‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 18 sur 79 · TOME m · texte numérisé non relu

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de ces ordonnances. Peut - être les circonstances actuelles ont-elles nécessité un redoublement de sévérité ; mais je dis ce que je subis sans le motiver.

Pendant ma détention au grand soleil sur le môle, j'eus le loisir de me féliciter de ma prudence. Si j'avais envoyé \k le proscrit espagnol à ma place , ou que je l'eusse amené avec moi au lieu d'un de mes gens, on l'eût examiné aussi scrupuleusement qu'on m'examinait, on l'eût arrêté infailliblement, et moi on m'eût retenu par contre-coup, soit k Gil)raltar ou en Espagne , et Dieu sait ce qu'eût fait de nous le peuple andaloux , qui aime le sang autant qu'il hait les étrangers!

Jiî me divertissais à examiner la manière dont les factionnaires écossais font la police contre les sujets des Anglais. Si un portefaix de Gibraltar s'approche d'un vaisseau prêt à jeter Vancre , il est sûr de recevoir un coup de crosse et beaucoup d'injures; puis le froid Ecossais reprend son pas de machine, tandis que le pauvre Juif, ou le Maltais, ou l'Espagnol catholique , né à Gibraltar, guette en murmurant ime meilleure occasion de tromper la surveillance de ses geôliers. \oilà les premiers objets qui ont i'rappé mes regards en sortant d'un pays despotiquement gouverné pour entrer chez un peuple libre, et qui plus est libéral. Je savais de-

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puis longtemps à quoi m'en tenir sur celte vertu anglaise dans les colonies ; mais je croyais que le gouvernement britannique faisait exception en laveur de Gibraltar.

Les rues ressemblent à celles de toutes les petites villes anglaises; on les couvre de toiles grises pour tempérer l'éclat du jour, et peut-être pour figurer le ciel d'Angleterre, et vous pourriez, en les parcourant, vous croire transporté à Cheltenham, ou dans toute autre ville de province des trois royaumes. J'ai remarqué une mesure de police qui m'a paru tracassière : chaque propriétaire de maison est obligé de mettre sur sa porte , nonseulement son nom , mais celui de tous les mâles et de toutes les femelles ( c'est la traduction littérale de l'anglais) qui logent chez lui.

Le site de Gibraltar , l'un des plus étonnants de l'Europe et du monde, est embelli, me dit-on, parle sentiment delà nature et le goût des choses soignées , qui caractérisent les Anglais ; moi, je l'aimerais mieux entièrement sauvage. On ne peut orner cette nature au point de la rapetisser h la mesure d'un paysage de jardin. Toucher k de tels sites, c'est seulement faire voir l'impossibilité de les arranger. On ne corrige pas le génie : dans les pays où la nature n'a que du talent on peut la cultiver;

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je délie d'embellir les hautes montagnes , les profondes solitudes , ni les grandes ruines ; je défie aussi de ne pas les admirer telles qu'elles sont. Que veut-on de plus que l'admiration? Mais Tadmiration n'est pas à la portée de tout le monde, comme le plaisir que donnent le sentiment de lélégance et le goût des petites choses bien arrangées.

Le rocher de Calpe est prodigieux , surtout du côté opposé à Gibraltar, dont les maisons rampent autour de sa base , et grimpent en lignes irrégulières, comme la dentelure d'une scie, sur les pentes les moins rapides de sa région inférieure : mais vers la partie qui regarde la mer Méditerranée , il n'y a plus de pentes, plus de gradins , plus d'inégalités : c'est une muraille bâtie à pic du bord de la mer jusqu'au sommet d'une montagne énorme: rien ne croît, rien n'habite sur ce revers du roc ; c'est un désert vertical ! On ne peut assez le répéter , cette merveille naturelle produit un effet prodigieux à tout voyageur qui peut encore s'étonner; mais d'ordinaire ceux qui vont si loin perdent , chemin faisant, la faculté de la surprise. Cette entaille du roc est si bizarrement coupée qu'elle ne parait pas naturelle : c'est un monument! mais par qui fut-il élevé? On croit voir une lame de coutelas, le dos appuyé dans

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la mer, et montrant au jour le côté tranchant, ou plutôt c'est un mur bâti entre la terre et le ciel : j'ai dit que ce précipice était inhabité , je me trompais, il sert d'asile à toute une nation de singes qui trouvent le moyen de vivre dans les inégalités imperceptibles de la paroi de rochers , doublure opposée au terrain qui regarde l'Océan , et où s'est enracinée la ville , parce que cette pente occidentale est un peu moins rapide, un peu moins surnaturelle que l'autre. On m'assure que ce peuple grimpant, je parle des singes, escalade le sommet du roc pour voir ce qui se passe de l'autre côté, et redescend vers Gibraltar les jours où le vent d'est ( le terrible levante), le scirocco de l'Espagne, vient à souffler plus violemment que de coutume. Il y a une route praticable pour les voitures, et qui conduit de Gibraltar jusqu'au lieu qu'on appelle la pointe d'Europe , par opposition au rocher d'Abila en Afrique ; ce chemin offre aux promeneurs une suite de vues étonnantes, en même temps vous passez à travers des rangées de maisons si soignées, si bien peintes , que vous ne savez plus ce que vous voyez : le joli vous distrait du beau, vous vous croyez devant un tableau mal composé : la civilisation anglaise ainsi dépaysée , me paraît t-emblable à l'instruction des gens qui lisent tout

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Siiiis choix; sous prétexte de se former 1 esprit, ils dérangent le développement naturel de leurs facultés, et se remplissent la tête des idées des autres, recueillies sans goiit, entassées dans la mémoire péle-mèle, avec des faits dont la signification humaine et le sens providentiel échappent au pédant endoctriné plutôt que cultivé; car ce que j'appelle cultiver l'esprit n'est pas le dénaturer. Acquérez la science si vous pouvez, niais gardez-vous de perdre l'instinct: Ihomme tenant toujours un peu do la bête, a besoin d'instinct pour certaines choses essentielles : voilà ce qu'ont oublié les Anglais. Où domine le calcul il n'y a plus d'instinct, partant, plus de génie brut : les hommes sans instinct, sont les pires des animauxl!.. L'instinct était le dernier lien sensible delà créature avec le Créateur, c'est l'unique débris du naufrage de l'homme primitif, la seule plante du jardin d'Eden qui ait pu s'enraciner dans la terre du travail. Les colons, surtout ceux qui sont transplantés h (Gibraltar, nie paraissent privés de l'instinct qui fait les grands peuples : finstinct, comme je le comprends, est une communication do la terre avec le ciel par l'homme. Voilà pourquoi les colons n'en ont pas; ce sont des planiez dér.R:in'Jos cl mi.srs on pot ; co ne .sont pas

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des arbres qui portent le fruit de leur terroir. Mais revenons à ce que j'ai vu en tournant autour du roc de Gibraltar. J'ai vu tour-k-tour la baie d'Algesiras, le détroit, l'Afrique, la Méditerranée, les côtes d'Espagne distinctement dessinées, jusqu'à Malaga ; et ces étonnants lointains étaient encadrés par un premier plan, formé de massifs de géranium, de barrières anglaises, de petits cottage, à la façon des maisons de Twickenham ; c'est un paysage dont les contrastes vous font cioire que vous perdez la raison. Apercevoir l'Afrique en se promenant dans les jardins de Kew, n'est-ce pas avoir un accès de folie ?

Je croyais trouver quelques rapports entre les sites du détroit de Gibraltar et les côtes de la Calabre , près du détroit de Messine : je n'en vois aucun. Ce coin du pays, comme tout le reste de l'Espagne, ne ressemble qu'à lui-même. Le détroit de Messine est plus beau, celui de Gibraltar, qui sépare les deux colonnes d'Hercule, a plus de grandeur. Mais c'est de la grandeur sans harmonie : il y a ici, dans les formes du paysage, quelque chose de disproportionné qui choque l'oeil, et qui donne en même temps l'idée d'une énorme puissance. A Gibraltar les impressions qu'on reçoit de la nature sont toujours contrariées par l'appareil mili-

taire. Le luxe de canons, de sentinelles et de remparts qui règne ici , est porté aussi loin qu'en Prusse : chaque touiFe de laurier-rose ou de géranium, produit son soldat; c'est-à-dire un homme placé là pour vous empêcher de passer, de rester, enlin de faire ce que vous voulez. Sur quelque coin de terre qu'on pose le pied , on ne peut sortir d'un bastion. Cette forteresse ornée me cause l'impression la plus désagréable : au milieu des grandes scènes de la nature, la vue d'une citadelle bien entretenue me déplaira toujours : j'aimerais mieux des créneaux en ruines ; les sites sont soumis aux lois de Tharmonie comme la musique; mais ce qui caractérise ceux de Gibraltar, c'est l'absence de tout accord : néanmoins la nature du Midi est si sublime avec les souvenirs de l'histoire et de la fable qui l'embellissent presque partout en Europe, qu'elle triomphe des ridicules ornements de l'homme civilisé à la manière moderne : mettez du fard et des mouches au Moïse de Michel- Ange , il sera toujours ce qu'il est. On a beau gratter la terre et remuer un peu de sable au pied du rocher de Gibraltar, c'est toujours Calpe; c'est une borne tombée là de la main de Dieu, le jour où il lui a plu de séparer l'Océan delà Méditerrannée.

Il y avait naguère , vers la pointe d'Europe , un

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désert de sable qui s'étendait au pied du rocher, près de la porte de Gibraltar. Les Anglais en ont fait un jardin, appelé XAlameda^ selon l'usage espagnol. Ce sont des masses de peupliers blancs qui croissent très-bien ici , et jettent une ombre si épaisse , que dans toute l'Espagne je n'en ai pas vu de pareils depuis Aranjuez. Les allées de cette Alameda sont bordées de barrières à l'anglaise , et peintes comme à Londres. Un homme qui aurait la vue basse se croirait en Angleterre, à la chaleur et à la lumière jDrès; mais les lointains sont tous africains. Nous avons parcouru cette promenade en calèche , espèce de luxe que l'Espagne m'avait fait oublier. La route est aussi unie que les allées de Hjde-Parck ; et partout des toufifes de genêts d'Espagne, de verveines, de citronelles et de géraniums en fleurs embaument l'air attiédi du soir. Je ne suis pas un assez pédant rêveur pour ne pouvoir jouir de ce résultat de l'industrie anglaise : à part quelques ponts rustiques et quelques petits pavillons un peu mesquins, l'Alameda de Gibraltar est un modèle de goût; c'est aussi une grande ressource pour les habitants , surtout pour les officiers de la garnison, exilés avec leurs familles sur cette langue de terre nue , malsaine et brûlante. Cet embellissement est dû au gouverneur actuel ,

sir George Don, qui commantle à Gibraltar depuis vingt ans, et qui en a près de quatre-vingts. Il a créé ce parc en plantant les terrains vagues et sablonneux qui entouraient la ville , ainsi qu'un cimetière abandonné qui l'attristait. Ces jardins sont entretenus avec le soin particulier aux administrateurs anglais. J'y ai admiré quelques points de vue que l'art n'a pu gâter, et j'ai passé devant un buste du duc de Wellington , au-dessous duquel j'ai pu lire une longue inscription à la gloire du héros. Il me semble que les Anglais auraient dû la traduire en espagnol, et faire placer le monument sur le territoire de leurs anciens alliés. Mais les nations n'ont pas de tact : au surplus, en l'ait de jactance politique, patriotique et autre, nous n'avons rien à reprocher à personne.

Une dame anglaise, qui est la femme d'un colonel de la garnison , m'a raconté ce qu'elle a souffert pendant la dernière épidémie : il y a trois ans que ce fléau a de nouveau ravagé ( jibraltar. La peinture qu'elle m'a faite de la désolation delà ville , à cette époque, m'a paru frappante. Gibraltar était devenu désert. Un mois après l'invasion de la lièvre jaune, tons les habitants avaient fui, excepté la garnison. La population entière s'était logée sous des tentes, dans deux camps formés aux deux ex-

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trémités opposées du territoire. L'un de ces camps occupait ce qu'on appelle le pays neutre^ c'està-dire la basse et étroite langue de terre, par laquelle Gibraltar communique avec le continent de l'Espagne ; l'autre était situé à la pointe d'Europe. La personne, de laquelle je tiens ces détails, avait passé le premier mois dans la ville , où plusieurs de ses gens et son mari furent attaqués de la contagion. Elle a sauvé son mari. Rien, dit-elle, ne peut se comparer à la tristesse des nuits d'abandon et d'inquiétude qu'elle passait à veiller près de lui. Les vertus particulières aux Anglais , la résignation et la fermeté, brillaient là de tout leur éclat. Pendant ces longues heures d'angoisses et de ténèbres , elle n'entendait que la fatale charrette qui parcourait les rues pour emporter les derniers morts , et le pas régulier des soldats chargés d'escorter le tombereau funèbre : cérémonie qui accroissait l'épouvante par l'apparence de l'ordre social conservé au milieu de ce désastre de la nature. Il lui semblait, me disait-elle , qu'on eût voulu discipliner la peste. Ces cérémonies funèbres , ce respect des vivants pour les morts , dans une société désorganisée par la contagion qui traite les hommes comme les feuilles des arbres , rappelle l'étiquette des cours conservée dans l'exil par It's princes détrônés.

Chaque fois que la pauvre femme assise auprès du lit de son mari, écoutait passer un nouveau convoi, ce bruit, le seul qui se fît encore entendre dans la cité dévouée, lui portait la mort dans l'âme. En écoutant son récit , je ne formais qu'un vœu pour l'épouse fidèle : c'est qu'elle eût fait tout cela par devoir et non par amour. Conçoiton 'le désespoir d'une femme qui serait passionnée pour l'époux qu'elle garderait ainsi P....C... elle n'y aurait pas résisté , elle serait morte après l'avoir vu guéri. 11 y a des malheurs dont le récit vous fait parcourir toute l'échelle des douleurs humaines, celui-ci en serait un; mais en regardant le mari , je me rassurai tout à coup pour la femme : elle me parut plus vertueuse et moins à plaindre que je ne le pensais. Après un mois de cette vie , la fièvre jaune, toujours plus intense, la força d'abandonner son gîte; alors, suivie du peu d'habitants qui restaient dans la ville, elle fut se loger au milieu du camp établi à la pointe dEurope. Elle se réfugia là sous une tente humide et malsaine , avec son mari convalescent.

La misère futgrandeparmi cette population transplantée; mais, je le répète, les Anglais sont patients et courageux. La saison était avancée, l'hiver s'approchait , etle mal ne diminuait pas ; l'épidémie n'a

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cessé qu'au mois de janvier. Des familles entières ont disparu sous la tente avec leurs derniers domestiques. On ne rentra dans les maisons de la ville qu'un mois après que l'épidémie eut entièrement cessé. Ce mal était une fièvre jaune bien caractérisée , et personne ici ne doute que ce fléau ne soit contagieux. Ce n'est pas qu'il n'y ait maint exemple de personnes qui ont soigné les malades sans gagner la maladie ; mais on explique ces exceptions par une disposition particulière de l'organisation. Pour que le principe qui communique le mal agisse , il faut que ceux qu'il atteint soient prédisposés à en éprouver les effets *. Plusieurs modes de traitement ont été employés; aucun n'a réussi complètement. Celui qu'on préfère consiste à faire boire au malade dès le premier jour une énorme dose d'huile de palma-christi : une pinte, par exemple, et à lui frotter les jointures avec du vin de Xérès.

Un jeune Anglais venait d'éprouver une maladie mortelle à Cadix ; on l'envoie ici pour changer d'air. Arrivé à Gibraltar, la çeille du Jour oit l'épidémie éclate , il est atteint aussitôt de la fièvre jaune; il en guérit, et, me croirez - vous , cette

* Combien de fois depuis cette e'poque n'avons-nous pas entendu répéter la même chose chez nous à propos du choléra?

crise hûta sa convalesceuce. Où ni lic quoi cet homme-là mourra-t-il?

La tranquillité d'esprit est le meilleur remède contre l'épidémie. L'extrême affection qu'on porte aux malades est aussi un préservatif; la fièvre n'a plus de prise sur les enthousiastes ni sur les fous... Quoi de plus touchant que ce miracle du cœur ? Il y a des gens qui concluraient de là que l'amour est une folie; moi, qui ne suis pas de ces gens-là, j'aime mieux dire avec les cœurs sensibles que c'est un talisman.

Le principe contagieux a plus d'intensité la nuit que le jour ; on a remarqué que ceux qui ne soignaientles malades que pendantles heures du soleil étaient rarement attaqués. Il y avait sur les remparts un poste mortel pour toute sentinelle obligée d'y monter la garde pendant la nuit. Après plusieurs expériences toujours réitérées, et dont le résultat fut la mort immédiate du factionnaire, on ordonna de changer le lieu de la faction, et les soldats qu'on mit au nouveau poste revinrent bien portants à la caserne.

Cependant Ils n'étaient éloignés que de quelques pas du lieu où les premières sentinelles avaient péri comme Ibudroyées.

Cet horrible mal prend toutes les formes : les

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uns meurent en vingt quatre heures, les autres sont malades trois mois ; point de terme au danger, aucun signe certain de péril ni de salut. A cette pensée on devient inquiet, même à présent que le mal ne règne pas , et l'on s' effraie par souvenir. Quiconque ressentait la plus légère souffrance pouvait se croire atteint; comme la peur est un des symptômes de l'invasion du mal, la peur de la peur doit faire le tourment de ceux qui ne sont pas encore frappés.

Ces fléaux, renouvelés de l'ancien Testament, meparaissent des espèces de niveaux, des faux passées sur les sociétés pour égaliser tous les rangs dans un malheur universel. Ce sont des jubilés de la nature, institués contre les abus des lois humaines. Ces calamités, en dénouant les liens sociaux, pèsent sur les pauvres moins que sur les riches , parce que les pauvres ont moins à perdre , et qu'ils sont plus accoutumés aux privations , aux souffrances, à la résignation. Les grands de la terre sont traités alors non -seulement avec équité, mais ils subissent une vengeance terrible; en un jour ils expient le pouvoir, la richesse, ils payent le bonheur de leur vie entière et celui de leurs pères. C'est la comparaison du passé avec le présent, c'est le sentiment de la déchéance qui rend les

revers de fortune insupportables. Dans uno ville visitée par la contagion, il semble que le mal soit descendu, à la voix des inférieurs, sur la tête des grands. Alors la mort apparaît comme une eau dont l'écluse serait contiée à la garde d'esclaves vindicatifs, et qui se consolent de leur propre désastre en voyant leurs maîtres se noyer avec eux.

Jeme figure ce qu'aurait dû éprouver un homme placé au sommet du roc, et plongeant son regard sur cette ville désertée, en même temps que sur la solitude nouvellement peuplée parla population mourante. Ce contraste des maisons abandonnées et des tentes habitées, ce camp gémissant, cette ville silencieuse, devaient jeter dans l'àme une terreur inexprimable.

Pour me distraire de ces affligeantes images, je veux finir ma lettre par une anecdote du Pérou. Elle vous donnera l'idée de la manière de procéder du gouvernement espagnol dans l'autre monde , qui , comme vous l'allez voir, ne vaut pas mieux que celui-ci. C'est loin, c'est incohérent, tant mieux : j'ai besoin d'oublier le lieu que j'habite et tout ce qui s'y est passé.

Un Anglais, capitaine de vaisseau de la marine royale, dequi je tiens le fait que vous allez lire, était en rade devant Lima. Un jour le vice -roi le mande

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dans son palais, et l'aborde en lui disant familièrement; — Vous ne m'avez pas tenu parole. — Com» ment, sire? — Non, vous m'aviez promis de ne pas laisser taire la contre bande sur votre bâtiment. — Je n'ai jamais manqué à cette promesse. — Si fait , votre vaisseau est chargé d'or apporté d'ici. — Sire, ne me parlez pas de cela. — Pourquoi ? — Je connais votre neveu, il est venu hier à mon bord dans un canot soi-disant chargé de sel , mais qui contenait des sacs d'or pour une valeur de plusieurs millions, appartenant à votre majesté elle même.

Le vieux vice-roi Pezuela se met à rire , et répond au capitaine, en posant le doigt sur sa bou* che : — Vous êtes clairvoyant, soyez discret I....

JN'est-cepas le cas de s'écrier, pour faire pendant au mot de Molière : Où les contrebandiers vont-iïs se nicher ?

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LETTRE XLIII

SOMMAIRE

Le dimanche observé à Gibraltar comme à Londres. — La fête du roi d'Angleterre retardée pour ne pas danser le jour du sabbat. — Spectacles de société où les officiers de la garnison anglaise jouent les rôles de femmes. — La société de Gibraltar.

— L'esprit d'exclusion la domine et la gâte. — Ce qu'on appelle aujourd'hui la fashion nuit à l'élégance. — En quoi consiste la véritable élégance. — Deux sociétés dans cette petite colonie. — Le ton et l'esprit militaire dans les salons. — Propos d'un soldat écossais. — L'apothicaire anglais. — De l'influence de l'anglomanie en France. — Le peerage prêté par l'apothicaire. — Où réside la force de l'aristocratie anglaise. — Course sur le sommet du roc. — Vue immense. — Roc des canons. — Effet de lumière. — A cette hauteur on ne voit que du ciel , la terre disparaît. — Monotonie de ce tableau. — Il faudrait des ailes , les yeux ne suffisent pas pour jouir d'un tel site. — Désenchantement. — Brume. — Galeries souterraines qu'on traverse pour gravir sur le haut de la montagne. — On fait cette course à cheval. — Travaux immenses. — Maison qui sert de vigie entre la terre et le ciel. — Chagrin du vojageur de n'être pas plus ému. — Malheur au poète qui reste obscur.

— La célébrité est un devoir pour certains esprits. — Qu'aurait pensé Napoléon s'il fut monté sur le roc de Gibraltar? — . Que penserait là un simple officier? — L'ignorance est un peu nécessaire aux plaisirs de l'imagination. — Un aveu. — Où sont les villes antiques, où est le temple d'Hercule? — Où sont les traces de faits encore plus anciens ? — Bouleversement physique. — La présence de Dieu visible sur le rocher de Calpe.

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