‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 22 sur 37 · SAN FRANCISCO SOLANO · texte numérisé non relu

SAN FRANCISCO SOLANO

J'ai, je l'avoue, un goût très-particulier pour cette seconde génération d'Espagnols, qui alla réjouir de ses vertus lenouveaumonde, encore épouvanté du spectacle des vices de la première. Cette seconde et pure conquête semble demander grâce pour les vices de l'autre.

Don Francisco Solano, l'apôtre du Pérou, fut un de ces généreux disciples de Barthélémy de las Casas. Peu connu, même en Andalousie, quand il quitta son pays natal, c'est du fond de l'Amérique que sa gloire fait rejaillir une douce lumière sur le berceau de ses humbles commencements.

Il était né en 1549, dans la petite ville de Monlilla, la véritable Munda de Jules César et le berceau de Gonsalve deCordoue. Ses parents, Marco Sanchez Solano et Ana Jimenez Hidalgo, étaient de vieux chrétiens, comme on dit encore quelquefois. Ils s'attachèrent à présener leurs enfants, notre san Francisco était le second, de toute influence qui aurait pu altérer leur pureté.

Placé de très-bonne heure au collège que les jésuites avaient à Montilla , Francisco s'y fit aussitôt remarquer par sa docilité, sa bonne tenue et, en certaines rencontres, par une charité courageuse. C'était ainsi qu'il se jetait volontiers entre ses jeunes camarades, quand ils se bat-

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laient. Il y prit la noble habitude d'intervenir entre les honnncb eux-mêmes. Un jour, dans la campagne, il voit deux hommes tirer le fer l'un contre l'autre. Le généreux enfant se précipite entre les deux épées, et les adversaires se laissent désarmer par ces naïves paroles : « Pour l'amour de Dieu, ne vous battez pas. 11 n'y a ici personne pour vous séparer, et, si vous veniez à vous tuer, CQ serait un grand malheur. »

Les Fianciscains avaient un couvent à Montilla. Kracisco y prit, en 1569, l'habit de son patron, et dès le premier jour, donnantl'exemple aux autres, sous cet habit déjà si rude il portaitun cilice, et dormait la juiil dans une écorce de liège, la tête appuyée sur un chevet de bois. Celte couche lui semblait encore trop douce, et, quand venaient l'aveiU et le carême, il la remplaçait par une claie de grosses cordes et de bois à peine éqiiarri, allant d'ailleurs pieds nus, et ne se permettant que bien larement l'usage de la viande. Trés-réservé dans son langage, il n'abordait volontiers que. les choses de l'ordre spirituel.

.Vprés un tel noviciat, qui pouvait lui refuser l'enti'ée de l'ordre? Au bout de trois ans passés dans le couvent de Montilla, informé qu'il y avait, à deux lieues de Sévillc, une maison où l'autorité du père gardien maintenait dans la règle une observance plus étroite, il n'eut point de repos qu'il n'y fût envoyé; or ce couvent, c'était celui de iNotrc-Dame de Loreto.

Là il choisit pour vivre le coin le plus dédaigné, tout à côté des clochub. Aidé d'un novice, il s'y bâtit, avec

des roseaux, sa cellule de ses propres mains. Un trou laissé dans le mur tenait lieu de fenêtre. Le reste était à l'avenant. Ce fut là que, mêlant l'élude, le jeûne, la prière et les larmes, Francisco apprit la logique, la philosophie et la théologie. Il en sortit prêtre, et j'ai parlé de l'humble chapelle où il chanta sa première messe. Le bon Marco, son père, accourut de Montilla pour l'entendre. Connue le jeune religieux avait une belle voix, on lui donna la direction du chœur. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que cette voix était plutôt faite pour proclamer du haut delà chaire les vérités de l'Evangile : c'était là sa vraie vocation.

Vers cette époque, sa mère qu'il chérissait tendrement étant devenue aveugle, il lui fut permis d'aller la visitei', et ce fut sans doute pour le rapprocher d'elle, peutêtre à son insu, qu'il fut rendu à l'évêché de Cordoue.

On voit encore à une demi-lieue de cette ville, au pied de la Sierra, les restes d'un ancien couvent, transformé aujourd'hui en maison de campagne, et qui avait commencé par être un palais arabe; son nom dit encore sa poétique origine II y a à l'Arizafa des cyprès, des orangers, des grenadiers contemporains, je crois, deskalifes, des sources jaillissantes que M. le duc de Rivas a chantées, et qui avant de fertiliser ce beau lieu ont désaltéré les saints ermites de la Sierra. Envoyé à la Arizafa comme maître des novices, je ne sais si Francisco Solano y remarqua aucune de ces merveilles. Châtiant sur son corps les fautes de ses élèves, il y vivait d'herbes grossièrement accommodéos, et, quoiqu'il soit permis

de croire qu'il dormait quelquefois, ce fut eu vaiu que l'on chercha à le surprendre dormant.

11 faut bien croire qu'il finit par s'apercevoir des délices de l'Arizafa, car un peu plus tard on le retrouve avec le même emploi dans un autre couvent, situé à cinq lieues de Cordouc, au milieu des rochers. 11 n'en .sortait que pour aller prêcher aux environs. 11 aimait surtout à faire entendre aux enfants la parole divine. Quand il avait pu en réunir un certain nombre autour de lui, la source s'ouvrait intarissable et douce.

Nommé gardien dans ce même couvent, il ne trouvait aucun ministère assez humble pour ses mains, assez rebutant pour sa charité. Il ne cédait à personne l'honneur de soigner les malades, et souvent, en revenant de faire leur lit, il se jetait à genoux, au milieu du réfectoire, pleurant et confessant devant toute la communauté des fautes qui étaient encore des vertus. 11 allait se rouler à demi nu dans les épines des buissons voisins. puis après avoir tourmenté le corps, c'était l'âme qu'il se plaisait ;\ humilier. On le vit tendre la main et demander l'aumône dans les rues de Montilla, sa ville natale. Là où nous aimons surtout à promener les misérables trophées de notre orgueil, il aimait, lui, à se montrer plus humble et à prendre la dernière place.

Sa charité cbercliait avidement le martyre. Il apprend que la petite ville de Montoro, à quelques lieues de son couvent, est en proie à la peste, et qu'elle envoie ses malades à l'ermitage voisin de Saint-Sébastien. C'est là d'abord qu'il &' enferme pour les soigner, avec un de

LE COUVENT DE LORETO. li'J

ses pères, fray Buenaventura, qu'il eut la douleur de perdre et la consolation de soigner jusqu'à son dernier soupir. Ceux qu'il réussissait à sauver passaient le tennps de leur convalescence dans un moulin. Il les y portait lui-môme, les habillait, les prêchait, puis h's ramenait à Montoro, d'où il se hâtait de revenir luimême à l'ermitage. Atteint à son tour du fléau, il guérit, et, le dernier des convalescents, il reprit le chemin de son couvent. De toutes les villes devant lesquelles il passait sans entrer, on accourait, les femmes surtout, pour le voir, pour l'entendre, pour lui rendre grâce.

Mais, quelque pénibles que fussent ces ovations à son humilité, ce n'était pas là cependant le martyre qu'il convoitait. Aussi demanda-t-il à se rendre aux missions d'Afrique. Celte grâce lui fut refusée ; mais, apprenant que l'on en préparait d'autres pour l'Amérique, il renouvela ses instances, et celte fois sa piière fut accueillie. On le destina au Pérou et à la plus éloignée de ses provinces, celle de Tucuman. Cette nouvelle le trouva aux portes de Grenade.

Avant de quitter l'Espagne, sans espoir d'y revenir jamais, il visita "quelques-uns des couvents où il avait fait l'apprentissage des vertus qu'il allait exercer si loin, et dans le nombre Loreto ne fut pas oublié. Il s'embarqua à Séville, sur la flotte du vice-roi, marquis de Canéte. C'était en l'année 1589

Quand on fut en vue des îles Dominicaines, le vaisseau s'arrêta et grand nombre des passagers en profitèrent pour descendre à terre. Les religieux furent de ce

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nombre. Au bout do quelques heures, lo canot ne venant pas les reprendre, ils se crurent abandonnés, ctSolano, se réjouissant devoir approcher sitôt l'heure du martyre, se mit à chanter des psaumes et des hymnes. Un de ses compagnons l'avertit que c'était le moj'en d'attirer les sauvages, mais sa voix n'en devint que plus vibrante. Au dernier verset, le canot arrivait. Jusqu'à Panama, cette merveilleuse ardeur de sa foi ne se ralentit pas un moment. On va voir les prodiges de sa charité.

A Panama, il s'embarque avec son prélat et d'autres religieux et fait voile pour le Pérou. Mais bientôt le navire est assailli par une tempête affreuse; les marins, perdant tout espoir, mettent la chaloupe à la mer. Les religieux y entrent et pressent Solano de les suivre. Mais lui, ù la vue de tant de malheureux condamnés à périr sur le vaisseau, se refuse à les quitter. Il console les uns, il enseigne les autres. II y avait là beaucoup de nègres, qui, ce jour-là, furent convertis à l'Kvangile.

Cependant la tempête coupe en deux le navire. Tout l'avant s'abîme dans la mer. Ceux que le flot a épargnés se groupent sur l'arrière autour du courageux missionnaire, dont la parole, pendant trois jours, domine le bruit des vents et de la mer. Pendant ces longues heures, ces infortunés n'eurent d'autre nourriture que l'ardente prédication de l'apôtre. Il ne cessait de leur promettre (jue,le quatrième jour. Dieu leur renverrait la elialoupp. IjC témoin ((ni raconte ce fait ajoute que, ne croyant pas Iui-mêir>e à un retour qui ne pouvait être que l'effet «I'«"i miracle, il se jeta A la mer, et fut

LE cnUVRNÏ DE LORETO. 1M

sans doulo lui-mêmo l'inslruiiicnt du miracle auquel il ne croyait pas, en annonçant à ceux qui »Haient sauv«^s qu'ils pouvaient peut-être sauver encore les autres.

Quoi qu'il en soit, au quatrième jour, on vit reparaître la chaloupe. Le père l'avait aperçue le premier. Tous ces pauvres gens l'entourent aussitôt, lui baisent les mains, se jettent à genoux devant lui. Quand le dernier d'entre eux fut entré dans la chaloupe, ce qui restait du navire s'abîma dans la mer.

Qu'allaient devenirmaintenanl les pauvres naufragés? Cette côte qui les avait recueillis offrait peu de res- .sources; la charité ingénieuse de Solano les multiplia; lui seul savait trouver. Il s'était bâti, à l'écart, une hutte de feuillages d'où il ne sortait que pour rendre service à autrui. La hutte eut bientôt sa légende. Un enfant qui avait frappé à sa porte pour lui demander à manger l'avait trouvé, disait-il, en extase devant une petite fille d'une nierveilleuse beauté.

Peu à peu le refuge devenait une sorte do colonie. Solano n'était pas honnne à laisser ses malheureux amis pendant soixante jours, sur ces plages désolées, sans choisir un lieu consacré où ils pussent se réunir et prier. Avec ce qu'on avait pu emporter du vaisseau, on bâtit un oratoire. Il avait, lui, sauvé une Vierge qui fut placée sur l'autel et devint la forme visible de la Providence qu'ils appelaient à leur secours. Le soir, on chantait des hymnes en chœur; Solano prenait ensuite la parole, et on s'endormait dans l'espoir d'un meilleur lendemain.

Mais avec cette bienfaisante influence croissaient aussi les passions de cette société éphémère. La mer ayant apporté quelques débris du navire, on se les disputa, et de là des luttes sanglantes. Solano accourut, un jour, pour se jeter entre les prétendants; sa parole fit tomber les épéesdes mains, et les deux partis s'embrassèrent.

Il était temps cependant que Dieu mît une fin à cette situation violente. Dans la nuit du 25 décembre, comme ils dormaient tous, le père Solano se présenta au milieu d'eux, en chantant desnoëls. Il leur apportait une bonne nouvelle : c'est qu'un vaisseau allait venir les prendre. 11 ne le prédisait pas, c'était comme s'il le voyait s'avancer sur la mer. Et nous ferons souvent encore cette remarque, la plupart de ses prédictions eurent ce caractère de seconde vue. Voici d'autre part ce qui s'était passé. Le chef de la mission, fray Baltazar Navarro, avait radoubé la chaloupe et était, au hasard, parti pour Panama. Personne ne pouvait croire qu'il y arrivât. Il y avait pourtant réussi, et le vaisseau attendu devait être envoyé par lui. Il fut en vue trois jours plus tard.

Le père Solano prit quelques jours de repos dans un couvent de Lima, puis, impatient de travailler à la moisson qui depuis tant de jours semblait reculer devant lui, il partit pour Tucuman. Il avait un désert de sept cents lieues à traverser; mais la foi a des ailes et la charité n'a pas attendu les chemins de fer pour aller plus vile (|ue l'ambition des conquêtes. Ce voyage héroïque préparait tous les creurs à compreiulro ses hautes vérins ol lui rendait toutes choses plus faciles. Tombé au milieu

M- COUVENT DE LOHRTO ISn

d'une ville déchirée par les factions, Santiago del Estero, il n'eut, pour y rétablir la concorde, qu'à redire ces simples paroles qui sur la plage inhospitalière avaient arraché le fer aux mains des combattants. En passant deux fois sur ses lèvres, elles n'avaient rien perdu de leur autorité divine.

Aller pieds nus, vivre d'herbages, passer les nuits en prière, ce n'était pas ce qui lui coûtait. Mais il s'agissait de parler aux Indiens une langue qu'il ne savait pas. Il l'apprend en quinze jours, et le fait nous est rapporté par celui-là même qui la lui enseigna, et qui a besoin, pour s'expliquer une telle merveille, de se reporter au temps des apôtres. La langue d'une tribu lui révéla sans doute celle des autres, car un jour on le vit s'avancer au-devant d'une armée d'Indiens qui venait attaquer les chrétiens, et les haranguer dans leur idiome. Ce peuple désarmé s'arrête et demande le baptême.

Chacun de ses pas était marqué par un miracle ou, pour mieux dire, par un bienfait. On croyait bien le tenir enchaîné dans cette province lointaine, où malgré lui un chapitre l'avait nommé gardien de je ne sais plus quel couvent. Aussi Indiens et chrétiens furent inconsolables le jour où, donnant sa démission, il retourna à Lima. Il s'y sentait appelé à y fonder un couvent de son ordre. 11 en est aussitôt nommé prélat : c'est de là désormais qu'il partira pour ses prédications, c'est là qu'il rapportera la gerbe de sa sainte moisson.

C'est à ce moment aussi que le récit des biographes, et j'appelle de ce nom tous ceux qui ont témoigné en cour

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(le Rome do ce qu'ils avaient vu et entendu, c'est à ce moment que leur récit a une précision qui ne laisse prise désormais ni à l'incertitude ni au doute. Ils ne s'arrêtent pas à parler de sa prudence, de sa gravité, de sa tenue austère, de son humilité; ce sont vertus communes dans un religieux; mais sur l'ardeur de sa charité, sur la rigidité de ses pénitences, sur le zèle inépuisable de sa prédication, ils ne tarissent pas. Parlent-ils de ses macérations, ils nous le montrent toujours armé d'un cilice, cheminant pieds nus ou ajoutant des clous à ses sandales, quand il en mettait, tenant ses genoux nus sur la pierre des cloîtres. Ne voulait-il pas, un jour, à Lima, arracher tous les arbres de la huerta du couvent, de peur que ses rehgieux et lui-même ne s'en laissassent distraire dans leurs oraisons! et ce lui fut une grande amertume de voir une promenade plantée dans son voisinage; les rumeurs du monde en viendraient jusqu'à lui.

11 ne portait pas dans la chasteté moins de raffinement. A Tucuman, une Indienne ne pouvait passer à moins de cent pas de sa cellule; il ne permettait à aucune de lui parler hors de l'église, et là même, il ne se laissait entretenir que pour motif pieux et quand il y avait nécessité.

Que ne raconte-t-on pas de sa charité! elle était sans bornes, ingénieuse, naïve, quelquefois sublime dans son expression, plus souvent touchante dans ses habitudes. Un jour, dans je ne sais quelle ville, étant à prendre sa collai ion clie/. I(> rorrégidor, la conversation tourna pi>ti

Li; COUVENT l»R I.ORETO i:..-

;i peu à la médisance; alors Solano, sans rien dire, tiiv un crucifix de sa manche, arrête sur lui ses regards, et d'une voix suave se met à chanter la passion. Les assistants, d'abord étonnés, s'attendrissent bientôt, et, touchés de repentir, se lèvent l'un après l'autre, et se retirent sans bruit. J'ai dit sa tendre sollicitude pour les malades. Au Pérou, il s'était avisé d'un nouveau moyen pour charmer leurs souffrances; les voyail-il abattus et découragés, il tirait de sa poche une espèce de luth rustique dont il s'était appris à jouer, et en faisait sortir des sons qui allaient à l'Ame. Cet instrument ne le quittait guère, et souvent on le surprenait à genoux devant une image de la Vierge, chantant et s'accompagnant de son rabelillo.

De ce peu de mots il serait permis de conclure que l'extase était un état familier à Solano, et on ne se tromperait pas. Souvent à San-Francisco-de-Jesus, à Lima, il allait au chœur à onze heures, et à quatre heures du matin, quand le sonneur montait au clocher, il le retrouvait immobile dans sa stalle; d'autres, en passant devant la porte de sa cellule, en avaient entendu sortir ou s'exhaler des prières si doucement accentuées, qu'elles semblaient descendre du ciel plutôt qu'y remonter; d'autres, le surprenant dans une pieuse immobilité, l'avaient touché sans qu'il s'en aperçût, et avaient cru voir sortir de lui de célestes lueurs. De là à le voir franchir dans l'air la distance qui séparait le chœiir de l'autel, il n'y avait pas loin. Un témoin même aflirme l'avoir vu passer ainsi au-dessus de la grande place de Lima. Tin

VtÔ L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE.

autre l'a vu, malade, s'élancer de sa cellule, et emporté comme par un tourbillon, sans que ses pieds touchassent la terre. Il fit ainsi le tour du cloître, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux tournés vers le ciel, et alla tomber en défaillance dans les bras d'un Indien, humble serviteur du couvent. On accourt de tous côtés, le père revient à lui, mais si faible qu'il faut le reporter dans son lit. Quelquefois, en célébrant la messe, il éprouvait un tel ravissement d'esprit que, rentré dans sa cellule, il achevait la journée dans la môme contemplation.

Mais c'était Noël surtout qui éveillait en lui cette douce ivresse. Une fois, à Lima, il passa la nuit entière à célébrer le joyeux mystère, dansant, chantant, sonnant les cloches. Mêmes transports s'emparèrent, un jour de lui à Tucuman, pendant la procession du Saint- Sacrement; laissant tomber son manteau, il se mêla aux Indiens et se mit à danser avec eux. Personne n'était tenté de rire de cette simplicité subUme.

Mais ne l'oublions pas, san Francisco Solano est avant tout l'apôtre du Pérou. C'est donc dans la chaire qu'il faut surtout le voir et l'entendre. Dans la chaire, ai -je dit? mais il ne prenait guère la peine d'y monter; comme les premiers apôtres, la chaire pour lui était partout, dans les rues, sur les places publiques, dans les plus humbles carrefours, tout auditoire lui était bon. 11 allait devant lui, le crucifix à la'main, et, s'il entendait un biuit de fête sortir d'une maison, il eiiti'ait et prêchait. Dans celle grande ville de Lima, déjà pleine de luxe et partant de corruption, sa parole n'avait garde de tomber

à faux, et nul ne s'étonnait de le voir apparaître là où il était le moins invité, j'aurais tort de dire le moins attendu. Pas une porte n'effrayait sa courageuse charité, et il eut appris à Dante aussi bien que Sardanapalc tout ce qui peut être fait ou dit dans une chambre. Les maisons de jeu, si nombreuses dans cette malheureuse Amérique du Sud, n'avaient guère de visiteur plus assidu ni plus redoutable. S'il savait une troupe de comédiens réunie entre quatre murs, il accourait, montait sur un banc et prêchait. 11 les suivait sur le théâtre même, et, prenant avant eux la parole, il retrouvait devant un public effaré le mot célèbre du prédicateur italien : « La vraie comédie est celle que je représente devant vous; c'est le drame du Verbe fait homme, le drame d'un Dieu qui descend du ciel pour sauver les hommes. » Quelle scène, après ces trois mots, n'eût semblé insipide?

Mais on comprendra mieux la toute-puissante autorité de cette parole inspirée, quand j'aurai dit qu'un jour, à Lima, pendant l'un de ces tremblements de terre dont les récits nous épouvantent encore, étant dans l'église de son couvent, il parvint à retenir aux pieds de l'autel ses religieux éperdus. Ce que je vais raconter en donnera une idée plus complète encore. C'était encore à Lima, en 1604; il parlait du châtiment qui attend les villes coupables; mais ce qu'il disait ii^ans doute de Sodome, de Gomorrhe, de Babylone ou de Ninive, l'auditoire l'entendit de Lima, et prit pour une prophétie ce qui n'était qu'une menace. Aussitôt le bruilse répand

J58 I.KSPAliNK HELlGlRliSE ET LlTTKUAlIli:. par la ville que Lima va être englouti dans un abhno : c'est le père Solano qui l'a dit. En un instant, les églises se remplissent de monde, on découvre les saintes images, les confessionnaux sont assiégés, emportés d'assaut; les confréries parcourent les rues en procession; les ennemis se réconcilient, on n'entend partout que des cris et des gémissements. C'était Ninive avertie par Jonas. Cependant le vice-roi s'inquiète et réunit l'audience. On se rend en corps chez l'archevêque; là les esprits se calment un peu, et on remonte à la source. L'auteur de tout ce bruit était paisiblement retourné à sa cellule. Mandé par l'archevêque, il accourt, et on lui demande de répéter son sermon. Pendant qu'il se recueille, quelqu'un des assistants se méprend à l'humilité de sa tenue et lui dit : « iNe vous troublez pas, bon père. — Celui-là ne se trouble pas, répond-il, qui a mis en Dieu toutes ses espérances. » Le sermon n'avait rien qui fût de nature à justifier de telles alarmes. Le père lui-même se prêta à rassurer la ville. Le bon vice-roi craignit seulement qu'elle ne se laissât rassurer trop complètement : « N'y mettons pas Ijop de zèle, disait-il, ceci est l'œuvre de Dieu, si ce n'est celle du père Solano. » Avec le jour, la paix rentra dans toutes les âmes. Mais pendant cette nuit huit mille retardataires avaient acheté la bulle de la croisade.

Son empire sur les animaux n'était pas moins grand que sur les hommes. \h\ jour qu'il y avait course à San- Miguel de Tucumaii, un taureau s'échappe de l'arène; ou c<* moment, b'père allait seul par les mes déserles.

I,R COllVKNT DK t,ORKT<». ir.!l

Le gouverneur l'aperçoit, et, voyant le taureau se diriger de ce côté, ordonne à grands cris que l'on aille au secours du moine. Mais déjà le taureau était sur lui; le père, sans se troubler, lui présente le bout de son cordon. L'animal furieux s'approcbe, le flaire et se détourne, comme eût fait une brebis.

Mais, comme cet autre saint François, c'étaient les oiseaux surtout que Solano avait le don de charmer. Quand il se trouvait seul dans la huertii, il prenait sou rabelillo et les invitait à chanter avec lui les louanges du Seigneur. Les oiseaux accouraient en foule, comme s'ils avaient compris son appel. Un religieux se souvenait de l'avoir vu à genoux devant un arbre et prêc}iant les oiseaux. L'auditoire gazouillait, voltigeait autour de lui, un grand nombre couvraient ses bras et ses épaules, comme ces bonnes ûmes qui, dans nos églises, envahissent la chaire, laissant à peine au prédicateur la liberté de ses gestes. J'imagine que ce jour-là le bon père dut se reprocher un peu la pensée qu'il avait eue de faire arracher les arbres de la huerta. Au surplus, comment les oiseaux ne l'eussentils pas aimé? Il avait, disait-on, ressuscité une colombe et un ro.ssignoL Simplicité enfantine des âmes aimantes, ne valez-vous pas bien la sèche logique de l'esprit?

On a vu, en plusieurs occasions, Solano lire dans l'avenir, et j'ai dit aussi le caractère particulier que revêtait en lui l'esprit de prophétie. Ce qu'il prédit, on dirait qu'il le voit, et que c'est son regard qui perce le voile des temps. En lOOri, il annonce l.i destruction de Trn-

100 i;esi'.vgne ueligikiisi: et littéiiaire. jillo. La prédiction ne s'accomplit qu'au bout de quinze ans, mais il avait raconté avec des détails si précis le tremblement de terre dans lequel elle devait s'abîmer, qu'à l'époque où la catastrophe arriva, c'est-à-dire huit ans après sa mort, aucune mémoire n'eut à l'aire effort pour se rappeler le discours oîi, comme un autre Jonas, le pèreSolano avait averti ces autres Ninivites. 11 avait, en particulier, pressé une famille qu'il aimait de quitter le pays avec tous ses biens; cette famille s'était retirée à Lima. Mais, le temps ayant affaibli les premières impressions, la famille émigrée était revenue à Trujillo; elle y périt tout entière. 11 avait annoncé, dit un témoin, que l'église même où il prêchait serait ensevelie dans la ruine commune et que la chaire seule resterait debout, comme pour témoigner de la vérité de ses paioles : une pauvre femme se réfugia sous la chaire et fut sauvée.

Mais, si le père Solano savait lire dans le temps, il lisait mieux encore dans les cœurs et dans les consciences. Un témoin raconte qu'il ne passait jamais à côté de lui sans un peu de crainte, sachant, pour l'avoir éprouvé, qu'il pénétrait toutes ses pensées. Un jeune clerc qui servait sa messe était tenté de quitter l'ordre. Le père le regarde, et, tout en continuant lesaint sacrifice, il lui dit doucement : « Mon fils, ne quittez pas ce saint habit. » Une dame le prie de la recommander à Dieu. « Oui, dit le père, quand vous aurez étehit la haine que vous gardez à votre frère. » La danuî reconnaît humblement son péché.

Un j{»ur, à Lima, il voil un homme venir à lui sur le

pont qui mène au faubourg : « Vous êtes chrétien, lui dit-il, et vous allez vous battre avec votre prochain! » L'inconnu avoue, se laisse persuader, et voilà deux ennemis réconciliés.

Un autre allait à un rendez-vous d'un autre genre. Notre saint lui barre le chemin et le conjure de renoncer à son dessein. Par cela même il le sauve d'un grand danger; ce jour-là, un rival l'attendait pour le tuer.

Une négresse portait dans ses bras un enfant de six mois. Le père raiï'ête,el,s'adressant à la douce créature comme si elle pouvait l'entendre : < Mon fils, lui dit-il, mourir plutôt que pécher. » La pauvre mère compril et pleura. Son fils mourut trois jours après le saint.

Le monde inanimé ne résistait pas plus que les créatures vivantes à ce perçant regard. Il voyait l'eau couler sous la terre et dans les lieux en apparence les plus arides; quand il avait marqué l'endroit où l'on devail creuser, on était sûr de voir jaillir la source. A part l'intuition divine, on eût dit qu'en vivant au milieu des Indiens il avait pris d'eux quelque chose de l'incomparable finesse de leurs sens.

Cependant le moment approchait où une si sainte et si bienfaisante vie allait recevoir sa récompense. Le saint homme avait toujours dit qu'il mourrait le jour deSaint- Bonaventure; il avait eu toute sa vie pour ce saint une prédilection particulière. Ces préférences sont naturelles chez les saints comme chez les héros. Ce surnom de Docteur séraphique donné à saint Bonavcnture suffirait pour exphquer la sympathie du séraphique apôtre.

Ifi'i L ESPAGNF RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE

quand il n'eût pas élé uno des lumières, une des hautes gloires de l'ordre. Francisco Solano, en son couvent de Lima, allait souvent s'enfermer dans une cellule où était le portrait de saint Bonaventurc; il y passait des jours entiers, quelquefois des nuits, à s'entretenir avec lui. Et qui nous dit que le grand saint qui, pour mettre la dernière main à l'un de ses ouvrages, revint sur la terre trois jours après sa mort, n'abandonna pas une autre fois sa tombe en faveur du plus fervent de ses disciples? Quoi qu'il en soit, Francisco Solano ne sortait de cette mystérieuse retraite que pour aller, le crucifix en main, prêcher sur les places publiques. Plus d'une fois ceux qui entrèrent après lui dans la cellule qu'il venait de quitter racontèrent en avoir trouvé le sol arrosé de son sang.

Sa dernière maladie eut les pieuses allures de sa vie entière. 11 passa les heures suprêmes dans une contemplation sereine mêlée de larmes qui n'avaient rien d'amer. Jour et nuit, les oiseaux venaient chanter ù sa fenêtre; d'autres amis, les religieux de son couvent, se relevaient, à son chevet, pour lui chanter des cantiques, lui réciter des psaumes, lui lire TKvangile. Pjifin, le 14 juillet IGIO, jour où l'église célébie la fête de saint Honaventure, arrivé à ce passage du Credo, et incarnatus est, et au moment où sonnait la cloche de l'élévation dans l'église voisine du couvent, le serviteur de Uieu expira doucement, les yeux attachés sur le crucifix, et disant : Glorificetur Detis! Eut-il, en quittant ne monde, une dernière visiffn de sa <hère Andalousie?

LE COUVENT DE I,aRET(). 1«r.

Vit-il passer dans sa douce agonie l'image lointaine de son couvent de Loreto? Tous les liens qui le retenaient à la terre étaient brisés depuis longtemps; la patrie, d'ailleurs, était pour lui depuis tant d'années partout où il y avait des âmes à sauver!

Béatifié par Clément X, en 1675, san Francisco Solano fut mis par Benoît XIII au nombre des saints, le t>6 décembre 172r..

DON JUAN NICVSIO GAI,LR«0

Entre san Francisco Solano et don Juan Nicasio Gallego un siècle et demi s'est écoulé : la différence est plus grande encore entre les deux époques qu'entre les deux hommes.

Don Juan Nicasio Gallego naquit le 14 décembre 1777, à Zamora, dans cette ville qui avait joué un rôle si éner gique durant la guerre des comuneros. Contemporain de Padilla, Nicasio eût été assurément un des siens. Il commença ses études à Zamora même, et à treize ans, envoyé à Salamanca, il y acltevait, en 1800, avec sa philosophie un cours de droit civil et de droit canonique. Dès cette époque il montrait un goût vif pour la poésie; mais celui qui plus tard ne prit jamais le soin de recueillir lui-même des vers qui se lisaient ou se chantaient d'un bout de l'Espagne à l'autre, dut oublier plus

IGi L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE.

vite que personne et laisser perdre ses vers d'écolier. Ses amis remarquent à ce sujet que celte insouciance de ses productions, il ne l'eut jamais pour celles des autres. Il eut toujours pour ses émules des encouragements ou des conseils. Il semblait qu'il n'y eût que ses vers à lui qui ne lui parussent pas dignes de son intérêt. Jl eut ce trait de commun avec plus d'un des anciens poètes de l'Kspagne.

Pourvu du grade de licencié et de bonne heure de celui de docteur, don Juan Nicasio reçut les ordres sacrés et alla à Madrid, au mois de mai 1805, concourir pour une place vacante de chapelain du roi. Il ne l'obtint pas; mais, en octobre de la même année, le roi lui confiait la direction de ses pages. A dater de cette époque, je ne trouve guère que de loin en loin dans son recueil de ces compositions erotiques qu'on s'étonne toujours de rencontrer signées du nom d'un prêtre. Peut-être ici ferons-nous bien de rappeler au lecteur ce passage de Cervantes où Apollon, entre autres privilèges qu'il accorde à ses nourrissons, « veut que le plus pauvre poète du monde se puisse dire amoureux, bien qu'il ne le soit pas, et donntM'à sa dame tel nom qu'il lui plaira, celui d'Amarillis, d'Anarda, de Chloris, de Phillis, de Philida, ou môme tle Juana Tellcz, sans qu'on doive lui en demander compte. » Bornons-nous à dire qu'A tous les noms que l'on vient de lire don Juan Nicasio ajouta ceux de Corina, de Celmira, de Pradina, do Lesbia. Ce dernier, pour peu que Nicasio, en le choi- .sissanl, se soit souvenu de Catulle, donne d/yà une idée

de la part qu'il faut faire, en ses vers de cette époque, au goût et à l'imitation de l'antiquité. Il imitait l'antiquité, Horace surtout, et toute sa vie il se retrouvera fidèle au même culte. On voudrait seulement, sous ses formes étudiées, ne pas sentir une inspiration si sensuelle, et que, si la langue est païenne, la pensée du moins fût chrétienne. On voudrait du moins que cette veine, plus rare depuis 1805, eût entièrement cessé de couler dés cette époque; mais les dates sont impitoyables, et, lorsqu'on 1807 il retournait à Zamora, sa ville natale, il y l'apportait, je lis dans ses œuvres un beau sonnet qui le prouve, un cœur encore percé d'une flèche qui n'était pas sortie du carquois de l'amour divin.

C'est à cette époque cependant qu'il écrivait en l'honneur de Buenos-Ayres et de sa glorieuse défense une ode regardée comme l'une de ses meilleures inspirations, et qu'il adressait au jeune comte de Haro une épître où, dans un noble et patriotique langage, il exhortait à l'étude de la poésie le jeune patricien, qui fut depuis l'illustre duc de Prias. Plus jeune seulement de quelques années, le comte de Haro le respectait comme son maître, et toute sa vie il le nonnna son ami. Malgré l'inspiration plus grave de ces deux morceaux, l'invasion française le surprit cependant écrivant encore, tout en instruisant les pages du roi, de (X's légères compositions dont s'emparaient les journaux du temps, ou qui, courant les ruelles, revenaient peut-être aux mains de ses élèves, où souvent elles devaient paraître moins déplacées que sous la plume tlu maître.

100 LËSPAGNE RELIGIEUSE ET LITTËUAIUE.

La journée du 2 mai réveilla dans l'àme de Nicasio la corde plus grave de Buenos- Ayrës. Il n'est guère de poète en Espagne qui n'ait, sous une forme ou sous une autre, salué ce signal tragique de la délivrance de son pays. Les vers que Nicasio écrivit alors sont restés dans toutes les mémoires, et en 1S12 il retrouvait encore au fond de son âme assez dhidignation patriotique pour composer, à l'occasion de ce grand anniversaire, uu chant qui courut toute l'Espagne, et qui est l'écho vif et populaire de l'élégie savante et austère.

Lorsque les Français revinrent à Madrid, cette fois avec Napoléon, don Juan Nicasio suivit à Séville le roi légitime qu'il accompagna encore à Cadix, et il ne revint à Madrid qu'avec lui. Associé à la commission chargée de dépouiller tous les plans, tous les mémoires qui des divers points du royaume étaient adressés à la Junte centrale, il eut part à toutes les résolutions prises sur la convocation des certes. Il en fut singuhérement récompensé par sou élévation à l'une des dignités de la cathédrale de Saint-Domingue, dont il ne prit jamais possession. Plus clairvoyaut que la Junte, le peuple lui donna un siège au sein de ces certes dont il avait si bien contribué à préparer l'avènement.

Son rôle dans ces-cortés de 1810 fut celui d'un ami éclairé des principes de la société moderne. Il appartenait à ce groupe d'honnnes supérieurs qui, sincèrement dévoués à la monarchie, voulurent alors rajeunir l'anti(|ue dioit en le retrempant dans la liberté. Leur tort fut de ne pas savoir apprendre à celle liberté, qui n'éluiC

LE COUVENT DE LOKETO. lt)7

pas chose nouvelle en Espagne, la langue qu'elle avait j)arlé autrefois, et de lui prêter une phraséologie qui lesseuiblait trop à notre jargon révolutionnaire pour ne pas égarer les esprits au dedans, et au dehors l'opinion de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, ce l'ut don Juan .Nicasio qui, dans cette première assemblée, rédigea les diveis projets qui réglèrent l'usage de la liberté de la presse. Il ne parut que cette fois dans les conseils de la nation; mais il y marqua honorablement son passage. Heureux s'il n'y eût ])as compromis le repos de presque tout le reste de sa vie ! Mais après le rétablissement de l'autorité royale, quand rien, ce semble, ne devait lui faire présager mie disgrâce, il se vit enlevé tout à coup à ses études, à ses amis, et jeté dans une prison, où il resta dix-huit mois. Un poêle de forte trempe eût trouvé dans l'adversité la véritable école de son génie; mais Nicasio avait l'esprit l'ernie plutôt que l'âme grande. La persécution ne lui allait pas; il savait se résigner, mais non tirer de la captivité ou de l'exil des forces nouvelles. Il ne sortit de prison que pour être condannié à passer quatre ans de su vie dans la Chartreuse de Jerez. J'ai iimtilement demandé quelle cellule avait été la sienne dans ce beau juonastére dont chaque jour emporte un lambeau sous nos yeux. J'en sais une où un vrai poète se fût réjoui d'être enfermé; de l'étroite fenêtre on voit se dérouler devant soi le champ de bataille du Guadalete. La rivière qui porte ce nom coule au pied de la muraille ; c'est à travers les roseaux de ses bords que le roi Uodrigue

s'enfuit de celte course effrénée qui ne s'arrêta, dit-on, qu'en Portugal. Un peu plus loin c'est la nier d'où sort la radieuse Cadix. Il semble qu'il y eiit là de quoi enchanter l'imagination la plus exigeante. Mais, jointes à la captivité et à la solitude, ces merveilles ne disaient rien au cœur de don Juan Nicasio, et son livre ne me présente, à cette date, qu'un sonnet ingénieux en remerciment à une dame qui lui avait envoyé un baril de l'excellent vin de la contrée. J'allais oublier qu'elle est aussi datée dc.la Chartreuse de Jerez, la belle élégie qu'il composa sur la mort prématurée du jeune duc de Fernandina; oii y sent sous la pompe des vers un regret sincère et vrai :

« Muse, c'est assez. L'aube paresseuse rougit les nuages, les larmes se pressent sur ma joue, et ma langue engourdie par la douleur se refuse à chanter. Cesse, et dans ton vol rapide retourne, puisqu'à moi cela m'est défendu, retourne au bord du Manzanares, et sur la tombe sacrée dépose le laurier qui pare ton front. Si par foi'tune tu y rencontres la noble dame, redemandant au cielun fils chéri, dis-lui, et ta voix sera pour sa peine une douce consolation, dis-lui que déjà, dans le chœur céleste, ceint d'une couronne innnortelle, il adresse au Dieu tout-puissant des hynnies de gloire sur une harpe d'or, »

Depuis longtemps il se voit privé de sa liberté pour avoir servi le roi autrement que ne le voulait celui-ci, et cependant nulle part dans ses vers un sentiment amer ne vient Icnlci' sa foi en la royauté; puisqu'à moi cela m'est iHlcnlil, il n'en dit pas davantage; et aupai-avanl,

parlant des premières armes de celui dont il pleure la fm, il avait dit :

« Oh ! combien m'afilige le souvenir de ces jours où, déplorant l'absence du monanjue retenu captif, tu accusais la lenteur de l'âge I »

La loyauté de don Juan Nicasio sut toujours garder ce milieu digne entre les emportements amers du patriote méconnu et les lâches flatteries d'un Ovide redemandant sa Home absente.

Le vin de Jerez ne guérit ni cette blessure nouvelle ni les ennuis de sa captivité. D'ailleurs celte vue incessante de Cadix, où il croyait avoir rendu à son pays et à son roi des services, aujourd'hui si mal récompensés, devait irriter ses peines au lieu de les calmer. Ce qui est certain, c'est qu'il tomba malade, et obtint d'être transféré à quelques lieues de là, au couvent de la Luz, près de Moguer. Là aussi, pour une âme plus maîtresse d'elle-même, les grandes images ne manquaient pas. Moguer est voisin de ce petit port de Palos où s'embarqua Christophe Celomb et où il revint, traînant un monde à la remorque de son navire. Mais notre poëte n'eut pas le temps de se souvenir de Colomb. En effet, quelques mois après, il se voyait amené au couvent de Loreto.

Il est à croire que la colère royale commençait à s'apaiser, car à Loreto les liens du captif se relâchèrent un peu. 11 lui était permis de sortir du couvent et de courir le voisinage, sans autre condition que de rentrer le soir dans sa cellule; d'ailleurs il n'y vivait pas de la vie

170 L'KSI'AGNE RELIGIEUSE ET LITTÉHAIRE.

coiiuiiuue des moines. Il ne faut pas oublier que le pioscrit politique était un personnage ecclésiastique. Aussi l'tait-il entouré de toutes sortes de respects. S'il ne lui convenait guère de s'asseoir à la table frugale des moines, il s'associait volontiers à leurs prières, et avait sa place ou chœur, où il chantait avec goût et intelligence. 11 passait des heures dans la bibliothèque, où, quand il se sentait las de lire ou d'écrire, il s'amusait à colorier des estampes et des éventails, ou à distiller d'excellentes liqueurs qu'il envoyait à ses amis de Séville ou à ses hôtes des villages voisins d'Espartinas et d'Umbrele. J'aime à croire que dans ses libéralités il n'oubliait pas son compagnon d'infortune, don Manuel Cepero, personnage moins en vue, mais plus original peut-être du même groupe, et que nous avons connu doyen du chapitre de Séville. Don Manuel Cepero, arrêté en même temps que son ami, avait été, comme lui, confiné dans la chartreuse de Jerez, puis dans celle de Sévilla, qu'il quitta de nouveau pour celle de Casalla, où, pendant que le chaiilre de la cathédrale de Saint-Domingue enluminait des éventails, il élevait, lui, des abeilles. Les doux amis s'écrivaient souvent, et celte correspondance, mêlée de vers et de prose, a continué, je le sais, avec la môme confiance, avec la même familiarilé spirituelle, jusqu'à la mort de l'un et de l'autre. Le doyen Cepero, tout le monde s'en souvient encore à Séville, quittait, sur le soir, l'habit ecclésiastique, et, s'affublant du chapeau calanes et du manteau national, il se glissait sans bniil dans une espèce de (avenu», apitelèc

le café de la Marine, située aii boid du fleuve, à deux pas de la place des Taureaux. Là, il s'asseyait à l'écart, écoutant, regardant le peuple andalous , et aimant à le suivre dans toute la liberté de ses mouvements. De bonne foi il ne se croyait connu de personne, mais personne n'ignorait que ce fût lui, et sa présence ne faisait souvent qu'animer les gens.

Don Juan Nicasio avait, comme son ami, le goût des mœurs populaires. Souvent à Lorcto, le soir, il allait s'asseoir dans la cuisine, où il s'amusait à exciter la verve des frères lais. C'est là qu'il eut occasion de rencontrer et d'apprécier le bon Juan Antonio Alvarez qui, après avoir pieusement recueilli pendant quatre ans ses vers et ses bons mots, trouve aujourd'hui le bonheur de ses derniers jours dans le plaisir de les réciter.

Nous les gâterions peut-être en les répétant après lui. Ces espiègleries de couvent veulent être dites d'une certaine manière et avec un accent du lieu que l'on rencontre difficilement, surtout dans ime autre langue. Je me bornerai à un seul exemple qui donnera la note et le ton. Le père Pino, un vieux prêtre, attaché aujourd'hui à la petite paroisse de Villanueva del Ariscal, mais qui a été moine à Lorcto, aime encore à raconter comment, ayant été envoyé, un soir d'hiver, dans la cellule de Nicasio, qui avait un accès do fièvre tierce, pour lui offrir une boisson rafraîchissante, celui-ci se souleva sur son coude et répondit au Deo grntias d'usage, par le couplet suivant qu'il improvisa et que je traduis :

(( Père Pino, père Pino, q\\\ restes .dans ce couvent

172 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAir.E.

avec le regret bien vif de n'avoir pas vu la mère depuis jongtemps ; que cela te convienne ou non, vat-en demain à Séville, On en parlera sans doute, ol le père gardien se fâchera. N'importe, prends un morceau de pain, ouvre la porte et bon voyage, le monde est grand. »

Voilà les conseils que le dignitaire de la cathédrale de Saint-Domingue donnait aux novices, et qu'il eût volontiers sans doute suivis lui-même. Voilà le bon moine qu'eût fait, en l'an de grâce 1817 ou 1818, don Juan Nicasio Gallego.

Son génie politique avait laissé à Loreto de plus graves témoignages. Jusqu'à l'époque où les couvents furent dépouillés, on conserva de lui danscolui-ci, écrite de sa main et encadrée sous verre, une octave composée à l'occasion de la mort de la jeune reine dofia Isabelle de Bragance. Voici cette octave qui n'a pas été recueillie dans les œuvres.

K Un coup inattendu de la mort impitoyable ravit à l'Espagne sa douce Isabelle. Car contre son bras cruel une haute demeure est un refuge aussi peu assuré que l'humble chaumière. Ce n'est pas le trAne des rois, c'est une pure conscience qui désarme la colère du Seigneur. Il n'y a de grand et d'auguste dans la tombe que ce qui a été sur la terre bon, religieux et juste. »

A la mort de celte princesse, arrivée en 1819, les Pères de Loreto firent en son hoimeur un magnifique service. Ils convoquèrent tous les h.ibitanls de In contrée voisine autour d'un pompeux (Mlafahiiu», élevé au milieu

lE COUVENT DE LORKTO. 175

de leur église. Le père gardien avait prié Nicasio de diriger ce travail, et les vers qu'on vient de lire figurèrent sans doiile sur le inonuineul.

Cependant don Juan Nicasio ne pensa pas qu'une simple octave et ces soins matériels fussent assez pour payer la dette du pays à celte jeune reine qui ne fit que passer sur le trône, mais en accréditant l'espoir que des jours plus sereins allaient luire sur l'Espagne, si durement châtiée pour avoir cru que la fidélité monarchique pouvait se concilier avec la liberté; et il composa une élégie où ce sentiment est traduit en beaux vers. Le poëte se transporte en imagination dans la chapelle ardente cil le corps de sa souveraine est exposé, et il y voit un vieillard, un de ceux peut-être dont les fils gémissaient alors dans les cachots ou dans l'exil, s'agenouiller devant les précieux restes, et d'une voix temblante laisser échapper ces paroles :

« Adieu pour toujours, ô belle reine, le modèle accompli des mères et des princesses, la gloire du Portugal et l'étoile de l'Espagne!

« Quelle semence de tristesse et de deuil va répandre ton absence sur le sol de l'Espagne, pour y croître sans fin et y jeter de profondes racines !

« Les infortunés ne t'auront plus pour les secourir, ni le soldat pour te montrer ses larges cicatrices;

« Tu n'entendras plus les doux viva d'un peuple idolâtre, qui, les yeux attachés sur la terre, change ses cris d'amour et de joie en un deuil sans espoir.

« Il attendait de toi le terme des maux longs et cruels

174 I/ESPAGNE REMGIEUSE ET LlTTEHAlUi;.

que l'impure discorde a, d'une main prodigue, semés

entre ses fils.

« 11 en est tant, hélas! il en est tant qui, dans une obscure demeure fermée à leurs parents, à leurs amis, redoublent aujourd'hui leur plainte amère!

« D'autres, redemandant leur patrie bien-ainiée, boivent l'eau des sources étrangères, trop souvent mêlée à leurs larmes.

« Mais, si le ciel entend nos sanglots, s'il est un ange qui porte au pied du trône étincelant, messager de paix, les vœux de la pitié,

« Par toi mon roi obtiendra du Père tout-puissant la consolation de sa mortelle douleur, et le peuple espagnol la prospérité et l'union. »

On a ici, mais dans quelle mesure! la douce plainte du proscrit. La révolution de 1820 vint rendre au poëte la liberté, et se hâta en même temps de le dédonnnager du temps perdu en le nommant archi-doyen de Valence. Mais en 1824, le roi, redevenant libre à son tour, révoquait tout ce qui, depuis quatre ans, avait été fait on son nom. 11 semble que celte révocation ne dût pas atteindre ceux qui, dans l'Église, avaient été pronms conformément aux régies ecclésiastiques. Mais le roi ne tint anc.ini compte des justes observations de don JiianNicasio, (jui se vit même forcé de se réfugier à Barcelone, sous la protection «le la garnison française. Trois ans après, cette garnison était relevée, et Nicasio la suivait en France.

Le dUc de Frins, fugitif conmic lui et avant lui, habi-

1,R nOliVKNT DE LORETO 175

mit alors Monlpellier. Les deux amis se rejoignirent avec joie dans cette ville, Nicasio n'y séjouina que quatre mois. Dans ce court espace de temps se place un acte qui honore la vie de l'un et de l'autre. Un autre poëte, supérieur à tous les deux, Melendez Valdes, les avait précédés sur le sol de la France. 11 y était mort le 24 mai 1817, et ses cendres reposaient obscurément, à quelques lieues de Montpellier, dans le petit village dp Montferrier.il arrivait sans doute aux deux amis de diriger parfois leurs promenades de ce côté, et ils eurent honte pour leur pays et pour l'honneur des Muses de l'abandon où étaient laissés les restes de celui qui, dans l'histoire de la poésie castillane, a marqué une ère nouvelle. Qui sait si l'humble tombe qui portait un si beau nom ne leur fit pas faire sur eux-mêmes et sur leur destinée un retour mélancolique? Quoi qu'il en soit, un mausolée en marbre, élevé par leurs soins dans le cimetière de Montpellier, couvrit les cendres du noble exilé, et les yeux mourants de notre pauvre Brizeux, avant de se fermer sous ce beau ciel hospitalier aux poètes, purent s'arrêter un moment sur la touchante épitaphe du chantre d'une autre Marie. Plus heureux lui-même que Melendez, il repose aujourd'hui sur la bruyère de sa Bretagne bien-aimèe.

Cependant les passions commençaient à se calmer, et don Juan Nicasio put retourner à Barcelone, et se risquer même à Valence, où celui qui avait célébré en beaux vers la mort de la seconde femme de Ferdinand VII dut à l'avéuement de la quatrième devoir Cesser les perse-

17C I/ESl'AGNE RELIGIEUSE KT MTTÉRAIIIF.. cutibns dont il était l'objet. 11 lui fut même permis de reparaître à Madrid, et, à roccasion de la naissance de la gracieuse enfant qui est aujourd'hui la reine Isabelle, l'archidoyen révoqué de Valence fut nommé chanoine à Séville. Il y retrouva son ami don Manuel Cepero.

Une ode sur la naissance de cette royale enfant avait été le dernier effort de la muse lyrique de don Juan Nicasio; mais quelques mois auparavant il avait mis tout son cœur et le meilleur de son talent dans une élégie sur la mort de la seconde duchesse de Frias. Tous les poètes de l'époque payèrent à l'illustre défunte un tribut de sympathie. Elle avait été pour Nicasio l'amie courageuse et fidè'e des jours difficiles, elle l'avait, la nuit et à prix d'or, visité dans sa prison. Il se souvint, en face de la mort, de cet épisode de sa vie, si honorable pour tous deux, et il le raconte en vers saisissants et attendris. Même dans ses compositions les plus pompeuses, Nicasio a de ces traits vifs qui font sentir l'homme sous le poëte.

Achevons sa biographie. En i833, le chapitre de Séville l'envoyait en dêputation à Madrid, où, retenu par l'invasion du choléra ([ui désolait TAndalousio, il passa par une multitude de litres et d'emplois au nombre desquels on regretterait davoir à nommer celui de censeur, si ce titre, en Espagne, avait rien dont pût rougir un honnête écrivain. Toutefois j'aime mieux insister sur la part que Nicasio prit avec Quintana à l'organisation nouvelle de l'instruction publique. Par là se renouait entre eux la chaîne interrompue des lemjJS, et renais-

sait, SOUS une forme plus tempérée, la tradition des cortès de 1840.

Membre de l'Académie espagnole depuis 1850, Nicasio en devint le secrétaire perpétuel en 18.19.

Élevé en 1845 à la dignité de sénateur du royaume, il fut nommé en 18r)2 archiprêtre de N. S. del Pilar à Sarragosse; mais son grand âge ne lui permit pas d'aller prendre possession, et le 2 janvier 1853 il mourut des suites d'une cïiute qu'il avait faite un an auparavant, sur la place du Palais. IVé en 1777, il avait alors soixanteseize ans.

Don Juan Nicasio Gallego était de haute taille et de belle prestance. Doué d'une rude mais expressive physionomie, on apercevait toujours le tribun derrière le prêtre, et certaine brusquerie de regard laissa trop voir en lui jusqu'à la fin le poëte trop hardi des jeunes années. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité témoignent qu'à un esprit vif et prompt il joignait une originalité de langage qui rendait sa conversation fort amusante. Tout ce côté de son humeur ne paraît que bien rarement dans le recueil que l'Académie a publié de ses poésies. 11 est vrai que, si elle eût fait une part plus large à celles où il a mis un peu plus, ou, si l'on veut, un peu trop de lui-même, le recueil eût couru le risque de ne pas rester assez académique.

Tel qu'il est cependant, étudions-le, ce recueil. Ce qui manque dans le livre, peut-être le lecteur l'aura-t-il d'avance entrevu dans la biographie.

Passons d'abord légèrement sur une œuvre qui n'est,

178 1,'ESPAGNE RELIfiFEUSE ET LITTÈRAIRK. à tout prendre, qu'un utile exercice de style; je veux parler d'une version espagnole que Nicasio a faite de VOscar d'Antoine Arnault. Cette traduction, arrangée pour le théâtre, eut pourtant un brillant succès; mais les amateurs qui en ont gardé mémoire font dans ce succès une part non moins grande à un jeune acteur qui s'y fit applaudir, Nicanor Puchol, qu'au poëte lui-même. En somme, l'heureuse issue de cette tentative ne semble pas avoir encouragé Nicasio à aborder la scène plus directement; s'il avait eu vraiment le germe du génie dramatique, rien n'eût été plus propre à le susciter en lui que le développement des grandes scènes dont sa jeunesse eut l'émouvant spectacle. Ce vivant enseignement ne paraît pas davantage avoir fait des poètes dramatiques des deux illustres auteurs de Pelage et de la Veuve de Padilla.

■l'attacherais plus de prix à une imitation que IS'icasio donna en ] 820 de la Feuille, ce petit chef-d'œuvre d'Ar-» nauld. Klle n'a pas l'allure légère de l'original, et ce je ne sais quoi d'achevé qui caractérise les œuvres trouvées; mais elle en rend avec expression le sentiment mélancolique et résigné. Comme le mordant fabuliste, Nicasio avait goûté de l'exil.

La partie originale du volume renferme des élégies, des odes, des épîtres, des sonnets et quelques morceaux de poésie légère. J'ai déjà analysé, chemin faisant, les plus remarquables de ces compositions et celles qui se liaii'nl de plus près à la vie «lu poëte.

Ce que j'ainu» ;'i louer dans l'œuvre sérieiist> di- don

Juan Mcasio, c'est le procédé antique, horacien, de la composition. Son inspiration ne se laisse jamais glisser sur la pejite du lieu commun, cet écueil ordinaire de la poésie lyrique élevée. A la manière d'Horace qu'il a éludié de préi'érence entre les Latins, après une exposition vive et rapide du sujet, il se jette volontiers de côté el dans quoique épisode qui, mieux que des généralités vagues, intéresse l'esprit et le cœur. On l'a vu, à propos • de la mort de la belle duchesse de Frias, rappeler et laconter comment elle osa faire pénétrer dans les ténèbres de sa prison un rayon d'espérance et de consolation. Dans le môme morceau, il oppose à cette scène pathétique celle de l'entrée de la jeune duchesse dans les murs de Cadix, au miheu des bombes qui éclataient sur la ville : elle avait déjà tous les genres de courage.

On n'aura pas oublié peut-être la touchante image de ce vieillard maudissant la guerre civile et invoquant la clémence du vainqueur devant le lit où reposent les restes d'Isabelle de Hragance.

Parfois Nicasio ne craint pas de se mettre en scène; mais, quand il le fait, c'est avec une simplicité qui rend la gravité plus douce.

Nicasio enfin, par cette naïve intervention du poète dans son œuvre, par la netteté du style, par le soin qu'il prend d'éviter toute déclamation banale, et de se refuser ces longs développements qui engendrent vite la monotonie, appartient essentiellement à l'âge moderne. Il a moins de puissance et d'autorité, mais peut-être avec une égale énergie a-(-il plus de mollesse (molle et

facetuvi) que Ouinlana. On sent que, si les deux muses ont respiré l'air des mêmes passions, celle de Nicasio du moins a gardé, au fond, la foi des aïeux. Elle a trop oublié que certaines peintures ne lui étaient pas permises; mais ces entraînements que je déplore et que j'accuse hautement sont restés, en grande partie, le secret de ceux qui aiment à savourer dans l'ombre le fruit détendu. En ce qui est des œuvres avouées du poêle, s'il a manqué trop souvent à certaines convenances, il esl du moins demeuré fidèle au bon goût. Voici, dans cette mesure toute profane, un sonnet qui est comme le dernier soupir de cette muse un peu trop libre de la jeunesse :

« Brisons l'humble petite flûte qui, accoutumée aux tendres chansons de l'amour, si elle n'eut pas le pouvoir de dompter l'orgueil des mers, sut du moins rt-jouirles champs de la Castille.

« Le Tonnes, sur ses bords, l'entendit sans alarme et sans trouble exhaler des sons joyeux, et maintenant le Manzanares écoule ses plaintes et voit les pleurs couler sur ma joue.

« Mais, si de celle (jue ma lêviv désonnais n'ose plus nommer elle ne sait que chanter la beauté gracieuse et les yeux azurés,

« Qu'elle meure avec ma félicité et mon espérance, et que le Manzanares jette au Tago profond ses débris trempés de mes larmes. »

A ce sonnet d'une inspiration si douce, il est à propos d'en opposer un autre d'un caraclèic tout différent,

mais qui pourrait bien être une traduction de l'italien. Nicasio, on l'a vu, traduisait volontiers. Judas est le sujet de ce sonnet, et quoiqu'il porte la date de i831, peutêtre en l'écrivant, l'auteur ou le traducteur pensait-il à ce cyprès de Loreto qui, de son temps, se dressait sans doute encore contre la fenêtre de la bibliothèque du couvent.

« Lorsque l'horreur de sa trahison impie fascina l'âme du perfide apôtre et que, pendu à l'arbre fatidique, il se tordait en convulsions terribles,

« Se complaisant au spectacle de sa misérable agonie, le démon le regardait face à face, jusqu'à ce qu'impatient d'en finir, il le saisit impétueusement par les deux pieds à la fois.

« Mais quand il vit ce visage décomposé s'arrêter dans une dernière et sauvage contorsion, signe infaillible de sa fin tragique,

« Avec un sourire infernal et satisfait, il posa ses lèvres sur l'horrible masque et lui rendit le baiser qu'il avait donné à Jésus. »

Ici, du moins, je retrouve le ministre du Dieu vivant, un membre de cette grande Église d'Espagne, quelqu'un enfin qui fut chanoine là où saint Isidore a été archevêque, et fermant les yeux à toute autre image, l'oreille à toute chanson profane, j'aime, en finissant, à m'arrêter sur cette inspiration que Dante n'eût pas désavouée.

Il faut conclure cependant : voici un bien mince volume, après une vie si longue, pour justifier et pour continuer une renommée si haute. Je crois que l'Aca-

182 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, demie s'est étonnée, la première, du peu qu'elle a recueilli; mais pour grossir le volume, il fallait puiser à des sources qu'elle a dû s'interdire. Si, plus docile à l'esprit de l'Évangile qu'aux séductions de la philosophie sociale, don Juan Nicasio Gallego eût mieux résisté aux entraînements de son temps et de son esprit, il eût sans doute produit davantage et mis plus d'unité à la fois dans son œuvre et dans sa vie. Chantre de Saint-Domingue, archidoyeu de Valence, chanoine de Séville, archiprêtre de Saragosse, sous tous ces titres pompeux, j'ai grand' peine à retrouver le prêtre dans ces quelques odes, dans ces rares élégies, dans ce petit nomhre d'épitres. Je ne vois que les membres épars d'un grand poète; le grand poète lui-même y est-il?

En quittant Loreto, et en reprenant le chemin de Séville, entre celte double haie d'oliviers et de figuiers d'Inde, que Nicnsio appelle quoique part les muets témoins de son inquiète destinée, et que san Francisco Solano regardait sans doute d'im cœur plus apaisé, je rapprochais une dernière fois ces deux figures, l'apôtre et le poêle, et je me demandais la(|ui'lle de ces deux renommées m'eût tenté davantage, dans laquelle des deux cellules j'eusse dormi d'un meilleur sommeil Les brises du soir m'apportaient, avec les tièdes parfums de cette vigoureuse nature, ce qu'elles avaient retenu des belles strophes sur la mort de la reine Isabelle de Ihagance. Mais à la vue de l'uu des bons Pères qui revt-nait, son bréviaire sous le bras, de quelque village voisin, et se

hâtait, sous les oliviers, pour regagner plus vite son couvent, je songeai avec plus de douceur au charme du devoir accompH et à ce qu'il y a de saveur cachée dans une vie toute de prière, de sacrifice et d'abnégation.

A llAni:U01SELLE: julie gouhauo

Le palio de la cathédrale de Séville. — La porte du Pardon. — La première Bourse de Séville. — La chaire. — Ce qu'on lit au-dessous. — Qui a prôclié dans cette chaire. — San Vicente Ferrer. -- San Francisco de Borja — San Juan de Avila. — Fernando de Mata.— Don Fernando Contreras.— Biographie de ce dernier.— Ses voyages en Afrique pour le rachat des entants captifs. — 11 se met lui-même en gage. — Son incomparable humilité. — H refuse l'épiscopat. — Sa mort. — Stg funérailles populaires. — Le père Esclapes et le père Médina. — Le sermon. — Physionomie de l'auditoire. — Conclusion.

Le dimanche de la Passion ramène, chaque année, à Séville, une cérémonie louchante à laquelle j'aime à ne pas manquer. C'est un sermon prêché dans une cour plantée d'orangers et devant de pauvres enfants ; s'il y a d'autres auditeurs, cette autre partie de l'auditoire est admise et non appelée, La même voix qui, sous les oliviers de la Palestine, disait avec un accent si tendre : « Laissez venir à moi les petits enfants, » répète encore les mêmes paroles, à deux mille ans bientôt de distance, sous les orangers de l'Andalousie.

La cathédrale de Séville, dans sa forme actuelle, est de beaucoup postérieure à l'époque où les Maures furent définitivement chassés d'Espagne; mais, de même que quelque chose des mœurs arabes est resté chez les habitants du midi de l'Espagne, l'art moresque, lui aussi, a Liissé son empreinte visible dans les monuments

élevés par la foi chrétienne. Ici, toutefois, il y a bien pius que d'involontaires souvenirs ; il y a d'abord cette merveilleuse Giralda, de beaucoup l'aînée de la cathédrale, dont elle répand la voix sonore dans les airs, et à laquelle l'Orient, dans ses profondeurs, n'a rien, je crois, qu'on lui puisse préférer. Il y a, de plus, des lambeaux de muraille de l'ancienne mosquée engagés dans la clôture de l'enceinte où je me propose de vous conduire. »

C'est encore un usage oriental que ces vastes cours qui font partie des édifices religieux. La mosquée de Cordoue a la sienne, avec ses fontaines entourées de sycomores, d'orangers et de cyprès. Les synagogues de Tolède ont aussi les leurs, mais avec des puits seulement, et point d'orangers, le climat ne les y laisserait pas vivre.

A Séville, cette cour, ou, comme on dit ici, ce patiOy est la mesure de l'ancienne mosquée dont il occupe l'emplacement. C'est un quadrilatère d'environ quatre cent cinquante pieds de longueur sur une largeur de trois cent cinquante. Au centre est une vaste fontaine dont le double bassin n'est pas sans élégance et dont le perpétuel murmure accompagne bien le parfum des orangers.

On entre dans le patio par trois côtés différents, mais l'entrée principale s'appelle la Porte du Pardon. Cette porte charmante, arrondie en fer à cheval, a été construite par des mains arabes mais captives, et sur l'ordre d'un roi chrétien, Alphonse XI, en mémoire de

la bataille du Salado. Les deux battants de la porte ont appartenu à la mosquée, ainsi que les feuilles d'airain ciselé dont ils sont revêtus. Au-dessus est un beau basrelief en terre cuite, et, de cbaque côté de l'entrée, se tiennent debout saint Pierre et saint Paul, l'un avec ses clefs, l'autre avec son glaive. Vainennent, on le voit, la porte est restée musulmane de forme et de couleur, elle garde terre chrétienne et ouvre aux fidèles le domaine de Jésus-Christ.

Mais passons le seuil. Sous la porte même, et à gauche en entrant, le regard s'arrête sur une tête de Christ enfermée dans une chapelle de marbre devant laquelle brille une lampe toujours allumée. Entre la chapelle et une coquille remplie d'une eau bénite qu'il faut renouveler sans cesse, quelques pauvres femmes, assises sur la pierre, se délassent en récitant leur chapelet, quelques mendiants estropiés sollicitent l'aumône du passant. C'est un tableau complet comme Schnetz excelle à les peindre, et je m'imagine que Murillo, en passant par là, a été plus d'une fois tenté de le porter sur la toile. La légende de cet Ecce homo doit être touchante et curieuse, mais je n'ai pu la découvrir encore. On l'appelle le Christ du Pardon : ce nom n'est-il pas déjà toute une légende? Il suffit du moins pour expliquer celui de la porte. On en a cherché et trouvé une autre raison. Les vieilles gens de Séville m'ont raconté qu'autrefois ceux que la justice condamnait à la peine infamante du fouet étaient, perchés sur un âne et escortés du bourreau et de ses aides, promenés par la ville. A certains carre-

fours déterininés, le cortège s'arrêtait, le greffier lisait à haute voix la sentence, et le bourreau appliquait un coup de martinet sur l'épaule nue du patient; puis on se remettait en marche pour recommencer plus loin. Une délicate convenance voulait que l'on évitât de passer devant la porte des églises. Un jour, cependant, il arriva, je ne sais comment, que le cortège déboucha devant la porte du patio de la cathédrale. Il y a précisément une petite rue qui, de la grande place ouest Vaiidience (on appelle ainsi en Espagne le palais de justice) conduit à cette porte. Quelques chanoines du chapitre étaient là à prendre le frais. Le patient, en les apercevant, cria miséricorde. Ceux-ci intervinrent, au nom du droit d'asile commenté et un peu étendu par la charité, et le pauvre diable eut son pardon. Le nom en .serait ainsi resté au Christ et à la porte. On évita depuis, plus soigneusement que jamais, de prendre un pareil chemin.

Kn entrant sous les orangers, on éprouve un calme bienfaisant auquel le cadre lui-même ajoute une impression religieuse. Voilà pourtant le lieu qu'au seizième siècle, les marchands de Séville s'étaient permis de choisir pour y traiter de leurs affaires. Le patio des orangers était devenu une bourse en plein air, <;omme celle que nous avons vue et qui existe peut-être encore sur l'un des boulevards de Paris. Mais celle-ci, à deux pas de l'Opéra, est à sa place du moins, et ne peut, j'imagine, scandaliser personne. Ce ne fut pas le fouet du Christ qui, à Séville, purifia la maison He

LE SERMON SOUS LES ORANGERS. ifll

prière et, d'une caverne de voleurs, refit une pieuse promenade, ce fut le terrible Philippe H. Sa pâle figure, en s'y montrant, eût mis en fuite les plus hardis; il employa cependant un autre moyen ; ce fut d'envoyer l'architecte même de l'Escurial, le fameux Herrera, lequel éleva au commerce de Séville cet admirable palais qu'on appelle la Lonja.

Le premier objet qui vous frappe, une fois entré dans le patio, c'est la Giralda qui le domine de presque toute sa hauteur. La chaire est du même côté, c'est-à-dire au nord ; elle est en marbre, et elle est adossée, j'aime mieux dire qu'elle s'appuie conlie un des murs de la salle où se trouve la précieuse bibliothèque rassemblée par le fils de Christophe Colomb et par lui léguée à Séville. Ce rapprochement du hasard ne semble-til pas dire que la religion n'a rien à craindre du vrai savoir, et que c'est elle plutôt qui rend à celui-ci, en éclat et en élévation, ce qu'elle a l'air d'en recevoir en solidilé.

Au-dessus de la chaire et le long de la muraille qui la porte, s'étend un velarium destiné à défendre de l'ardeur du soleil le prédicateur et les premiers rangs de l'auditoire, c'est-à-dire les enfants. La charité, qui leur a donné un asile, prend soin d'eux comme une mère. Nous ne sommes encore qu'au 17 mars, et déjà les orangers en fleur nous avertissent que les premières chaleurs du printemps ont mis la sève en mouvement.

L'auditoire se forme peu à peu ; les bancs réservés aux orphelins sont encore vides. Ils tracent autour de la chaire un espace carré et couvert d'un tapis. Là, tous

les ans, viennent, avec l'archevêque, se placer l'Infante, sœur de la reine, et ses beaux enfants; mais, cette année, sa santé a obligé l'Infante à chercher un air plus vif dans la sierra de Cordoue, et c'est au milieu des ermites, voix sacrées de ces belles solitudes, qu'elle a dû commencer les exercices du saint temps.

Puisque nous en avons le loisir, lisons ce qui est écrit sur cette table de marbre placée derrière la chaire : « Ici ont prêché san Vicente Ferrer, san Francisco de Borja, san Juan de Avila, le Vénérable Fernando de Contreras et don Fernando de Mata. » C'est le livre d'or de la chaire du patio des orangers. Quelques détails maintenant sur chacun de ces noms. De ces saints personnages quatre appartiennent au midi de l'Kspagne. Les plus célèbres sont ceux dont je parlerai peut-être le moins.

San Vicente Ferrer (que nous appelons saint Vincent Ferriei') est l'apôtre de Valence. Que de charmantes légendes j'aurais à vous raconter sur sa vie! Je me bornerai à vous dire que, né en 1357, il sema d'une main prodigue le grain de l'Evangile en Espagne, en .Angleterre, en Allemagne et en France. Notre Bretagne reçut son dernier soupir. Il mourut à Vannes en 1419.

San Francisco de Borja est aussi un fils de cette poétique Valence. Né, en I5I0, marcjuis de Lombia, duc de Candia, et depuis vice-roi de Catalogne , il mourut général des jésuites en 1572. Sa vie est tout un roman, et non sans quelque analogie avec celle de l'abbé de Hancé. Comme ce dei'nier, (u» grand désabusé du monde eut mérité d'avoir Chuleaubriand |)Our biographe. J'ai

VU de ce saint une statue expressive dans la cliapelle de l'université de Séville. Demandez à cette figure amaigrie par le jeûne quel nom elle portait autrefois à la cour de Charles-Quint. L'austère image vous répondra : « Je m'appelle la Pénitence. »

San Juan de Âvila était né en 1502 dans les environs de Tolède, à Almadovar del Campo, mais on ne l'en appelle pas moins aujourd'hui l'apôtre de l'Andalousie. Écrivain mystique d'un rare mérite, on a de lui quel{|ues ouvrages qui font autorité, mais de ses sermons il n'est resté que le souvenir des merveilles qu'ils produisaient dans les âmes. Il mourut à Priego en 1569.

Fei'nando de Mata était, lui, né à Séville en 1554, et il y mourut en 1612. Prédicateur habituel du Sagrario de la cathédrale, qui forme un des côtés de l'enceinte où vous avez bien voulu me suivre, on peut dire qu'il no sortait pas de chez lui pour monter en chaire, dans le patio des orangers. Sa vie a laissé dans la mémoire des hommes une trace lumineuse et douce, et il me semble que son âme doit aimer à s'égarer encore autour de cette chaire, et à chercher sous ces ombrages l'écho de sa parole d'autrefois.

Je veux m'arrèter à vous parler un peu plus longtemps du Vénérable Contreras. Sa vie, consacrée presque tout entière au rachat des enfants captifs chez les infidèles, aurait dû en faire le patron bien-aimé des jeunes générations qui, chacjue année à pareil jour, se pressent devant cette chaire.

Don Fernando Contreras naquit à Séville, en 1470,

494 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE. d'une famille dislinguée, mais sans fortune. Dés son premier âge, il laissa voir d'heureuses inclinations et un goût décidé pour le bien, une grande modestie, une attrayante douceur. A seize ans, après s'être longtemps consulté lui-même et avoir beaucoup prié, il prit le parti d'entrer dans la carrière ecclésiastique, et se livra avec ardeur à l'étude de la théologie. Il ne porta plus que des habits grossiers et adopta, dans la maison paternelle, un lieu relire dont il se fit un ermitage, et où il ne voulut admettre qu'une paillasse, une table, une chaise, (juelques livres et l'image d'un saint auquel il avait une dévotion particulière. Il avait pour toutes ressources un petit bénéfice qui l'aida à prendre les ordres; une fois prêtre, il s'en démit pour vivre dans la pauvreté évangélique. Les loisirs que lui laissait le saint ministère, il les employait à visiter les hôpitaux et à consoler les malades. En 1505, une grande disette ayant affligé Séville, il se fit le quêteur des pauvres, et la misère ayant amené la peste, il se fit l'infirmier des malades, aussi intrépide à braver la contagion du fléau qu'il l'avait été à affronter l'avarice des riches; souvent môme il ensevelissait de ses mains ceux qu'il n'avait pu arracher à la mort. L'archevêque de Séville crut devoir récompenser un si beau dévouement en lui conférant un bénéfice: — « Seigneur, s'écria le saint honnne, en quoi ai-je pu offenser Votre Seigneurie, qu'elle me donne un bénéfice? »

En 1511, le cardinal de Cisneros l'appela à ("ette grande université de Alcala de Hénarès qu'il venait de

fonder. Il y commença à s'exercer dans l'art de la prédication et eut 1 insigne gloire de s'y lier d'amitié avec celui qui devait être un jour saint Thomas de Villeneuve.

Il ne quitta Alcala de Ilénarés que pour se dévouer aux charitables desseins de dona Teresa Enriquez, duchesse de Maqueda, qui, tout récemment, avait élevé à Torrijos, à quatre lieues de Tolède, la collégiale qu'on y admire encore. Ce qui tentait surtout la tendre piété de cette noble dame, c'était le rachat des enfants chrétiens captifs chez les Maures. En associant à cette généreuse mission Fernando Contreras, elle allait au-devant de la véritable vocation de ce dernier. Mais, pour donner plus d'autorité à son zèle, elle lui facilita les moyens de prendre le grade de docteur.

Pour se préparer à ces lointaines entreprises. Contreras revint à Séville, qui était encore à cette époque le point de départ de presque toutes les expéditions maritimes, et il s'établit d'abord dans l'hôpital de Sainte-Marthe, puis dans une petite maison située près d'une porte de la ville, que nous pourrions voir d'ici, sans la muraille du patio, la porte de l'Arénal. C'était en 1526, et ne pouvant encore se mettre en mer. Contreras profila de ce délai pour fonder un collège où il se chargea luimême d'enseigner le plain-chant, la grammaire, les belles-lettres et la théologie. On eut dit qu'il voulait d'avance préparer un asile aux enfants qu'il devait aller chercher si loin.

Précisément à cette époque, san Juan d'Avila, dont nous parlions tout à l'heure, passait A Séville pour se

190 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, rendre en Amérique. Contreras réussit à le retenir en Espagne, et l'Andalousie lui dut son apôtre. Lui-même alors, par sa parole, faisait merveille dans Séville.

Cependant tout était prêt pour une première expédition; il mit à la voile et se dirigea sur Alger. Là, des difficultés de tout genre l'attendaient, mais le ciel lui procura l'occasion de gagner le cœur des Maures. Une grande sécheresse désolait le pays depuis quatre ans; la prière du saint fit descendre une pluie bienfaisante sur ces campagnes embrasées. Le roi ou dey, dans le premier transport de sa joie, lui fit présent de Irenle enfants. Les courtisans voulurent imiter le maître, e\, grâce à ces libéralités ajoutées à l'argent qu'il avait apporté d'Espagne, le généreux missionnaire ne réunit pas moins de trois cents enfants. Je laisse à penser si, au retour, il fut bien accueilli à Séville.

Le succès de ce premier voyage l'encouragea à en tenter un second qu'il réalisa en 1555. Celle fois la tempête l'assaillit en vue du port, mais il lui suffit, dit la légende, d'engager son bûton dans le timon du navire pour écarter ledangor. Les Algériens avaient eu le temps d'oublier le miracle qui avait ouvert à tant de pauvres enfanls la porte de leurs geôles, et Contreras n'avait pas assez d'argent pour racheter tous ceux qu'il eût voulu ramener avec lui. On lui livra sur parole une partie dos captifs; je me troiiq)e, il laissa son bâton pour garantie de sa parole. Ce bâton, il est vrai, venait de faire un miracle, mais le miracle (|ui toiichii surtout les Maures, ce fut, je crois, la charité du négociateur. Son retour n'excita

pas dans Séville moins d'enthousiasme que la première fois, quand on le vit s'agenouiller, avec tous ces enfants qui lui devaient plus que la liberté, devant la célèbre image de la Vierge appelée de la Antigua. Cet enthousiasme lui permit bientôt de racheter aussi le bAton resté aux mains des infidèles.

Deux voyages successifs devaient avoir épuisé les prisons d'Alger. Le troisième fut dirigé sur Tunis. Contreras sortait de la Goulette avec sa chère proie, quand tout à coup sept barques montées par des pirates entourent la sienne. Mais un nuage épais l'enveloppe et dérobe les chrétiens à la vue de leurs ennemis. Quand le nuage se dissipa, la mer était libre.

Une quatrième fois, le serviteur de Dieu se remit en campagne; il allait à Tétuan et à Fez où, comme à Alger, son bâton valut de l'or. Séville le revit en 1536, miraculeusement échappé d'une tempête qui ne le dégoûta ni de la mer, ni de ses courageuses entreprises.

Chaque retour l'avait trouvé fidèle à son hôpital de Sainte-Marthe ; mais cette fois, ayant rencontré dans le voisinage une étable à sa convenance, il en fit son logis, sans doute en mémoire de celle de Bethléem, car il établit son grabat dans la crèche même. Vainement le chapitre voulut lui procurer un asile moins humble, à grand'peine put-on obtenir de lui qu'il laissât mettre à l'abri des intempéries de l'air celui qu'il s'était choisi.

Trois ans plus tard il reprenait le chemin de Fez et en revenait avec le même succès ; mais le souvenir des enfants qu'il n'avait pas rachetés le poursuivait comme

498 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, un remords, et pour accroître ses ressources, il alla tendre la main en Castille. Le cardinal Tavera, le même qui a bâti ce magnifique hospice aux portes de Tolède, le mit en mesure de faire une sixième campagne. Le voilà donc de nouveau à Ceula, et de Ceuta marchant sur Tétuan. Mais là, comme toujours, l'argent lui ayant manqué, et le bâton conunençant à perdre de sa vertu, quoiqu'il l'eût toujours loyalement dégagé, il se laissa lui-même en otage. L'infidèle n'y gagna rien, car chaque jour de la généreuse captivité de Contreras fut marqué par quelque conversion de Maures ou de Juifs; et cette captivité se prolongea plusieurs années. Elle cessa cependant, et, en 1546, il reparut dans Sèville. Il se fût reproché d'y rentrer seul; aussi ramenait-il autant do captifs que les autres fois. On commençait déjà à perdre l'espérance de le voir revenir et on le mettait au rang des martyrs, quand on le voit arriver aussi calme que s'il était parti la veille, mais avec un je ne sais quoi de divin que donne le sentiment d'une sainte victoire chèrement achetée. La nouvelle de ce retour inespéré émut Charles Quint lui-même, qui nomma Contreras à l'évèché vacant de Guadix. Le nouvel élu eût volontiers répondu à l'empereur connne il avait rèpomln, quarante ans auparavant, à l'archevêque de Sèville : — « En quoi donc ai-je pu man(|uer à Votre Majesté, qu'elle nie fait èvêque? » 11 se contenta de se dérober à nu si grand honneur et se châtia dans son corps du mouvement d'orgueil qu'un autre eût ressenti à sa place et qu'il crut démêler dans son co'ur.

Cependant il ne pensa pas que son grand âge le dispensât encore de son héroïque besogne, et il repartit une dernière fois pour Alger où, de nouveau, son bâton fut retenu pour une somme de trois mille ducats. A peine de retour à Séville, il se hâta de rentrer dans son humble gîte, mais celte fois avec le pressentiment qu'il n'en sortirait plus. Il ne voulut cependant aucun adoucissement à SOS maux, et se contenta de la maigre portion que l'hospice de Sainte-Marthe était dans l'usage de distribuer aux ecclésiastiques indigents.

L'évêché de Guadix était encore vacant, et l'empereur (chargea le prince Philippe de l'offrir de nouveau à celui qui, une fois déjà, l'avait refusé. Fernando Contreras persista dans son refus. Il sentait que ce ne serait pour lui qu'un vain titre, car, accablé dès lors sous le poids de ce corps misérable qu'il avait mené à tant de combats, il tomba sur la couche où il dormait depuis tant d'années, pour ne plus se relever. La duchesse d'Alcala qui avait pour lui une tendre vénération, lui envoya un lit moins dur, mais il ne crut pas que ce fût la peine de changer, et il fit porter ce présent d'une chère main à l'hôpital de las Tablas. Les mets délicats qu'on lui offrit de toutes parts prirent la môme route. Sentant sa fin approcher, il commença par disposer avec prudence des biens qui appartenaient à l'œuvre du rachat des captifs, et ne demanda pour lui-même qu'une faveur, c'est que son corps fût enseveli là où on jetait les restes de ceux que la loi punissait de mort. Le 47 février 1548, il rendait doucement son âme à Dieu, entre deux évêques qui voulurent

l'assister jusqu'à sa dernière heure. L'un d'eux, par un heureux rapprochement du hasard, était l'évêquc du Maroc. Que de souvenirs dans ce seul titre, souvenirs qui durent rassurer le mourant sur le salut de son âme! C'était le litre que portait alors le prélat auxihaire de l'archevôque de Séville.

Le jour où Fernando Contreras expira, les cloches de la cathédrale sonnèrent d'elles-mêmes, et tout Séville accourut avec des transports de douleur à la porte de cette masure où mourait un saint. Combien dans cette foule lui devaient le rétour d'un enfant chéri, enlevé par les Maures, ou même avaient été ramenés par lui au soin d'une famille qu'ils croyaient à jamais perdue pour eux.

Les duchesses d'Alcala et de Béjar tinrent à honneur d'ensevelir de leurs mains le pauvre corps qui avait porté cette âme héroïque. Quand il fallut décider où on le déposerait, l'embarras fut grand. Mais pendant que le chapitre en délibérait, un bel enfant parut au milieu des chanoines, comme autrefois Jésus parmi les docteurs, et s'adressant à eux avec cette modeste assurance qui jadis avait tant ému les sages dahs le temple, leur fit signe de le suivre, el s'arrêtant à la porte du chœui-, leur montra le sol en disant : — « C'est ici que Dieu veut qu'il soit enterré. » Puis il disparut. Le ciel s'était plu h donner à son messager l'Age et les traits de ces pauvres petits enfants auxquels celui qui venait de mourir avait «consacré sa vie enlièie.

Tout ce qu'il y avait alors de grand ou de saint dans Séville s'empressa d'accourir à ces funérailles. Le peuple.

à sa manière, témoigna de sa vénération pour le serviteur de Dieu, en se disputant les lambeaux de ses vêtements.

Ce fut l'évéque du Maroc qui prononça son oraison funèbre.

Un dernier trait à ajouter à cette sainte vie uniquement dévouée à l'enfance : Fernando Contreras avait écrit un catéchisme.

A plusieurs reprises le saint-siége a été supplié de mettre le sceau de la sainteté à cette douce et vénérable mémoire. Un premier décret a été rendu en sa faveur, puis la cause en est restée là. Est-ce que du haut du ciel l'humble solitaire de Sainte -Marthe aurait dit au pape : — « Saint- Père, en quoi donc vous ai-je offensé, que vous voulez faire de moi un saint? »

Peu à peu cependant la foule s'est épaissie autour de celte chaire illustrée par tant de glorieux apôtres. Mais tant que les enfants de l'hospice ne seront pas venus, l'orateur ne paraîtra pas. En attendant, des groupes se forment autour de la fontaine, les amis s'abordent et se donnent la main. Chaque oranger devient le centre d'une petite terlidia, pendant que les promeneurs solitaires fument tranquillement leur cigarette. Quelques rares étrangers vont d'un groupe à l'autre et se regardent d'un air étonné. Ce spectacle de la religion en plein air, quand ailleurs elle paraît craindre de sortir du temple, leur donne à penser. C'est ici quelque chose de si naturel, et tout ce monde a des allures si simples, qu'on ne se douterait guère (pi' il a quelque but, si du haut de la

Giralda et au bord de ses fenêtres percées en ogives, de distance en dislance, et d'étage en étage, on ne voyait se pencher des têtes qui semblent attendre un autre spectacle que celui de cette foule animée sans bruit et recueillie sans affectation.

Mais voici des voix enfantines qui résonnent dans le lointain, et sur le seuil de la porte du Pardon apparaît une croix d'argent, entourée de lanternes dans lesquelles brûlent des cierges. La foule s'ouvre avec un mouvement de sympathie, et dans l'étroite avenue qu'elle laisse bbre s'avancent deux à deux, en chantant dos psaumes ou le rosaire, des petits garçons surveillés par quelques prêtres, des petites filles conduites par des religieuses. Les vêtements sont propres el convenables, les visages épanouis respirent la joie et la santé : les petits garçonsj viennent de l'hospice de Saint-Louis, les petites filles du couvent de Sainte-Isabelle. Tous ces pauvres enfants, qui ne se rencontrent que ce jour-là, se regardent avec une affection naïve, ils sentent confusément qu'ils appartiennent à la même famille, celle des déshérités recueillis par la charité.

A mesure qu'ils prennent place derrière les autorités civiles et ecclésiastiques, leur providence en ce monde, la foule fait silence et se rapproche; le tableau de genre (|ue nous avions tout à l'honre devant nous, el qui par l'originalité du costume, la vivacité des (couleurs, la va^ riélédes attitudes, égayait doucement l'attente, prend on se concentrant un autre caractère et devient une toile sacrée, dont la beauté résulte de l'unité de l'expression

morale, qui est celle d'une foi tranquille et sûre d'ellemême. Tous les yeux se tournent vers la chaire, et on ne lit plus qu'une pensée sur tous ces fronts découverts.

Voici enfin l'orateur. On se demande du regard (juel il est. J'entends répondre à côté de moi que c'est un père jésuite et que cette chaire appartient à la compagnie chargée de la direction religieuse de l'hospice. — « Mais c'est lepéreEsclapes, dil un de mes voisins. C'est singulier, je le croyais à Utrera, où il prêche le septenario de losdolores. » — « Il y était, il y a une demi-heure, dit un autre. Une voiture l'a pris au chemin de fer pour « l'amener ici, et l'attend à la porte pour le remmener « à la station, aussitôt le sermon fini. » C'étaient des gens du peuple qui échangeaient ces nouvelles, car, en Espagne, le peuple s'intéresse aux moindres détails de ce qui a trait à la religion. — « J'aurais préféré le père Médina, » dit simplement un troisième interlocuteur. — Le père Médina a donné dernièrement une retiaite à « VAngel, on le dit très-fatigué. » C'est une femme qui parle ainsi, puis elle ajoute : — « Mais écoutons le père Esclapes, vous en serez content. »

Ces propos, auxquels, malgré moi, je prêtais l'oreille, m'empêchèrent d'entendre le texte du prédicateur. Celui-ci me parut un homme d'âge moyen; sa tenue était sévère sans roideur, et sa voix bien timbrée arrivait sans trop d'effort à la plupart des auditeurs. Son discours fut comme un résumé de tout le christianisme par l'analyse simple et animée des commandements de Dieu. Puis l'orateur, se souvenant qu'il avait affaire à de jeunes imic

ginalions qu'iljallait loucher autant que convaincre, raconta l'histoire d'un célèbre incrédule se dressant sur son lit de mort pour léguer au fils qu'il laissait orphelin, à défaut de l'exemple de sa vie, le grave avertissement de sa fin.

Il y eut alors un beau moment, celui où le prêtre ayant invité ceux qui l'écoutaient à demander à Dieu la persévérance dans la foi ou le retour à la religion, tout l'auditoire, d'un mouvement spontané, s'agenouilla sous les orangers et unit sa prière à la parole du père Esclapes. Quand nous nous relevâmes, la chaire était vide et les enfants reprenaient, dans le même ordre et avec les mêmes chants, le chemin de leur hospice.

Chaque fois que j'assiste, sous ce ciel éclatant, à quel- (}u'une de ces populaires solennités de la religion, j'admire davantage avec quelle merveilleuse souplesse le catholicisme sait s'emparer de toutes les harmonies de la nature : plus rude dans le nord, revêtant, au midi, une poésie riante et douce, et partout maître des âmes, vraiment universel, prenant pour arriver à elles le chemin qui y conduit le plus sûrement.

A ÉMII-E DESCUAUPS

Traits principaux de la légende. — Le sujet. — Ce qu'en dit l'histoire.

— Girolamo de la Corte. — La nouvelle de Luigi da Porto. — A quelle source a puisé Shakespeare. — Francisco de Rojas y Zorilla.— Ce qu'on sait de sa vie. — Jugement sur son théâtre. — Son drame intitulé : les Factions de Vérone. — Analyse et citations , défauts et qualités.

— Lope de Véga. — Son drame intitulé : Caslelvins et Montes. — Premier acte charmant. — Analyse et citations.

YI

Me proposant de parler de Roméo et Juliette^ comment ne me serais-je pas souvenu d'abord de la belle traduction en vers que vous nous avez donnée de ce cbef-d'œuvre de Shakespeare? Toutefois, il ne s'agit pas ici de la tragédie de Shakespeare ; encore moins de celle de Ducis, de qui cependant vous avez si bien dit :

Brûlant imitateur qui s'éleint en créant.

Je ne veux pas même parler du drame énergique qui, ayant été le début applaudi de Frédéric Soulié, méritait d'aboutir à des œuvres plus élevées que celles qui ont marqué la carrière de cet écrivain. Enfin je ne dirai rien de cette auge de pierre qui, à Vérone, par ime belle soirée, bien faite pour ouvrir l'imagination aux impressions les plus poétiques, me fut montrée au fond d'un jardin abandonné, et décorée par un cicérone, qui souriait lui-

même en s'écoulant, du doux nom de tombeau de Juliette; non, ce que je veux vous raconter, c'est comment, d'écho en écho, l'adorable légende a passé en Espagne, et a pris une couleur tout espagnole sous la plume de Francisco de Rojas et de Lope do Véga. Mais ici même, ai-je donc rien à vous apprendre? N'est-ce pas vous qui, avant de traduire Macbeth et Romeo^ nous rendiez, en vers qui vibrent encore, quelques-unes des pages héroïques du Romancero?

Je continue malgré tout. Lope de Véga a tant écrit, qu'il n'est guère de sujel, pour peu qu'il en jaillisse une étincelle dramatique, qui ne se retrouve dans quelque recoin de son œuvre indienne. J'avoue cependant que d'abord sa Juliette m'avait échappé. Mon excuse, c'est le titre môme sous lequel je l'ai trouvée cachée. J'en avais aupararant découvert une autre plus récente et dont je ne parleiai qu'à cause du nom de son auteur, don Francisco de Rojas.

Mais avant d'entrer dans l'analyse de 1 une et de l'autre, me permettrez-vous de vous rappeler en quelques lignes la légende môme, telle qu'elle est écrite dans l'histoire, dans le roman, dans le poëme? Je pense à celui d'Arthur Brook, qui est la source où Shakespeare parait surtout avoir puisé. Elle est partout, cette légende, à peu de chose près, la môme. Dans son Histoire de Vérone, publiée en 1594, juste un an avant la repiésentation du drame de Shakespeare, mais terminée en 1560, Girolamo de la Gorte ne fait souvent que reproduire ce que, dés l'année 1555, Luigi da Porto avait

écrit dans sa nouvelle, et ce qu'Arthur Brook avait mis dans son poënie imprimé en 1562.

Vers la fin du treizième siècle, deux puissantes familles, les Montecchi elles Capelletti. dont nous avons fait les Capulets et les Montaigus, troublaient les rues de Vérone du bruit de leurs querelles et souvent même des suites sanglantes de leurs rencontres. En 1305, Antonio Capelletti, le chef de l'une des deux factions, donna un bal dans lequel s'introduisit, sous un masque, le jeune lîoméo Monlecco, âgé de vingt ans, et l'un des plus charmants cavaliers de Vérone. Au bout de quelques instants, soit distraction ou pour se soulager d'une contrainte, à laquelle ajoutait sans doute la chaleur de la nuit, Roméo détacha son masque. Ceux de la faction ennemie qui le reconnurent, étonnés d'abord, finirent par lui pardonner une témérité qui pouvait passer pour une généreuse confiance. Mais il arriva que ses yeux ayant rencontré ceux de Juliette Capellelto, les regards des deux jeunes gens ne se quittèrent plus, et que le cœur suivit les regards. Vers la fin du bal et dans une danse qui semblait autoriser dételles libertés, une jeune dame vint offrir sa main au bel étranger assis à l'écart, et l'introduisit dans la ronde. Le hasard des figures, peutêtre l'entraînement de la passion naissante rapprocha Roméo de Juliette; leurs mains se touchèrent, et quand elles se dénouèrent, il était déjà tombé de leurs lèvres de ces douces paroles qui lient à jamais deux âmes.

Le lendemain et les jours suivants, Roméo rôdait dans une rue étroite sur laquelle donnaient les fenêtres de

Juliette; elle ne put se retenir d'y apparaître, et l'entretien fut repris où l'avaient laissé les flambeaux mourants de la fête. Les amours vont vite, on l'a dit souvent, sous cet ardent soleil d'Italie. Les deux jeunes amants convinrent de se marier, et ils s'adressèrent, pour leur en faciliter les moyens, à un franciscain, le frère Lonardo, dont la cellule gardait les plus doux et les plus terribles secrets de la ville. Théologien subtil, frère Lonardo était en outre un savant chimiste, ce qui, à cotte époque où la chimie n'existait pas encore, revenait presque à dire un magicien; le frère se laissa aisément toucher, cédant .surtout à l'espérance de réconcilier les deux familles ennemies et d'accroître par là son crédit dans la ville.

A une époque de l'année où la confession était obli gatoire, Juliette se rendit avec sa mère à l'église de San Francisco et s'agenouilla à l'un des côtés du confessionnal, pendant que Roméo, accompagné de son père, se plaçait de l'autre côté, et le frère ouvrant les deux petits guichets, donna à ses deux pénitents de rencontre la bénédiction nuptiale. L'historien a soin d'ajouter qu'une vieille, complaisante et avisée, de la maison de Capelletto, facilita aux deux époux le moyen de passer la nuit dans le jardin. Je relève ce détail naïf, parce que ce jardin de Juliette est devenu, grâce h Shakespeare, comme plus lard celui de Marguerite, un des domaines enchantés de la Muse.

Cependant, après les fêtes de PAques, arrive, aux portes de Vérone, entre Montaigusetdapulets, une de? ces rencontres malheureusement très-fréquentes. Roméo,

défié par Tébaldo, cousin de Juliette, se contient aussi longtemps que le permet le souci de sa bonne renommée. Forcé enfin de se défendre, il tire l'épée et tue son adversaire. Exilé de Vérone par un ordre du capitaine perpétuel, il se relire à Manloue.

Peu de temps après, Capelletto presse Juliette de se marier. Celle-ci, éperdue, court au frère Lonahdo et lui demande un moyen de rester fidèle à l'époux qu'elle a reçu de lui. Le franciscain lui remet une drogue qui doit la plonger dans un sommeil profond qui sera la mort aux yeux de tous. Mais vivante pour lui, dés qu'elle aura été déposée dans le caveau de ses ancêtres, il ira l'enlever et, sous un déguisement, la fera conduire à Mantoue. Un messager sera chargé d'avertir Roméo de tout ce qui s'est passé. Tout alla bien d'abord; mais les mauvaises nouvelles cheminent plus vite que les plus zélés messagers. Un bruit vague vient apprendre à Koméo que Juliette n'est plus, et Roméo, dans le premier emportement de sa douleur, se hâte de revenir à Vérone, suivi d'un seul domestique. Armé d'un poison violent, il se fait ouvrir le tombeau de Juliette, baigne de larmes le corps de celle qu il croit à jamais perdue pour lui, avale le poison et meurt. Un instant après, Juliette s'éveille, trouve à son côté le corps inanimé de son mari, et apprend de Lonardo, accouru trop tard, comment, trompé |)ar les apparences, Roméo s'est donné la mort, et elle meurt elle-même, de sa douleur, sur le sein de celui qu'elle a uniquement aimé.

Voilà la légende dans sa pathétique simplicité. La

principale différence qui existe entre le récit de Girolaino et la nouvelle, c'est que dans cette dernière Juliette s'éveille pendant que Roméo se débat sous les étreintes de l'agonie, ce qui amène une de ces scènes déchirantes que permet trop rarement la fatalité des choses humaines, mais que l'imagination appelle impérieusement. Shakespeare s'en est tenu au récit de firook, conforme en ceci à celui de Girolamo. Celte navrante ironie de la destinée allait mieux à l'instinct mélancolique de son génie.

Je ne voulais que résumer les traits principaux de la légende, et la voici tout entière. Pourquoi donc? Assurément je ne l'ai pas racontée pourvous apprendre, à vous qui le savez mieux que personne, ce qu'en a fait Shakespeare, ce puissant enchanteur des imaginations du nord; c'était plutôt pourvous faire voir comment, un demi-siècle environ plus tard, elle était, au midi, transformée et souvent gâtée.

Rojas, le second en date, quoique j'en parle d'abord, a tellement défiguré le sujet, que j'ai été un moment tenté de n'en rien dire. Mais Uojas est le dernier des giands poêles dramatiques de l'Espagne, il est l'auteur de (irtrcia del Castnnar, un de ses grands chefs-dœuvre, et la France lui doit Venceslas; voilà bien des litres réunis. On se dit qu'il est impossible que dans un tel sujet un tel honnne n'ait pas mis ({uelque chose de son génie. Ce m'est d'ailleurs une occasion de montrer, chemin faisant, par un exemple, ce qu'on entend, en Espagne, par une comédie de cape et d'épée, pièces où, à travers les

invraisemblances accumulées, les surprises de tout genre, les travestissements de toute sorte, les caractères deviennent ce qu'ils peuvent, la passion va où le hasard l'emporte, le dénoûment arrive comme il plaît à Dieu.

Don Francisco de Rojasy Zorilia était né à Tolède, en 1607, d'une famille distinguée. Sa noblesse est mise hors de discussion par les preuves qu'il dut en fournir pour être admis dans l'ordre clievaleresque de Santiago, dont il reçut l'habit en 1641 . De ses études on ne sait rien, et avant ses succès au théâtre, il ne s'était fait un peu connaître que par un sonnet sur la mort de Lope de Véga, par quelques regrets poétiques donnés à la mémoire de Montalvan qui parle de lui avec éloge, et par quelques autres morceaux d'une valeur médiocre. 11 faut cependant mettre à part, dans le nombre, un sonnet contre les femmes, sonnet plein d'une verve originale que je ne rappelle cependant ici que pour relever, en passant, ce trait singulier de ressemblance entre notre poëte et Euripide; on en chercherait vainement un autre.

Rojas réunit lui-même ses œuvres dramatiques en deux parties qu'il publia l'une en 1640, l'autre en 1645. Montalvan, son aîné de quelques aimées, l'appelle un poëte fleuri, ingénieux et brillant; il est surtout cela dans ses comédies proprement dites, dont la plus populaire, don Lucas del Cigarral, a été connue en France par une imitation de Thomas Corneille; mais dans Garcia del Castanar que Montalvan n'a pu connaître, le poëte a déployé des qualités d'un ordre plus élevé, la concision, la vigueur, le mouvement dramatique. D'un

bout à l'autre, cette pièce est animée d'un souffle héroïque et sa place est marquée au premier rang. Dans nulle autre ne revit avec plus d'éclat le génie de la vieille Espagne, et sa religion monarchique n'a pas plus de grandeur dans V Étoile de Si'ville de Lope de Véga.

On ne sait pas où ni à quelle époque mourut Rojas. Depuis quelque temps la critique espagnole connuence à s'enquérir un peu plus de la personnalité de ses beaux génies; mais c'est chez elle un souci encore si nouveau, que tout récemment la découverte de la date authentique de la naissance de Rojas a été pour don Eugcnio Hartzembush, l'auteur des Amants de Termel, presque un nouveau titre de gloire. M. Villemain écrivait quelque part : « Le théâtre espagnol a souvent l'air d'un rêve fantastique dont le désordre détruit l'effet et dont la confusion ne laisse aucune trace. » Sans examiner si ce jugement est aussi complètement vrai qu'il est spirituel, je dirai que ce fantastique semble avoir passé des œuvres aux auteurs eux-mêmes. Sur Rojas, en particulier, ses compatriotes ont trouvé si peu à raconter, qu'ils ont rassemblé sans scrupule dans sa biographie toutes les anecdotes éparses dans la vie de deux ou trois autres Rojas, contemporains de l'auteur de Garcia del Castanar.

Ce qui explique un peu ci'lle confusion, c'est qu'ilsemble en vérité qu'il y ait eu deux poètes dans notre Rojas, comme l'a remarqué avec (inesse le savajit don Eugenio deOchoa; et par là je ne v<nix pas dire un poète comique et un poêle tragique, la distinction serait toute naturelle, même en Espagne où l'on conloud volouliers les

deux génies; je veux dire que là où il est bon, c'est un écrivain simple, nerveux, énergique, accompli, et que là où il est mauvais, ce qui arrive trop souvent, c'est un écrivain maniéré, obscur, emphatique, boursouflé. Ici, je le regrette, c'est au second que nous avons affaire.

Sa pièce est intitulée : les Factions de Vérone, ou, dans quelques éditions plus récentes : Montescos et Capeletes; elle fut imprimée en \ 645, justement cinquante ans après celle de Shakespeare. Un beau jour la déUcieuse légende aura été dénoncée à Rojas par le gros livre de Girolamo ou par la nouvelle de Luigi da Porto, et le poëte, il ne mérite guère ici ce nom, aura impitoyablement exercé sur elle le droit d'épave. Lope de Véga avait, avant lui, traité avec plus d'égards la pauvre fille d'Italie jetée sur ces côtes peu hospitalières; mais son poëme à lui ne fut publié qu'en 1647, et il ne me paraît pas que Rojas en ait eu connaissance. Suivons d'abord dans les rudes mains de ce dernier les aventures de l'aimable Juliette.

La comédie est divisée en trois journées. Au commencement, Julia, car en Espagne, ce pays des petits noms, Juliette est cependant un diminutif fort peu usité, Julia s'entretient avec sa cousine Héléna, une Monlaigu, sœur de Roméo et mariée au comte Paris. A travers cette conversation obscure et hérissée de pointes, on entrevoit qu'Héléna est fort négligée par son mari, A la Juliette de Rojas ce n'est pas l'amour de Roméo qui manque, c'est Roméo lui-même; mais quand j'écris Roméo, c'est Alexandre Roméro qu'il faut lire; ce nom sans doute

aura paru plus harmonieux à Rojas. Julia se plaint de ne le voir qu'à la dérobée, et qu'il lui faille vivre dans une dissimulation de tous les instants. Ce n'est pas dans un bal que les deux amants se sont rencontrés pour la première fois. Roméro était entré furieux dans la maison du vieux Capuletet l'y cherchait pour le tuer. Il arrive, l'épée à la main, dans un appartement où Julia s'est réfugiée. Mais à peine a-t-il écarté le voile qui cache la jeune fille, qu'il s'arrête stupéfait. Juha en donne des raisons un peu longues qui ne sont pas toutes sans grâce : « Soit enfin, que dirai-je? car souvent en ces matières ce qu'on ne sait pas est précisément ce qui charme. » Ce je ne sais quoi a vaincu le furieux jeune homme, et à son tour c'est lui qui implore. « Je i'écoutais me disant de ces tendres mensonges qu'on sait être mensonges et que pourtant nous autres femmes nous écoutons toujours; il me parla une nuit, puis une autre, à la grille de ma fenêtre; il me pria de le laisser entrer. Mais le mal est l'ombre du bien, dit le poëte, et c'est une mauvaise heure pour une fennne que celle où elle commence à se défier d'elle-même. » Ce qui, en ce moment, inquiète surtout Julia, c'est que son cousin André a demandé sa main, et que son père consent à ce mariage.

Survient Hoinèro lui-même, au grand effroi de Julia. Il vient, lui aussi, la demander à son père. Les Capulets ont eu le temps d'oublier leur haine; il va longtemps que le vieil Autouio a dit : Non. Le moment est veim de dire : Oui. Julia parait peu convaincue par ce raison-

UOMÉO LT JULIETTE, '217

niiiiient. Le valet de Hoinero, qui est le gracioso de la pièce, interrompt cet entrelien par un récit qui serait dégoûtant, s'il n'était insipide; il se tait enfin, et le dialogue se ranime avec des traits de passion qui jious font du moins rentrer dans le sujet.

JULIA

« Mon père pourrait me refuser son consentement, que mon amour net'oublierait pas.

ALEXANDRE ROMÉHO.

t Le sort ne permettra pas que je puisse jamais l'oublier.

JULIA

« Ah! si tu pouvais changer, j'aimerais mieux encore, mon bien-aimé...

ROMÉRO.

« Quoi?

JULIA

^( Ktre haïe de loi qu'oubliée. »

Kt la scène se termine par une spirituelle boutade du gracioso contre les fennnes. Dé(;idément Kojas est J)ien l'auteur de l'impertinent sonnet dont je parlais tout à l'heure.

Cependant Antonio Capulet arrive .avec son neveu André au moment où on l'attendait le moins, et tout le monde s'enfuit ou se cache. Julia détruit d'un mot les espérances d'André qui s'en va mécontent. Mais elle n'aura pas aussi bon marché des prétentions du comte Paris qui aspire également à sa main. Quoi ! le mari d'Héléna? lui-même. Capulel s'en étonne comme vous.

'218 L'ESPAGNE KELIGIKUSE ET LITTËUAIRE.

mais il y a moyen de tout arranger. Le comte Paris est en mesure de faire annuler son mariage; sa théorie vaut la peine d'être écoutée; elle est du moins poétiquement exprimée. « Celui qui entre dans un agréable jardin choisit d'abord la violette azurée, parce qu'il l'a rencontrée la première, avant la seule qu'il attend et qui répand déjà autour d'elle ses trésors de pourpre et de nacre; mais il n'a pas plutôt aperçu la rose, reine des campagnes, qui, pour protéger sa beauté, s'est fait des archers de ses épines, que mieux il la voit gardée, plus il convoite ses charmes. » Antonio n'a rien à répondre à cela; mais la rose, c'est Julia que je veux dire, se soucie fort peu de prendre la place de la violette, son humble cousine. Tous ceux qui se sont cachés au commencement de la scène reparaissent alors, tous les mystères éclatent à la fois, et il en résulte un imbroglio terrible où chacun trouve à qui s'en prendre : Julia querelle son père; lléléna l'infidèle Paris; Antonio .Alexandre; les épées se mettent de la partie, et le jeune Monlaigu succomberait, si un ami, qui l'a suivi de loin, ne lui amenait du renfort. La journée se fermine an milieu d'un tumulte inouï, d'où s'échappe pourtant ce cri de la naluie poussé par Julia et adressé à Roinéro : « Sauve mon père du danger, car si cette vie t'appartient, c'est à lui que j'en suis redevable. »

La seconde journée débute par une scène assez pi* quante, où l'on apprend qu'Anlonio, qui n'a dû la vie (ju'à la générosité de Homéro, persiste cependant A lui t-efuser la main de sa 1111e. Homéro se voit donc forcé

(le l'enlever &n même temps que sa sœur lléléna, et il l'en prévient par un billet que Guarda-lnfante, c'est le nom du gracioso, est chargé de remettre à l'une ou à l'autre. Une chaise de poste tout attelée les attendra à deux pas de l'égUse. lléléna reçoit le billet et promet d'avertir Julia.

La chose presse, en effet, car le vieux Capulet ne laisse pas de relâche à sa fiile. Il faut qu'elle se décide entre le comle l'âris ou le cousin André. Julia ne veut ni de l'un ni de l'autre, et se défend avec plus de malice que de passion sincère. Pour couper court à sa résistance, le père furieux lui ordonne de choisir entre le fer ou le poison. Juha revendique alors le droit de la nature par un discours ingénieux, qui atteste que dans son éducation l'histoire naturelle n'a pas été plus négligée que le reste.

« L'oiseau règne dans le vent qu'il fend avec son aile ou coupe avec son bec. La bête fauve en choisit une autre dans son espèce. La blanche hermine, symbole de la pureté, ou cesse de vivre ou vit sans tache. Le palmier qui se dresse dans la prairie, géant de la végétation, laisse s'échapper, à l'aspect de son époux, le fruit doré de son amour. Le pistachier, arbre de l'Inde (écoulez une étrange merveille !) uni à un autre de la même espèce, donne sa fleur, croît fièrement, et après la sixième aurore vous voyez, triste et fanée, cette fleur se dessécher, et l'autre, qui n'a jamais fleuri, porter le fruit dont son compagnon n'a montré que la fleur; de sorte que l'un produit la fleur, l'autre le fruit. L'un s'est cou-

220 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, vert de fleurs précoces, l'autre de fruits savoureux. Mais si une main maladroite les plante en des lieux différents, ils meurent tous deux, glacés l'un et l'autre et flétris. Telle est la force de leur amour que réunis ils sont deux, et séparés ne sont plus rien. Cet arbre est mon image. Arbre moi-même, je l'imite en ceci que l'espérance est la fleur que je porte, et Alexandre, objet cbéri de mon amour, arbre aussi de la même espèce, Alexandre donne le fruit et le laisse tomber en soupirant. Soyez le bon jardinier, puisque vous connaissez maintenant la nature des deux arbres. Prenez-y garde, ne souffrez pas que la main les sépare ou que le couteau les blesse, en voulant les corriger. Sans moi, celui-ci sècbe et meurt, et sans lui, il faut que je meure. »

Cette jolie botanique a moins de succès dans la boucbe de Julia que dans celle du comte Paris. Capulct cette fois y demeure insensible, et Julia se jette sur le poison qu'elle avale d'un trait.

Le pauvre père n'avait pas prévu qu'il serait pris au mot.

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