‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 33 sur 37 · A UN ARBRE · texte numérisé non relu

A UN ARBRE

« Arbre, dis-moi pourquoi, dans la vaste plaine, mes pas toujours vont te chercher? Pourquoi, quand je contemple ton riche et brillant feuillage, éprouvé-je dans l'âme une indéfinissable anxiété?

« Pourquoi, si le vent, dans son incessant tourbillon, secoue avec fureur tes rameaux, soupiré-je involontairement en moi-même pour chaque feuille perdue, pour chaque Heur enlevée?

« Qui sait? peut-être ta vie brillante offre-t-elle à mon cœur quelque mystère à déchiffrer? Peut-être ma destinée sera-l-elle unie à ton existence par quelque Uen invisible?

« Qui sait si tu ne prêteras pas à mes amours le frais ombrage de ton pavillon vert, si, caché sous tes fleurs, je ne dois pas sentir contre mon cœur battre le cœur d'un ange?

« Peut-être tes vigoureux rejetons me donneront-ils une lance robuste et pesante. Peut-être, si j'atteins le but où tend mon espoir, tes verts rameaux viendront-ils couronner mon front.

« Qui sait si, quand je franchirai le large sein des mers, tu ne seras pas le limon du navire, ou, dans la détresse d'un tciste naufrage, la pauvre planche qui me sauvera des flots?

« Mais si tu ne dois être ni la tente enchanteresse de l'amour, ni la lance, ni le timon, ni l'heureuse et flottante planche qui doit me sauver de la mer et de l'aquilon,

« Quand la mort allégera ma destinée, ô arbre, qui sait si tu ne tomberas pas avec moi, si tu ne seras pas le cercueil où doit reposer ma poitrine glacée, ma tête flétrie? »

Je trouvais à ces vers, avec plus d'élévation toutefois, comme dans la personne même do l'auteur, je ne sais quelle analogie touchante avec le talent et la physionomie de Millevoie. Di prohibite ! . . .

11 finit pourtant bien chercher un contraste à ce dernier morceau. La poésie, en Espagne, est loin d'avoir, en toute occasion, cet air sérieux, cette corde grave, ce ton passionné. La patrie de Quévédo et de Baltazar del Alcazar est aussi un pays de bonne humeur et de piquante fantaisie. Les sailhes y abondent comme les traits sublimes, et l'enjouement y a aussi sa muse. La poésie castillane n'a renoncé, de nos jours, à aucune des formes sous lesquelles elle enchantait déjà le quinzième et le seizième siècle. Don Juan Vélasquez y Sanchez nous en fournira une preuve. C'est un jeune poëte qui, récemment chargé de mettre l'ordre dans les archives de Séville, s'en est lire à son honneur et à Thonneur de la capitale de l'Andalousie, laquelle, sous ses mains patientes et heureuses, voit reparaître chacine jour bien des titres enfouis de son antique gloire. Ce travail rem-

pli d'émotions imprévues n'était pas pour faire oublier au savant archiviste que ce nom de Vèlasquez, qui fut celui d'un grand peintre, peut être aussi celui d'un poëte. A force de fouiller ces vieux parchemins, à travers lesquels il lui était aisé de suivre toutes les transformations successives des mœurs et de la langue du pays, ridée est venue à don Juan Vèlasquez de montrer dans une suite de petites pièces comment, en Espagne, s'est exprimé l'amour dans ces cinq derniers siècles, et la diversité des temps se retrouve à la fois dans le sentiment et dans le langage. Il y a là une curieuse et habile étude que la traduction ne ferait pas assez sentir, du moins en ce qui concerne les temps anciens. Permettezmoi seulement, en arrivant au nôtre, de détacher le passage où il est peint. En Espagne, comme en France, tout le monde, hélas! mettrait ici des noms propres:

« Bon Samuel Lévy, retiens cette lettre de change que tu allais lancer contre moi, car tout ce que j'avais au monde, je l'ai laissé entre tes griffes.

« Je suis à la veille d'épouser la petite-fdle d'un banquier en crédit dont la richesse est colossale, et qui associera volontiers dans une marche triomphale mes armoiries et son argent.

(( Mon antique blason va prêter à ses trésors le relief qui manque à son ambition, et, en échange, il m'offre un marchepied pour monter au Capitole.

« Pioparaître au jour restauré, quelle source d'honneurs et de profits! En payement de ce que tu as fait

r.5'2 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE.

pour moi, je ferai briller sur ta poitrine le cordon d'une grand'croix.

« Aie confiance dans ma tactique, emboîte le pas derrière moi; où je vais, viens avec moi; mais retiens d'abord la leltre de change que lu allais lancer contre moi! »

C'est une chose digne de remarque que de retrouver ici, populaires comme au premier jour, tous ces genres depoésie, sonnet, ode, élégie, cancion, romance, letrilla, épître morale ou badine, poëme épique, que cultivaient, il y a dos siècles, Lope de Yéga, Rioja, Quévôdo, Arguijo, Ercilla, et qui sont traités aujourd'hui, sinon avec la môme supériorité, du moins avec la certitude de n'étonner personne et de répondre au goût de tout le monde. J'aime à signaler partout où je la rencontre cette étroite parenté do l'Espagne ancienne et de l'Espagne moderne, parce quelle note rien d'ailleurs au progrès naturel des temps et des idées.

Je retrouvais encore cette unité de race, de génie et de langue dans la personne et dans les vers de deux jeunes Chiliens que le vent des révolutions avait poussés jusqu'en Europe, et qui, après avoir parcouru et étudié le iN'ord, étaient venus chercher en Andalousie! quelque chose du ciel de leur patrie. Fils de ce pays conquis par les héros au milieu desquels Ercilla a combattu et chanté, l'inspiration de Lira et de Mata n'a pas le soulïle éfiique. Leurs compositions délicates, rêveuses, mais courtes, me rappelaient plutôt ces fragments mélanco-

UNE TERTULIA LITTÉRAIRE A SÉVIME. 333 liques que quelques voyageurs ont recueillis en Amérique et qu'on trouve déjà cités dans Montaigne, comme leurs traits et leur teint, chez l'un surtout, me frappaient par un vague et lointain rapport avec le type des tiibus indiennes.

A ce petit groupe américain, j'aimais à opposer comme un vif contraste, et comme un de ces caprices que rend chaque jour moins rares et moins singuliers la facilité nouvelle des communications, une physionomie toute germanique, celle du docteur Hosaiis, homme de grand savoir et voyageur sympathique au bien sous toutes ses formes; le docteur reste de son pays tout en aimant l'Espagne et croit pouvoir se souvenir avec amour du Rhin allemand, sans jeter au Guadalquivir la lourde cpigranime de l'homme du Nord.

Ce qui nous plaisait ici à nous autres qui n'étions Espagnols que de cœur et de sympathie, c'était de rencontrer chez M. Tkieno, non-seulement les maîtres vivants delà lyre, mais ceuv-là mêmes qui depuis des siècles reposent sous les dalles des églises ou des couvents. Expliquons-nous cependant. Ce n'était pas la magie qui évoquait au milieu de nous les génies d'un autre âge. 11 n'est guère, en Espagne, de poètes, si grands qu'ils soient, dont les œuvres aient été publiées compléteiTient, et chaque jour on a la surprise de voir apparaître de l'un ou de l'autre une page oubliée. En France, ces jouissances sont plus rares, et aussi plus vives, en proportion de leur rareté même. Vous souvenez-vous de tout le bruit qui se fit chez nous, il y a quelques années,

autour d'une traduction en prose de Juvénal attribuée à Boileau, et plus tard à l'occasion d'un pastiche qui se donnait pour l'ébauche d'une comédie de Molière? Bientôt on ne trouvera plus rien dans les portefeuilles des amateurs, tant chacun revendique pour soi le soin de rassembler et d'imprimer ses propres ouvrages. La mort surprend-elle un homme célèbre avant qu'il ait publié sa dernière page, un ami se trouve là qui la recueille, et si quelque temps elle est retenue par cette main fidèle et partant discrète, on saura plus tard où la retrouver, et aussitôt que les convenances le permettront, la page réservée ira rejoindre les autres et compléter la collection. Le poète, en Espagne, n'a guère ce souci de ses vers; personne ne l'a pour lui, et il jette volontiers au vent les feuilles de la sibylle : c'est à la postérité à les ramasser. Celle-ci finit par là, mais sans se presser, et elle a beau entasser volume sur vohuDe, elle n'arrive jamais à tout réunir. Il y a deux causes à cela : la première, c'est que les poètes produisent beaucoup ; la seconde, c'est que les libraires vendent peu; mais on copie volontiers ces pages inédites. Dans un de ses charmants dialogues, Antonio Cavanilles lit à son interlocuteur un beau sonnet de Lista.

« C'est magnificpie! s'écria l'autre.

— Copiez-le, reprend Cavanilles, il est inédit. « M . Ikieno possède beaucoup de ces originaux et de ces copies-là, et il aime à ouvrir à ses habitués ces trésors de son caljinet. Chacun de ces morceaux était savouré comme une nouveauté. J'en jouissais, pour ma

UNE TERTULIA LITTÉRAIRE A SÉVILLE. 355 part, comme d'une confidence de leurs glorieux auteurs. Par un étrange renversement des choses, c'étaient ces poètes, âgés déjà de tant de siècles, qui se faisaient nos contemporains.

Mais une heure venait où, désertant notre siècle, nous devenions les leurs à notre tour. A la fin de chaque réunion, l'un des assistants les plus autorisés s'empare d'un des classiques de l'Espagne et en lit quelques pages. Par là, on l'a vu, avait commencé la première séance; par là aussi elle avait fini, par là finissent toutes les autres. J'ai manqué celle, et je le regrette, où don Fernando de Gabriel y Ruiz de Apodaca, après avoir acquitté son tribut personnel par la lecture d'une ode éloquente, adressée à un ami, le colonel don Tomas de Reina, qui allait (enir garnison en Amérique, a lu, à la grande joie de tous les écoutants, un chapitre de Don Quichotte. Dans l'ode en question, le poëte évoque, avec une vive imagination, les grands souvenirs, les grandes ombres que son ami verra se dresser devant lui sur ces mers " qu'il va sillonner : Christophe Colouib, Fernan Cortez, François Pizarre; et les derniers vers nous font voir le jeune colonel s'élançant, « l'épée à la main, parmi le bruit et la fumée du canon, à la belliqueuse harmonie du clairon, au son redoublé du tambour, et chantant les gloires de sa patrie, digne émule de l'illustre Ercilla. » Cette ode m'en rappelait une autre, non moins belle et plus complète, où le même poëte énumére avec un juste sentiment d'orgueil tous les nobles guerriers qui, en Espagne, ont été en même temps de glorieux, poètes.

Don Fernando de Gabriel y Ruiz de Apodaca est, luimême, un capitaine d'artillerie qui porte dignement l'épée et le manteau d'Âlcantara de ses ancêtres, qui joint au caractère le plus sympathique des connaissances littéraires fort étendues, et qui, lorsque ses devoirs militaires lui en laissent le temps, sait être, je viens de le prouver, un remarquable écrivain.

Pour en revenir à Don Quichotte, ne nous lassons pas de répéter que l'immortel ouvrage de Cervantes n'est pas seulement le livre par excellence de l'Espagne, c'est l'Espagne elle-même dans l'héroïque hauteur de ses sentiments et dans la simplicité de ses mœurs, dans l'élan démesuré de son génie et dans la protestation naïve de son bon sens. Aussi y revient-on toujours, et chaque fois cette lecture épanouit les cœurs et les visages, qu'elle soit faite par don Jorge Diez, un savant ecclésiastique (il me faisait penser an curé brûleur des romans de chevalerie), ou par Julian Roméa, qui met tout son goût à y laisser paraître le moins possible son talent d'acteur.

En m'en revenant le soir, par les rues désertes de Séville, où je n'entendais plus que la voix monotone du soreno, dont le chant commence invariablement par une invocation à Marie, il m'arrivait assez souvent de ne pouvoir plus distinguer le présent du passé, de confondre ce que j'avais entendu lire dans un vieux livre avec ce qui venait d'ôlre récité par l'auteur lui-même, et si l'on m'eût demandé d'où je sortais, peut-être cussé-je répondu : « De l'atelier do maîlie Pachéco. »

Ce que c'est que l'Académie de Séville. — Son origine. — Son organisalion. — Anciennes illustrations. — Agustin Montiano y Luyando. — l.e poète CarMia de la liuerta. — Le poète llamon de la Cruz. — Triguéros. — Iriarle. — Camponianes et Florida Blanca. — LIorente. — Forner. — Lista, Reinoso, etc. — Une séance à l'Académie. — Aspect intérieur. — Usages espagnols. — Le marquis de Cabrifiana. — Sa physionomie, sa biograpiiie, ses vers. — Arrière-pelit-neveu de Gongora. — il parle sur C.ongora, raconte sa vie et analyse ses œuvres. — Projet d'un monument à la mémoire du grand poète. —Ce qui en relarde l'exécution.

L'Académie de Sêville ne fut, à l'origine, comme toutes les académies de ce monde, même les plus illustres, qu'une libre société de gens d'esprit et de science, qui, vers le milieu du siècle dernier, étaient convenus de se réunir pour causer entre eux des livres et de ceux qui en écrivent. Pour sauver leur association des caprices individuels qui en eussent bientôt compromis le lien et la durée, ils la soumirent à certaines règles qu'ils présentèrent ensuite à l'examen de la couronne. Ferdinand VI les approuva, et une ordonnance royale fut rendue en ce sens, le 6 mai 1751 . Le roi étendit même sa protection sur l'académie naissante, et lui en donna une marque éclatante en lui permettant, par une autre ordonnance du 19 juin de la même année, de tenir ses séances dans une des salles basses de l'Alcazar. L'Académie avait été surtout redevable de

cette faveur, je dirais volontiers de celte adoption, aux bons offices de l'un des beaux esprits qui, vingt ans auparavant, avaient doté l'Espagne de Y Académie de l'histoire, don Agustin de Montiano y Luyando, dont le nom est aujourd'hui peut-être plus connu que les œuvres, mais qui a mérité de garder la réputation d'un homme de bien et d'un littérateur distingué.

L'Académie de Séville, formée sous de si heureux auspices, se livra paisiblement à ses travaux jusqu'en novembre 1807, époque à laquelle les flammes dévorèrent une partie de l'asile que la royauté lui avait si gracieusement octroyé, et l'invasion française, qui, l'année suivante, la trouva encore dispersée, n'avait guère mission de rassembler l'innocent troupeau.

On pouvait croire, depuis douze ans, que ses destinées étaient accomplies sans retour, quand, au iiiois de septembre 1820, quelques-uns de ses survivants tentèrent un généreux effort et la firent revivre aux mêmes conditions et sous la même règle que par le passé. Alors commença pour elle une nouvelle ère de vie tranquille et doucement animée, jusqu'au jour où le caprice d'un administrateur, aussi peu ami des lettres que l'incendie, la fit sortir encore de ce palais que lui avait ouvert la main royale de Ferdinand VI, et je me souviens qu'un jour, étant entré à l'Alcazar dans la salle naguère encore occupée par l'Académie, j'y aperçus, à deux pas des magnifiques débris de statues retirés des ruines d'Italica et qui sont aujourd'hui au musée, deux ânessesqui, dans un coin, .illaflaient leurs âiions. Coin-

ment cette rencontre ne m'eût-clle pas rappelé les joyeuses plaisanteries de nos soldats de l'armée d'Egypte à propos d'une autre académie plus fameuse et dont le futur César de la république française avait tenu à honneur d'être membre !

Après d'inutiles essais pour rentrer chez elle, les rois avaient permis que l'Académie de Séville se regardât comme chez elle dans leur palais; l'Académie accepta avec reconnaissance la modeste hospitalité que lui offrait sa docte sœur, l'Académie de médecine et de chirurgie, et c'est sous le toit de celle-ci qu'elle siège aujourd'hui encore, quoique, dès le 8 juin 1859, un décret de la reine lui ait rouvert à deux battants les portes de l' Alcazar .

Je ne dirai rien du régime intérieur de l'Académie de Séville. Toutes les académies se ressemblent plus ou moins pour leur organisation, le nombre et le choix des élus, l'objet et la division des travaux. On aimera mieux sans doute que, interrogeant les annales de celle dont je parle, j'énumére ici les noms célèbres dont elle a droit de se parer, en même temps que leur gloire est revendiquée parle reste de l'Espagne.

L'année qui suit la fondation de l'Académie, c'està-dire dès 1752, je trouve sur sa liste, et il méritait bien d'y être inscrit le premier, ce même Agustin Montiano y Luyando qui avait été son introducteur auprès de Ferdinand VI, et qui, à l'appui de poésies estimables, a composé des essais de critique qui n'ont pas, comme celles-ci, peidu leur première fraîcheur.

Trois ans après, en 1755, je vois figurer sur la liste

le nom de Vicente Garcia delà Hiierta, l'auteur de la tragédie cornélienne de Raquel, ce poëte quinleux, plein de contradictions, dont ce n'est pas la moindre que d'avoir écrit une tragédie toute classique pour rappeler le théâtre espagnol à ses origines et à ses habitudes nationales.

Dix ans plus tard, en 1757, je vois apparaître la - railleuse figure de don Ramon de la Cruz, poëte inégal et incorrect, mais ingénieux et naturel, plein de verve comique et d'observation vraie, qui reprenant en sousœuvre le sainete populaire, lui a donné sa forme classique, en a fait comme un genre nouveau dont il est resté le maître, et a montré de loin à Moratin la voie où celui-ci devait trouver le Si de las ninas. Mais lui, peintre des petites gens et des petites mœurs, il n'a pas atteint à cette comédie véritable que, avec moins de génie peut-être, Moratin a rencontrée une ou deux fois.

L'année suivante, j'ai devant moi, et je m'en réjouis comme d'une bonne occasion de lui dire son fait, don Candido Maria Triguéros, poëte d'un certain mérite, mais à qui je ne pardonnerai jamais (que l'Espagne n'est-elle aussi sévère! ses grands poêles l'en béniraient) d'avoir commis sur les maîtres de la scène espagnole de ces sacrilèges violences qu'on appelle, en jargon du métier, des rcfundiciones. Quand je songe à tout ce qui a été dit ou écrit en France contre ce malheureux Marmontel pour avoir osé reloucher et moderniser quoUiues vers de Corneille ou de Hotrou ! Vax France, du moins, la ciitique fait bonne garde autour

des chefs-d'œuvre de l'art. C'est notre façon d'entendre le proverbe espagnol : Ne touchez pas à la reine.

En 1772, l'Académie ouvrait ses rangs à Iriarte, ce poëte supérieur dans un seul ouvrage, et qui a cela de commun avec Florian, son heureux imitateur, que le seul ouvrage de lui qui soit resté populaire est aussi un recueil de fables.

Après les écrivains les ministres. Je lis sur ce glorieux registre les noms de Campomanes et de Florida Blanca.

En 1790, j'y trouve inscrit don Juan Antonio Llorente, qui commença par être le secrétaire de l'Inquisition, et qui devait, un jour, en devenir l'historien et l'accusateur.

En 1791, l'Académie appelle à elle don Juan Pablo Forner, magistrat distingué et vigoureux satirique qui a introduit dans la langue castillane une concision énergique, mais quelquefois au prix de sa belle clarté et de sa limpide harmonie.

Dès 1801, Lista prend sa place dans le chœur sacré, don Alberto Lista, le maître de toute la génération actuelle, poëte élégant, sublime une fois dans son ode au Christ, mais avant tout éloquent défenseur des saines doctrines.

Trois ans après, Lista voit s'asseoir à son côté don Félix José Ueinoso, l'autour de V Innocence -perdue^ résumé charmant du Paradis perdu, petite épopée dans les proportions d'une églogue, et qui a été écrite deux fois, par Roinoso et par Lista qu'on a pu, dans ce con-

cours involontaire, comparer et préférer l'un à l'autre, sans que l'amitié des deux poêles en ait été un moment altérée.

Puis viennent encore deux ministres, le marquis de las Amarillas, qui siégea, à côté de Martinez de la Rosa, dans les conseils de la couronne, et le comte d'Ofalia, que vous avez connu ambassadeur en France, avant qu'il fût placé à la tète des affaires de la Péninsule.

Il y a un usage excellent à l'Académie de Séville. Les membres qui en font partie sont invités à tour de rôle à disserter sur un sujet de leur clioix. Que la question soit morale, littéraire, historique, économique, ils peuvent toujours compter sur un auditoire attentif et bienveillant.

Pour donner l'idée de lune de ces séances, je choisirai celle où M. le marquis de Cabrinana avait annoncé qu'il prendrait la parole sur le grand poëte don Luis de Gongora. L'intérêt particulier que promettait cette séance, c'est que l'orateur est le dernier neveu du poëte. Ce titre de marquis de Cabrinana appartient depuis des siècles à la famille, et le quatrième frère du poëte, don Juan de Argote y Gongora, celui-là même de qui descend le marquis actuel, le portait déjà. Celui-ci habile ordinairement Cordoue, dans l'antique maison de ses ancêtres. Il a été élevé avec grand soin. Un père prévoyant lui a donné une carrière, comme s'il ne devait hériter ni de son titre ni de ses domaines. Plus tard le nom et la fortune parurent un fardeau léger à celui qui aviiil poi'té avec msance la loge de l'avocat, et qui avait siégé avec bon-

UN ARniÈRE-NEVEU DE GONGORA. 345

neur dans les Coitès. J'étais donc curieux de savoir comment le marquis de Cabrinana, poète lui-même, parlerait de ce génie singulier qui, après avoir enchanté ses contemporains par des œuvres aussi pures que belles, s'avisa tout à coup, vers la fin de sa carrière, de se souvenir qu'il était le compatriote de Lucain et se servit de son rare talent pour égarer la muse espagnole dans des sentiers obscurs et difficiles, laissant après lui une école de décadence où les meilleurs se sont souvent gâtés, dont l'Espagne se ressent encore et n'est jamais entièrement revenue. Je tenais à voir quelle part ferait à la critique et aux grands principes de l'art un historiçji si justement prévenu, et enfin ce qui, après trois siècles écoulés, pouvait se retrouver encore de l'âme et de l'esprit du grand-oncle sous la parole de l' arrière-neveu.

La salle où l'Académie tient ses séances est petite et d'une élégante simplicité. Dans le fond, sur une estrade très-peu élevée, est la table du bureau, surmontée d'une image de la Vierge, ayant à ses côtés les deux grands archevêques de Séville, saint Isidore et saint Léandre, ces deux saints jumeaux, ces deux pères éloquents de l'Église d'Espagne. A gauche et à droite, le portrait de la leine et celui de Ferdinand VI se font pendant l'un à l'autre; d'autres portraits plus modestes sont rangés un peu plus loin, le long des murs; des généraux, des marins, des magistrats, des ecclésiastiques qui ne sontici que dt'h liltéialeurs distingués et les ancêtres de l'Académie.

En attendant le coup de sonnette du président, on se promène par petits groupes, on cause et on fume. Le ci-

gare, en Espagne, est de toutes les fêtes. Quelque chose y manquerait sans lui. S'il n'était là, on pourrait se croire partout ailleurs en Europe.

Cependant, au signal donné par le président, on se sépare et chacun, éteignant ou jetant sa cigarette, va prendre place à droite ou à gauche sur les banquettes, par rang d'ancienneté. Il n'y a de fauteuil à l'Académie de Séville que pour le président. Celui-ci, avant de s'asseoir, ouvre la séance par une prière en latin. En Espagne rien n'est indifférent, et les moindres choses ont leur couleur. Cette prière appelle sur les assistants, qui l'entendent debout et s'y associent, la santé de l'âme et celle du corps, par la double invocation de la Vierge immaculée et de saint Isidore : le grand docteur de Séville appartient de droit à sou académie.

Le procés-verbal est lu, adopté, et la parole est donnée au marquis de Cabriùana.

Le marquis de Cabrinana, don Ignacio Martin de Argote, ce dernier nom était celui du poëte qui, Argote par son père, prit de sa mère dona Lèonor le nom de Gongora, est un homme d'environ quarante ans ; grand et blond, il paiait moins appartenir à la race andalouse qu'à celle race llamande, un moment mêlée à l'espagnole et dont l'air se retrouve ici sur plus d'un visage comme ses blasons sur plus d'un écusson. Je ne serais [)as môme étonné, et on m'assure qu'il en est ainsi, qu'il eût un peu de sang français dans les veines. La physionomie du marquis est ouverte (.'l sym|)allii(iuo, son geste noble et modeste à la fois, son regard est doux et

caressant. Il est difficile, on en conviendra, de ressembler moins par l'expression à Luis de Gongora. Quelque chose cependant dans la noble régularité des traits rappelle assez exactement ceux de ce dernier.

J'ai dit que le marquis deCabrifiana était poëte; mais il n'a pas encore réuni ses essais; ils se distinguent, en général, par un caractère élevé et religieux et par une élégance naturelle. La plus considérable de ses compositions est un chant épique sur la prise de Cordoue, et a pour héros, après saint Ferdinand, un des ancêtres du poëte, don Martin de Argote. Ce morceau, d'un ton ferme et soutenu, a été couronné à Cordoue même, dans un concours de jeux floraux, où il a été jugé digne du Souci d'or; ces jeux floraux sont, depuis quelques années, devenus de mode dans le midi de l'Espagne. Parmi ces poésies du marquis de Cabriùana, éparses dans des revues, j'ai remarqué encore un Souvenir d'amour à Donla, et un Songe qui rappelle •l'immortelle légende de Salomon, de Sésostris et d'Hercule, cherchant leur route au début de la vie, et sollicités tour à tour par l'ambition, par la volupté, par la sagesse. Ici le lieu et la réalité de la mise en scène rajeunissent heureusement le sujet. Le poëte nous transporte dans ses montagnes de Cordoue où d'une course haletante il poursuit les sangliers et les cerfs. 11 s'arrête et s'endort, entre son cheval couvert d'écume et ses chiens épuisés, au pied d'un de ses beaux chênes et parmi les plaines odorantes de la Sierra. Mais de ces pièces diverses je veux détacher et ti'aduire

un sonnet à Gongora, œuvre toute filiale, jusqu'au style exclusivement, car il est ici élégant et simple :

« l'oëte insigne, écrivain profond, gloire et orgueil de la race espagnole, le laurier de l'éloquence ceint ton front, ta gloire est grande comme le monde.

« J'éprouve une joie mêlée de honte, quand je te contemple puisant aux flots de Castalie l'inspiration qui donne à ton génie un essor inconnu et resté sans égal.

« C'est au bord de la source sacrée que tu as célébré Angélique et Médor et les souvenirs éclatants de l'histoire nationale d'une voix retentissante et avec une lyre d'or.

« Mais, hélas! lorsque, ébloui d'une si grande gloire, j'ai retrouvé le trésor de tes restes, j'ai vu que ta mémoire n'avait pas même reçu l'honneur d'une épitaphe. »

Mais revenons à l'orateur. Le sujet qu'il avait choisi, ou plutôt que lui imposaient heureusement son nom et les circonstances, était des plus vastes. La tentative de Gongora ne semble, au premier coup d'oeil, qu'une épisode controversable de l'histoire de la poésie espagnole ; mais, en y regardant de prés, on s'aperçoit vite qu'il touche au fond môme du génie de la nation. Qualités et défauts, tout dans Gongora appartient à l'Espagne. 11 n'est aucun de ses grands poêles qui n'ait bien en lui un [)ou de Gongora. Cervanles lui-même, qui, dans son Don Quichotte, semble avoir en vue de combattre moins encore la chevalerie errante (pie ce qu'il y a de démesuré dans l'imagination de son pays, Cer-

vantes, quand il écrit en vers, n'est pas plus exempt qu'un autre de la fausse grandeur et de ce penchant au merveilleux. Il en est très-peu de qui on ne puisse répéter avec quelque raison ce que disait Quintilien de cet autre Espagnol de Cordoue, de Sénèque : dulcibus abundat riliis.

Le marquis de Cabrinana commença par esquisser à grands traits l'histoire de la poésie espagnole, depuis Mena jusqu'à Lope de Véga et Quévédo. 11 montra ensuite comment il y eut deux hommes dans Gongora, ou plutôt deux poêles : l'un élevé à l'école de ses illustres devanciers et docile à leur exemple, autant du moins que son génie énergique et primesaulier pouvait se faire l'imitateur de qui que ce fût, l'auteur enfin de tant de romances charmantes, de tan^ de letrillas piquantes, de tant de canciones hardies, puis un réformateur violent qui, pris tout à coup comme de vertige, accuse d'impuissance cet admirable idiome dont il a lui-même fécondé le domaine et multiplié les heureux fruits, et pour lui donner une vie nouvelle, le traite comme les sacrilèges filles de Pelion traitèrent leur vieux père, c'est-à-dire le met en lambeaux pour rassembler ensuite sous d'autres lois ses membres dispersés, le met à la torture en lui imposant des inversions forcées, le farcit de mots nouveaux en détournant les anciens de leur signification naturelle, le paie d'images incohérentes, l'enlumine de couleurs qui blessent la vue, quelque chose enfin comme la réforme qu'avec moins de génie sans doute, mais

avec plus de raison en certaines parties, avait, chez ruons, entreprise Ronsard. On appela ce nouveau style le style culto, l'école qui le mit à la mode, le cidtéranisme, absolument comme si jusque-là la muse espagnole avait parlé, dans Garcilaso, par exemple, une langue vulgaire ou grossière. Mais pour de telles nouveautés, il fallait bien des noms nouveaux, et que, pour caractériser une école qui changeait tout, on changeât jusqu'au sens des mots destinés à la désigner.

De là une guerre, car ce serait trop peu dire que de l'appeler une querelle, qui dura un siècle entier, et dans laquelle, chose étrange! Lope de Vôga se trouve du parti modéré, et de ceux qui ne veulent pas, c'est lui qui parle, « qu'avec ces transpositions, quatre pensées recherchées, six mots latins ou phrases ampoulées, de faux génies s'élèvent à des hauteurs où eux-mêmes ne se connaissent plus, peut-être ne s'entendent plus. » Mais ceux même qui, au début, s'étaient montrés les plus rebelles à la réforme, se laissèrent à la longue entraîner à sa suite, et Lope de Véga, Quévédo, Jaurcgui et bien d'autres écrivirent en style culto. C'est que cette réforme, indépendamment do ce qu'elle avait en elle-même de sympathique au génie espagnol, à la faveur de ses brutales surprises, introduisit bien des mots heureux, bien des tours ingénieux, bien des expressions vraiment poétiques et qui semblent si foil appartenir de droit au trésor connuun, (pi'on s étonne aujouid'luii que leuradmission ait rencontré tant d'obstacles et ait pu faire scandale au début. Mais quoi? le flot bourbeux n passé,

et les paillettes d'or sont restées sur le sable de la rive.

La biographie du poëte était le coirimentaire naturel de son œuvre. Ses moindres détails devaient prendre dans la bouche du marquis de Cabriùana un intérêt lout nouveau. Tous ces faits étaient connus, et cependant le récit où ils étaient présentés avait connne un parfum d'antiques mémoires retrouvés.

Il raconta donc comment, né à Cordoue le il juillet 1561 et dans la même rue, disait-on, où, quinze siècles auparavant était venu au monde le poëte Martial, Luis de (longora fut, dés l'ûge de quinze ans, envoyé à l'université de Salamanque. Celte grande école était alors dans tout son éclat, et le jeune Andalous y apprit tout ce qu'on y enseignait, y compris peut-être l'escrime, dont il se souvint un peu trop, et qui était une science assez étrange à mettre dans le bagage d'un futur chanoine. Mais rien ne dit qu'à cette époque il fût destiné déjà à l'état ecclésiastique. Ce fut à l'ombre de ces doctes cloîtres qu'il écrivit ses meilleures poésies erotiques et satiriques. Ce qui peut expliquer aussi comment il avait prés de quarante-cinq ans quand il entra définitivement dans les ordres. 11 avait bien fallu laisser tomber le bruit qui s'était fait autour de son nom à l'occasion d'un duel scandaleux. D ailleurs son caractère peu tolérant et son humeur caustique n étaient pas pour réussira la cour.

Ce bruit, ce duel et le scandale qui en résulta et que gi'ossirent encore des ennemis attentifs à nuire à un si re-

doutable adversaire, font également comprendre comment, après bien des sollicitations et un long séjour à Madrid, il ne rapporta à Cordoue, et grâce encore à de puissantes protections, qu'un simple bénéfice. Plus tard cependant le duc de Lerme eut assez de crédit pour lui obtenir le titre de chapelain d'honneur de Philippe 111, et pour deux de ses neveux l'habit de Saint- Jacques. Les mauvais jours semblaient passés; car,en 1626, il est désigné pour accompagner Philippe IV en Aragon, et, pendant une maladie grave qu'il y fit, on le voit entouré de soins affectueux par la reine Isabelle de Bourbon.

Mais il ne sortit pas tout entier de cette maladie; il y perdit la mémoire, et ne revint à Cordoue que l'ombre de lui-même, et pour y mourir dans la solitude, le lundi 25 mai 1627. Il avait soixante-six ans.

11 fut enterré dans une chapelle de cette mosquée de Cordoue que tous les poètes voudraient avoir pour tombeau, s'il leur était permis d'en sortir quelquefois pour venir, sous les rayons de la lune, s'égarer parmi les orangers de sa cour et y jouir des merveilleux efl'cti^ de l'incomparable monument.

Gongora était tout un lyrique, de cette race irritable des poêles et des abeilles qui font un miel si exquis et de si cuisantes blessures. Ses ouvrages sont peu nombreux, ce qui étonne d'un poëte de tant de verve, et de plus Espagnol. Ce sont dos sonnets, des letrillas, des canciones, des romances surtout. Il en est peu qui soient entachés de ce mauvais goût qui ne fit irrup-

lion choz lui qu'à une époque avancée de sa carrière, et qui s'est déchaîné, c'est trop peu dire qu'il y règne, dans le poëme des Amours de Pohjplième et de Galatée, et dans ce double livre des Solihidea où la muse prend tous les tons et confond tous les genres.

De chacun de ces ouvrages, le marquis de Cahrinana, en les marquant au passage d'un trait rapide et sûr, donnait quelque courte citation. L'espace mo manque pour les reproduire, le toirq)s pour les traduire. Je ferai exception pour une seule, parce qu'elle touche à un point très-léger de notre histoire littéraire.

Florian, on le sait, dans le seul de ses ouvrages par où il appartienne à cette histoire, Florian a, dans ses fables charmantes, imité Iriarte, c'est-à-dire, car il faut préciser, que, sur une centaine de fables dont se compose son l'ecueil, neuf sont empruntées d'Iriarte. Or dans le passage de Gongora dont je parle, passage délicieux en vérité, je retrouve encore l'original d'une fable de Florian, la Coquette et l'abeille. Voici le passage :

« Couchées au pied d'un vert lentisque dont les feuilles nous prêtaient leur ombre, et aux branches duquel nous avions accroché nos arcs détendus, nous étions, Chloris et moi, à nous reposer de la chaleur et de nos fatigues; puis nous nous étions endormies, au nmrmure d'un ruisseau paisible, qui baignait le sol fleuri et qui effleurait nos pieds. Une abeille inquiète, sans avoir pitié de moi, me pique à la joue et me laisse toute dolente. La piqûre me fut si terrible, si courte qu'en fût la souffrance, que, troublée par mes plaintes, Chloris s'éveilla aussi-

354 [/ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, tôt, et, voulant plaisanter : « Ne te plains pas, me ditelle. Te prenant pour une rose, elle a bien pu te piquer. Te voilà si charmante que l'abeille a cru voir une rose tombée du sein ému de l'aurore, ou môme la plus fraîche de celles qui parfument son front, quand de l'orient elle sème ses belles perles, sa douce rosée. Ainsi pardonne-lui l'offense, car l'une et l'autre vous y avez gagné, elle douceur à te piquer, toi de la gloire dans sa méprise. »

Ces vers ont, avec une douceur et une harmonie singulière, une simplicité qu'il est rare de rencontrer chez (jongora. D'où lui est venue celte bonne fortune? C'est un fragment, et le poète n'aura pas eu le temps d'y revenir pour le gâter.

Gongora, on vient de le voir, avait été enterré dans une des chapelles de sa cathédrale. Cette chapelle était celle de San Bartolome, fondée en 1248 par Domingo Munoz, un des héros du chant épique du marquis de Cabrifiana et par dona Inez, sa femme, et dont le patronage appartient encore au duc d'Almodovar, actuel représentant de la famille de (îongora, qui élait celle de (loua Leonor, mère du poêle. Bénéficiaire do l'église, c'était surtout par droit de naissance que le poète avait été enseveli dans cette chapelle. On le savait, mais, comme il est dit dans les derniers vers du sonnet que nous avons essayé de traduire, aucune épitaphe ne l'apprenait au passant, et, simple voyageur, j'ai moimême, en visitant la mosquée, éprouvé le même regret (pic rjiulcur du sorniel. Sculonicnl, le m;n'(pns ne s'en

est pas tenu à ce regret stérile, exhalé en vers touchants. Il a voulu d'abord s'assurer par ses propres yeux que Gongora était là en effet. La chapelle avait besoin de réparation, il en a profité pour descendre dans le caveau, où il a retrouvé le corps du poëte encore reconnaissable à son bonnet ecclésiastique et à ses longues jambes qui par les poètes, ses rivaux, l'avaient fait, à Madrid, surnommer la cigogne. Le doute n'était pas possible. Alors, devant ces précieux restes, le marquis conçut le filial dessein de placer dans la chapelle de San Bartolome l'épitaphe qui, à la honte de son pays, y manquait encore. La pierre qui la reproduira sera surmontée d'un buste en marbre du poëte, exécuté d'après un portrait authentique conservé dans la famille. Qu'est-ce donc qui s'oppose à ce que ce petit monument console les regards des voyageurs amis des lettres? Il faut que le chapitre de la cathédrale y consente, et il y a trois ans que cette permission a été demandée. Gongora et le marquis de Cabrinana attendent encore une réponse. Cosas de Esfana, comme on dit en Espagne même.

Cette séance de l'Académie de Séville, ce portrait deux fois intéressant à cause du modèle et à cause du peintre, celle judicieuse appréciation de l'homme et des œuvres, cette revendication fière et modeste tout ensemble d'une gloire à la fois domestique et publique, ce récit enfin de la découverte de ces reliques littéraires, fait en termes dignes et mesurés, tout cela hàtera-t-il la décision du chapitre? La voix noblement suppliante du marquis de Cabrinana sera-t-elle enfin

écoutée et remuera-t-elle ces âmes lentes? Ah ! si elle avait le pouvoir d'évoquer de la tombe le redoutable poète! quelque terrible romance serait déjà parti de cet arc toujours tendu. Mais la flèclie se détournerait sans doute du chapitre de la cathédrale de Cordoue pour aller au cœur même de l'Espagne, trop oublieuse de ses grands hommes.

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