LETTRE XXXVIII
SOMMAIRE
La matinée orageuse. — Promenade hors de Cadix, — Les aloès en flem's. — Illumination naturelle. — Description de la nature lorsque le vent du Levant , le Simoun de l'Espagne , vient à souffler. — Effet moral de ce phénomène physique. — Tristesse irrésistible. — Les étrangers en souffrent moins que les habitants du pays. — Vaisseau arrivé des Philippines. — On l'envoie à Mahon de peur du choléra. — Poëme de l'Ile par Byron. — Vers adressés au poëte.
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A MISS 60WLES.
Cadix t ce 29 mai î83i.
Aujourd'hui la matinée était sans fraîcheur, quoique d'ordinaire le commencement du jour soit l'heure la moins brûlante , mais le redoutable vent d'est commençait à souffler (e/ vento de levante) : c'est le scirocco, le simoun de l'Andalousie ; il ôte la vie à la nature, la respiration à l'homme, et sur ce point de la côte qui regarde le sud-ouest il ôte le mouvement à l'Océan, qui devient du plomb fondu. J'étais sorti de Cadix par la seule porte qui communique avec la terre , toutes les autres ouvrent sur la mer. Mais par cette porte même il faut du temps pour arriver en pleine campagne : plusieurs lignes de fortifications séparent cette ville, toute
artificielle, de la terre naturelle. Lorsqu'on a lait une demi-lieue pour iianchir toutes les murailles, on n'est encore arrivé que sur une langue de terre plate, sablonneuse , et fort rétrécie par feau qui l'assiège des deux côtés : c'est l'Océan à l'entrée de la Aféditerranée,el par conséquent toujours agité. Même pendant un jour calme comme aujourd'hui, il environne encore cette digue naturelle d'une triple ceinture blanche. L'écume des vagues, ternie par l'arène, se confond avec les pâles lueurs de l'aloès, dont les fleurs encore vertes, mais prêtes à s'épanouir, s'élèvent entre le chemin et la mer, comme une longue ligne de candélabres préparés pour une fête. C'est là qu'a péri le fils de Louis Racine, l'inventeur du genre descriptif en français.
Dansquinze jours ces lustres naturels seront allumés et l'ill umination de l'été brillera de ton t son éclat; aujourd'hui on attend que la solennité commence, déjà on admire les préparatifs; l'aloès est près de s'épanouir: c'est un événement pour le voyageur.
Ce matin, après quelques joursde houle assez forte, la mer était devenue calme, le ciel seul était troublé, on étouifait : le vent d'est apporte ici la température de l'Afrique , et jusqu'à la poussière du désert , car il souffle toujours avec violence. Alors la campagne disparaît sous unvoilegris, les paysages perdentleurs
sous FERDINA.ND VIT. 1-29
lignes, leurs couleurs; la nature est ensevelie dans la tristesse, la lumière devient livide , le soleil est sale, l'air lourd , la mer plombée, et le soir rougeâtre finit par une nuit pâle, qui laisse passer un cortège de fantômes à travers son ombre déchirée par des éclairs miuets incessamment répétés.Ge spectacle est eflrayant. Je ne sais quel mystère de mélancolie se révèle à l'âme ; on se croit assiégé par des spectres , on respire la terreur, on voit la mort poussant dans l'abîme le monde en ruines; on ne compte que des méchants , on se sent méchant soi-même ,• on reste anéanti devant cette nature naguère encore faite pour inspirer la joie, et qui ne communique plus que la fièvre; qui ne cherche, qui ne présage que la destruction. L'axe de l'univers a tourné, le paradis est devenu l'enfer.
Tel est l'efiet ciel vento de Levante, de ce vent qui vous fait commettre des crimes ou qui vous abat jusqu'à la mort. Chaque fois qu'il souffleje ne puis penser qu'à lui. Il soufflait ce matin, et je souffrais.Néanmoins les étrangerssupportent mieux que les habitants du pays les premières atteintes de ce fléau. Mais au bout de quelques années, loin de s'être accoutumé au mal qu'il cause, on devient plus vulnérable.
J'apercevais dans la rade un vaisseau que nous
TOMR III,
avons vu hier arriver des îles Philippines, et passer sous les fenêtres du consul d'Angleterre, chez lequel nous dînions. Ou le renvoie aujourd'hui parce qu'il apporte, dit-on, le choléra morbus; il ira purger sa quarantaine à l'île de Mahon , peut-être va-t-il y rester jusqu'à ce que le dernier homme de son équipage ait péri. La vue de ce foyer de contagion, au milieu du bassin del'île de Léon, près des côtes bénies de l'Andalousie, me jetait dans la méditation. J'ouvris lord Byron au hasard , et je lus de ravissantes descriptions de la nature sauvage : c'est ce qu'il y a de plus beau dans le poëme appelé tlle. Je sentis que j'aurais été absolument incapable de créer le personnage de Neuha : ce caractère, si original, si fantastique et pourtant si vrai, me paraissait hors de ma portée; de dépit j'adressai au poëte les vers suivants , qui ne sont que le cri de l'envie. Je vous les transcris en rentrant :
a Que ne puis-je te suivre à la source du vrai ? » Ma poésie à moi n'est qu'un timide essai » Des ailes de l'esprit ; elle n'est pas ma vie ;* » Ma pensée avec peine aux rliythmes asservie, » Ne prend tout son essor qu'en leur disant adieu : n Quand je ne chante plus , je vois , je vis en Dieu ; p La parole me gêne, et la gloire d'écrire " Ne vaut pas le bonheur d'adorer sans rien dire!
» Le silence est ma vie et le bruit est ma mort ;
» Par des mots j'ai longtemps pensé changer le sort,
» Mais dans les vains discours où mon orgueil se berce,
» Je sens que rien n'est vrai que mon néant qui perce !
)) Des hautes régions mon esprit est banni ,
» Toi, Byron, ton génie atteint à l'infini.
» L'esprit , tu n'en veux pas : ta muse est créatrice ,
» Moi , je ne suis qu'esprit , ma muse est un caprice ;
» Elle dépend de tout, mon luth est incomplet,
» Le génie est du feu , l'esprit n'est qu'un reflet.
» Quand les soleils du ciel parcourent leur carrière ,
)) De leurs fronts par torrents ils lancent la lumière ;
» Mais la planète opaque attend tout son éclat ,
» D'un asti'edont le jour jusqu'à sa nuit s'abat :
» Et crois tu qu'il suffise à l'orgueil qui m'irrite
» D'être de ton soleil un pâle satellite ,
» Un miroir insensible où luit le feu sacré?
» Non, j'aime mieux te fuir et mourir ignoré !....'>