‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 25 sur 37 · MARIN · texte numérisé non relu

MARIN

« Plût à Dieuquej'eus.se ici en face de moi tout le parti

228, L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, de cette maison, et me voir seul contre tous avec ma cape et mon épée. Tu verrais alors si un autre est capable de si beaux exploits. Mais d'aller entre deux portes surprendre... c'est vouloir se faire traiter comme un vhien.

ANSELUO, à Rosélo.

« Si tu éprouves un tel désir de voir cette fête, où je m'inquiète un peu de savoir tous les Castelvins réunis, prends un masque et entre. On te prendra pour quelque parent.

ROSÉLO.

« Et je pourrais en toute sécurité?...

ANSELUO.

«Tu le pourras, si tune rencontres personne qui viMiille savoir qui tu es.

I10SÉI.0.

(( Viens, Anselmo, entrons.

ANSELMO

« C'est un paradis des femmes les plus belles. Mais il y a grand risque à courir. Ton père est le chef du parti des Montes. Il ne souffre pas même qu'on parle de ces gens- là devant lui, moins encore qu'on les voie chez eux. Autrement sa fureur éclate sans mesure et sans frein. D'un autre côté, Antonio, chez qui se doime cette fêle, est le chef des Castelvins. Il se complaît dans ces (juerelles, et voudrait nous voir tous morts. nosÉLO.

« Oui, mais le ciel a réparti entre les deux l'iimilles (les choses bien connues. A nolii! parti il a donné les hommes vaillants, et leur grande renonnnée resplendit

aux pages de l'histoire. Aux Caslelvins il a donné des femmes d'une telle beauté que la nature en a dérobé le type aux anges. Je crois que si les deux factions se laissaient unir par des alliances et abandonnaient le violent .souci de leur vengeance, l'Italie entière porterait envie aux gens de Vérone.

MARIPi.

« Ce n'est pas seulement chez les hommes que me faligue et m'ennuie cette haine, source de tant de malheurs; mais il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne se mordent entre eux. Je suis las de voir s'élancer du seuil des Montes et des Castelvins des dogues et des mâtins furieux et la gueule enflammée, de telle sorte que si leurs dents aiguës étaient des épées, elles feraient en une heure la fortune desalguazils. Il n'est homme qui n'amène son dogue avec son collier armé de pointes, qui se détache bellement sur sa peau blanche ou noire. Que dis-je? Les chats eux-mêmes!... on les voit rôder par bandes menaçantes, et par moments tenir la campagne dans les cuisines et sur les toits. S'ils miaulent, c'est pour afficher leur couleur : car les uns disent Montes, les autres Caslelvin. 11 n'est pas jusqu'aux coqs en qui n'éclate cette fureur des partis. Pour peu que l'un chante, l'autre s'en lient pour offensé, et la passion est si ardente que si un Castelvin commence dans son poulailler , trente Montes lui répondent du leur. »

Que vous semble de tout ce début? N'est-il pas vif et bien venu? Et ce Lope de Yéga ne vous paraît-il pas ((iiolque peu parent de son contemporain Shakespeare?

Seulement le souffle de la guerre civile, qui chez l'Anglais est sombre, violent, inexorable, va s'apaisant ici peu à peu, et on ne s'attend plus à voir sortir de la discorde des deux familles d'aussi implacables fureurs. Rosélo lui-même n'est plus cet ardent rêveur, marqué d'avance du sceau fatal, qui, enchaîné au char de la froide Rosalinde, se laisse, de guerre lasse, entraîner à une fête où sa maîtresse ne sera pas; c'est un jeune téméraire qui dédaigne tout ce qui semble facile, et qu'attire et séduit l'impossible. Ils entrent masqués dans la maison.

ANSELMO

« Laquelle te semble la plus belle?

ROSÉLO.

« Celle à qui parle cet heureux mortel qui a mérité l'honneur d'être assis prés d'elle.

ANSELMO

« Tu peux aussi lui parler.

nosÉi.o.

« Quel visage assommant !

ANSEI.M0.

(( Tu as ôtê ton masque?

nosÉi.o.

« Je l'ai -fait sans y prendre garde.

ANSEI.MO.

« Remets-le au plus vite.

UOSÉLO.

« Ce serait ('veiller raltentioii et faire soupçonner à ces gens quelque trahison. Il vaut mieux que je reste airtsi.

ROMÉO ET JULIETTE. 2ni

ANSRLMO.

« Ils t'ont déjà vu.

ROSÉI.O.

« Je ne suis qu'un sot.

ANSELMO

« Quolle sottise, en effet!

ANTONIO CASTELVJN.

a Coinprend-on une telle audace? Hosélo dans ma maison !

TÉOBAI.DO.

« Ecoute. »

Ce Téobaldo n'a de commun que le nom avec celui de la légende et avec le Thybald de Shakespeare. C'est un Capulet moins violent que les autres, frère d'Antonio et père du jeune Olavio qui poursuit Julia de son amour, et qui lui servira tout à l'heure à cacher l'objet véritable de sa passion .

ANTONIO

« Que j'écoute quoi?

TÉOBALDO.

« Écoute seulement ce que je pense de ce jeune homme. H n'y a ici de sa part qu'une noble franchise. Son extrême jeunesse ne croit pas à l'inimitié, et n'écoute que son instinct, et la.preuve qu'il n'eut jamais de haine pour cette maison, c'est que, sachant ce qui se passe, il soit venu où lu le vois.

ANTONIO

« i\e peut-il être» venu armé et dans un but de trahison ?

TÉOBALDO.

« C'est parler en homme passionné. Il est entré comme un noble jeune homme, sans prendre garde s'il se trompait ou non, ayant affaire à gentilshommes.

A.NTOMO.

« N'est-ce pas un affront pour ma maison?

TÉOBAI.DO.

« C'est plutôt un honneur pour elle.

ANTONIO

« Moi, j'en juge autrement, et j'ai envie de le tuer.

TÉOBALDO.

« Quanta moi, je ne vous aiderai pas à commettre un meurtre si lâche. Celui-ci, comme un autour étourdi, est entré dans le colombier, pour voir s'il ne pourrait y chasser quelque oiseau d'amour. N'allez pas troubler Vérone et réveiller des querelles assoupies.

ANTONIO

« Vous avez une rare prudence.

TKOBALDO.

« C'est l'effet de l'âge, Antonio, et si vous avez une fille ici, moi aussi j'y ai la mienne.

ANTONIO

« C'est bien pour vous que je l'épargne.

TKOHAI.nO.

a Je vous donne le conseil qui convient .

ANSEI.MO, il l'oM-lo.

« Que regardes-! u?

H0SKU1.

(I Mn mort, je crois.

ROMÉO ET .IULIETTE. 235

ANSELMO

« Bien dit; car en regardant de cette façon, tu fournis à tes ennemis un prétexte légitime pour te donner la mort.

KOSÉLO.

« Ils n'y songent guère.

ANSELMO

« Ton bonheur veut qu'ils jugent autrement ta folie. r.osÉi.0.

« Laisse, Anselmo, laisse, que je contemple cet ange du ciel, et que tombe sur moi toutle mal que me veulent ces gens-là. »

On se doute bien qu'il s'agit ici de Julia; pendant que Rosélo s'arrête en extase devant elle, Julia, qui l'a remarqué à son tour, ne prête plus qu'une oreille distraite aux fadeurs de son cousin.

ROSÉIX), à pan.

« Ah Dieu! pourquoi suis-je Montes? que ne suis-je Castelvin? qu'est-ce qu'il en coûtait au ciel?

JULIA, à part.

« Parmi les fleurs de ce vert jardin, il faut qu'avril ait ressuscité Narcisse.

ROSÉLO, à part.

« Si c'est ici le paradis, que sera mon parti? Il est évident qu'étant le contraire, il ne peut être que l'enfer. Amour, aiguillonne ma peur! c'est folie, c'est témérité... mais je crois que je vais me risquer.

JULIA, :\ pari.

« Oh! s'il s'approchait de moi, mieux que pas une ici je lui en saurais gré. »

L'expression est maniérée, mais les sentiments sont naturels, et sous leur forme affectée, ils intéressent le cœur. Le jeu va se compliquer. Julia n'est point seule; elle a près d'elle cette fille dont parlait tout à l'heure l'honnête Téobaldo, Dorotéa, la sœur d'Otavio.

DOnOTÉA, à part.

« Mon frère est auprès de Julia; c'est pour moi sans doute que ce masque s'approche.

ROSÉLO, a pari.

« Amour m'aveugle, mais c'est lui aussi qui me trace la route.

JDLIA, à part.

« Ah! jeune homme, si j'avais ce bonheur!

DOROTÉA, à pan.

« Oh! s'il s'asseyait près de, moi!

JULIA, à pari.

« Ah Dieu! s'il s'approchait de moi!

DOROÏKA, à part.

« Ah! Dieu! s'il m'allait aimer! »

Bosèlo s'assied auprès de Julia, et Anselmo à côté de Dorotéa, qui lui a paru charmante; Otavio est assis de l'autre côté de Julia.

nosKLO.

« C'est bien de l'audace à moi, madame, d'avoir osé prendre à côté de vous une place que je mérite si peu; mais vous devez me le pardonner, car la faute en est à vous, et vous ne pouve/,, pour vous justifier, la rejeter sur moi. (l'est votre rare beauté qui a fait naître mon

audace; je suis venu appelé par sa pure et divine lumière; j'ai tourné comme le papillon autour de la flamme; car je n'ai pas eu d'abord le courage d'acheter la gloire au prix de ma vie; j'ai voltigé autour du beau rayon, jusqu'au momenl où, heureux de mourir, j'ai osé devenir un autre Phaéton. Que le feu de votre astre m'embrase; j'aime mieux mourir près de vous, madame, et embrasé, que de vivre solitaire et glacé. Et ce n'est point de ma part, ch^re âme, témérité ou folie, car si la beauté est un trait de flamme, c'est aussi par un trait de flamme qu'elle se fait sentir. Je me hâte de vous dire combien je vous aime, (;ar aussi bien je me sens mourir. Le mal n'est plus un mal, s'il ne tue; je puis parler ainsi, car aujourd'hui je meurs.

JULIA

« Le masque a le cœur tendre, ses discours ne sont que mensonges.

OTAVIO.

« Il ne saurait parler raison, puisqu'il l'a perdue.

ROSÉLO.

« (l'est ce masque qui me donne la hardiesse de parler ainsi; le feu qui m'embrase a pu seul m'y pousser. Si je vous ennuie, je me lèverai.

OTAVIO.

« A votre aise, s'il vous plaît ainsi.

JULIA

« Pourquoi? il est bien dans votre voisinage, s'il craint la chaleur, car du froid que vous jetez sur moi je puis lui en repasser assez pour le glacer.-

OTAVIO.

I' Prenez garde, cousine, à ce que vous dites.

iVUX.

n C'est pure courtoisie envers un étranger; avec vous, je n'ai pas à me gêner.

OTAVIO.

« Sans doute, mais parce que je suis tout à vous, ce n'est pas une raison ; car si je perds le bien qui m'est cher, croyez que je ne le veux point sans vous. Je me ferai étranger, s'il le faut, pour avoir part à vos bonnes grâces.

ISOSKI.O.

t Madame, si je suis le coupable, je m'en irai d'ici...

JDMA.

« Fit où irez-vous?

nosÉf.o.

« M'entretenir ailleurs.

JDLIA.

« Vous trouvez-vous donc si mal entretenu?

R0SÉI,0.

« On ne saurait mieux; mais si je suis impoli...

JUMA

« Celui-là n'est jamais impoli qui mérite la faveur qu'on lui dispense, (a pan.) No bougez pas, et Dieu veuille que le sot s'ennuie assez pour nous laisser seuls! Olavio, viens ici.

OTAVIO.

« A (|uoi bon? si c'est pour te lounior de l'autre «nté.

nuMEO ET JILIETTE. 257

JULIA

« Tu prends vite la mouche; je veux causer avec loi.

OTAVIO.

« Me voilà assez payé. Je te pardonne l'ennui que tu m'as donné, n

Et Julia reprend l'entrelien avec Otavio, en abandonnant sa main à Rosélo. Le jeu continue assez longtemps; Julia fait passer par Otavio ce qu'elle veut faire entendre à Hosélo, et elle va même jusqu'à lui donner un rendezvous pour le lendemain dans le jardin de son père. Tout cela est mené assez spirituellement. Mais cette douce Juliette qui se livre si naïvement au premier entraînement de son cœur, qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle passe les bornes de la pudeur, et qui garde cependant encore tant de chasteté dans son abandon même, l'avez-vous reconnue? a-t-elle jamais ressemblé à cette fine coquette, si rompue à tous les manèges de la galanterie? peutêtre la retrouverons-nous dans ce jardin où Shakespeare nous l'a montrée si tendre et pourtant si retenue.

L'ivresse d'une tète, l'éclat des (lambeaux, l'énervant poison des parfums étaient sans doute ici pour beaucoup dans cet oubli de soi-même qui nous étoime sans nous charmer. Revenant peu à peu à elle-même, Julia dit à sa suivante :

« As-tu rencontré quelque part plus de grâce que dans ce gentilhomme qui m'a parlé?

CÉLIA.

« Sais-tu son nom?

JULIA

« Non; mais je voudrais le savoir; car à la première vue il a produit sur moi une telle impression, que c'est moi qui ai joué son rôle, tant j'ai été hardie et prodigue de flatteiies. Quelques jeunes gens, m'a-t-on dit, portent des amulettes qui éveillent chez les plus altières des idées imprévues; celui-ci sans doute en avait une, car je sens que si je ne le revois, il n'est plus de repos pour mon âme.

CÉLIA.

« Nous avons fait là un beau coup! mais il n'y a pas le moindre enchantement dans ce qui t'est arrivé avec ce jeune homme. 11 passe auprès des belles de Vérone pour un garçon d'esprit et de bonne mine; mais prends-y garde, l'aimer, c'est courir tout droit à ta perte. Ce jeune honnne est Rosélo, fils d'Arnaldo, le chef des Montes.

JULIA

« <)uel malheur! Pas un mot de plus, ô (;iel!

CÉLIA.

« D'où vient ce chagrin? ne vaut-il pas mieux que je l'avertisse, pour que tu te tiennes sur tes gardes, quand il en est temps encore?

JULIA

« Et comment le pourrais-je? je lui ai donné étourdi' ment la main.

CÉLIA.

« Mais comment ce drôle a-t-il osé pénétrer ici?... Savez-vous que j'ai entendu les vieux se consulter pour

savoirs'ils ne feraient pas bien de le luer? et Dieu veuille qu'ils ne l'attendent pas dans la rue!

JULIA

(1 Écoute... Dieu nie soit en aide!... Rej^arde à la fenêtre... non, ce n'est rien. Je suis toute saisie... Il est venu seul?

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