PIERRE CORNEILLE ET J. B. DIAMANTK
scène où le roi, pour éprouver Chimène, foint d'avoir reçu la nouvelle de la mort de Rodrigue. Dans Corneille, comme dans Guillen de Castro, l'erreur ne dure qu'un moment, et la critique a trouvé que c'était déjà trop pour la gravité de la tragédie. Diamante, lui, trouve que ce n'est pas assez, et, s'emparant de l'idée, il en tire tout son dénoûment, véritable dénoûmont de comédie, et qui compromet bien autrement l'honneur de la scène tragique et l'héroïque grandeur du sujet. Voilà, ce me semble, à quoi Voltaire devait reconnaître l'imitateur qui s'évertue à chercher du nouveau, et qui, à tout prix, change pour faire mieux. Pour qui compare Corneille et Diamante, il est évident que l'un a moins imité l'autre qu'il ne l'a traduit. Mais ce seul mot de traduction, rapproché du silence obstiné de Corneille, ne devait-il pas être pour Voltaire un trait de lumière et lui rappeler ce passage de Fonlenelle dans la Vie de son oncle? « Corneille avait dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la turque; elle était en allemand, en anglais, en flamand, et, par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers par vers. Elle était en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont l'original leur appartenait. » Cette traduction, cette copie, était évidemment celle de Diamante.
Mais la Harpe parla comme Voltaire, C'était, comme on le sait, son habitude, et la tradition s'établit. M. de Puibusque, dans son excellente Histoire comparée des
littératures espagnole et française, a osé, un des premiers, lui rompre en visière, mais en historien qui raconte et ne prend pas le temps de discuter. Du moins dit-il nettement que Diamante, venu après Corneille, et il en donne pour preuve la date de la première édition de sa pièce, s'est borné à traduire notre grand poëte. M. Philarèle Chasles, dans ses belles et rapides éludes, avait posé nettement les mêmes conclusions.
Je regrette de n'avoir pas sous la main un très-beau Mémoire, lu, il y a quelques années, à l'Académie de Rouen, par un ancien inspecteur général de l'université, M. Viguier. Sauf un jugement trop sévère peut-être sur VHéraclius de Caldéron, nous n'avons rien en France d'aussi solidement pensé sur le théâtre espagnol et d'aussi exact sur les imitations que Corneille en a faites. En ce qui concerne Diamante, si j'ai bonne mémoire, les conclusions de M. Viguier sont les mômes que celles do M. de Puibusque et de M. Chasles.
L'Espagne, il y a vingt ans, n'en était encore qu'au doute, mais un doute loyal et tout disposé à se laisser convaincre. « iNous nous garderons bien, écrit notre savant anai don Eugenio de Ochoa, d'assurer que Corneille ail traduit Diamante, d'abord parce que Corneille n'en dit rien, et ensuite parce que nous ignoions si Diamante a composé el Hoîirador de su pudrc, avant que Corneille ait écrit le Cid ou depuis. Tant que nous no pourrons nous appuyer sur aucun document aullioiiti((ue pour décider lequel des deux a copié l'aulre, le duuU; subsistera pour nous. Il n'est pas probable que
PIEURE COU^EILLE ET J. D DIAMANTE. 120 Diamanle ait copié Corneille, mais il ne l'est pas non plus que Corneille, dont la bonne foi est notoire, si en effet il eût copié Dianiante, en eût fait mystère. Ce qui vraiment est fort étran^^e, c'est que Voltaire, qui a tant écrit sur le Cid, n'ait pas pris la peine de vérifier l'époque à laquelle parut la comédie de Dianiante. » Voilà qui est parler en critique sincère et en bon Espagnol. Mais, s'il ne manquait que la connaissance de cette date au docte éditeur de la collection espagnole de Baudry, il ne doit plus douter aujourd'hui, et prés de lui Corneille a gagné son procès.
Don Juan-Bautisla Diamante a définitivement perdu le sien auprès de don Cayetano Alberto de la Barrera. On jugera si j'étais impatient de consulter le nouvel oracle, pliissitr que celui de Calchas. J'ouvre donc le précieux Cataloguée la page 125, et je lis : « Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés poètes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut la fixer avec assez de vraisemblance entre 1G50 et 1640. Notre poète connnença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que son premier ouvrage ait élé el Honrador de su pudre, qui parut imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, las Mocedadi's dcl Cù/, de Guillcn de Castro, et l'imitation
qui en a été faite par Corneille, et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon. »
Voilà, j'espère, qui tranche nettement toutes les questions. Mais Voltaire dira, et d'autres avec lui, je le crains, que ce sont là de pures affirmations, dénuées de preuves précises. Je le sentais confusément en lisant ce passage avec une joie qui n'était pas sans trouble, 'foutefois un érudit aussi consciencieux que don Alberto de la Barrera n'avait pu avancer légèrement de tels faits. 11 devait avoir gardé par devers lui les preuves d'une assertion aussi clairement formulée. Vivant à cent lieues de Madrid, je me hasardai à lui faire dire par un ami commun que, compatriote du grand Corneille, j'étais tout disposé à l'en croire sur parole, mais que je serais heureux qu'il voulût bien me faire connaître ce qui l'avait amené à conclure que Diamante fût né entre i 650 et 1640.
Au bout de quelques jours, la réponse suivante me fut communiquée :
« Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où elle m'arrive, je liens dans mes mains ce bon Juan-Bautista Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés dans le dernier appendice ou supplénioul de mou ouvrage. Je m'étais servi, pour écrire l'article qui
PIERRE CORNEILLE ET J. B. DIAMANTE. i3i le concerne, des faits qui se trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit autographe de sa comédie el Veneno para st, (jni existe dans la bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance pouvait avoir eu lieu de 1 630 à i 6i0 ; je ne m'étais trompé que de quatre ans : il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait partie du procès que j'ai sous les yeux. »
Et don Cayetano Alberto de la Barrera pousse l'obligeance jusqu'à joindre à sa lettre une copie du précieux document. On me permettra d'en donner, à mon tour, une minutieuse traduction :
« En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une croix qu'il promettait de dire la vérité, el lui demandai ce qui suit :
« Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa condition et où il est né ;
« A quoi il répond qu'il se nomme don .luan-Bautista Diamante, qu'il est étudiant de cette université et sous-
132 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, diacre, qu'il est né dans la ville de Madrid cl qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.
« Et moi, notaire, ayant vérifié que ledit Juan-Bautista a moins de vingt-cinq ans et plus de quatorze, je le préviens et le retjuiers d'avoir à se nommer un procureur au procès qui puisse assister à son interrogatoire. »
Quel était ce procès? Les biographes prétendent que, dans sa première jeunesse, Diamante avait embrassé d'abord le métier des armes. Peut-être en avait-il gardé certaines habitudes peu compatibles avec les mœurs plus sévères de sa nouvelle carrière. Peu nous importe, au surplus. Nous parlons ici devant un. autre tribunal, c'est le Cid qui est en cause, nous plaidons pour le grand Corneille contre Voltaire, et il nous semble que ce document retrouvé si à propos donne pleinement gain de cause à notre illustre client.
Diamante, né en 1626, pouvait-il avoir écrit avant 1656, c'est-à-dire avant l'âge de dix ans, el Honrador de supadre, une pièce où la critique espagnole signale des beautés de premier ordre, et qui seraient d'autant plus surprenantes que, dans l'hypothèse de Voltaire, il ne les aurait empruntées de personne? Calderon, je le sais, composa à treize ans son premier drame, el Carro del delà; mais il avait treize ans et non pas dix; mais ce drame ne ligure pas dans ses œuvres; et puis c'était Calderon, et je n'ai lu nulle part que Diamante ait été un de ces génies précoces qui font violence aux lois de la nature.
Il me vint, malgré tonf,un dernier scrupule; quand
PIERRE CORNEIME ET J. B. DIAMaNTE. 133
on veut avoir raison contre Voltaire, ce n'est pas trop davoir raison deux fois. Je me demandai dotic si le Diamante qui a écrit des comédies était bien le même qui figure au procès de 1648. Malgré l'identité du nom et des prénoms, il n'était pas impossible qu'il eût existé deux Diamante. Que faire? J'eus de nouveau recours à don Cayetano Alberto de la Barrera, et lui exposai la difficulté. Il eut la bonté de me répondre ce qui suit :
(( J'eus le même doute qui vous est venu, quand j'examinai ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de Juan Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1036, et de Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par cette double observation, d'une part, que Barbosa .Machado déclare expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme, Magdelena de Acosla (nom portugais da Costa), comme il ressort de nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une pétition signée par Jacome luimême. »
Je me réjouis d'être parvenu, si en effet j'y ai réussi, à éclaircir ce point de notre histoire littéraire, et, dans ma petite campagne contre Yollaire, je suis un peu honteux, je l'avoue, d'avoir eu pour auxiliaire un compatriote deJ. B. Diamante. Tout le génie du monde ne devait pas autoriser l'auteur des Commentaires à porter atteinte avec tant de légèreté à une gloire si haute,
Cl à atténuer, même indirectement, par une assertion qui ne s'appuyait sur aucune preuve sérieuse, ce dicton du dix-seplièmc siècle : Beau comme le Cid!
rv
LE COUVENT DE LORETO — SAN FRANCISCO SOLANO ET LE POÈTE DON J. NICASIO GALLEGO
A JtON ANTONIO TRl'KBA
l.e couvent de Loreto. — Son état actuel. — Le cyprès de Judas. — Fiay Juan Antonio Alvarez. — La cellule du poêle .Mcasio (•allège. — Celle de San Francisco Solano. — Celle du duc de Prias.
L'apôlie du Pérou. — Ses premières années. — Son apostolat en Espagne.
— Son départ |)our l'Amérique. —Merveilles de la traversée. — Ses voyages dans le nouveau monde. — Les miracles de sa prédication.
— Sa mort.
Le poète don Juan Nicasio f.allego. — Son éducation. — Entre dans les ordres ; dirige les pages dn roi.— Ses premiers vers.— Son rôle aux cortès de 1810. — Sa disgrSce. — Sa captivité à Séville. — A Jerez. — A Moguer. — A Loreto. — Sa vie dans ce dernier couvent. — Il en sort en 1820. — Emigré en France avec le duc de Frias. — llentre en Espagne. — Est nommé sénateur et arcliiprèlre do Sarragosse. — Sa mort. — Analyse et appréciation de ses œuvres.
Après qu'on a passé le nouveau pont qui de Séville conduit au faubourg de Triana, on voit la plaine s'élever insensiblement et aboutir bientôt à de vastes plateaux couverts d'oliviers, et qui, dans les anciens temps, appelés le Jardin d'Hercule, ont, depuis les Arabes, gardé le nom d'Aljaral'e. Dans cet immense verger qui s'étend à perte de vue, quelques bouquets de pins d'Italie, quelques cyprès séculaires auxquels s'enroulent des rosiers grimpants; çà et là un palmier solitaire, viennent, de distance en distance, interrompre la uiouolonie du premier coup d'œil. Toutefois ceux qui n'aïuaienl vu d'oliviers que dans le midi de la France se feraient difficilement une idée de ce qu'il est dans la campagne andalouse. Aux environs de Marseille, par exemple, l'olivier maigre, chétif et pâle, semble sortir avec effort d'une terre pou-
158 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRK. dreuse et blanche, d'où l'on s'étonne qu'il ait pu tirer une sève à la fois si riche et si douce. En se rapprochant de la frontière d'Italie, il prend, il est vrai, de l'ampleur et une couleur plus vivante, mais sans arriver jamais à cette vigueur, sans jamais revêtir ces formes fantastiques par lesquelles il semble qu'il veuille rivaliser, en Andalousie, avec l'aloès et le figuier de Barbarie. Si le sol qui le nourrit garde encore assez de suc pour porter une autre moisson, le blè et les fèves de marais croissent sans lui nuire à l'ombre de l'olivier ; et là où la terre se refuse à cette culture accessoire, elle se couvre d'herbes et de fleurs éclatantes. Voilà, sans doute, pourquoi ces champs privilégiés s'appellent aussi le Pays des fleurs. De leur uniforme verdure sortent à chaque instant dos villages propres etbien bâtis, et dont plusieurs, Umbrele et Olivares, par exemple, portent des noms historiques. La route de Huelva traverse l'Aljarafe, route qui touche à de grands souvenirs, car, à une demi-lieue à peine de Séville, elle coupe en deux le village de Castilloja et effleure le seuil de la maison où mourut Fernan Cortès, et après avoir contourné San Lucar la Mayor, elle va aboutir à Moguer, tout à côté de ce petit port de Palos, où s'embarqua Christophe Colomb.
Le couvent de Notre-Dame dos Anges, ou de Sainte- Marie-de-Loreto, au pied duquel nous quitterons celte route, nous offrira des souvenirs d'une autre sorte, mais qui, pour être moins éclatants, n'en ont pas moins leur onseignemoiit. De la plus austère do sos coUnles portil l'apôtre «lu Pérou, San Francisco Solano. Dans
une aulre, ù deux pas de la première, fut, pendant quatre ans, retenu prisonnier un grand poète assez profane, quoiqu'il ait porté le camail des chanoines, don Juan Nicasio Gallego. Ce grand contraste sous la même robe marque profondément la différence des temps; cette double étude aura son intérêt. Mais entrons d'abord dans le couvent et demandons à ses ruines ce qu'elles savent encore de ses anciens habitants.
A une lieue environ de Castilleja, je pris un sentier sur la droite, et, au bout d'une centaine de pas, je me trouvai devant la porte de Loreto. Une tour féodale domine l'ensemble des bâtiments, mais, malgré sa hauteur qui l'en détache et ses teintes rouges, ce n'est qu'en la touchant, pour ainsi dire, qu'on finit par l'apercevoir.
Le premier aspect du couvent est grave, la cour d'entrée d'un effet tout rehgieux. Elle est carrée et entourée de hautes murailles. Au centre se dresse une belle croix de fer dont le piédestal offre au voyageur fatigué ses degrés encore revêtus d'azulejos. Le long de la muraille s'élèvent douze cyprès énormes qui rappellent celui de la Sultane au Généralife; ils portent les noms des apôtres. Mais j'aidit douze et c'est une erreur; comme les apôtres eux-mêmes, après la trahison de Judas, ils ne sont plus que onze. Il y a une quarantaine d'années que la tempête a déraciné le douzième, et, par une étrange rencontre, c'était précisément celui qui portait le nom de Judas; sa place est restée vide. 11 était appuyé contre le mur de la bibliothèque, dont le feuillage attristait la fenêtre. Les bons pèj-es durent éprouver un
140 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE, sentiment de bien-être le jour où ils se sentirent débarrassés de ce sinistre témoin de leurs veilles studieuses ; le fait est qu'ils n'ont pas songé à le remplacer, et que Matthias n'a point son cyprès àLorelo.
La porte de l'église fait face à l'entrée et s'élève audessus du sol de quelques marches. Dépouillée de ses antiques richesses, elle n'a gardé que ses proportions élégantes et quelques ouvrages d'art qui ne sont pas sans mérite, entr'autres une statue de Notre-Dame de Lorette, qui pourrait bien être venue d'Italie, et une Mère des douleurs, petit chef-d'œuvre du génie espagnol, dû au ciseau de Roldan.
De l'église je passai dans les cloîtres, silencieux aujourd'hui comme l'église elle-même. A l'époque où les couvents furent supprimés, une trentaine de religieux, maîtres ou disciples, animaient encore celui-ci; il n'y reste plus que deux pauvres prêtres et un frère lai, vivantes archives des derniers souvenirs de ces saintes murailles.
Je n'ai jamais rencontré que le frère lai à Loreto, étant toujoursarrivé au couvent auxheuresoù sesdeuxautres gardiens étaient allés évangéliser les villages des environs, confiés à leur saint ministère. Mais Fray Juan Antonio Alvarez eût suffi à satisfaire une curiosité plus éveillée encore que la mienne. H avait pour moi le rare mérite de s'être trouvé au couvent, à l'époque où don .1. Nicasio Gallego y fut rélégué. C'était en 181 G, et peu de temps après que Juan Antonio lui-même était reveim de France où il avait été enunené prisonnier durant la guerre de l'Indépendance. Il avait alors à sa
LE COUVENT DE LORETO. Ui
charge la ouisino du couvent, el sa bonne humeur l'avait mis tout d'abord eu relation avec le poëte, tout haut chanoine (juo fût celui-ci. 11 récite volontiers ses boutades en vers; il raconte, en les savourant, ses bons mots, ses joyeux propos. Seulement il a toujours l'air de vous demander comment un si gai compère était un si grand personnage.
La première chose que me mena voir Juan Antonio, ce fut, à l'angle du patio, une cellule sans alcôve ; elle avait été celle du poëte, pendant les ardeurs de l'été. On y pénètre par un étroit couloir, au-dessus duquel je remarquai une image de saint François d'Assises, dessinée au crayon. Cette ébauche était de la main de Galiego. La cellule n'avait d'ailleurs rien de remarquable.
Ce premier patio mène à un second, plus petit, et dont le principal mérite consiste en quatre beaux rosiers plantés aux quatre coins. Au centre est un puits dont la margelle en maibre porte la date de l'année où il fut construit, 1 745. Le bon frère lai n'y puise jamais un seau d'eau sans se souvenir que Nicasio lui disait souvent : «JuanyAntonio,cepuilsestplus vieux que moi; » le bonhomme accompagne invariablement ces paroles du même sourire dont il les accuedUitsans doute la première fois qu'elles lui furent adressées.
A l'un des angles de ce patio, une petite griHe ferme une étroite chapelle dédiée à Niiestra seilora del amor hermoso. Là san Francisco Solano dit sa première messe. Cette chapelle avait été sa chapelle pendant l'été.
D'autres souvenirs, qui sont encore ceux d'un poëte,
m'attendaient à un autre angle du patio. On m'y montra la cellule où M. le duc de Prias vint se cacher pendant un mois, exilé de Soville, où Ferdinand VU, qui allait de Cadix à Madrid, n'avait pas voulu se voir exposé à le rencontrer. Mais c'était en 1825, et quand depuis trois ans déjà la révolution de 1820 avait délié la chaîne de Nicasio, son maître et son ami.
Rentrons dans le cloître et montons le grand escalier, nous retrouvons au premier étage les souvenirs confondus de l'apôtre et du poëte. La cellule que le premier habitait durant l'hiver existe encore. Elle ne se dislingue des autres que par une porte toute sculptée, ajoutée naturellement après coup. Les vers naïfs quila désignent au respect des voyageurs n'ont été écrits à coup sur ni par don Juan Nicasio Gallego, ni par le duc de Frias,
La bibliothèque n'est pas loin; mais les livres ont disparu. C'est dans cette pièce aujourd'hui dépouillée, c'est devant celte fenêtre où Judas se tenait encore debout comme un espion, sur cette table de bois commune que Nicasio, assis sur un banc rempaillé, écrivit, dit-on, sa belle élégie à l'occasion de la mort de la seconde femme de Ferdinand Vil, la reine Isabelle de Bragance.
La cellule d'hiver du poëte avait une double alcôve et une fenêtre sans grille. Il pouvait parfois s'y croire libre.
Achevons notre pèlerinage, et parlons de la tour. Elle n'est ni du môme temps ni de la même main que le reste du monastère. Construction golhique plulôl que moresque, elle aura été élevée par (pielque liardi capi-
taine dont les pieux descendants auront uni la maison de prière à leur demeure féodale. On la nomme dans le pays la torre Loretana; mais est-ce la tour qui a donné son nom nu couvent ou si du couvent le nom est remonté au donjon; je serais volontiers de ce dernier avis; mais je n'ai, je l'avoue, aucune raison à en donner. J'eus grand'peine à trouver, à travers les fagots dont la salle basse est remplie jusqu'à la voûte, la porte et l'escalier qui mènent à la plate-forme. Mais, quand on a rampé jusque-là, comme on est bien payé de sa peine! J'emprunterai ici les paroles d'un aijnable érudit, ami de ces contrées, et au récit duquel je dois d'être venu moi-même visiter Loreto, don Antonio Gomez Azeves :
« Quand je me dressai au milieu de la plate-forme (l'auteur dit bien, c'est au milieu qu'il faut se placer, car il ne reste pas trace de parapet),, mon âme se remplit d'une joie infinie devant le merveilleux paysage qui s'offrit à mes yeux. La pittoresque Olivares, les cbamps fertiles de San Lucar la Mayor, Benacazon, Umbrete, BoUullos, Mairena de l'AIjaraje, Espartinas, Gines, Valencina et Saltcras formant un cercle grandiose, élevaient leurs bumbles tours au milieu des olivieis et des vignes. L'église et le clocher de Loreto empèchaie^it de voir Villanueva del Ariscal, en laissant une seule lacune dans ce délicieux panorama. Le paganisme dans les tronçons de colonnes épars çà et là au pied des nnnsdu couvent, l'islamisme dans la terre que foulaient mes pieds, le christianisme dans ces temples autour desquels se groupent tous ces vdlagos, rappelaient à ma mémoire
lu L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LlTTÈnAIRE.
la grandeur des anciens peuples et la gloire des nations modernes. Partout, me disais-je en mol-même, la croix du Rédempteur a fait tomber en morceaux devant elle les idoles et le croissant. »
En ramenant à mes pieds ma pensée et mes yeux, la liuerla des pauvres moines me faisait souvenir de leur vie tranquille et pieuse, de leurs promenades solitaires, de leurs saintes études. Je m'étonnais seulement de n'y pas apercevoir un seul palmier entre les figuiers et les orangers. Le palmier, dans les couvents de l'Espagne, est, à mes yeux, le lien mystérieux qui les rattache aux monastères de l'Orient. Tout contre la tour et dans une cour intérieure, je voyais de vastes amphores de terre cuite ensevelies dans le sol, et dont l'ouverture béante attendait la récolte nouvelle des oliviers voisins. Qu'onlgagné les pauvres, depuis que ces richesses, tant reprochées aux moines, ont passé en d'autres mains? Ce qu'ils ont gagné? Ce que la religion elle-même a gagné à se faire du monde. Je raconterai l'héroïque apostolat d'un jeune moine qui, vers la fin du seizième siècle, sortit deLoroto pour aller évangéliser le Pérou. Je dirai ensuite l'oxisteiice agitée d'un prêtre mondain, patriote, poêle, philosophe, regardant comme un châtiment et comme un malheur de sa vie de se voir enfermé dans ces mêmes cloîtres d'où l'apôtre avait emporté tant de saintes ardouis, et le lecteur choisira.