà, si je no me trompe, une scène où revit le génie de Philippe 11, et qui ne déparerait pas un drame de Shakespeare.

Il est fâcheux que de cette hauteur il faille retomber dans les tristes amours de don Carlos et voir se renou-

102 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, veler l'odieuse scène d'Alcala, scî'iie de nuit et d'aventures où le prince, surprenant Fadrique, est à son tour surpris par le duc, et où une bougie soufflée amène un de ces chaos d'incidents où triomphe le génie espagnol. Le duc demande à grands cris de la lumière. Mais le prince a eu le temps d'enlever Violante, et Fadrique, se voyant seul avec le duc, étonné qu'un seul homme ait fait tant de bruit, trouve le moment bien choisi pour lui demander sa nièce en mariage. L'alliance est assortie, mais le duc, dans son bon sens, remarque que ce n'était guère la peine de tout éteindre et de barricader les portes.

FADRIQUE.

« Vous savez qui je suis?

« Vous êtes Zuniga, vous êtesPacheco; continuez.

FADBIQUE.

« Vous connaissez la beauté et l'esprit de Violante. Vous savez que l'amour dore parfois les plus grandes erreurs.

LE DUC DALBE.

« Voyons, j'ai été amoureux connue un autre; mais ce temps est passé. Au fait.

FADRIQUE.

« Sa beauté, son intelligence, ont triomphé de ma volonté; je lui ai offert mon nmour, elle en a accepté l'hommage.

LE DUC d'albe.

1 Pourquoi tant de détours? Vous voulez et elle connent ; ces deux mots disent touti

FADHIQUi:.

« Nous étions résolus tous deux à vous faire part de noire honnête désir, quand le prince...

LE DUC n'Ai.nK.

« Singulier amalgame! Qu'a de commun le prince?...

FADRIQUE.

« Le prince, n'écoutant rien, sollicite ses faveurs par d'indécents moyens, au point d'avoir osé, tout à l'heure, dans le silence de la nuit, escalader votre maison. Je Tai vu.

« Intraitable jeune homme! où s'arrêteront tes ambitieuses pensées? Voudrait-il l'épouser?

FADRIQUE.

« Épouser Violante?

le duc d'albe.

« D'oiJ vient cette surprise? N'est-elle pas ma nièce? Et ce titre ne vaut-il pas mieux qu'une couronne?

FADRIQUE.

« Et, pour prouver ses intentions, il l'a, car je ne la vois plus, il l'a déjà enlevée.

le duc d'albe.

« Que dis-tu? Sang du Christ! Voilà maintenant ce que lu me racontes?

FADRIQUE.

« Cette chambre est fermée; je ne vois ni elle, ni Inez; voire déshonneur est certain.

LE DUC d'albe.

« Commeht, certain? Vive Dieu! je mettl'ais plutôt Id

10'» I/ESPAGNK RELir.lKHSK KT I.ITTKI". A 1 1; K.

IVii au palais. Co bras ne serail-il plus la tonvur (\u inonde, depuis l'Inde jusqu'à la Flandre? Et un enfant se permettrait un pareil jeu avec moi ! Suivez-moi.

FADRIQDE.

.' Je vous suis; mais si je n'ai raison...

i.E DUC d'albe.

« Vous ne ferez que ce que je voudrai, el vous tiendrez pour trè£-content.

FADRIQL'F..

« C'est que mon honneur...

LE DUC d'aLRE.

<i Votre honneur, je le prends à mon compte. » Voilà un amoureux qui traite les choses assez froidement, comme on le voit; mais, en revanche, voilà un duc d'Albe aussi fier que l'histoire le montre. Le poêle avait dû souvent entendre les vieillards qui l'avaient connu s'entretenir de lui, et il présente ici sa forte image telle qu'elle était gravée dans la pensée des contemporains.

Au couimencement de la troisième journée, on apporte Violante évanouie dans l'appartement de son ravisseur. Ce qui l'a sauvée, c'est que le prince a été appelé auprès du roi. La jeune fille profite de ce répit pour essayer de reprendre ses sens ; mais des gémisscmenls étouffés qu'elle entend tout prés d'elle la replongent dans ses premières angoisses : c'est l'agonie du pauvre Montigny, sur lequel s'exécute la terrible sentence du roi. Le mystère qui entoure encore à demi cet événenienl du règne de l'hilippe II permettait au poêle de

I/INFANf DON CARLOS. 1U5

mêler la créa' ion à la réalité. Selon l'cxacle chronologie, Monligny survécut quelque temps à don Carlos. La chose failo, les meurtriers se retirent. Je regrette seulement que le poëte ait rendu le duc d'Albe présent à cette odieuse besogne. N'avait-il que ce moyen de ramener là pour remettre sa nièce dans ses bras? Heureux de retrouver celle-ci, le duc l'emmène, un peu étonnée qu'il s'étonne si peu lui-même de l'avoir trouvée là.

Cependant le prince revient et cherche à tâtons sa proie. Serait-elle dans le cabinet où il a laissé Montigny? Ce quelque chose qu'il enirevoit dans le fond, immobile sur une chaise, est-ce Violante? La lumière arrive, et une lueur sinistre pénètre dans le cabinet. Ce qu'il prenait pour Violante, c'est Montigny étranglé et tenant un papier dans ses mains.

LE VALET

« Quel spectacle horrible !

LE PRINCE

(t Va-t'en, et laisse là ce flambeau. Dieu me soit en aide ! Montigny mort dans mon appartement ! A quoi faut-il que je m'attende? Je reconnais à ces marques 1 ingénieuse cruauté du roi, qui veut par là me fiiire comprendre que ma maison même ne met pas à l'abri de sa justice. Montigny mort! n'est-ce pas un songe? Et étranglé ! Est-ce bien possible? Qui ne respecte pas la maison est bien près de s'attaquer au maître... »

Mais quel est ce papier que tient encore la main du cadavre? Est-ce une lettre adressée à l'Empereur et signée du nom du Prince des Asturies? Celui-ci ne se

lOG L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE.

souvient pourtant pas do l'avoir écrite. Lisons avec lui : « J'ai reçu de la inain de Montigny la lettre par laquelle Votre Majesté me commande de venir secrètement me marier. J'aurais dû partir sur-le-champ, si j'avais été le maître d'écouter mon inclination; mais je ne le suis pas, car, suivant l'inviolable loi de la morale, je dois obéissance à mon père et fidélité à mon roi. C'est donc à lui d'abord qu'il convient de communiquer ce dessein, et je partirai dès que mon roi et père me l'aura ordonné. »

Le prince comprend, mais sans s'y résigner, la leçon indirecte que Philippe lui donne d'une manière si tragique, et il éclate en imprécations. Survient le duc. Le prince faitenlever le cadavre, puis, s'adressant au duc: « J'apprends, entre autres sujets que j'ai de me plaindre, que moi voulant aller en Flandre, duc, vous prétendiez y aller.

LE DUC d'.XLBE.

« Que Votre Altesse veuille bien se calmer ; son visage a la pâleur de la mort.

LE rniNCE.

« Vous n'irez pas.

i.E DUC n \r,nr.

« J'en ai reçu l'ordre.

l.E PIUNCK,.

« Qu'importe?

LE DUC n'ALnE.

(( Ktrange emportement! Comment, quand mon roi nie l'ordonne, il n'importe pas?

LE l'IlKNCE.

K Non, il n'importe pas.

LE DUC d'albe.

« S'il me l'ordonne, je dois y aller.

LE PRINCE

(( Ma volonté aussi fait loi, et, puisque la vôtre prend la mienne à partie, je feiai eu sorte que vous n'y alliez pas. »

Et il tire sa dague pour en frapper le duc, mais celuici saisit le bras et la dague tombe.

LE DUC d'aLDE.

« Pauvre de moi, si Votre Altesse s'emporte contre moi!

LE PRINCE

« La dague est tombée de mes mains.

« Non, Votre Altesse l'aura jetée à terre pour ne pas en frapper quelqu'un qui l'a si bien servie.

Il relève, l'arme, ut la présentanl au prince :

« Voici la dague, et voici la poitrine qu'elle pourra frapper, quand ma vie ne sera plus utile au roi. »

La scène, on l'a vu, était dans l'histoire; mais ces belles et ironiques paroles n'appartiennent qu'au poète.

Philippe hésite encore, mais on sent que sa patience est à bout. Il veut tenter cependant une dernière épreuve. Le prince s'est plaint que son père ne lui donnait aucune part au gouvernement. Le roi se fait plus accablé qu'il ne l'est en effet du fardeau de l'État, et invite son fils à le soulager.

108 L'ESI'AGM: religieuse et MTTÉliAlUE.

fl Jiî nie sens las et vieux; mais le lil d'un roi, c'est ce bureau, son champ de bataille. De ma vie je ne me suis couché sans avoir résolu toutes les affaires ; connnencez dès aujourd'hui à prêter l'épaule à ce lourd fardeau d'un royaume. »

L'impatient jeune homme s'ennuie bientôt des détails insipides auxquels il faut donner son attention. Le roi lui-même, fatigué, s'endort ou feint de dormir. Une cassette est là sur la table, cassette mystérieuse et remplie sans doute des grands secrets de l'État. La tentation est trop forte ; Carlos y met la main, et qu'en relire-t-il? les rapports journaliers qui tiennent son père averti de toutes ses actions, puis, tout ali fond, les lettres de Charles-Quint, son crucifix et sa discipline tachée de sang. Cette vue émeut d'abord le jeune honnne, mais elle le ramène bientôt à ses pensées habituelles.

« Voilà donc avec quelles armes combattait l'empereur, mon a'ieul, ce monarque à jamais inimitable! De quelle autre tendresse il t'aimait,, ô père abusé! que lu n'aimes ton fils, puisque, par amour pour toi, empereur il se fil néant! Vivant, il le donna ses royaumes, et son affection fut si grande, que, pour être péir., il cessa d'être roi. Toi, tu es roi, et tellement roi, qu'étant mon père, tu te fuis mon juge.. . »

Puis, prenant à témoin le ciucidx :

« Vous (|ui, dans les profondiîurs de l'unie, lisez les secrets que l'honnne a tant de peine à démêler en Inimênie, vous savez bien (ju'on n'a rien entrepris contre II' jiieux respect (ju'iiii fils doil à son père. Avec cpielle

majesté il dort! 0 grandeur suspendue, qui s'use par sa durée même! 0 sommeil connnun qui, ainsi que la mort, égale toutes choses! Que m'offres-lu, ô sommeil, sinon la mourante image de ce flainb'au avec lequel les rois courent à ce but où s'arrête leur rêve? Est-il possible, ô père de mes entrailles, que mes folies te persuadent si aisément que je souhaite ta mort, quand je ne puis, même en idée, soutenir l'ombre de cette mort que le sommeil me retrace? »

Ce mouvement est pathétique, sans doute, et, si on songe que Philippe n'a pas perdu une dos paroles de son fils, on se demande comment il ne sort pas de cette situation une de ces crises salutaires qui rapprochent les cœurs et sauvent tout. On sent que le roi est touché, à la manière dont il se roidit (;ont,re les témoignages qui s'accumulent sur le prince et au dernier eiïort qu'il fait pour le trouver moins coupable. Quand, après le cardinal qui a cherché à dissinuder le tort de Carlos, arrive le duc d'Albe qui dit toute la vérité, Philippe lui dit :

« Vous êtes terrible aussi.

LE DUC DALBE.

« Je ne lui ai pas donné prétexte, Dieu lésait.

LE ROI

(( Tout le monde se plaint de vous.

LE DUC d'alue. « De moi?

LE ROI

c Devons.

110 I/ESl'AGNE UELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE

l.E DUC d'aLBE.

« Bien dos gens me portent envie de mille façons ; c'est l'apanage de la vertu.

L1-: ROI

« On vous accuse de n'être pas courtois, de parler avec hauteur à tout le monde. »

Hais le père a beau lutter, Carlos est condamné dans la pensée du roi. .le crois que le procès n'eût pas moins embarrassé le poëte que les juges. La mort le tirera comme eux d'embarras. Oscra-t-ildu moins mettre sur la scène les étranges détails de l'arrestation? Non. Le prince, ramené chez lui par la fièvre, apprendra par l'impassible contenance de ses serviteurs, au premier ordre qu'il leur donnera, qu'il est prisonnier du roi, sous leur garde, et il meurt comme dans l'histoire. Pour rendre cette mort dramatique, il eût fallu rompre en visière à tous les témoignages. Que le poëte n'a-t-il du moins respecté celui qui nous montre la froide main de Philippe 11 s'allongeant entre deux épaules pour bénir le moribond? L'apparition de cette main était plus tragique que celle do celle ombre qui vient dire à Carlos qu'il ne régnera pas, le ciel ne voulant point que celui-là vive et règne qui a cherché son appui dans une armée hérétique. Elle préparait mieux ces austères paroles de Philippe, où l'on craint de sentir je ne sais quel secret et profond soulagement :

« .le savais, le jour où il est né, qu'il mourrait un jour. Tout vivant doit tribut à la mort. Ceci épargne à l'Espagne de graves embarras, c'est la fièvre-tierce qui l'a tué.

" RUY GOMEZ

« La fièvre et les excès auxquels il s'est livré, comme de faire en plein été arroser ses matelas, de manger de la neige, de marcher nu, et de rechercher tout ce qui était contraire à sa nature et à sa complexion. !-K noi.

« C'est plus que toute chose son mauvais génie qui l'a tué. Duc, appelez Violante ctFadrique, »

Puisqu'il y avait deux amoureux dans la pièce, il fallait bien qu'elle finît par un mariage. Cependant, même au miheu de ces détails qui n'ont pas tous la gravité que réclamait un pareil lieu et une pareille heure, Phihppe se redresse tout entier.

LE ROI

« Duc, allez en Flandres abattre les rebelles.

LE DDC d'aLBE.

« Seigneur, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Que je parte seulement, et ils ne sont plus à craindre. »

Ainsi se termine cetteœuvre singulière, moins singu- Hère encore toutefois par la vigueur et la netteté de l'exécution, en cei laines de ses parties, que parce que, sur une scène où la fantaisie règne habituellement en souveraine, et dans un sujet où, d'un bout de l'Europe à l'autre, l'imagination s'est donnée carrière, le poète espagnol est le seul qui paraisse avoir connu la vérité historique et parce que, l'ayant connue, il l'a respectée dans les faits essentiels. 11 n'a abordé, je l'avoue, aucun des re* doutables problèmes que soulève ce sombre épisode du règne de Philippe II, il n'a pas, d'une main hardie, porté

11'i L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE

le flambeau dans rame tortueuse de ce prince. Il s'en est tenu aux faits généraux, à cet aspect des choses qui suffit à la foule des intelligences moyennes, à ce premier dessein des caractères dont se contente la tradition courante; ce Philippe 11, ce don Carlos, ce ducd'Albe, il les regardait vivre dans la mémoire de ceux qui avaient pu encore les voir marcher, les entendre parler; qu'importe que ce n'ait été que de loin et sans jamais les approcher! Quelque chose du passé (lottail encore dans l'.air. Quelque chose de la réalité vivante des personnages avait pu se transmettre d'une génération à l'autre. Ce témoignage de seconde main, même en ces proportions amoindries, a son intérêt émouvant, et au théâtre cette mesure de vérité, quand il s'agit d'un homme tel que Philippe II et d'une catastrophe comme celle de don Carlos, est précieuse encore.

Le talent naturellement élevé de Diego de Jimenez de Enciso s'est bien trouvé de ce commerce passager avec la muse austère de l'histoire. Il en a rapporté une simplicité relative de style bien rare dans les œuvres dramaliques de ses contemporains, et une gravité qui lui donne, au milieu d'eux, une physionomie ù part. C'est ce que j'ai voulu marquer en lui.

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