A XAVIER MA KM 1 EH
Souvenirs d'une réunion littéraire à Paris, vers 1838. — Ce que c'est qu'une Tertiilia. — Tprtuliasde Madrid. —Celle de don Juan José liueno, à Séville. — Par quel ehomin je m'y rends. — Ce qu'est M. liueno. - Aspect de son cabinet. — Discours d'ouverture en vers; citation. — Lecture d'un vieux manuscrit. — Le génie espagnol toujours identique à lui-môme.
— Sonnet de don Miguel de los Santos Alvarez. — L'acteur Julian Roméa. — Son ode sur la mort du Christ; citation. — Celle de Lista sur le même sujet. — Trait de mœurs locales. — Don Francisco Tubino.
— Don Léon Carbonéro y Sol, le Veuillot de l'Espagne. — Le sculpteur Astorga. — Le capitaine de hussards don Juan Justiniano et son ode au poêle. — Don José Fernandez Espino et son ode à Murillo; citation. — Ce que , c'est qu'une couronne poétique. — Poètes lyriques et prédicateurs. — Le marquis de Auilon et sa ballade à uit arbre; traduction. — Don Juan Vélazquez y Sanchez et ses éludes archaïques; citation. — Les vieux genresde la poésie espagnole toujours en honneur.
— Pages inédites des anciens génies de l'Espagne. — Don Fernando de Gabriel y lluiz de Apodaca et son ode sur les soldats poètes. — Une lecture de Don Quichotte. — Conclusion.
vin
Vous souvenez-vous, mon ami, de nos anciennes réunions littéraires dans votre petit appartement de la rue de l'Odéoii, en l'an de grâce 1858? C'est une des meilleures dates de notre jeunesse. C'est alors que Brizeux, qui était déjà le grand poëte que la France saluait dernièrement en lui, au lendemain d'une mort prématurée, nous récitait avec cet accent pénétré, un peu guttural, et de cette voix dans laquelle on croyait entendre le bruit éloigné de la vague brisant sur ses côtes de Bretagne, quelque page nouvelle de son idylle de Marie ou des fragments de sa rustique épopée, inédite encore, des Bretons. Sainte-Beuve, qui n'était pas de l'Académie, mais qui déjà eût mérité d'en être, tirait de sa poche ou de sa mémoire ce morceau d'un souffle si large, A une Chasseresse, et d'autres pièces qu'il rete-
nait encore. Vous, quand les autres se taisaient, vous retrouviez, dans quelque tiroir de votre table à écrire, une élégie heureusement traduite de l'évêque Tegner, ou une chanson naïve rapportée d'Islande ou de Norvège, deux contrées qu'il a été, qu'il est encore de mode de découvrir après vous.
Entre minuit et une heure, on s'en allait un par un, deux par deux, et je restais encore un moment à savourer avec vous les beaux vers que nous venions d'entendre. On se quittait avec regret, quoiqu'on emportât l'espoir de se retrouver le jeudi suivant. Mais un jour arriva où le groupe dispersé ne se rejoignit plus. Vous étiez parti pour l'un de ces lointains voyages, d'où vous nous reveniez le cœur plein d'autres rêves, les yeux éblouis de nouvelles images, les mains chargées de gracieux récits.
Ces souvenirs, que je cultive fidèlement, me revenaient l'autre jour, à l'occasion d'une lettre par laquelle un de mes amis d'Espagne me conviait à des réunions du môme genre qui allaient s'établir ou se renouveler à Séville.
Il me semble que c'est à vous que je dois raconter ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai ressenti dans ces tertulias qui, plus d'une fois, m'ont rendu quelque chose des boimes heures de noire jeunesse. Malgré vos préférences pour le Nord et pour le génie de ses poètes, vous n'avez, je le sais, aucun parti pris conlie le Midi, et vous airnez l'Kspngne, bien (pio vous n'ayez fait que l'entrevoir, en eflleurant ses crttes. I.aissez-moi donc
UNE TERTULIA LITTÉRAIHE A SÉVIME. 309
VOUS entretenir de l'Espagne comme vous me parliez jadis (loin de moi toute comparaison malséante) du Groenland et de la Laponie.
Les tertulias littéraires étaient autrefois fort communes en Espagne; pas de ville, quelque peu amie des lettres, qui n'eût la sienne. Elles sont devenues plus rares, mais il en existe encore. A Madrid, cela va sans dire; du moment que l'Espagne, contrairement à ses habitudes et à son génie, persiste à vouloir se donner une capitale unique, il va de soi que la vie intellectuelle afflue vers ce centre un peu artificiel du pays. Vous trouverez donc à Madrid, à côté des académies officielles, des salons où l'on se réunit pour entendre des vers et pour en lire, celui entre autres de M. le duc de lUvas, un grand poëte; celui de M. le marquis de Molins, un littérateur distingué; l'atelier de M. Picquer, un sculpteur de mérite; le cabinet de don Auréliano Feinandez y Guerra, un érudit, maître en l'art d'écrire; celui enfin d'un critique supérieur, don Manuel Cafiete. Je n'ai pas eu occasion d'assister à ces réunions.
Mais, en Espagne, la cause de la centralisation n'est pas tellement gagnée, que Madrid soit déjà toute l'Espagne. Il n'est pas encore tout à fait vrai de dire que l'art aussi n'a qu'une capitale, et de même que les acteurs les plus consommés dans leur art se rencontrent tantôt à Barcelone et tantôt à Séville, aujourd'hui à Valence, demain à Malaga ou à (Jadi.x, le premier poëte, le premier prosateur de l'Espagne peut fort bien se rencontrer dans telle ou telle de ces villes. Seulement, si
310 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, l'on n'y prend garde, il n'en sera plus longtemps ainsi. Ceux donc qui, sur un point ou sur l'autre, travaillent à créer ou à conserver en Espagne un foyer littéraire, font acte de véritable patriotisme, peut-être de prévoyance, et tout bon Espagnol doit savoir gré à don Juan José Bueno d'ouvrir sa maison à ses amis, et l'encourager, le soutenir dans le généreux dessein de sauver de la loi connnuue l'originalité de cette grande école andalouse qui, au seizième siècle, donnait de si beaux noms à la poésie espagnole, Ilerrera, Rioja, Arguijo, Jaurégui, pour ne parler que de ceux-là, et qui parait peu disposée, ce n'est pas moi, c'est elle qui le dit, à voir s'égarer les eaux profondes de son Guadalquivir sur les sables arides du Manzaiiarés.
C'est le mercredi que M. Bueno a cboisi, et j'avais reçu pour ce jour-là une cordiale invitation. Qui est M. Bueno? me demanderez-vous. J'allais vous le dire. M. Bueno est un avocat, mais un avocat dans lequel il y avait, il y a encore un poëte. Qui donc lui a persuadé qu'il devait y avoir aussi en lui un démocrate? La démocratie pourtant ne va guère à la mesure de son esprit, à la grâce de ses manières, à l'élégance de ses habitudes. Toute la persoinie de M. Bueno est jeune, sa physionomie est expressive, sa parole caressante. Autre contraste non moins vif que le prt^mier, M. Bueno est un curieux, un cherchcui- de raretés, un bibliophile. Dans sa première jeuiiosse, il n'en est encore qu'à la seconde, M. Bueno piihli.i avec don J. Amadoj- de los Bios, aujourd'hui membre distingué (I(î l'Académie de
UNE TERTULIA LITTÈRAIHE A SÊVILLE. 311 l'histoire à Madrid ot historien d'un sérieux mérite, un l»etit recueil de poésies qui ont gardé bien de la fraîcheur. M. Bueno semble vouloir revenir aujourd'hui aux douces et pures inspirations de ses jeunes années, et cette tertuHa à laquelle j'étais invité est aussi peut-être un signe de cet heureux retour.
Me voilà donc en route par un beau clair de lune pour me rendre à la rue Marniolés, où demeure notre ami. Je passai devant l'ancien collège de Maese Uodiigo, à la porte duquel se dressent encore ces colonneltes de marbre dont Cervantes parle dans ses Nouvelles exemplaires. Ces souvenirs de la vieille Espagne me préparaient à prêter une oreille curieuse aux beaux esprits de la nouvelle. Par l'étroite rue San Grégorio, la place de la Contratacion et la rue de Manara (que; de souvenirs encore!) j'arrivai sous cet arceau où le Cid d'Andalousie provoqua et tua son ami Bustos, tradition qui reste acquise à la poésie et presque à l'histoire, depuis que Lope de Véira l'a consacrée dans un drame ^ L'arc séculaire
' Depuis que ceci a été écrit, l'arc a été démoli, sans respect pour les souvenirs ((ui semblaient devoir le protéger. Mais quoi? il gênait un peu la circulation. Un poète, témoin de cette profanation, n'a pu se retenir d'écrire, à celte occasion, les strophes suivantes, qui ont eu quelque retentissement en Espagne :
A CEUX QUI DÉMOI.ISSKNT I.'aIIC DE ^ANCiIn OtlTIZ PE I.A^ IlOEUSi
Quand le noide Hustos expira sous le glaive. De sa main défaillante il montra cet arceau, Et dit: «t Que la nuit toir.))e ou que le jour se lève, Tant qu'il sera debout, lu gémiras sans trêve. Te souvenant, Ortiz, que lu fus mon bourreau. »
Kt le voilà tombé, l'arc aus souvenirs sombres! Vieux témoin de Bustos. te voilà condamné!
s'ouvre sur une place plantée d'acacias et d'orangers, et qui est formée à droite par l'Alcazar, à gauche par la Lonja et la cathédrale, en face par le palais de l'archevêque. Comme je tournais l'angle de l'Alcazar, j'aperçus au-dessus d'une petite maison enclavée dans la vieille muraille une étroite fenêtre doucement éclau'ée. Je fus un peu tenté, je l'avoue, de laisser là mon premier dessein, et d'aller passer quelques heures de cette belle soirée à côté de celle ou de celui qui, à la lueur d'une lampe, veillait, lisant ou écrivant derrière la mystérieuse fenêtre. J'étais sûr, sans aller plus loin, de rencontrer là la poésie : cette fenêtre était celle de Fernan Caballero. Pourtant je passai outre.
Laissant donc à ma gauche la Giralda se dresser, dans l'ombre, de toute sa liauteur, je m'enfonçai dans une longue rue tortueuse qui fuit comme un serpent dans le quartier qui fut jadis celui des Maures, et j'arrivai enfin à la porte de M. Hueno.
Un certain nombre de personnes étaient arrivées
Et ce soir, au milieu de les tristes décombres, Pendant que j'évoquais les deux tragiques ombres, Une voix murmurait: « Orliz est iiardonné! »
C'est bien. Son crime fut le crime de cet Age Où, quand le roi parlait, il Tallait obéir. H eut, aimant la sœur, le sublime courage De défier le frère ; et, d'un ferme visage, Dans la maison du mort il rentra pour mourir.
Hors, brave Orli/; mais toi (pii, dans la frénésie, i;t d'un bras ilésormais que rien n'arrêtera, Vas arracliant du sid de notn; Andalousie Les monuments lie l'art irt de la poésie, Kivelcur sans pitié, qui te pardonnera?
UNE TEUTULLV LITTÉRAIUE A SÉYILLE. 313
avant moi, et je reconnus, en entrant, quelques figures amies à travers l'atmosphère légèrement voilée par la discrète fumée d'une demi-douzaine de cigarettes.
Un cabinet de moyenne grandeur, dont les murs sont couverts d'anciennes estampes, de plâtres choisis avec goût, de portraits entre lesquels je distinguai celui d'Espronceda, une lampe sur le bureau, et sur la cheminée doux candélabres de bougies, un bon feu, un canapé confortable et d'excellents fauteuils, tous ces agréments du chez soi eussent paru, à Séville, il y a douze ans, quelque chose d'assez nouveau dans les habitudes de qui que ce soit et surtout d'un homme de lettres. Aujourd'hui on ne s'étonne plus de rien à Séville ; deux mots expliqueront le miracle : Séville est habité par un prince français, et aux deux extrémités dt> la ville deux chemins de fer échangent, jour et nuit, les coups de sifflet de leurs locomotives.
M. Bueno eut la bonté de me nommer les personnes qui m'avaient précédé : c'étaient des littérateurs, des peintres, des sculpteurs, des professeurs, des académiciens, des journalistes, de jeunes officiers dont la main sait tenir la plume comme l'épée.
M. Dueno ouvrit lui-même la séance par la lecture d'une épître familière adressée à ses hôtes. Après quelques veis de bienvenue, le poëte nous convi;iit à l'élude des lettres antiques, et ce lui fut une occasion toute naturelle de passer en revue tous les classitjues de l'Espagne. Vous me permettrez bien de vous traduire un fragment de ce vif et rapide dénombrement :
« Applaudissons à la force comique de Moréto, aux magnifiques élans de Rojas, à la simplicité de Ruiz de Alarcon, au sel dont le picaresque Tirso sait assaisonner de mordantes vérités. Souvonons-nous de Mescua, de Vêlez, de Cafiizares. Admirons la facilité dErcilla qui, témoin de sauvages rencontres et souvent même arrosé du sang des guerriers d'Arauco, excelle à raconter les luttes intrépides des Indiens, et maniant tantôt la plume, tantôt la tranchante épée, se couronne du double laurier du poëto et du soldat.
« Lisons aussi les pages de nos meilleurs prosateurs; laissons-nous enchanter à la candeur du royal Alonso, aux tours familiers de l'auteur de la Célestine, à la gravité de Mariana, à l'énergie de Mendoza, aux grâces piquantes de Quévédo, à la science de Solis, à la pure élégance de Cascales, de Mélo, de Luis do Granada, du P. Malon de Chaide, de fray José de Sigùenza, d'Argensola et de Marquez.
« Mais, ô toi, le prince des beaux esprits, l'honneur d'Alcala de Ilênarôs, montre-nous le sentier caché qui t'a conduit à la renommée, et par où, à travers les tourments d'une horrible captivité, les persécutions c( la faim, tu as mérité que ta plume contiuit le respect des siècles ! Gloire au vaillant soldat qui, si, dans les batailles navales, il eut la douleur de perdre un bras, sut avec l'autre, en écrivant, s'élever à des hauteurs que nul n'alleignit avant on après Ini, poui- graver son nom sur im niarbic éternel, inaccessible désormais an\ «'.oup.s i\n temps et de l'envie. Inclinons-nous et rendons un
pur hommaj^^e au maître de la langue, au grand Miguel
de Cervantes ! «
C'est un peu redondant, n'est-ce pas? Mais n'oublions pas qu'il s'agit de Cervantes. Nous-mêmes y regardonsnous de si près et savons-nous être concis, quand nous parlons de notre Molière?
Et pour donner lui-même l'exemple de ce culte qu'il veut faire revivre envers les demi-dieux du Parnasse espagnol, M. Bueno prend, au milieu de ses livres, un manuscrit dont j'ai parlé ailleurs, et y lit, d'un contemporain et d'un ami du diviri llerrera, une notice sur ce grand poète, le Pindai-e espagnol, le chanti'o immortel de Lépante et de la mort de don Sébastien. Ce manuscrit est la copie d'un autre, bien autrement précieux, dans lequel un peintre du seizième siècle, don Francisco Pachéco, avait dessiné le portrait de tous les illustres de son temps, ses amis pour la plupart, joignant à l'image une biographie, second portrait non moins ressemblant que le premier, et dessiné d'une mam aussi ferme.
Cette lecture était pour moi une véritable révélation, non du manuscrit, que je connaissais déjà, mais de l'indestructible unité du génie espagnol.
Je ne pouvais m'étonner assez de voir, à l'air épanoui des visages, à la souriante attention de tous, comment, aujourd'hui encore, un Espagnol, quelle qu'ait été la spécialité de son éducation, et quel que soit le tour pailiculier de son esprit, entre de plain-pied, pour ainsi
dire, dans l'intelligence de la vieille Espagne. L'Kspagne littéraire, comme l'Espagne politique, a eu ses guerres civiles; je pense à Gongora et à son école, à lluerta et à ses réformes, et à tant d'autres épisodes qui ont laissé leur trace ; mais, dans toutes ces luttes, le génie castillan est resté lui-même, et de toutes ces luttes est sorti plus lui-même que jamais; en littérature surtout, il a gardé intacte la religion de son passé. En est-il de môme chez nous? Lequel de nos grands écrivains n'a perdu quoiqu'un de ses fidèles?
Mais M. Bueno n'avait pas rassemblé ses amis uniquement pour chanter avec eux les gloires antiques de l'Espagne. Après cette double introduction, un appel direct fut adressé aux poètes qui se trouvaient là, et là comme partout, comme toujours, ce fut à qui ne tirerait pas de sa poche le manuscrit qu'il avait apporté.
Pendant cette lutte entre la bonne volonté et la modestie, en voyageur curieux et attentif à tout ce qu'il voit, à tout qu'il entend, je prêtais l'oreille à une voix grave, pénétrante et douce, qui, à côté de moi, récitait un sonnet au milieu d'un groupe. J'ai pu me procurer ce sonnet, et le voici ; il y a dans l'original une expression de douleur et de désabusement que je désespère de rendre :
« Qu'elle est belle la naissante aurore sortant du sein frais des mers éclatantes! ()u'il est beau le soleil s'inclinant sur l'autol de l'houreuse nuit qui rni)pelle aux amours!
UNE TERTUMA LITTÉRAIRE A SÉVILLE. 317 « Qu'elle est belle l'heure du soir, (|uand, au son
des chiuisons rustiques, le pâtre retourne à ses lares
agrestes, et que la lune pleure des larmes d'amour! « Qu'il est beau le ciel d'azur baignant notre vie dans
son repos, à la lueur des astres de la nuit ! Mais que
peut-il encore trouver beau
« Celui qui, en son âme endolorie, abrite la pensée
qu'il n'y a que vide, laideur et mensonge dans le cœur
d'une femme adorée? »
L'auteur de ces vers est don Miguel de los Santos Alvarez, un des derniers envoyés de l'Espagne au Mexique; un (liplomale? sans doute; Martinez de la Rosa et le duc de Rivas étaient hier encore des ambassadeurs, et je n'ai pas oublié le temps (c'était cependant avant 1850) où Lamartine s'évertuait à me soutenir qu'il y avait en lui surtout l'étoffe d'un diplomate!
Mais quel était celui qui récitait à demi-voix ce mélancolique sonnet? Plus je le regardais, et plus il me semblait avoir déjà vu quelque part cette figure expressive, avoir entendu ailleurs celte voix passionnée; je le crois bien ! c'était Roméa, un des premiers, le premier peut-être des comédiens de l'Espagne. Le murmure des beaux vers ayant peu à peu attiré l'attention de ce côté : « C'est vous-même que nous voulons entendre, dit M. Bueno au grand acteur. Cherchez encore dans votre mémoire, vous y trouverez bien quelque chose de vous.» Et Julian Roméa accueillit cette prière, appuyée à la ronde, avec une bonne grâce pleine de simplicité et
518 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, avec cette aisance de l'artiste qui, habitué à un public plus redoutable, sait bien qu'il peut compter sur une attention toute reconnaissante de la part d'un auditoire qui, cette fois, n'a pas payé le droit de l'entendre et de l'applaudir.
Roméa, je le savais, est un vrai poëte. Il y a longtemps déjà qu'il a publié avec succès un recueil de ses vers qu'on réimprime en ce moment. Toutefois, je ne fus pas médiocrement étonné, lorsque, après avoir rassemblé quelques feuillets raturés (était-ce cociuetteric de la part d'un homme qui, par état, récite si bien?), il en lui le titre : Suit la mort de Jêsus-Chuist. L'étonnement me parut gagner tous les assistants; mais chez eux il avait un autre motif que chez moi. Un poëte distingué, un grand professeur de l'université de Séville, don Alberto Lista, mort il y a quatorze ans, a composé sur la mort de Jésus-Christ une ode à laquelle il doit en grande partie sa l'éputation de poëte, et voilà pourquoi ceux qui m'entouraient étaient embarrassés, inquiets, peutêtre un peu scandalisés d'entendre lire une ode sur le même sujet, à Séville, dans la patrie de Lista et devant quelques-uns de ses disciples, encore sous le charme de son enseignement et de ses vers. On dut voir quelque chose de celle sui-prise sur le visage du premier qui lut lafliche du Théàlie-Français U- jour où Voltaire, après Corneille, y lit annoncer un Œdipe^ ou une Sémiraynis après Crébillon. Cependant la curiosité prit bientôt le dessus, et on n'éprouva plus que de l'admiration pour l'audacieux, lorsque, après avoir montré
la grossière soldatesque dépouillant le Christ, Roinéa reprit :
« Toi, dépouillé, ô mon Dieu, et par les mains de ta propre créature, toi qui as donné au lion son courage, à la mer son élan irrésistible, au fleuve son cours impétueux !
K Toi qui as vêtu le jour de ses blanches clartés et le ciel limpide de sa suprême richesse, et le soleil de ses splendeurs, les animaux de leur fourrure, les oiseaux de leur plumage, la montagne de chênes et la prairie de fleurs !
« Et ils t'ont craché au visage, et ils ont flagellé ton corps sacré, et leurs barbares mains l'ont blessé, et ils ont couronné ton front d'épines, et ils t'ont couvert du manteau de leurs crimes!
« Ah ! pleurez, pleurez sans fm, filles charmantes de Jérusalem, pleurez ! Celui qui marche dans l'angoisse en arrosant la terre de son sang, c'est le Dieu du ciel !
« Celui qui marche, chargé d'outrages, au milieu de ces hommes, hardis pour leur malheur, c'est le même qui, à son peuple armé, parmi les vagues de la mer rugissante, ouvrit un chemin facile, fermé à Pharaon.
« Et vous l'avez vu, ô race d'Israël, et vous l'avez nié ! Vous avez entendu sa parole et vous avez fermé les yeux à la lumière ! il a prêché la vérité, et vous avez refusé d'y croire! »
J'avais récemment relu l'ode de Lista, et, tout en rendant justice au vigoureux talent de Roméa, il ne me pa-
520 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, raissait pas qu'il se fût tout à fait élevé à la même hauteur que son devanci^er. » Ce qui m'étonne ici, dis-je à M. Bueno, ce ne sont pas les beaux vers; que Romea, avec l'inspiration qui lui est propre et vivant dans la familiarité de vos grands poètes, ait appris d'eux l'art d'écrire comme eux, rien de plus naturel. Ce qui m'étonne, c'est, chez un démocrate, d'entendre un acteur réciter des vers de sa composition sur la mort de Noire-Seigneur. — Et devant le directeur de la Cruz, » me jeta dans l'oreille, en passant derrière moi, quelqu'un dont j'avais serré la main en entrant, et qui, par la vive expression de sa physionomie, m'avait beaucoup rappelé Sainte-Beuve.
M. Bueno sourit de mon observation, complétée d'une manière si piquante par don Lcon Carbonéro y Sol, et un jeune journaliste ajouta :
— Nous sommes ici sur un terrain neutre.
— Dites plutôt, répliquai-je, que nous sommes en •Kspagne, le pays des contrastes, où tout se renconh-e sans se confondre, où tout se heurte sans se mêler.
— C'est cela même, reprit Roméa. Venez ù Madrid, et vous y verrez les choses se passer de la même manière, et, dans le salon du duc de Rivas ou chez le marquis de Molins, Alcala Galiano, un modéré s'il en fut, tendre la main à Hartzcmbush, le plus progressiste de nos poètes. »
Cependant le journaliste dont j'ai parlé s'était rapproché du bureau et commençait la lecture d'un mémoire. Don Francisco Tubino est un jeune homme instruit et (jui se souvient d'avoir suivi, à la Sorbonne,
UNE TERTIILIA LITTÉRAIRE A SÉVILLE. 521 les cours de noire ami Saint-Marc Giraidin. Il accompagnait l'année dernière, au Maroc, l'infortuné général Uios, et ayant rapporté de Tétouan une douzaine de manuscrits arabes, il nous racontait comment il les avait acquis dans la ville sainte et ce qu'ils contenaient : c'étaient pour la plupart des traités de médecine, d'histoire naturelle, de philosophie. Personne n'écoulait ce récit et cette analyse avec une attention plus intelligente, avec une bienveillance plus compétente que don Léon Carbonéro y Sol. C'est que ce dernier n'est pas seulement l'éloquent rédacteur et l'habile propagateur d'une revue religieuse, la Cruz, c'est aussi un savant professeur d'arabe à l'université de Séville. .Mais, arabe à part, me direz-vous, votre Carbonéro y Sol ne resseml)le-t-il pas quelque peu à Louis Veuillot? Il en a, en effet, la foi impétueuse et l'inquiète ardeur, mais sans la puissante énergie, sans le fiel qui trop souvent, chez le tribun catholique, gâte les dons singuliers de cette nature forte et pleine de sève.
Le mémoire de Tubino avait détourné l'attention de la poésie. On y revint, mais par un détour. Pendant que les poètes s'encourageaient à reprendre la parole, le maître de la maison faisait circuler des dessins, des esquisses en plâtre ou en bois, des modèles de statues ou de bas-reliefs. Les peintres et les sculpteurs ramenaient doucement le tour des poètes.
Don Juan Justiniano avait pris son parti. C'est un capitaine de hussards, auteur d'une épopée qui a pour titre Hoger de Flor.
.V22 L'ESPAGNE RELlfiIEUSE ET LITTÉRAIRE.
Roger de Flor est ce capitaine d'aventure qui, au commencement du quatorzième siècle, emmena une armée de Catalans et d'Aragonais au secours de Tempereur de Constantinople, épousa la nièce d'Ândronic, et qui, si la trahison ne l'eût arrêté en chemin, s'emparait de l'empire d'Orient, Soldat et poète comme Âlonso de Ercilla, Juan Justiniano a quelque chose de la merveilleuse fluidité de son devancier, je me garderai bien de dire de son modèle; car si j'en croyais ses amis, les illusions sont permises à l'amitié, notre moderne aurait, avec plus d'élégance que l'ancien, une imagination plus féconde. Mais la comparaison clochera toujours en un point. Ercilla a combattu lui-môme les combats qu'il a chantés. Ce que Justiniano récitait l'autre soir, c'est une ode au poëtc. Il dit ses vers en inspiré. La voix, l'accent, le geste, le regard, tout est en harmonie avec les vers, et on croirait que l'auteur improvise, tant il retrouve pour réciter son œuvre ce qu'il éprouva en la composant. Je ne détache rien de ce beau morceau, il faudrait le traduire tout entier, et j'aurais vraiment l'air de me parer de la dédicace qui nj'est adressée. Un fragment d'ailleurs n'en donnerait qu'une pauviv idée. C'est un fleuve qui passe ; essayez d'y plonger une coupe, le flot que vous puiserez vous rendra-t-il l'impétuosité do son cours?
CluKpie léunion amenait de nouveaux visages, de nouveaux lecteurs, quelque circons^tance qui réveillait ratlciition et ditnunil «les ailes à la pensée. l'n jour, \k\v exemple, don Fianeisc.o Asloiga, un sculpteur habile,
UISK TERTULIA MTTE HA lUE A SKYILLE. 525 apporta un enfant Jésus sculpté en l)ois et peint. C'est un genre de sculptui-e particulier à l'Espagne et à l'Italie, qui en tenaient école. Mais, ici du moins, cet art se perd et tombe dans le métier, il a pourtant donné à l'Espagne dos œuvres durables, et, avec maints autres, deux artistes célèbres, l'énergique Monlanez et le noble Roldan, qu'il ne faut pas séparer de sa fille, la [{oldana, connue on l'appelle avec une gracieuse familiarité, laquelle se confessait et communiait cliaque fois qu'elle prenait le ciseau pour travailler à une image du Christ ou de sa sainte Mère. Ah ! le bon temps où les artistes avaient cette foi dans leur art, et, si on osait le dire, celte foi dans leur foi même !
L'Espagne, hâtons-nous de le dire, en a gardé quelque chose. Dans la soirée où Astorga exposa son Nifio Dios, M. Bueno nous lut des stances qu'il venait d'improviser et desquelles on ne saurait dire si elles s'adressaient au Dieu ou à l'image, tant il y eut de religieuse émotion dans sa voix, et tant, à mesure que le lecteur s'attendrissait en avançant dans sa lecture, il semblait que, par un mouvement involontaire, son genou allait de lui-même chercher la terre pour s"y poser.
Le poëte dont je vais parler ne nous éloignera pas trop des artistes, car il a chanté Murillo. Don José Fernandez Espino est un des savants maîtres de Séville. Critique excellent et poète d'un '.aient Irès-varié, don José FeiiiaiHU'/. l'spino cache sons les d(>hors d'une gra. vite naturelle un esprit chai'miint, un savoir étendu, une aménité rare. C'est une belle et large composition
524 L'ESPAGiSE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE.
que son ode à Murillo, destinée à une couronne poétique que l'on prépare en l'honneur de ce grand peintre. Mais vous voulez savoir ce que c'est qu'une couronne poétique? N'allez pas croire que ce soit rien de semblable à ce que, en Italie, on appelle parfois une Médaille, une Inscription. En Italie, on fond beaucoup des unes, on grave beaucoup des autres ; mais le plus grand nombre est un simple hommage, une pensée, une date condamnés à attendre éternellement leur statue, leur colonne, leur monument, et qui, s'ils n'étaient avertis, pourraient faire le désespoir dos numismates et des collecteurs d'épigraphes. La couronne poétique, en Espagne, est quelque chose de plus réel, car enfin ce sont des vers, et, si les vers sont beaux, ils survivent à la circonstance. Combien de pièces oiit pris rang dans des recueils consacrés, qui d'abord furent composées pour une couronne poétique! Le temps a emporté les autres; celles-ci ont gaidé leur écho dans la mémoire des hommes. Il n'est guère d'événement un peu bruyant, littéraire, politique ou même privé, qui ne provoque une couronne. La fin d'un écrivain éininent est une occasion qu'on ne laisse guère échapper. Quand Lista mourut ù Sèville, une couronne fut dédiée à sa mémoire, et de tous les coins de l'Kspagne ses anciens élèves et ses rivaux voulurent s'associer à ce dernier hommage. Le niallicur Ini-mèine n'en met [uis toujours à l'abri. Un jour, la mer qui baigne la côte de lliscaye, où s'élève le naissant village de Saraùz, engloutit une enfunt du célèbre député aux Corlès, don l'ascual Mado/.
Il n'entra pas un moment dans la pensée des amis de la famille désolée qu'on pût leur reprocher d'avoir fait un jeu d'esprit d'une telle catastrophe, et une couronne fut offerte par eux à l'inconsolable douleur des infortunés parents : Manibus date lilia plenis.
Mais une couronne est surtout à sa place, lorsqu'il s'agit de perpétuer un souvenir qui touche à la gloire du pays. Il y a quelques années, lorsqu'une main royale sauva de la dernière ruine ce couvent de la Rabida dans lequel Christophe Colomb, encore méconnu, rencontra enfin son bon génie, le prieur Juan de Marchena, une couronne poétique solennisa celte patriotique restauration qui aurait dû être l'œuvre de l'Espagne entière.
Voilà Séville, autre exemple, qui, au bout de deux siècles, s'aperçoit qu'elle a oublié d'élever un monument à la gloire de Murillo; et pendant que les listes de souscription courent l'Espagne, que le sculpteur pétrit son moule, que le fondeur amasse le bronze, que l'architect* creuse les fondations du piédestal, les poêles aussi sont à l'œuvie, et Murillo aura sa couronne poétique en même temps que sa statue. J'emprunte à l'ode de J. Fernandez Espino la description d'un des chefsd'œuvre du peintre. Ceux qui n'ont pu que deviner dans l'obscure chapelle de la cathédrale, où les ténèbres la gardent, l'admirable Vision de saint Antoine de Padoue, la retrouveront mieux éclairée dans les vers (jue j'essaye de traduire :
« Dans l'almosphère lumineuse et pure, enfant par la
326 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, forme, svelte et gracieux, Dieu descend d'un mouvement sûr, d'une allure légère, aisée et tranquille.
« Et si sur sa face d'une angélique beauté se laisse voir l'ardent amour, en elle éclate aussi l'éternelle majesté de celui qui d'un souffle de sa toute-puissance créa la lumière, la mer et le sublime firmament.
« Une phalange de chérubins l'environne amoureusement, heureuse du seul bonheur de le contempler. Leur brillant visage, dégagé à peine du voile céleste, respire la flannne ardente du divin amour, source intarissable de rélernelle béatitude.
« De même que le soleil répand sur ce monde, avec ses rayons d'or, les parfums, l'allégresse et les fleurs, ainsi la lumière qui anime le chœur sacré le revêt d'éblouissantes clartés, et l'humble demeure où prie à genoux le saint de Padouc se voit baignée d'une splendeur inaccoutumée : la gloire de l'Éternel est venue jusqu'à lui. Sous la vision divine, la face du juste abîmée s'éclaire d'une sérapiiique lueur, et, dans une extase profonde, il tend les mains, il s'élajice, déjà prêt à quitter ce monde misérable. »
Je n'ai bien compris le caractère (jue revêt, dans la littérature espagnole, la poésie lyrique, qu'après avoir entendu les poètes réciter eux-mêmes leurs vers. La musique de la paiote ajoute alois à l'expression de la pensée, et parfois tient un peu lieu de la pensée elle" même. Ces rapsodes de leur propre muse ont dans Vavcent une ardeur et dans le regard mio flamme qui vivt-
UNE TERTUMA LITTERAIRE A SÉVILLE. 327 fient le vers, et, sous ce rapport, il existe, dans le même pays, une singulière analogie entre le poêle lyrique et le prédicateur. Ce dernier n'est pas toujours, comme chez nous, par exemple, un infatigable scrutateur de la conscience humaine, un patient investigateur du cœur de l'homme. 11 ne porte pas le flambeau dans ces mille replis de notre âme où l'impitoyable main d'un Bourdaloue va saisir l'ennemi caché pour l'amener au grand jour et le marquer au front de son véritable nom. Le prédicateur espagnol s'adresse plus volontiers à l'imagination, à la sensibilité, comment dirai-je?«aux nerfs de son auditoire. Il lui parle des châtiments ou des récompenses de la vie future, il lui peint les souffrances de Jésus-Christ et sa triomphante résurrection; il l'enivre, en un mot, de sentiments et d'images. De tels serinons ne veulent pas être lus, mais écoutés, et écoulés dans l'ombrq des cathédrales ou sous le leflet des mille cierges qui prêtent un éclat plus vif à l'or prodigué sur les autels et les tabernacles. Si nous entrons dans une de nos églises à l'heure du sermon, qu'y voyons-nous? Un auditoire recueilli, tranquillement assis et suivant sans effort d'esprit, parce que le corps n'en a point à faire, la pensée du prédicateur. Le spectacle qu'offre, en pareil cas, une église espagnole est, je l'avoue, plus pittoresque.. Quelques honnnes debout, et par cela même tentés, à tout instant, on l'orcés de changer de place ou d'altitude ; puis des gioupes de femmes vêtues de noir et assises sur leurs talons, telles que nous les avons vues dans les mosquées du Caire ou de Constantinople. Pour
528 LESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE, immobiliser les uns, pour tenir les autres éveillées et attentives, suffirait-il d'une forme démonstration des dogmes de la foi, d'un lumineux exposé de la morale chrétienne? Non, il faut surtout secouer, agiter les âmes, les promener dans la légende, les ravir au ciel ou leur faire peur de l'enfer. Aussi que de fois j'ai entendu de profonds soupirs répondre à la voix qui descend de la chaire, et, pour peu que celte voix fût vibrante et sonore, des sanglots éclater soudain! Avec un auditoire plus naïf et qui serait moins en garde, la poésie lyrique aurait un peu de ce succès-là.
a Oui, me disait un soir, chez M. Bueno, quelqu'un à côté de qui j'étais assis, ce qui manque à notre poésie lyrique (il aurait pu dire à la poésie lyrique de tous les peuples), ce n'est ni la passion ni le mouvement, c'est quelquefois la pensée, cette pensée qui fait que, même traduit dans une autre langue, le vers reste poésie, et, en perdant le rhythme, ne s'évapore pas. »
Celui qui me tenait ce langage était un grand jeune homme d'une physionomie très-distinguée. A la manière seule dont il écoutait les vers, on eût deviné un poêle, et la pâleur expressive répandue sur son visage donnait un certain charme à celte conjecture. C'était le marquis d'Aunon, fils aine du duc de Hivas. Depuis quelques années, le talent de cet héritier du nom et de la lyre d'un poêle s'est révélé à l'Espagne par des compositions peu nombreuses encore, mais écrites avec un art achevé, beaucoup d'élégance et de (léru'.îitcsse. S'il ne fallait pour bien Ir.idniie (pi'une admiration sincère, je serais
UNE TERTULIA LITTÉRAIRE A SÉVILLE. 329 sûr de faire passer dans la traduction de l'élégie que j'ai entendu lire au marquis d'Auùon les rares qualités qui la distinguent :