UN SAVANT ESPAGNOL
Il a paru dernièrement à Madrid un ouvrage qui maintient l'érudition espagnole dans le rang qui lui appartient, et qui place un nom nouveau parmi ceux des écrivains qui, en Europe et en Amérique, s'occupent avec succès de l'histoire du théâtre en Espagne.
Cet ouvrage, couronné par la Bibliothèque nationale de Madrid qui prend et qui gai'dera, j'espère, la noble habitude de mettre au concours des questions ou des travaux d'un grave intérêt, a été imprimé aux frais de l'État; il a pour litre :
Catalogue bibliographique et biographique de iancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, par don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado.
tlG L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE.
Qu'est-ce d'abord que don Cayelano Alberto de la Barrera y Leirado? Je vais, je crois, surprendre un peu le lecteur en disant que c'est un pharmacien. Mais en Espagne, où ces contrastes n'ont rien d'étrange, nul ne s'est étonné de voir un pharmacien, c'est-à-dire un homme qui par état sait beaucoup de chimie et d'histoire naturelle, prouver qu'il savait aussi l'histoire littéraire. Voici d'ailleurs, dans le même pays, les noms de trois autres pharmaciens qui, de nos jours, se sont fait un nom honorable dans les lettres : don Antonio Florez, don Pedro Calvo Asensioet don Juan Ruiz del Cerro. Chez nous (mais nous sommes, nous, d'impitoyables logiciens), le public aurait commencé par se défier : il eût eu peur que de si savants hommes ne maniassent pas d'une main aussi sûre leurs fioles que leurs livres. En serait-il de même en Espagne? Rien n'autorise à le croire. Ce qu'il y a de certain, cependant, c'est que don Alberto de la Barrera, partagé entre la profession qui le faisait vivre et les livres, sa passion favorite, a fini par donner tout son cœur aux livres. 11 a vendu sa pharmacie, et, assez riche d'un petit héritage pour n'écouter plus que ses goûts, il s'est réfugié au troisième étage d'une maison modeste, où il passe des jours et bien des heures de la nuit à fouiller des parchemins, à interroger des textes, à déchiffrer des manuscrits, et, faisant une réalité de ce commode fauteuil imaginé par Alfred de Musset, il se donne h lui-même le spectacle de ces comédies innombrables qui, pendant près de deux siècles, ont élé représentées sur toutes les scènes de l'Iîspagne.