TOME III
cinq ans, qui sont ses fils, et qui, d'après leur mine, me paraissent fort capables de continuer avec succès le métier de leur père. Ils soutiendront la réputation du lieu.
C'est à trois heures du matin que nous avons quitté ce repaire, avec le nouveau cheval de bagage qui nous avait rejoints pendant la nuit; nous avons eu de la peine à nous faire ouvrir les portes de cette forteresse de Coupe-Jarrets. La mère dormait, les fils refusaient les clefs; enfin , il nous a paru prouvé que , sans la précaution de nos muletiers, qui trompèrent nos hôtes sur l'heure de notre départ , ces braves gens auraient été nous préparer quelqu'embuscade sur le chemin que nous devions suivre. Aussi la première condition pour voyager avec quelque sûreté dans ce dangereux pays, estelle de se faire adresser à des guides honnêtes. Les nôtres avaient eu soin de parler sans affectation devant nos hôtes, de la peine que nous aurions le lendemain à atteindre notre étape. Fatigués comme nous l'étions, disaient-ils, et n'ayant pu arriver au gîte de Vejer que fort avant dans la nuit, nous ne serions pas en état de partir avant le lever du soleil*; peut-être même.
Sous celle lalilude , les jours d'été sonl moins longs que chez nous.
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ajoutèrent -ils, ne ferions-nous qu'une demi- journée Moyennant ces propos et d'autres du même
genre, tenus fort adroitement sans aucune intention apparente, coupés par les lazzis et les plaisanteries d'usage, car les Espagnols sont grands comédiens, nos gens parvinrent à tromper la vigilance de nos gardiens, qui d'ailleurs ne sont guère entreprenants en ce moment ; puisque la vie de leur père dépend d'un procès qui se juge à Vejer, sur la montagne voisine; l'issue de ce procès sera très-probablement îexécution du père de famille dans la cour même de la Venta , avec ceux de sa bande qu'on a pu saisir. Ce chef de brigands viendra mourir en héros devant sa femme et ses enfants. Quelle tragédie domestique I Que d'énergie perdue dans les individus
qui font partie d'une société mal gouvernée !
Mais aussi quelle force de caractère ces hommes
sont-ils contraints de déployer pour vivre !
Nous avions eu beaucoup de peine à faire les dernières lieues du chemin qui conduit de Ghiclana jusqu'à cette masure tragique. Le sentier est presque effacé, et serpente indécis sur des penchants de montagnes sillonnés par les pluies ; ces terres détrempées pendant l'hiver gardent à peine le reste de l'année les traces des routes qui les traversent. On marche au hasard le long des précipices, et l'on
change de direction à chaque instant. La nuit était noire; comme l'ombre agrandit tout, elle faisait paraître ies ravins plus profonds ; je croyais à chaque pas entendre un de nos chevaux ou de nos gens de pied rouler dans l'abîme : ces abîmes ont beau n'être pas aussi creux qu'ils nous paraissaient l'être, ils n'en ont pas moins assez de profondeur pour engloutir le cheval et le cavalier. Enlin, en entrant à onze heures du hoir clans l'horrible gîte qui nous attendait, j'ai cru avoir échappé au plus grand danger de mon voyage; bientôt la mine des habitants me prouva que je me trompais.
Il y a un mois que j'ai rencontré à Madrid un Anglais qui venait d'être pillé et fort maltraité sur cette même route, qu'il faisait dans la direction opposée ; il venait de Tarifa à Vejer, Mais il avait eu l'imprudence de laisser voir quelques objets précieux aux gens de l'auberge de Tarifa ; de plus il ' avait dit la route qu'il voulait suivre et l'heure de son départ. Enfin il s'est mis en chemin seul avec son guide. D'après de telles énormités personne ici ne le plaint, bien plus, on le blâme de s'être volontairement exposé à une mésaventure déshonorante pour le pays. Quant i* ce qu'il a souffert, on ne s'en embarrasse guère.
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Depuis que j'existe j'ai toujours vu les volés plus blâmés que les voleurs.
Quatorze vauriens, armés seulement de longs bâtons dont ils se servent à la manière des Andaîoux , avaient été attendre cet Anglais à peu de distance de Tarifa , dans un chemin creux. Les trois premiers de ces bandits le frappèrent de leurs bâtons l'un après l'autre , et tellement fort , qu'au troisième coup le malheureux tombe de cheval; alors on le dépouille de tout , même de ses gants. Ces malfaiteurs n'étaient que des amateurs , ce que les Espagnols appellent rateros , ou brigands de rencontre; les vrais brigands ont un code d'honneur dont ils ne s'écartent jamais. Ils seraient perdus de réputation parmi tous les hommes qui savent le métier, s'ils oubliaient les lois de l'étiquette de grands chemins, au point de maltraiter un voyageur qui ne se défend pas. Souvent ils composent avec lui pour la rançon du bagage. Néanmoins José- Maria lui-même, le chef actuel de la bande la plus redoutée, vient de tuer l'intendant de Tarifa ; comme je vous l'ai déjà mandé avant mon départ de Séville, lorsque je vous envoyai la traduction de l'article du journal qui rendait compte de ce fait arrivé il n'y a pas quinze jours, et c'est sur le chemin que
nous venons de parcourir que s'est passée lu scène. Lfi malheureux intendant était bien armé , bien accompagné; il est resté sur ia place.
Nous voyageons de manière h être à l'abri d'une attaque de paysans, d'une rencontre de rateros , puisque nous sommes sept, y compris nos deux muletiers , et que nous avons de bonnes armes. Mais si nous tombions au milieu de la bande principale il faudrait céder. Malheureusement pour nous , elle est serrée de si près depuis quelque temps, que la rencontre aurait des suites graves; l'exaspération des brigands contre la police est telle que leur rage tomberait même sur les voyageurs les plus inofFensifs. Mais les personnes qui sont au fait de la marche de cette troupe assurent qu'il n'est pas probable qu'elle se trouve en ce moment sur notre route. Reste à savoir si l'on doit ajouter foi au dire de eens si bien informés.
On a mis à prix la tête de José-Maria , avec lequel le roi d'Espagne n'a pas voulu composer (c'est l'expression de l'aubergiste de Tarifa , chez lequel nous logeons en ce moment, et qui était là tout h l'heure à me regarder écrire, ou plutôt à m'empêcher d'écrire, en me racontant ce que je vous répète). Depuis le refus dn roi, .losé-lMaria, qui avait cru pouvoir imposer des coudilions , se rcfj;anl<'
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comme un souverain offensé : de son côté le gouvernement fait traquer ce chef de bande par des troupes; on le poursuit de montagne en montagne; il fuit à travers le pays comme unebête fauve. C'est une guerre dont le voyageur paye les frais de sa bourse et parfois de sa tête.
Ces histoires, et bien d'autres faits encore que je connais trop imparfaitement pour vous les raconter, devraient rendre notre voyage désagréable : je puis vous assurer pourtant qu'il ne m'arrive jamais de m'occuper de ce danger que lorsqu'il est passé ; dans l'auberge je remercie Dieu de m'avoir laissé arriver sans accident; quelquefois je pense avec anxiété aux périls du lendemain; mais sitôt que je suis à cheval toute inquiétude cesse. Je tombe même alors dans une sécurité trop grande, car elle produit l'incurie ; mais je ne puis me persuader que ma destinée soit de périr sur la grande roule. Je sens que c'est ailleurs que je suis attendu. Cette confiance n'est pas du courage : c'est de la superstition, ce qui ne ressemble nullement à de la bravoure. Je ne suis plus assez jeune pour aimer le danger sans gloire : je l'aimerais s'il me faisait encore peur, s'il m'agitait fortement comme autrefois; mais il me laisse calme : il n'a donc plus pour moi que des inconvénients. Ma sécurité avant le péril
lient à un définit : à mon imprévoyance, et nullement à mon énergie.
ÏLïï arrivantsur les onze heures du soir h la Venta de Vejer, nous avons trouvé là un voyageur qui se disait malade, et qui nous demanda avec une sorte d'anxiété la permission de se joindre à nous le lendemain, lui et son muletier, pour faire ensemble la redoutable route de Tarifa. Cet homme est jeune; il est Espagnol, mais il parle français. Il paraissait accablé de lassitude et de souffrance; son muletier était si discret, que ce silence devenait suspect. Nous consentîmes pourtant sans hésitera ce qu'il désirait; le lendemain, pendant qu'ilfaisaitrouteavecnous,il fut au moment de se trouver mal de fatigue en arrivant devant une masure où nous nous arrêtâmes pour reposer nos bêtes. Quand il quitta sa large selle andalouse,il était si roide , qu'il ne pouvait se tenir ni debout ni assis. E** le réconforta avec un cordial et puis avec une tasse de thé, qu'il trouva le moyen de lui préparer dans ce désert. Depuis ce moment nous nous arrêtâmes plusieurs fois en chemin pendant la matinée, pour lui donner le temps de panser ses plaies. Il avait le dedans des genoux écorché, ce qui sans doute provenait du peu d'habitude qu'il paraissait avoir du cheval, autant que de la longueur du voyage; son visage était décomposé ;
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mais ce désordre semblait produit par des émotions intérieures, plus encore que par la fatigue du corps.
En voyant un Espagnol errer ainsi presque seul dans ces redoutables parages, nous nous figurâmes qu'il était poursuivi pour quelque délit politique, et qu'il cherchai!, ^ gagner Gibraltar, ou à s'embarquer sur une plage déserte, afin de fuir l'Espagne avec l'aide de quelque pêcheur fidèle au parti libéral, ou plutôt à des hommes qui payent d'autant mieux qu'ils sont plus en danger . Aux yeux du paysan de l'Andalousie, les révolutionnaires proscrits ne sont qu'une nouvelle espèce de brigands : la police les poursuit, ils parlent contre le gouvernement, et promettent la fortune à qui les sert. Nous ne fîmes aucune question à notre inconnu , nous fûmes discrets; c'était aussi être prudents : car tout tire à conséquence, tout peut être un piège dans le temps et dans le pays où nous vivons.
Les contradictions du langage dece jeune homme, l'air préoccupé et méfiant de son guide confirmaient nos soupçons. Ce mystérieux voyageur avait des traits assez beaux , mais sa physionomie n'inspirait pas la confiance. Il se plaignait parfois du gouvernement de son pays; fugitif sur la terre natale , il nous disait qu'un Espagnol ne peut plus vivre en Espagne, et qu'il allait partir pour la France, au-
jourd'hui la seule patrie des hommes qui pensent; puis, se reprenant et rentrant maladroitement dans son rôle , il se donnait pour l'associé d'une maison de commerce établie h Gibraltar, où il se rendait, disait-il, afin d'eu conduire les affaires.
Arrivé en même temps que nous à Tarifa, il nous remercia de lui avoir permis de se joindre à notre caravane pendant la route que nous venions de faire ensemble. Il ajouta qu'il partirait le lendemain pour Algeziras et Gibraltar, en répétant avec affectation, à plusieurs reprises, que son passe-port était en règle. Je fus frappé du ton significatif qu'il prenait pour nous instruire d'une circonstance si peu intéressante pour nous , et je pensai aussitôt que le malheureux n'avait point de passe-port. Il ne me donna pas le temps de lui faire la moindre question directe ou indirecte, et disparut, au grand scandale de notre hôte , sans poser le pied sur le seuil de la posada, dans laquelle nousentrions.Une heure après sa disparition, l'aubergiste, choqué d'un tel dédain , m'apprit que ce voyageur, si fatigué, venait pourtant de quitter la ville par la route d'Algeziras , après avoir demandé de la glace dans un café et sans dire un mot à personne. Tant de précipitation , malgré l'air soulliaut de ce pauvre jeune houime, me parait suspect . je ne puis me
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distraire du souvenir que me laisse sa figure pâle et défaite. Cette physionomie méridionale , où toutes les passions , mais surtout les passions haineuses, se gravent si énergiquement , est toujours devant mes yeux; je suis honteux de parcourir pour mon plaisir un pays où voyagent par nécessité des hommes si malheureux, et je perds la verve de curiosité qui m'anime ordinairement en pays étranger. Si j'avais pu être utile au proscrit je serais très-aise de l'avoir rencontré, mais je ne lui ai fait aucun bien; et il m'a fait du mal; j'aimerais mieux qu'il eût dirigé sa fuite ailleurs. Un voyageur peintre et un voyageur politique sont deux hommes trop différents poursuivre longtemps la même route.
Tarifa n'a de remarquable que son nom et son site; c'est beaucoup. Je viens d'aller visiter les restes du château mauresque , probablement de celui où Guzman le Bon appritla mort deson fils , qu'il venait de sacrifier lui-même aux devoirs d'un loyal chevalier. Je vous ai parlé de ce trait après la visite que j'ai faite au tombeau de Guzman , près de Séville. Ce surnom de Bon , que son roi lui permit de porter, nous sert à mesurer l'exagération progressive que des siècles de vanité ont apportée dans les langues modernes. Un homme de nos jours qui sacrifierait la vie de sou fib, de son unique enfant,
h la liberté de son pays, serait qualifié d'être surnaturel, sublime, héroïque. Du temps de Guzman, bon voulait dire tout cela; dans la jeunesse des langues les mots ont une valeur dont chaque siècle leur fait perdre quelque chose : maintenant il nous faut prendre le levier d'Archimède pour échàsse quand nous voulons décernerle moindre éloge au mérite.
Les murs de Tarifa sont d'architecture mauresque; leurs créneaux, leurs couleurs donnent h la ville un aspect tout h fait romantique , et qui s'accorde avec les sites d'alentour.
Je ne saurais vous représenter la variété de plantes et d'arbustes qui font l'ornement des déserts que nous venons de traverser. Les matinées des jours les plus brûlants sont fraîches et brillantes dans ces solitudes. La rosée est un filet de diamants étendu sur les lialliers; c'est une pluie de parfums tombée dans des bois de lauriers-roses et de rhododendrons. Nous étions éblouis de cette
parure matinale Orner des fleurs , c'est une
gloire qui n'appartient qu'à l'aurore ! A ce moment chaque plante est une pierre précieuse , chaque arbre un lustre de cristal : et les forêts entières brillent comme des palais illuminés.
Ici les plus grands végétaux sont le liège et les yeuses. J'ai remarqué aussi quelques oliviers clair-
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semés sur le penchant des coteaux; les espèces de Heurs sont irmombrables,j'admire surtout des touffes de lauriers-roses d'une grandeur et d'une beauté inconnues ailleurs. Nous avons aperçu sous ces arbustes plusieurs vipères et des lézards très-gros. INlous avons eu aussi quelque peine à traverser un marais de plusieurs lieues, coupé de fossés assez incommodes pour les chevaux.
A la Venta isolée, où nous avons fait halte pour déjeuner avec notre inconnu, après avoir quitté Yejer dans la nuit, il ne se trouvait ni eau, ni pain, ni œufs. Cette misérable cabane est située sur un tertre solitaire , à quelque distance du marais. L'air y doit être malsain; c'est un inconvénient que subissent , sans même le connaître , les ignorants habitants du pays. Les difficultés et les désagréments de cette route nous font trouver l'auberge de Tarifa un lieu de délices. Boire frais et dormir sans être mangé aux bêtes, voilà tout le luxe auquel nous aspirons et qui nous manque presque partout.
Toute personne pour laquelle les plaisirs de l'imagination ne sont pas les premiers de tous, ne doit jamais faire en Espagne d'autres voyages que ceux des voitures publiques, et encore ne les faire que par nécessité.
Si l'aspect de la ville de Tarifa est mauresque,
les mœurs des habitants rappelient aussi les usages des peuples de l'Afrique ou plutôt de l'Orient, puisque les Arabes venaient de l'Asie.
Les femmes de Tarifa cachent encore aujourd'hui leur visage, comme les femmes musulmanes. De tous leurs traits elles ne montrent qu'un œil; je parle des Espagnoles. Elles ont à cet effet deux jupes noires; l'une tombe comme toutes les jupes; l'autre se relève par-dessus la léte : cette manière de s'habiller est fort pittoresque , et rappelle les petites statues représentant des Siciliennes enveloppées de leur mante. J'en ai vu plusieurs à Naples, où on les envoie de Palerme. Elles sont modelées h Calta Girone, ville de Sicile, inconnue dans le reste de l'Europe; l'artiste qui les fait est également inconnu , mais plein d'originalité , de sentiment , d'esprit et de talent.
Tous les dimanches on fait promener des taureaux en liberté dans les rues de Tarifa ; lorsque ces animaux sont par trop sauvages, un homme à cheval les tient d'assez loin par une corde; mais la corde peut casser, ou l'animal irrité se retourner contre son conducteur. Alors naît un trouble, s'élève un bruit qui fait la joie des habiumts : quand il s'agit d'iui si vif plaisir, les accidents sont comptés pour rien. Chacun s'efforce d'exciter la bête, et de laisser
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son voisin exposé au péril qu'on fuit soi-même. Les femmes sont, à ce jeu, plus passionnées que les hommes. Ces douces créatures , lorsqu'elles regardent passer le taureau par la fenêtre du rez-dechaussée de leur habitation, repoussent à coups d'épingles, et en faisant des huées et des éclats de rire sauvages, les malheureux poltrons ou blessés qui cherchent leur salut , en grimpant aux barreaux de ces geôles, honorées par courtoisie du titre de maisons. Il y a des fuyards forcés à coups de longues épingles et de petits stylets, de retomber dans les rues où ils courent alors des dangers réels. Leur fatigue, leurs angoisses n'excitent que la risée publique. Je ne sais si des blessures graves suffiraient pour arrêter l'essor de cette gaieté barbare , les accidents ne manquent guère à ces bacchanales; et pourtant personne ne songe à prohiber un divertissement si sauvage. Ce plaisir n'a plus la majesté du vrai combat du taureau , il n'exige point le même talent, et il est tout aussi cruel. Je pense que 1 es vieillards et les gens craintifs ne sortent pas de chezeux à Tarifa les jours de la promenade du taureau.
Un des grands plaisirs des gouailleurs andaloux, c'est d'annoncer la venue de la bête du côté où elle n'est point. Alors on rit à gorge déployée de la fuite inutile des plus inexpérimentés. Malheur aux lâches,
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auxf"aibles,auxmaladroits,aux vieillards, malheur à tout cequi habite cette ville, etn est point femme passionnée, ou jeune homme hardi et vigoureux 1 Dans les moments ordinaires on s'ennuie , les jours de la promenade du taureau on se tue. Singulier séjour !...
Le peuple de Tarifa me paraît en général assez beau , malgré le teint basané et la saleté des hommes ; je ne parle pas des femmes ; l'on ne peut guère juger de leur beauté , puisqu'il faut entrer dans l'intérieur des maisons pour les voir. Malgré la régularité de traits des hommes, je trouve à leur physionomie une expression de dureté , de malice et même de férocité très-désagréable. En un mot, Tarifa me semble un des lieux les plus tristes et les plus curieux de l'Espagne. Curieux, non par ses monuments , mais par son site , par ses souvenirs , par l'aspect et par les mœurs de ses habitants, qui sont des souvenirs vivants.
Chaque fois qu'en traversant une des rues désertes de cette ville à demi abandonnée, j'entends résonner le son élégant d'une guitare , je m'arrête, étonné qu'un lieu si mélancolique retentisse d'accords si gracieux , de mélodies si vives. Si c'est l'amour qui inspire les modulations de cette musique, on peut encore vivi e à Tarifa.
La manière facile , insouciante et pourtant ani-
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mée avec laquelle on joue de la guitare en Espagne, a un charme qui me paraît toujours nouveau. Il y a de la grâce dans tout plaisir qui semble ne rien coûter. La guitare espagnole paraît si facile à jouer! Il semble qu'on dédaigne l'instrument, tout en lui confiant le secret de son cœur ; la main qui joue semble lui dire , à chaque son qu'elle tire de lui : Va-t-en, je me sers de toi parce que tu es là ; mais je n'en ai que faire, ce n'est pas à toi que je pense, et, à ton défaut, un tambour, un morceau de bois me suffirait pour exprimer le peu que je te fais dire. Cette musique dédaigneuse me paraît d'une élégance charmante. Si j'étais Espagnol, le son d'une guitare me donnerait la maladie du pays !
Ma première lettre sera datée de Gibraltar.