CRI.IA
« Avec deux autres; mais j'ai vu que Ion oncle Têobaldo contenait ton père.
JULIA
« Mais pourquoi ce jeune homme venait-il dans cette maison? conçoil-oii une pareille folie, une telle extravagance? Il aurait dû prendre un masque pour entrer; mon père alors ne se serait pas offensé, et moi je n'en serais pas devenue amoureuse.
(.ÉLIA.
« ïais-toi, avouer cet amour, c'est être plus folle que lui. »
Il y a dans la scène qu'on vient de lire plus de véritable passion que dans celle du bal. .Iulia, vivement combattue, tantôt cède et tantôt résiste, et ici Shakespeare ne désavouerait pas Lope de Véga.
« Connnent honnêtement lui parler, à piésent que je sais son nom? Ah! que j'ai eu tort de m'avancer! N'en doute pas, il a sur lui quelque charme. Si je le vois une seconde fois, je ne sais ce qui adviendra de moi. Demain, Célia, demain va le trouver, et dis-lui que je sais qui il est; dis lui que je le prie, ayant été si imprudente, de ne pas franchir le seuil de cette riiC;
CÉLIA.
« Je le ferai, et crois que j'ai épi'ouvé un vrai chagrin, quand je t'ai vu lui parler avec cette assurance.
JULIA
« Que ne me le disais-tu?
CÉLIA.
h Son valet était tombé à mon côté.
JDLIA.
« Son valet?
CÉLIA.
« Mon Dieu, oui!
JULIA
« Vraiment?
CÉLIA.
« Et je te jure que si le maître a bonne grâce, le valet n'en est pas dépourvu.
Jl'LIA.
« Je voudrais bien savoir de ce garçon si Kosélo aime (|uelque part; lâche de l'en informer, Célia, car il'y va de mon honneur.
CÉLIA.
Il .\ quoi bon, si tu dois l'oublier?
JULIA
i( Ah! c'est vrai; je ne m'en souvenais déjà plus; dis-lui que j'étais sans malice... et qu'il évite (;elte lue. Mais <iuel mal y aurait-il à savoir s'il aime bien?
CÉLIA.
« C'est encore de la folie; laisse le, maîtresse, aimer où bon lui semble, puisqu'il ne s'agit pUis de loi
HOMÉO ET JULIETTE. 2il
JULIA
« Oh ! l'ennuyeiïse fille! elle no sait jamais que me contrarier. Que t'importe que j'aime ou n'aime pas?
CÉLIA.
« Ah! c'est juste.
JULIA
« Encore, ennuyeuse!
CÉLIA.
« Allons, viens, ton lit t'attend.
JULLV.
« Je ne veux plus me coucher.
CKLIA.
« Appellerai-je Rosélo, pour qu'il t'en prie?
JLLIA.
« J'éprouve du charme à l'entendre nommer. » Retournons aux Hontes. Le père de Rosélo, le vieil Arnaldo, revient de la campagne; il s'informe de ce qui s'est passé chez lui durant son absence; il veut savoir, surtout ce que Rosélo a fait. Un valet, qui n'est plus notre ami Marin, rend bon compte de son jeune maître, tout en ne laissant pas échapper l'occasion de draper son camarade qu'il accuse de ne pas savoir diriger le jeune homme. La scène est d'un bon comique; celle qui suit, où l'on voit Lidio, ce valet qui a des idées sur l'éducation des fils de famille, tomber dans les bras de Marin qui suivieiit, complète heureusement la première. Mais notre intérêt est ailleurs, et partout où nianque Uosélo ou Julia, il semble que l'action ne puisse que languir. Rosélo aussi apprend av(^ç douleur que Julia est
242 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE. d'un parti ennemi du sien, mais Anselmo perd ses discours auprès de lui, comme Célia les siens auprès de Juliii.
ANSELUU.
« Allons, Hosélo, il ne faut plus parler d'aimer celle fenune; ce serait vouloir te perdre et agiter la ville entière. Prends garde, si tu passes une seule fois dans sa rue, que Caslelvin ne te lâche un coup de pistolet; sa maison s'écroulera d'elle-même pour tomber sur toi.
ItOSÉLO.
« Elle n'en fera rien.
ANSELMO
« Elle le fera.
nosÉLo.
« Que tu sais mal ce qui se passe!
ANSELMO
« Moi! tu es son ennemi; ai-je besoin d'en savoir davantage?
nosÉLO.
» Et ce qui se passe entre cette charmante fdle et moi?
ANSELMO
« (Ju'a-t-elle pu te dire, ne l'ayant vu de sa vie? »
Hosélo lui raconte alors la scène du bal. Mais l'amitié
d'Anselmo reste déliante; elle voit des pièges partout, et
si Rosélo s'obstine à aller au rendez-vous, Anselmo le
suivra jusque dans le jardin des Castelvins.
Nous y voici enfin dans ce jardin, encore tout parfumé pour nous des paroles enchantées de Roméo et de
ROMEO ET JUMETTE. 247.
Julietto. Voyons si Lope do Véga ne lui a rien appris qui mérite aussi d'ôtre redit par le doux murmure du vent dans les arbres.
Otavio, on s'en souvient, a pris également pour son compte le rendez-vous donné à Rosélo. 11 arrive le premier, mais Julia s'en débarrasse adroitement en l'envoyant tenir compagnie à son père qui veille encore.
JL'I.IA.
«Célia?
r.ÉLiA.
(' Madame.
JULIA
« Que dois-je faire? ,
CÉLIA .
« Pendant que ton père s'entretient avec Otavio, désabuser Rosélo, si par hasard il osait venir.