PIERRE CORNEILLE ET .1. D. DIAMANTE
Qui le surprendrait dans son cabinet, j'allais dire dans sa citadelle, trouverait un homme de quarante-sept ans, étant né à Madrid le 7 août 1815, ayant la franche et honnête physionomie d'un savant du seizième siècle, y compris l'orthographe, où un peu d'archaïsme ne lui déplaît pas. Une seule chose, au premier aspect, i-èvèle en lui l'homme de notre temps, (;'est le képi du milicien, dont il ne se sépare jamais, fidèle jusqu'au bout à l'emblème de ses opinions comme à ses opinions ellesmêmes. Dans lout le reste, c'est un ancien. Quelques lignes de lui, détachées d'une lettre qui m'a été communiquée, le peindront au moral.
« Je l'ai dit dans mon prologue, je suis persuadé que mon œuvre contribuera en quelque manière à relever et à illustrer nos gloires littéraires. Je ne me mettrai donc pas en frais de modestie. Vous vous étonnez de mes travaux allemands, comme les appelle P...; mais il faut considérer que ces travaux et d'autres encore sont le fruit de onze ans d'une incessante activité, sans distraction d'aucun autre souci, ni presque d'aucune autre occupation, particulièrement depuis ces cin(i dernières années, où je ne me suis laissé détourner par aucune espèce d'obligation , n'ayant de relations qu'avec un très-petit nombre de personnes, relations d'ailleurs qui ne sont ni très-fréquentes ni très-suivies, surtout en ce qui est des usages incommodes de la société, que je n'ai jamais appris ni ne pense jamais apprendre. Joignez à cela ma passion pour les livres, une mémoire excellente, une curiosité infatigable, et, si vous vous dites, en outre,
118 LESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE, que mes premières études m'ont porté vers les sciences naturelles, dont le commerce donne le goût et l'habitude de la classification et de l'analyse, vous comprendrez comment ce genre de travaux littéraires a dû m'ètre particulièrement facile et m'agréer plus que nul autre. Vous seriez étonné de voir les additions que j'ai déjà faites à mon livre et que j'y fais incessamment. »
Comprenons-nous, à notre tour, comment un excellent pharmacien peut devenir un très-savant bibliophile?
Deux mots maintenant sur le livre lui-même. La partie essentielle de l'ouvrage est un dictionnaire où viennent se ranger, par ordre alphabétique, chacun avec sa irotice et l'indication de ses ouvrages, imprimés ou manuscrits, tous les poètes qui, en Espagne, ont travaillé pour le théâtre. La biographie est plus ou moins étendue, selon l'importance de l'auteur ou l'abondance des renseignements. Que d'écrivains dont on ne savait que le nom retrouvent ici leur postérité et leur histoire ! Combien d'œuvres anonymes y reprennent le nom de leur père! On saura désormais dans quelle bibliothèque publique ou privée telle pièce oubliée ou inédite de Lope de Vega, de Tirso ou de Calderon attend un retour de fortune ou le bon plaisir d'un éditeur. Que de mystères tout à coup révélés ! et quelles révélations nouvelles vont sortir de celles-ci! L'ouvrage à peine vient de paraître, et déjà les matériaux nouveaux abondent et se pressent dans les mains de l'auteur. Il le disait lui-môme tout à l'heure, et j'en doinx'iai bientcH une preuve éclatante.
PIERRE CORNEILLE ET J. B. DIAMANTE. 119 Le dictionnaire forme la première partie du Catalogue et en est de beaucoup la plus considérable. La seconde est une table, divisée elle-même en plusieurs sections, de toutes les pièces, comédies, tragédies, autos, zarzuelas, etc., dont il est parlé dans le dictionnaire, avec le nom de l'auteur et la date de l'ouvrage, quand elle a pu être connue.
Que don Cayetano de la Barrera veuille bien me le pardonner, mais, la première fois que j'ouvris son excellent livre, j'avais devant les yeux et dans la pensée un autre nom que le sien, celui de notre grand Corneille. Depuis que je vis en Espagne, je suis poursuivi de l'idée de marquer avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici les emprunts que le théâtre français a faits à l'Espagne, et, en attendant que j'en aie le loisir, je vais quêtant tout ce qui se rattache à ce sujet. Chaque jour m'apporte un peu de lumière, un texte nouveau, une indication précieuse, quelque solution inattendue. Je vais ainsi de Venceslas à Héruclius, et de Don Juan à Horace; mais le Cid surtout ne me quitte pas.
Corneille a beaucoup imité Guillen de Castro, et il le reconnaît avec loyauté. Mais il ne parle que de Guillen de Castro et de quelques romances dont Guillen de Castro s'était lui-même inspiré, et Voltaire veut qu'il ait eu à un autre poëte espagnol, Juan Bautista Diamante, plus d'obligation encore qu'à Guillen de Castro. Tout semble, au contraire, s'accorder pour prouver que c'est bien plutôt Diamante qui aurait imité, traduit Corneille. Pour moi, le doute n'a jamais existé; mais aux argu-
no L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE,
iiients lilléraires manquait encore la preuve inatérielie, et c'était elle que je cherchais.
Voltaire est le premier, il a été longtemps le seul qui ait parlé de Diamante. L'Académie, dans ses Sentiments sur le Cid^ ne prononce même pas le nom de Guillen de Castro, encore moins celui de Diamante. Elle n'avait garde, on verra pourquoi. Les pamphlets du temps, en vers ou en prose, réclament en faveur de Guillen de Castro, dépouillé, disent-ils, comme le paon de la fable ; aucun ne se souvient de Diamante. Les Espagnols euxmêmes n'ont jamais, en aucun temps, pris grand souci de la chose, et aujourd'hui, on le verra, leur langage est le nôtre. La critique chez eux a fait assez de progrès pour que, revenus déjà à une appréciation complètement juste des faits dans la question de Gil Blas^ ils se contentent, en ce qui est du Cid, de la loyale déclaration de Corneille, laissant Voltaire, plus Espagnol qu'eux-mêmes, prendre fait et cause pour Diamante."
Le commentaire de Voltaire sur Corneille a trouvé d'énergiques redresseurs. C'est aujourd'hui un lieu commun que ce commentaire, pleiu d'observations justes, de fines remarques, d'aperçus ingénieux, a pris sur la gloire de Corneille pour faire vivre sa petite-fille. Ce nom et cette gloire n'ont pas besoin de moi pour se défendre. Je voudrais seulement, sur uu seul fait, rétablir l'entière vérité. Si Corneille en sort plus grand et Voltaire amoindri, c'est un malheur dont je suis d'avance consolé.
Voltaire dit dans la préface du Cid : « L'Espagne avait
PIERRE CORNEILLE ET J. B. DIAMANTE. 121 doux tragédies tlu Cid, l'une de Diainanle, inliUdèe el Honrador de su padi'e, qui était la plus ancienne, l'autre, el Cid, de Guillen de Castro, qui était la plus en vogue. »
Mon Dieu! voilà qui semble parl'aitenient ingénu; rien de plus simple, de plus inoffensif. Mais Voltaire excelle à donner un air innocent à ses plus noires malices. Ici, par excnjple, il est trés-clair que, s'il reste prouvé que Diamante est antérieur à Guillen de Castro, le Cid de Corneille ayant d'ailleurs plus d'analogie avec la pièce du premier, il sera démontré que Corneille, qui n'en dit rien, a surtout imité celle-ci. C'est pourquoi il importe avant tout de prouvei"quet)iamanteest de beaucoup d'années postérieur à Guillen de Castro.
Mais faisons, entiie parenthèses, une petite remarque, et ne passons rien à Voltaire.
Comment lui (jui affecte de si bien savoir le titre de la pièce de Diamante, et qui l'énonce même en espagnol (el Honrador de su padre) sait-il si mal le titre de l'œuvre de Guillen de Castro, qu'il appelle négligennnent el Cid, quand nul n'ignore que Guillen de Castro a intitulé sa pièce las Mocedades del Cid, la Jeunesse du Cid?
J'ouvre toutes les biographies, et j'y trouve que don Guillen de Castro y Bellvis, né à Valence, dans la coiiquête même du Cid, mourut à Madrid le lundi 28 juillet 1631, à l'âge de soixante-deux ans, c'est-à-dire cinq ans avant l'apparition du Cid de Corneille, qui, représenté en 16oG, fut imprimé au commencement de l'ann ée suivante.
Juan Baulista Diamante, né d'un père castillan cf
d une mère porlugaise, vivait encore en 4674 ; c'est du moins la conclusion qui ressort de quelques lignes que lui a consacrées Nicolas Antonio. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucune de ses pièces ne fut imprimée avant 1659, époque à laquelle el Honrador de su padre parut dans un recueil de pièces de divers auteurs. Lui-même ne donna que plus tard l'ensemble de ses œuvres, dont la première partie fut publiée en 1670, la seconde en 4675. Le manuscrit autographe de l'une de ses pièces, qui se trouve dans la bibliothèque de M. le duc d'Osuna, porte la date de 1657. 11 est donc très-vraisemblable que Diamante a écrit vers le milieu du dix-septième siècle, et telle est l'opinion universelle en Espagne. Une dernière preuve à l'appui de cette conjecture, c'est la date même de l'époque à laquelle ont vécu les contemporains, disons plus, les collaborateurs de Diamante : Moreto, Malos Fragoso, Lanini Sagredo, Andres Gil Enriquez, Francisco de Avollaneda, Juan Vêlez de Guevara, qui tous étaient de très-jeunes gens, quelques-uns des enfants, à l'époque où mourut Guillen de Castro.
Mais le débat, au fond, n'est pas entre Diamante et Guillen de Castro. Voltaire continue :
« On voyait dans toutes les deux une infante amoureuse du Cid, un bouffon appelé le valot gracieux, personnages également ridicules; niais tous les sentiments tendres et généreux dont Corneille fait un si bel usage sont dans les deux originaux. »
Je ne ferai qu'une remarque, c'est que le graciosn, qui tient en effet tiop de place dans el Honrador de su
PIERRE CORNEILLE ET J. B. DIAMANTE. 1-25 padre, n'existe dans aucune des deux parties des Moccdades del Cid.
« Je- n'avais pu encore déterrer le Cid de Diamante, quand je donnai la première édition des commentaires de Corneille; je marquerai dans celle-ci les principaux endroits qu'il traduisit de cet auteur espagnol. »
Je vois en effet au bas de chaque page du Cid des vers espagnols cités en note. Mais, chose étrange après ce qu'on vient de lire, de toutes ces citations, une seule, la première, appartient à Diamante, toutes les autres sont de Guillen de Castro. Pourquoi cela? Ne serait-ce pas que Voltaire se serait vite aperçu que les notes allaient être plus longues que le texte, et qu'il ne s'agissait pas de citer quelques vers isolés, mais des scènes entières, mais des actes complets? Jaloux comme il aurait dû l'être de la gloire de la France et de l'honneur de Corneille, ne devait-il pas se demander s'il n'y avait pas là quelque mystère à éclaircir?
« Quand le Cid parut, dit spirituellement Fontenelle, le cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. » Voltaire, qui mieux que personne était fait pour les repousser, n'eut aucun scrupule de les mettre au cœur de la place. Sans plus examiner, il accusa Corneille d'avoir traduit Diamante. C'était même, à ses yeux, non une traduction, mais un véritable plagiat; car Corneille, qui avait publiquement confessé, et même un peu tard, dit-on, ses emprunts à Guillen de Castro, s'était bien donné de garde de parler de Diamante.
12i L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE.
Mais n'y avait-il pas dans ce silence même quelque chose qui parlait éloquemment en faveur de Corneille? A qui ce vieux Romain avait-il ' donné le droit de le croire coupable d'une dissimulation qui équivalait à un mensonge? Voltaire avait-il déjà oublié cette sublime apostrophe de Géronte à Dorante ; « Êtes-vmis gentilliomme? » et les vers magnifiques qui suivent :
Où le sang a manqué si la verlu Tacquierl, Où le sang Va donné le vice aussi le perd. Ce qui nait d'un moyen périt par son contraire ; Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défairo, . Et dans la lâcheté du vice où je te vol, Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi. „. Laisse-moi parier, toi, de qui Timposture Souille honteusement ce don de la nature; Qui se dit gentilhomme et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit et ne le fut jamais.
Que Voltaire aille chercher ces vers dans la comédie d'Alarcon, dont le Menteur est imité, il y trouvera les mêmes idées, la môme scéiie, les mêmes reproches; mais ce cri sublime de la loyauté indignée, on ne l'y entend pas : il sort de l'âme du grand Corneille.
Mais enfin, si des argumcnls de cet ordre n'étaient pas de ceux qui louchaient Voltaire, la simple justice voulait du moins qu'il examinût le livre qu'il avait dans les niiiins. On a vu que et llunrador de su ftadrc avait été imprimé pour la première fois en 1059. Voltaire, par hasard, avait-il découvert quelque édition plus ancienne? J'en doute, mais, dans ce cas, il eût été à propos de le dire. Si cette date ne l'a point frappé, c'est qu'il a supposé peut-être que Corneille avait pu voir représenter l'œuvre
PIEI'.r.E COllNEILLE ET J. B. OIAMANTE. 12.*> de Diamante. Mais où? Je m'explique que Molière, dans sa vie errante, aventureuse, ait pu, sur la frontière d'Espagne, assister, dans quelque grange, à la représentation du Do7i Juan de Tirso de Molina. Mais Corneille, on connait sa vie simple, retirée, casanière. Ce dernier des Romains vivait d'ordinaire comme un humble bourgeois de Rouen. — Rien, répondra Voltaire, Corneille n'a jamais vu représenter la pièce de Diamante, mais il a pu la lire. Ce sera donc en manuscrit, puisque nous venons de voir qu'avant 1659 elle n'avait pas été imprimée. Ceci nous ramène au nœud même de la question, la date précise de la naissance de Diamante. J'ai hâte aussi d'y arriver, croyez-le bien. Mais qu'on me permette de revenir encore une fois à Voltaire.
Voltaire aura beau dire, il ne sera jamais un simple commentateur. Il a beau se faire petit et se réduire à ce modeste rôle, il ne saurait empêcher qu'on ne voie en lui l'auteur de Mérope et de Zaïre. On pourra lui refuser les parties élevées du génie poétique, on ne lui contestera pas un sens délicat, une entente profonde de procédés de l'art, un merveilleux savoir-faire. Le poète qui, dans Zaïre et dans la Mort de César, avait si bien ou si mal, comme on voudra, imité Shakspeare, devait savoir mieux qu'un autre distinguer, à de certains signes, une imitation d'un oiiginal. Corneille, je le sais, est un de ces imitateurs qui s'emparent des choses avec une telle puissance, qu'ils se les rendent aussitôt propres, à ce point même que ce qui ailleurs n'était naturel qu'à demi le devient tout à fait sous leur plume.
Mais l'œil de Voltaire ne devait pas s'y méprendre. Dans le Cid, par exemple, Corneille emprunte à Guillen de Castro des traits vifs et rapides auxquels il prête une plénitude qui les achève, et on sent, en comparant les deux poètes, que le premier a complété ce que le second avait trouvé, mais avec une telle vigueur d'expression, qu'il semble avoir inventé lui-même ce qu'il n'a fait que perfectionner : c'est une création nouvelle dans la création première. Lorsque ensuite on lit les mêmes choses dans la pièce de Diamante, on leur trouve une mollesse, une langueur qui trahit l'effort, et un travail pour dire autrement ce qui deux fois déjà avait été bien dit. C'est un examen qu'il faut avoir fait soi-même, scène par scène, vers par vers. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si Corneille a imité Diamante, étant prouvé d'ailleurs que ce dernier est venu après Guillen de Castro, il faut dire également que Diamante avait d'abord imité Guillen de Castro: car, dans les situations principales, les trois poètes se font écho l'un à l'autre. Seulement, chez Diamante, l'écho va s'affaiblissant toujours. Je ne veux pas lui contester ici son mérite. Il jouit en Espagne d'une assez grande réputation, due en partie à el Honrador de su padre. Mais, dans cette pièce même, il tombe ou languit dès qu'il se sépare de ses deux émules. Il a çà et là, dans le corps de l'ouvrage, d'assez fiers accents. Mais tout à coup, et connue s'il craignait qu'on ne vînt i\ lui reproi-hcr d'avoir imité ou traduit, il cherche une voie nouvelle, et Dieu sait où elle le mène ! Vous vous souvenez de la