‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 16 sur 79 · A S. A. R. M. L£ DUC GUSTAVE · texte numérisé non relu

A S. A. R. M. L£ DUC GUSTAVE

DE MEGKLEMBOURG-SGHWERIN.

Ce 2 juin i83i , à 8 heures du matin , sur le sommet de la montagne qui sépare Tarifa d'Algesiras.

Nous faisons halte en plein bois , afin de reposer nos mules ; et je veux employer ce temps à vous décrire des sites qui , par leur grandeur et leur magnificence, me retracent les souvenirs de ma première jeunesse : l'émotion que je retrouve ici ressemble à une apparition. Les spectres sont en nous , ils existent : l'erreur populaire ne consiste pas à croire aux fantômes , mais à les chercher où ils ne sont pas.

Voulez-vous savoir si votre âme a vieilli avec

votre corps? ne vous interrogez pas vous-même , ne consultez pas le monde. Un seul oracle est infaillible : contemplez la nature; si vous entendez encore sa voix, vous êtes toujours jeune ; mais cette jeunesse de l'éternité, cette jeunesse pour laquelle le spectacle de l'univers est une suite d'accords harmonieux , où les dissonnances les plus criantes sont sauvées par des modulations sublimes , ce langage plus expressif que la parole , cette vie impérissable, dont la source jaillit incessamment en nous : c'est précisément ce qui fait le tourment de la seconde moitié de l'existence : comme la jeunesse , hélas ! trop fugitive des ans, faisait le charme de la première Il faudrait être un saint pour reconnaître

avec calme, avec joie, cette rencontre passagère d'un esprit qui reverdit toujours, etd'un corps défaillant. Des roses, entourées de feuilles mortes, ont beau parfumer l'air, elles attristent la vue. Un contraste aussi surnaturel que ce printemps de l'àme au milieu de l'hiver des sens, est , aux esprits mondains, une cause dincurable tristesse , d'amertume et

d'erreurs malveillantes Mais laissons là notre

âge ; et , sans mesurer les inévitables pentes de la voie humaine , revenons au chemin d'Algesiras, à ces vallons ])oétiques, à ces monts dignes de servir d'asib; aux nouvt;aux prophètes, si la race de ces

sous FERDINAND VII. 183

poètes sacrés pouvait se reproduire aux temps où

nous vivons!

Cette contrée est une des plus belles et des plus majestueuses que j'aie vues , pour ne pas dire la plus féconde en tableaux du style historique , style des paysages de Salvator Rose et du Dominiquin. Je me souviendrai toujours du moment où j'ai découvert , pour la première fois , le roc de Gibraltar, le Calpe des anciens, la plus haute des deux colonnes d'Hercule. C'était tout à l'heure : j'ai

éprouvé un effet magique Mais je veux vous

amener là comme je viens d'y être conduit moimême ; le chemin vaut la peine qu'on le décrive minutieusement.

Nous sommes sortis de Tarifa avant le jour ; le crépuscule est plus court , dit-on , sous cette latitude que dans les pays du Nord. Je n'ai jamais reconnu cette différence : je ne parle pas des contrées boréales , où le crépuscule ne finit pas , ni de la zone torride, où la nuit noire et le grand jour se touchent ; mais il m'a toujours paru que l'entre-chien et loup du soir et l'aube du matin , étaient aussi prolongés sous le climat de l'Espagne et de l'Italie qu'il l'est chez nous. Seulement la lumière est plus vive, et l'obscurité plus profonde. L'échelle devenant ainsi plus longue à parcourir,

et n'en étant pas moins parcourue dans le même laps de temps ; pour peu qu'on oublie le point de départ , on doit trouver que c'est la durée de la transition qui est moindre. Il me semble, qu'en réalité , la difierence tient h ce que les teintes du jour et de la nuit sont plus tranchées ici qu'elles ne le sont chez nous. S'il y a une différence, elle n'est appréciable qu'au calcul mathématique ; elle ne l'est pas à l'œil du simple observateur.

C'est au crépuscule du matin que nous avons passé la porte de Tarifa ; là commence la montée du roc qui sépare cette ville de la baie de Gibraltar. C'est une chaîne de montagnes assez élevée, et qui vient se perdre dans la mer.

J'avais vu la veille, sur la porte de Tarifa, une inscription gravée en français : « Hommage des sol- » dats du quatrième régiment de chasseurs, à leur » camarade Georget, tombé devant Tarifa en 1 824 , )) pendant le siège de cette ville par l'armée fran- )) çaise ; il s'était avancé jusque sous le feu de » l'ennemi pour relever son frère blessé. »

Ma surprise avait été grande en retrouvant là des mots de notre langue; et quand j'eus lu ces paroles fraternelles , je fus très-aise que cet idiome dépaysé fût le mien. Ce n'est pas la vanité d'une famille qui ait graver ce que vou'' venez de lire ; ce n'est pas

sous FERDINAND VII. 185

non plus l'orgueil de la patrie. La pitié , qui s'attache à un acte héroïque dicté par des sentiments naturels, me paraît supérieure, quoi qu'on en puisse dire, à l'admiration qu'on éprouve pour les sacrifices inspirés par l'amour de la gloire ou du genre humain. Je ne sympathise qu'avec les dévouements où l'orgueil n'entre pour rien : l'orgueil patriotique trouve sa récompense en lui-même. Toutefois ceux qui mènent les nations , chefs ou rois , car les noms ne font rien aux choses , ont de bonnes raisons pour exalter cette passion et les efforts qu'elle produit; mais l'hommage rendu à une victime de l'amitié fraternelle n'a rien d'intéressé ; il ne ressemble pas aux remercîments politiques adressés par les princes ou par les peuples à leurs martyrs, dont ils exaltent le dévouement pour encourager les autres. Ceci est le cri de la nature , auquel tout homme qui a du cœur répond involontairement ; et voilà pourquoi j'ai pleuré en l'entendant.

Je ne vous ai pas donné la copie littérale de l'inscription, mais le sens est exact. Une fois pour toutes, sachez que je suis vrai, du moins dans les faits et les sentiments; quant à mes opinions, je vous les livre. Mais je vous avertis que j'en fais tout autant de cas que de celles des autres. Sans cela, serais-je démon siècle?,.. La France a semé sur la

i86 L'ESPAGNE

terre de plus éclatants monuments de sa gloire : je n'en connais pas de plus touchant que la pierre incrustée dans les murailles mauresques de la vieille ville historique de Tarifa ! Cette ville aujourdliui oubliée du monde, continue de mourir dans un coin de l'Espagne, royaume séparé lui-même de tous les autres.

Je suivais les sinuosités du chemin qui serpente sur les rochers entre des toufies d'aloès et de nopals, et je rêvais au sort de Georget, quand les premiers rayons de l'aurore me forcèrent à me retourner et à m'arrêter un moment pour voir l'Afrique, la mer. Tarifa. Jamais le monde ne m'avait paru plus grand, plus digne de son auteur! La grève qui s'étend près de la ville était

bordée d'une triple ceinture d'écume. Cette mousse toujours agitée par le moindre vent, ressemble de loin aux flots qui l'ont apportée; et lors même que la mer rentre dans le calme en se retirant lourdement devant la terre qu'elle laisse à découvert, ce léger souvenir de l'orage déposé sur le sable y fait encore l'illusion de la tempe le.

Je contemplais avec une admiration distraite les lignes blanches de cette masse de vagues disparues j j'aimais à voir l'éciinie déposée par l'orage sur le bord redevenu tranquille; je comptais les plis tracés

sous FERDINAND VII. 187

sur cette plage par le balancement régulier des lames , et je suivais de l'œil avec plaisir la courbure majestueuse du rivage qui , par un demi-cercle de plusieurs lieues, semble rentrer vers le continent, et recule devant les flots rendus puissants par les vents et les courants du grand Océan.

Quand la ville commença de m'apparaître dans la demi- teinte, un objet nouveau sortait à chaque instant de la nuit, et passait par le clair obscur pour arriver au grand éclat du jour qui se levait. Mon Dieu, que c'était grand!.... c'était beau, c'était brillant comme la mythologie grecque, ou plutôt comme la féerie des Orientaux ! C'était un paysage que je voyais naitre sous mes yeux , une esquisse de grand maître, lentement achevée par l'artiste qui l'a conçue : dessin d'un style tout chevaleresque et tout historique : évocation des siècles passés dans les sites mêmes que ces siècles ont le plus illustrés. En assistant à un tel spectacle, je me disais : Ce théâtre de la gloire et du désespoir des Espagnols et des Maures est donc devenu , tout récemment encore, celui de l'héroïsme français! Georget est venu écrire son nom sur les murs démantelés de Tarifa, près du nom de Gusman, martyr de l'honneur. La touchante gloire du frère, martyr d'humanité , tempère la sublime terreur

qu'inspire la vertu tragique du preux Espagnol ; atroce vertu d'un père dénaturé par le devoir social ! . . En regardant ces restes d'édifices croulant les uns sur les autres, ces remparts découronnés, ces forteresses négligées, je trouvai que la ville, aujourd'hui presque déserte, ressemblait, dans son silence et dans sa solitude , à un nid d'oiseaux abandonné par la couvée. Personne encore n'était éveillé sous les ruines qui sont toute la ville moderne. Tarifa n'est qu'un amas de décombres habités; et du haut de la montagne, où je m'arrêtais pour contempler ces pierres d'où la vie semble s'être envolée, je croyais qu'au premier souffle du vent elles allaient disparaître aussi dans les flots comme un amas de poussière. L'heure du jour prêtait à l'illusion poétique. Au moment où la nuit cesse, il se fait dans la nature un mouvement indéfinissable ; le changement des couleurs nous paraît un déplacement, une transformation des objets; la puissance de notre imagination, le vague de nos pensées se communique au monde visible : tout s'agite entre le ciel et la terre, partout est le désordre et la vie : notre àme passe dans l'univers et devient le moule d'un monde inconnu , incommensurable, incompréhensible; du monde pour lequel nous fûmes créés, et que nous refaisons dans notre mémoire, afin de nous con-

sous FERDINAND VII. 189

soler de l'avoir perdu. Tout se refond, tout renaît d'après nous; tout croule à nos yeux, pour se relever à notre gré ; une ruine succède à l'autre ; une terre ressort vierge des débris d'un vieux monde : c'est une révolution du globe , une seconde création Non non ce n'est rien de tout

cela'..... c'est le soleil qui se lève pour recommencer un jour, et qui se lève aussi radieux , aussi insouciant , mais aussi fécond sur le tombeau des peuples que sur leur berceau. La nature, toujours indifférente, toujours sauvage et toujours à l'œuvre, aime autant les plantes grimpantes qui tapissent des ruines , les reptiles venimeux qui rampent sur des débris, que des orangers bien peignés, bien encaissés et placés autour d'un bassin de marbre. L'inhumaine, elle préfère le vautour qui déchire la colombe sur une tour abandonnée , au perroquet qui mange un biscuit dans une cage dorée I

Les sites qui m'attendaient plus haut sur la route d'Algesiras sont d'une variété et d'une noblesse que mes paroles ne peuvent vous rendre. La route continue de serpenter dans la montagne. A chaque détour j'apercevais tantôt les solitudes arides que j'avais traversées la veille, tantôt le détroit de Gilbraltar tout entier et les côtes d'Afrique ; plus loin , j'avais k franchir des ravins pittoresques. Un

lî>0 L'ESPAGNE

moment m'a sufli pour sortir d'un pays dévasté par le sable et le soleil , et pour me trouver sous des l'utiiies clair^semées, mais d'une végétation fraîche et vigoureuse. La terre du Nord se trouve tout à coup transportée sous le ciel du Midi. Je vois là des chênes verts d'une forme et d'une antiquité admirables; cet arbre a de nombreuses variétés: l'ilex, le liège, l'yeuse, sont de sa famille; toutes espèces qui croissent ici avpc une vigueur primitive. Des toufies de myrtes et de pistachiers lentisques, des masses de rhododendrons et de lauriersroses semblent lutter de végétation pour cacher sous les fleurs le sable éblouissant du sol. Ici la vie est partout ; de la terre elle se communique à l'homme. Les enfants d'une telle nature doivent avoir plus d'âme que les autres peuples. Une si grande richesse de plantes étonne l'imagination, vivifie la pensée; l'air est parfumé; l'esprit est surpris , on est bercé par le chant des oiseaux ; le moindre son paraît une musique céleste : et pourquoi ne le serait-elle pas ? ce qu'on voit est si beau, que ce qu'on entend peut bien être surnaturel.

Les noms des montagnes lointaines sont fabuleux et historiques à hi fois : ce sont les gradins de l'Athis , c'est h» côte de Mauritanie. Le vieux monde ressuscité apparaît à mes yeux; la terre m'obéit,

sous FERDINAND Vil. 19i

elle se montre devant moi comme une beauté docile se dévoile aux yeux d'un amant. J'espère, j'écoute; le cœur me bat , l'esprit de l'antiquité se réveille , l'oracle va parler, le dieu va paraître , le sort s'explique : Tu ne sortiras pas de ce pays comme tu

y es entré !.... c'est une épreuve, une initiation

Vous le voyez, je rêve... je suis éveillé tout juste autant qu'il faut pour vous écrire ! Mon esprit ne sait où s'arrêter; errant entre l'avenir et le passé, il se perd dans le vague, et demeure suspendu comme en songe : pareil à l'oiseau sur un nuage lorsqu'il déploie ses ailes sans les faire mouvoir, je plane dans l'immensité; l'extase me soutient un moment.... mais mon pauvre esprit n'a pas les ailes de l'oiseau. Arrivé vers la moitié du chemin de Tarifa à Algesiras, j'ai traversé un col de montagnes, ce qu'on appelle en Espagne un port (mm puerto); et , en passant pour ainsi dire la tête au-dessus de cette balustrade naturelle, j'ai vu ou plutôt je vois , car c'est de là que je vous écris maintenant, la baie d* Algesiras à mes pieds; à droite, en Barbarie , le mont des Singes , le plus âpre rocher de la côte d'Afrique, et le plus élevé; un peu à gauche, enfin, le roc et la ville de Gibraltar, qui marquent la jonction de l'Océan avec la Méditerranée ; puis à l'endroit qu'on nomme la

pointe d'Afrique , je vois Ceuta avec le roclier d'Abila , Tune des colonnes d'Hercule opposée à Gibraltar, qui est le Calpe des païens.

Yoilà ce que je vois, et pourtant je vous écris...

quelle preuve d'amitié! J'ai découvert tout à

l'heure ces merveilles comme par enchantement , sansqerue psonne m'ait prévenu de ce que j'allais voir. Devant un si grand spectacle, la vue de l'esprit s'étend comme le regard du corps, les misères de la vie s'oublient , comme disparaissent les petits détails du paysage , l'âme et l'œil ne s'attachent plus qu'aux grandes masses. Tout ce qui est mesquin fuit, s'anéantit; les bornes de l'espace disparaissent dans le vague de l'air ; mais une chose restera dans ma pensée, c'est ce morceau des Alpes tombé là tout noir au milieu d'une mer lumineuse. Ce mont s'appelle Gibraltar ; au reste peu m'importe le lieu,

le nom I Ce qui me fait, c'est le contraste

de sa masse restée entièrement obscure au milieu d'une plaine d'or et d'azur; déjà la lumière inonde toute cette partie du globe : la terre a fondu dans une mer de lumière. Mais la montagne noire : Calpe reste là seule comme une tache dans le soleil , elle fait ombre au milieu du feu. Le jour a commencé depuis longtemps pour la partie du pays située derrière ce géant immo-

sous FERDINAND YII. 19!^

bile , le jour éclate autour de lui ; mais il n'a pas dépassé le sommet du roc , et le monstre demeure encore couché dans l'ombre. C'est un effet inexprimable : le Poussin le peindrait, Chateaubriand ne le décrirait pas ! Ce point ténébreux laissé dans le paysage par la main de la nuit, cette forme opaque qui se détache au milieu d'un monde tout diaphane, attire mes yeux plus que ne le ferait une montagne lumineuse : c'est une bête monstrueuse, un éléphant colossal, c'est le dos d'une baleine , c'est Leviathan qui flotte endormi sur les flots , c'est un monstre de basalte oublié au milieu de l'onde par les géants qui l'ont sculpté. Peutêtre cette race qui a précédé l'homme a-t-elle voulu , en nous abandonnant la terre , nous laisser un échantillon de sa puissance , une marque de son passage I Masse solide au milieu d'un monde aérien, ou plutôt figure fantastique, dont, à chaque ondulation de la mer, j'attends la disparition ; type symbolique qu'une bouche profane n'a pas le droit de décrire, parce qu'il rappelle les êtres allégoriques de la Bible, et qu'il faudrait pour le peindre des paroles inspirées par fesprit de Dieu même : Que fait-il là? Qui le retient entre ces deux continents et ces deux océans qu'il sépare ?

Il reste là pour nous rendre attentifs à notre

Page 1