‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 13 sur 79 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

SOMSZAIAE.

Opinions contradictoires sur la politique recueillies par le voyageur. — Difficulté' qu'il éprouve à calculer la force des partis divers. — Constitutionnels. — Républicains. — Royalistes. — Les noms ne signifient pas les choses. — Selon les uns, le gouvernement de Ferdinand convient à la majorité — Selon d'autres , le pays est miné par des sociétés secrètes. — Absence de patriotisme. — Mauvais sentiments chez ceux qui attaquent l'ordre de choses actuel et chez ceux qui le défendent. — Le dévouement jusqu'à la mort , dans quelque parti qu'on le trouve, doit donner confiance en l'avenir du pays. — Portrait du gouverneur de Cadix. — Intrigues des conjurés pour le séduire. — Sa faiblesse.— Sa résistance.— Sa mort. — Mot de M. le prince de Taileyrand. — Conséquences dumeurtre du gouverneur deCadix pour la ville et pour le pays, — Commissions organisées par le gouvernement pour punir les conspirateurs. — Manière de raisonner des deux partis. — L'arrivée d'un courrier. —Manière dont le roi Ferdinand manifeste sa reconnaissance envers la veuve du gouverneur de Cadix. — Arrestations iniques et inutiles. — Histoire d'une vengeance conjugale étrangère à la politique. — Mœurs du clergé séculier. — Rivalité d'un jeune homme et d'un prêtre. — Vengeance du prêtre.— Bal donné pour la Saint- Ferdinand. — Moins gai que nos fêtes d'ouvriers à Séville.

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A MADAME DE

Cadix, ce 3o mai i83i

J'ai interrogé bien des personnes de tous les rangs , même des femmes : rien de si contradictoire que les opinions que j'ai recueillies touchant l'état politique de ce pays. Je me bornerai à vous exposer ces diverses manières de juger, j'ai trop peu de données et trop d'expérience pour me risquer à faire un choix à mon usage dans ce chaos, où les passions de l'Afrique luttent avec les lumières de l'Europe.

Tous s'accordent à dire que la nation espagnole est divisée en beaucoup de partis; nul ne sait positivement quel est le plus fort.

Les uns sont constitutionnels, ils voudraient, non

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pas une révolution, mais des réibrmes. Je suis disposé à croire que ce parti l'emportera, parce que, s'il n'est le plus violent , il est du moins le plus nombreux, pourvu qu'on recense les voix dans toute l'Espagne, et qu'on ne s'en rapporte pas aux votes des provinces du Nord : celles-ci gardent une fidélité fanatique à l'ancien ordre de choses , non par générosité, mais par intérêt; car elles ont toujours été privilégiées.

D'autres veulent une république, une révolution complète ; c'est vouloir le raorcellement du territoire espagnol. Il existe un troisième parti, qu'on appelle celui des carlistes , du nom de don Carlos, frère du roi et chef des absolutistes. Cette ligue nouvelle voulait ramener la monarchie à ce qu'elle était du temps de Philippe II et de l'inquisition.

Enfin, il y a un parti que beaucoup de gens reeardent comme plus fort que tous les autres, et qui s'appelle celui des rojalistes. Titre bizarre pour désigner une faction dans un pays dont le ffouvernement est monarchique. Ces royalistes^ qui devraient réunir sous leur drapeau la nation tout entière (mais aujourd'hui, en Espagne comme ailleurs, les noms ne signifient plus les choses), veulent ce que veut le roi, et passent pour des fanaiqur;; de pi udcnce, pur la rait^on que le gouverne-

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ment du roi est regardé généralement en Espagne comme beaucoup trop modéré. On lui reproche de s'appliquer à garder un juste milieu impossible entre les opinions extrêmes des révolutionnaires novateurs et des révolutionnaires rétrogrades.

Vous voyez que pour le fond des choses c'est ici comme chez nous ; mais pour la forme c'est l'anarchie.

Des gens qui me paraissent très-instruits, et auxquels je ne puis m'empêcher de trouver beaucoup d'esprit, prétendent que le gouvernement actuel de l'Espagne est celui qui convient à l'immense majorité des habitants du royaume, qu'il est plus fort qu'il n'a jamais été , que les hommes qui s'obstinent à le remplacer par une constitution à la française , méconnaissent l'état du pays et s'abusent autant que se trompent ailleurs ceux qui refusent aux peuples les institutions rendues nécessaires par la marche du temps. Ils ajoutent que l'orgueil national est tel en Espagne , que pour discréditer l'invention la plus utile , l'amélioration la plus désirable, il suffirait que la première idée du perfectionnement fût venue à des étrangers. L'Espagnol, même le plus libéral*, rejette comme illégitime

Telle était aussi l'opinion de l'auteiu' en 1801 , depuis lois les événeiueiits l'ont bien déuieutic.

tout ce qui ne lui paraît pas purement espagnol. D'autres hommes , aussi nombreux, aussi spirituels , aussi expérimentés , m'assurent que le pays est prêt à se soulever ; qu'une vaste conspiration s'est étendue comme un filet sur toute l'Espagne , et qu'on n'attend qu'une occasion , qu'un signal pour révolutionner ce pays au nom des avantages réalisés dans les autres états de 1 Europe, par l'esprit philosophique du siècle dernier. L'esprit philosophique ! tel est le guide peu sûr auquel les conjurés veulent, dit-on, confier la conduite des affaires de leur pays. On m'assure , de plus , que le véritable amour de la patrie n'est entré pour rien dans le choix des opinions d'aucun des chefs de parti , ni de leurs adhérents. La haine, l'envie, la réaction de l'impiété contre Thypocrisie, la vengeance de l'incrédulité contre la superstition : voilà les mobiles d'action des hommes , dont la réunion a formé l'une des deux armées. L'orgueil d'un pouvoir légitimé par la prescription, l'avidité produite par le long abus des richesses, la foi dans la' justice d'un ordre de choses qui vous assure d'immenses privilèges; foi toujours facile h acquérir puisque l'intérêt lui sert de base : voilà les principaux motifs de la résistance fanatique du clergé, ainsi que des hommes dirii:,<''s par les moinesau nom du ciel cl du

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vieil honneur castillan. L'honneur est l'idole des chevaliers j le Dieu de la terre , naguère encore aussi puissant et plus puissant que le Dieu du ciel. C'est sous son drapeau que s'enrôlent les nobles et les prêtres , mais ils commencent à se défier de l'efficacité de leurs pacifiques bannières , qu'ils voudraient changer en étendards.

J'ignore comment la moderne vertu, que nous appelons esprit public, peut naître et se manifester parmi des esprits tournés comme ceux de ce pays ; mais l'admirable mort du gouverneur de Cadix nous prouve au moins que l'antique héroïsme espagnol n'est pas éteint, l'étincelle du l'eu sacré jaillit encore du cœur des Castillans. L'honneur parle, et tout est sacrifié comme au temps de Guzman le Bon !

Quand un homme porte le dévouement jusqu'à mourir volontairement pour son devoir : le pays auquel il appartient, quelles que soient les factions qui le déchirent, doit espérer en l'avenir , car ses enfants ont encore un sang généreux et brûlant ; avec un tel sang dans les peuples, les états peuvent souftiir : ils ne sauraient périr.

Le gouverneur de Cadix, don Hiero de Olivarès, connaissait dans tous ses détails la conspiration ourdie à Gibraltar contre le roi d'Espagne. On prétend même qu'il savait, et qu il a dit ; Que la première

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idée de ce complot était venue de plus loin : voilà pourquoi, nous autres simples curieux, nous sommes si mal vus des gouvernements étrangers. Un Français, n'est plus ici un voyageur ordinaire, c'est un propagandiste, un franc-maçon , un athée, un juif: le titre injurieux qu'on nous donne varie selon la crainte dominante qui trouble les cœurs dans chacun des pays que nous parcourons , et les polices de s'évertuer pour nous trouver coupables, et pour nous vouer à l'exécration des populations. Tout Français arrêté publiquement aujourd'hui dans une ville de l'Andalousie courrait le risque de la vie.

Les conjurés de Gibraltar avaient fait auprès du gouverneur de Cadix toutes les tentatives imaginables, afin de l'engager à les favoriser dans l'exécution de leurs desseins; mais comme on lui demandait de trahir son honneur en trahissant son roi, ni les offres les plus séduisantes, ni les plus vives instances, ni l'appel aux sentiments philanthropiques, si à la mode en ce siècle, surtout loin des contrées qui les ont vus naître, ni même des menaces dont il connaissait toute la gravité, ne purent faire dévier de sa ligne le noble Espagnol, le digne serviteur de Ferdinand.

L'argent français circulait, dit-on, parmi les régiments en garnison à Cadix,le gouvernement était

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averti;01ivarès avait écrit qu'illui fallait fuir ousévir.

Cet homme énergique et sincère était un soldat de fortune, fils d'un meunier de Catalogne. Singulier spectacle que celui donné par la mort d'un homme de cette classe, qui tombe victime du vieil honneur chevaleresque. Un meunier martyr delà cause de l'aristocratie ! Olivarès est le don Quichotte roturier.

Les chefs de la conjuration dite constitutionnelle, convaincus enfin qu'ils ne parviendraient jamais à séduire cet honnête homme, et le craignant à cause de tout ce qu'il savait de leurs projets, songeaient k l'attirer dans un piège. Ils préparèrent une émeute, et, dans le désordre du premier moment, ils se promirent de s'emparer de la personne d'Olivarès. On avait déjà tenté ce moyen sans succès ; mais les mesures étaient mieux prises pour une seconde attaque, dont ils espéraient un succès complet , lorsqu'ils furent prévenus et déconcertés par la précipitation des assassins subalternes qui frappèrent prématurément le gouverneur au milieu de Cadix, à trois heures de l'après midi. On le regardait comme le principal obstacle au triomphe des novateurs : il était en butte aux injures de tout ce qui voulait révolutionner le pays, et voilà comment les sicaires du parti nuisirent aux chefs en voulant les

servir trop bien et trop vite. La révolution manqua parce que les révolutionnaires avaient employé des hommes pressés. Ceci justifie l'instruction de M. de Talleyrand à un jeune diplomate qui promettait monts et merveille : Monsieur, lui dit le prince, si vous voulez réussir dans les ati'aires, surtout n'ayez pas de zèle. C'est aussile zèle qui a perdu les conspirateurs de Cadix. Peu d'hommes politiques veulent rester du côté des assassins.

Quand la nouvelle de la mort de don HieroOlivarès se répandit par la ville , tout Cadix fut dans le trouble : les autorités royalistes n'osaient se montrer de peur de partager le sort de leur chei'; la terreur était dans les deux camps, car les meneurs des conjurés , voyant leur complot éventé avant le temps, se cachaient également ; ils regardaient leur entreprise comme manquée, et pensaient, avec raison, que ce qu'il y avait d'honnêtes gens parmi eux allait rompre toute alliance avec des hommes qui commençaient la régénération de leur patrie par un meurtre! Et encore ce meurtre tombait sur le plus grand citoyen de l'Espagne *.

* L'auteur ne garantit que l'oxaclitude de ses récits. (Jiiand il rapporte les l)ruils qu'il a recueillis, il se borne a répéter mot piiur mut ce qu'il a eutendu dire, iians vëritier los ruits qu'on lui raconte. Seulement , lorsqu'il juge a propos de parler de c« qu'il n'a pas vu . il met tous ses soins à ocMi-iullor sur cliaque événe-

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Le corps du gouverneur, assassiné à trois heures après midi , resta jusqu'à six heures du soir à la place où il était tombé. Personne n'osait s'approcher de ce cadavre. Il y a en Espagne une loi qui rend responsable du crime tout homme trouvé auprès d'un corps mort; chaque passant craignait que cette loi ne lui fût appliquée. A la fin on remporta par ordre de l'autorité : et de ce moment le mécompte des conspirateurs fut complet. Le peuple, au lieu de s'émouvoir, était resté muet spectateur du drame. Le dénoûment devait donc être favorable à la cause du roi. Les chefs ne pensèrent plus qu'a se sauver : Torrijos, parti de Gibraltar pour se rendre à l'île de Léon, se vit forcé de retourner sur ses pas; il est, dit-on, rentré à Gibraltar au péril de sa vie.

De ce moment Cadix est devenu un séjour de désolation et de terreur, chaque jour amène de nouveaux sujets de plainte.

Une commission s'organise à Madrid : pouvoir terrible et supérieur à toute autorité ecclésiastique, civile et militaire. Ce gouvernement . indépendant

ment des personnes d'opinions et de positions diverses. L'espèce de vérité à laquelle il niet du prix, fait qu'il s'attache moins à relater les actes qu'à peindre avec un scrupule philosophique le caractère des hommes et la couleur des choses.

tle tout gouvernement, envoie ses ordres à ses délégués dispersés dans toutes les provinces : c'est un comité de salut public institué au nom de la monarchie. Cette autorité, soi-disant anti-révolutionnaire, a traité le peuple de Cadix comme une troupe de rebelles. On abolit le port d'armes, c'est blesser les Espagnols au cœur; on défend les manteaux, c'est comme si l'on proscrivait chez nous l'usage des chapeaux sur la tête; enfin, on publie un ordre du jour d'après lequel quatre hommes ne peuvent se promener ensemble dans les rues et autres lieux publics sans être arrêtés comme conspirateurs, et aussitôt fusillés; à ces afïreuses mesures, les habitants répondent par des cris de douleur.

Pour se disculper ils allèguent le calme de leur attitude après l'assassinat du gouverneur; ils nient jusqu'à l'existence d'une conspiration , et appuient cette dénégation sur des preuves. Chacun sait, disent-ils, combien il leur aurait été facile de profiter du désordre pour réaliser leurs mauvais desseins, s'ils avaient eu des intentions hostiles contre le gouvernement Ace plaidoyer les ministres du roi

répondent par le nom des conjurés, ils constatent par des preuves écrites la trahison qu'on nie ; le peu de succès du complot , disent-ils, ne peut

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ctrc imputé h mérite aux habitants de Cadix; car, do ce que des ennemis se sont montrés mal habiles, il ne s'ensuit pas qu'ils soient bien intentionnés.

Tels sont les doubles arguments employés dans ce grand procès par les parties intéressées; tel est l'état actuel des choses.... Il ne vous paraît pas rassurant, je pense? Mais aussi je ne prétends nullement vous rassurer ; néanmoins la rigueur des ordonnances a été un peu adoucie dans l'application, sans que pour cela on ait légalement abrogé ces décrets iniques. Les habitants de Cadix ont envoyé une députation à Madrid pour porter leurs doléances au pied du trône.

Depuis hier la ville est en émoi, à cause de l'arrivée d'un courrier envoyé de Madrid au gouverneur actuel de Cadix. Il paraît que les dépêches dont ce courrier était porteur sont importantes, puisque le gouverneur s'est enfermé quatre heures pour les lire avec l'assistente et les principaux magistrats de la ville. 11 s'est empressé de faire répandre le bruit qu'elles ne concernaient que le vaisseau desPhilippines, infecté du choléra, etl'état sanitaire de Cadix. Mais personne ne croit h ce rapport, et le soin même que les agents de l'autorité mettent à le publier parait suspect ; on se dit k l'oreille que la

France vient de recevoir une déclaration de guerre TOMR ni. 10

de l'Autriche et de la Russie; d'autres racontent qu'elle veut faire passer des troupes en Portugal k travers l'Espagne, pour venger les affronts faits par don Miguel aux sujets français établis à Lisbonne: et toutes ces conjectures diverses prennent, comme toujours, la couleur des passions et des intérêts de chacun... Ces nouvelles, qui circulent sourdement, rendent tous les jours la position d'un Français ici un peu plus dillicile, plus désagréable et moins sûre....

L'ancien gouverneur, estimé du public et généralement respecté, n'était pas aimé des troupes , parce qu'il les obligeait h faire leur devoir ; il paraît que le roi ne l'aimait guère non plus. Pour toute récompense, il vient de faire dire à sa veuve

qu'elle ne manquerait jamais de rien Ne man-

querde rien ! c'est peu pour honorer la fidélité héroïque, dans un temps où les sacrifices faits à la cause des rois ne sont plus même payés par l'estime des peuples !

Après la mort de Moreau , Louis XVIII avait nommé madame Moreau maréchale de France; c'était montrer dans l'élévation inusitée de la veuve sa reconnaissance envers l'homme.

Un oilicier supérieur de la garnison de Cadix, arrêté pendant les troubles, est resté soixante-deux

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jours en prison, il a passé une partie de ce temps au secret. Tout ce qu'on a pu prouver contre lui, c'est qu'il avait été vu parlant à quatre personnes dans la rue. Par grâce spéciale on vient de le relâcher.

Encore un mot avant de vous quitter. Ceci , grâce à Dieu, n'a plus rien de commun avec la politique , cependant l'histoire n'en est pas plus gaie pour cela.

Une femme mariée avait pour amant un habitant du port Sainte-Marie , qui venait souvent la voir à Cadix. Cet homme finit par louer une chambre dans cette ville , afin de recevoir sa maîtresse , qui ne pouvait l'admettre chez elle qu'aux heures où elle recevait tout le monde. C'était un Léandre.... en bateau *. Mais cette femme, qui n'était pas une Hero, ne se trouva point d'humeur à se contenter d'une passion , elle adjoignit à l'affection romanesque qu'elle avait pour le beau jeune homme de Sainte-Marie un amour de surrérogation pour un prêtre de Cadix. Celui-ci , jaloux du rival qu'il n'avait pu parvenir à supplanter entièrement , écrivit une lettre anonyme au mari : cette lettre lui disait que si tel jour, k telle heure , il se rendait au lieu indiqué, il y surprendrait sa femme ' Il y a deux lieues de mer enlre Cadix et le port Sainte-Marie

avec un homme. Lcî mari, accompagné de plusieurs employés de la police, arrive à la maison désignée, et il y trouve sa femme avec l'homme qu'on avait eu soin de lui nommer. Néanmoins , rien ne prouvait que l'entrevue fût criminelle. La femme se justifia du mieux qu'elle put, alléguant l'intimité de son mari avec le jeune homme, qu'elle prélendit être venue voir là par hasard et fort innocemment, n'étant montée qu'en passant, parce qu'au moment même où elle se trouvait devant la porte elle s'était rappelé une conmiission pressée à lui donner pour le port Sainte-Marie.

Cet habile discours fut tenu en pure perte : on ne crut pas à l'innocence de la femme que l'époux tient en prison sous la garde des lois, en attendant qu'elle soit condamnée à passer sa vie dans un couvent, sort auquel, dit-on, elle ne peut échapper. Il paraît quel'humeur des maris espagnols est journalière; puisque celui-ci savait et tolérait depuis deux ans la liaison qu'il punit aujourd'hui avec tant de barbarie. On dirait qu'il tient moins ci venger son honneur qu'à satisfaire son rival le confesseur. Quoi qu'il en soit, avec de pareilles mœurs,on doit supporter mieux que nous l'application des formes de l'inquisition religieuse à la politique, et voilà pourquoi le gouvernement espagnol peut encore marcher comme il marche 1

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Adieu, sans compliment. J'oubliais de vous dire qu'on nous a donné pour la Saint- Ferdinand un bal distingué chez ***, un bal à Cadix en ce moment ; c'est une alï'aire d'étiquette qui me rappelle encore un mot attribué à M. de Talleyrand; c'était sous Napoléon. L'hiver commençait tristement pendant une des campagnes les plus meurtrières de la guerre de Pologne: celle d'Eylau ; quelques personnes delà cour d'alors parlaient , dans une réunion intime, des mauvaises nouvelles arrivées de l'armée. Tout cela est vrai, dit le diplomate ; néanmoins il faut donner des bals, car l'empereur ne plaisante pas; il veut qu'on s'amuse î

Hier, \ehû politique de Cadix nous a fait regretter nos fêtes d'ouvriers : nous avons retrouvé les demoiselles anglaises dont je vous ai parlé à Séville. Leur pruderie est ici bien à l'aise, et s'accorde avec le deuil de Cadix : il y a des vertus anglaises dont les formes sont en harmonie avec les calamités publiques, mieux que ne l'est la gaieté nationale des Andaloux. Ces vertus-là ne sont pas à votre usage; vous en connaissez de plus douces et de plus réelles... sans parler du charme et de la grâce que vous leur prêtez... aussi... est-ce à vous que ceci est adressé.

LETTRE XL

SOMMAIRE

Caractère particulier des paysages espagnols. — La solitude peut attrister , elle n'ennuie pas. — Vue du détroit de Gibraltar. — Cotes de la Barbarie. — Magie des noms. — Vaisseaux qui passent de l'Océan dans la Méditerranée. — Ressemblance présumée entre les sites de l'Espagne et ceux de l'Afrique. — Récit du voyage de Cadix à Tarifa. — Cliiclana. — Accident au milieu d'une forêt, — Le mulet rétif. — La rencontre. — Le coupegorge , ou la venta de Vejer. — Les coupe-jarrets. — L'hôte et ses gens pendus comme brigands. — Ruse de nos muletiers pour protéger notre départ. — Souvenir du malheur arrivé à un Anglais il y a peu de semaines sur cette route. — On blâme le volé plus que les voleurs. • — Ce que c'est que les rateros. — Mort de l'assistente de Tarifa surpris par des brigands. — Ce que vaut mon courage. — Le proscrit. — Ce que nous faisons pour lui. — Son brusque départ. — L'embarras qui perce dans ses actions et ^dans ses paroles. — La ville de Tarifa. — Son aspect. — Ses environs. — Désolation de la contrée. Mœurs des habitants. — Costume particulier des femmes. — Toute leur personne voilée sous une jupe. — Promenade du taureau le dimanche dans les rues de Tarifa. — Coutume sauvage. — Férocité des habitants, même des femmes. — Charme particulier de la guitare jouée à la manière espagnole.

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A MISS BOWLES

Tariffa , ce i" juin 1801.

Le vrai paysage espagnol, c'est le désert: triste, mais souvent d'une grandeur incomparable : cette nature est toujours poétique et majestueuse, plutôt que belle. On pense, on pleure, on admire, on frémit, jamais on ne s'ennuie ; mais aussi jamais on ne sourit! Ily a un genre d'insipidité, comme un genre d'agrément dans les sites qui n'appartient qu'aux pays très-cultivés; on ne trouve rien de semblable ici. Ce qui caractérise l'aspect de la campagne dans les diversesprovinces espagnoles que j'ai parcourues, c'est l'absence ou du moins la rareté de l'homme et des œuvres derhomme. Depuis les landes montueuscs.

les valons pierreux de la vieille Castillc jusqu'aux steppes fleuris de l'Andalousie, un voyageur peut admirer tous lesgenres de solitude : ce sont des paysages dignes de la poésie de Jérémic, d'Ezéchiel et de David : tout ici est biblique; c'est une contrée qui aurait pu servir de refuge aux prophètes de Tancien Testament. Je vois devant moi les sites des psaumes et des lamentations.

Il y a quelque chose de sublime dans le silence, dans la nudité, dans la désolation des côtes de Tarifa. Cette ville, la dernière que les Maures aient disputée aux chrétiens, est située à la pointe la plus méridionale de l'Europe, sans excepter je crois le cap INIatapan. Le fort Sainlc-Catheiinc, qui s'élève à la porte de Tarifa, marque la place où le détroit de Gibraltar est le plus resserré; de cette pointe il y a trois lieues en droite ligne jusqu'à la côte d'Afrique; on la voit si distinctement, que j'y reconnais des parties de terrain cultivées. Ce mot de côtes d'Afrique ne présente à l'esprit que l'idée d'une terre ennemie de l'homme social et peuplée de nations non policées: pourtant, à la vue, cette terre des Barbares ollre un aspect majestueux.

Par un beau temps tel que celui qu'il fait aujourd'hui, le détroit représente un bassin bleu , bleu foncé comme une coupe de turquoise ou

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plutôt de lapis. Ce bassin se termine au pied des montagnes delà Barbarie, dont les contours sont âpres , mais pittoresques , et les couleurs incompréhensibles. C'est une nature toute merveilleuse, comme les contes de fées inspirés par elle.

Je n'ai pas vu l'Orient, et je suis décidé à le confondre avec l'Afrique que je vois. Je vous prie donc d'être persuadée que la JBarbarie et l'Arabie se ressemblent à s'y méprendre. Si vous me demandez sur quoi se fonde cette opinion, je vous répondrai qu'elle est un des besoins actuels de mon imagination : quand ce ne serait qu'une consolation de mes fatigues, vous ne voudriez pas m'en priver.

J'aperçois d'un côté l'ouverture du détroit de Gibraltar, de l'autre le commencement de la mer Méditerranée. L'Océan et cette mer , tout est ii moi; l'entrée du détroit ou la fin, selon le point d'où vous le contemplez, est marquée du côté de l'Espagne par une pointe de terre sablonneuse. Voilà tout; mais sur cette côte d'Afrique je distingue la baie de Tanger, une longue suite de montagnes à plusieurs étages, dont la plus haute s'appelle le mont des Singes; enfin, le célèbre rocher de Ceuta, surnommé do nos jours la pointe d'Afrique, et qui s'appelait Abila dans l'antiquité.

C'était une des colonnes d'Hercule; le rocher de Calpe, maintenant Gibraltar, était l'autre; je ne le vois pas, il reste caché pour moi derrière la pointe de Tarifa; mais je le verrai demain, s'il plaît à Dieu et aux brigands Quel paysage! j'en ai admiré d'aussi beaux , de plus beaux à l'œil , je n'en connais pas d'aussi grands!... Et l'effet moral, si l'on peut ainsi parler, en est plus étonnant encore que l'aspect. Ici on n'a pas besoin des yeux pour y sentir ce qu'on n'éprouve nulle autre part ; il ne faut que savoir où l'on est et se répéter les noms des lieux dont on est entouré; c'est qu'il y a des paroles qui suppléent à toutes choses; d'ailleurs, dans l'Andalousie , les choses sont de niveau avec les idées auxquelles elles se rattachent. Souvenirs ci part, tout voyageur sensible aux beautés de la nature serait encore frappé d'admiration devant cette mer, qui joint deux mers et qui sépare deux continents.

Les vaisseaux que je voyais ce matin traverser le canal en passant de l'Océan dans la mer Méditerranée étaient poussés avec une vitesse magique par un vent d'ouest, envoyé tout exprès pour rafraîchir l'air au moment de la plus grande chaleur du jour... Ces navires ressemblaient à des messagers chargés de porter ù tire d'ailes de,- nouvelles

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d'un monde à un autre. Je me croyais déjà loin de la terre : voyager ici c'est plus que vivre; c'est presque mourir.

Voilà pour l'imagination ; voici pour la réalité : tandis que les vaisseaux animés dont j'enviais la liberté, du moins apparente,s'éloignaientà travers une mer d'azur, qu'ils fendaient aussi vite que la foudre fend le nuage, j'avançais, moi, sur une plage brûlante, et dont l'aridité m'éblouissait. Je pressais à regret ma monture fatiguée et qui s'enfonçait à chaque pas dans des sables mouvants : hommes et chevaux, tout ce qui faisait partie de notre modeste cortège se ressentait des diflicultés de la route. Sans avoir beaucoup réfléchi à ce que nous faisions, nous venions d échapper à quelques dangers pendant notre longue course dans les demi-déserts, où l'on s'égare, où l'on périt même quelquefois entre Cadix et Gibraltar. C'est une contrée où les marécages alternent avec les landes; là il semble que la terre produise des brigands comme des roseaux et des chardons. Pour le dire en passant , sachez que c'est en Espagne qu'il faut venir afin de connaître la variété et la beauté de cette dernière plante. Les chardons d'Espagne sont les plus beaux que j'aie vus.

Avant d'avoir parcouru cette partie de l'Anda-

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lousie j'avais plus d'envie d'aller en Afrique. A présent je suis persuadé que je ne m'apercevrais presque pas du changement. Eu partant do Cadix , nous avons d'abord ftiit quatre lieues par eau jusqu'à Chiclana, et de Ghiclana à Tarifa seize lieues à cheval. On en compte onze d'Espagne. Dans ces seize lieues nous n'avons trouvé que trois ou quatre maisons. A la vérité nous apercevions de loin en loin quelques villes cachées dans la solitude sous des noms illustres : Medina-Sidonia en est une; elle appartient au duc qui lui doit son titre , et elle couronne une montagne , dont elle semble faire partie, tant la couleur de ses maisons se confond avec celle des rochers qui les supportent. Beaucoup de personnes s'y retirent en été pour respirer un air plus pur et moins brûlant que celui de Cadix.

A quatre lieues de Chiclana nous avons trouvé la Venta de Vejer, coupe-gorge isolé et désolé , où nous n'avons pu arriver qu'après onze heures du soir.

Nous avions été attardés au milieu d'une forêt par un cheval de bagage qui s'elVraya , se cabra , jeta tous nos paquets les uns par-dessus les autres dans des buissons de lentisqncs épars sous une futaie de chéues verds clair - semés. Ce

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animal, sitôt qu'il se sentit délivré de sa charge, de son frein et de ses grelots qu'il avait rejetés h force de soubresauts , s'en retourna jusqu'à son écurie de toute la vitesse du galop d'un étalon andaloux ; nous nous trouvions alors à une lieue et demie du point de départ, et assez en peine de savoir ce que nous avions de mieux à faire. Rester à garder nos paquets en attendant qu'un de nos muletiers allât reclierclier son cheval ou nous en ramenât un autre , nous paraissait un parti assez raisonnable; cependant il nous forcerait de retourner sur nos pas coucher à Chiclana , et dans un pays si peu sûr un retard de deux heures, bien plus, un retard d'une nuit, peut quelquefois avoir des suites fatales.

Nous étions k calculer nos chances, quand un paysan de Vejer vint à passer avec son àne. Cet homme revenait comme nous de Chiclana et s'en retournait chez lui. Il nous avait vus partir du milieu de la place publique de Chiclana, où le passage d'un étranger fait événement; connaissant le cheval qu'on nous donnait pour porter nos bagages, il avait prédit notre mésaventure, et s'était décidé, disait-il, h. hâter son départ dans l'espérance de nous assister en chemin. Nous crûmes aux paroles de cet homme. Il nous proposa de re-

cliarger In plus grande partie de nos l>agnges sur son âne : on les avait repêchés dans divers coins de la forêt, car l'animal rétif ne s'était débarrassé de sa charge que peu à peu , à force de bonds et de courses. Nous acceptâmes Voft're du passant , qui prit nos plus gros paquets, et nous accommodâmes le reste sur nos montures, attachant tant bien que mal des sacs, des paniers et des valises aux pommeaux de nos selles. Nous donnâmes l'ordre au plus leste des muletiers de retourner à Ghiclana chercher un autre cheval, qu'il nous amènerait la nuit même à la Venta de Vejer. L'impassibilité espagnole, qui équivaut à la lenteur allemande, avait rendu ces arrangements dilliciles, et le court pas de l'âne acheva de nous retarder. C'est ainsi que nous avons perdu au moins deux heures par la faute des bêtes et des hommes.

La ville de Vejer est bâtie sur une hauteur, ou plutôt sur une montagne qui domine un défilé où coule une rivière. C'est au milieu de ce défilé, et près de la rivière , que se trouve la Venta , objet de nos souhaits : l'hôte de ce coupe-gorge est maintenant en prison; on dit qu'il était non-seulement le complice des brigands qui ravageaient le pays il y a peu de temps, mais le chef de leur bande. L'autre jour on en a pris seize chez cet

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homme ; ils ont été arrêtés dansla cour même de la maison où nous avons couché : quatre d'entre eux viennent déjà d'être pendus au milieu de la place publique de Vejer.

C'est dans le repaire h moitié vide de ces bandits que nous allions chercher un asile pour la nuit. Cette habitation, aussi redoutée des autres voyageurs qu'elle était désirée par nous, se compose d'une cour dégradée , dont l'entrée est fermée par une tour mauresque qui fait beffroi; deux des côtés sont clos par des murailles gothiques d'une énorme élévation , et le fond est occupé par le corps de logis qu'on abandonne aux voyageurs. C'est là qu'on nous mit en possession de quatre murs et de deux ou trois grabats. La cour que je viens de vous décrire ressemble parfaitement à l'intérieur d'une prison : ce séjour paraissait plus favorable à l'assassinat qu'au sommeil : on aurait égorgé là tout ce qui s'y trouvait qu'aucun cri ne se serait échappé pour aller frapper une oreille humaine. Je ne regarde pas comme un être humain la vieille veuve du brigand, hôte de cette maison, veuve, quoique son mari vive encore, mais au dire de nos muletiers il n'échappera pas à la potence qui l'attend après- demain. Cette femme nous a reçus avec quatre grands gaillards de vingt à vingt-

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