LA COMTESSE O'DONNELL
Gibraltar, ce diiuauche a juin i83i,
Le sabbat anglican est en vénération à Gibraltar comme à Londres. L'intolérance protestante force ici les juifs eux-mêmes à tenir leurs boutiques fermées pendant ce saint jour des chrétiens. La fête du roi d'Angleterre tombait un samedi , la scrupuleuse garnison de Gibraltar a remis la solennité au lundi suivant, afin que le bal qu'il est d'usage de donner ce jour-là , et qui se prolonge au delà de minuit, ne charge pas la conscience des officiers d'un remords: celui d'avoir dansé le dimanche.
Les plus grands plaisirs des Anglais confinés à Gibraltar sont les spectacles de société. Les officiers-
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de la garnison font les frais de chaque représentation , mais bien entendu à condition que chacun paye à la porte une piastre par personne. On imprime et affiche , dans les rues , le nom des acteurs , qui sont tous militaires. Les plus jeunes olHciers jouent les rôles de femmes, l'un d'eux a obtenu dernièrement un succès complet dans celui de Desdemona. J'aurais été curieux de voir une de ces représentations militaires; mais je ne crois pas qu'on en donne pendant le temps que durera mon séjour.
La société de Gibraltar n'est animée que par l'esprit de commérage; chacun pense k exclure son voisin de la chambre où il est parvenu à s'introduire, et quiconque passe par une porte s efforce aussitôt de la fermer derrière soi. Jugez de la facilité de manières et de la grâce de conversation qu'un tel esprit doit produire !
Le ^Q\x\.à.\xfashionabl<iyi\\\G. nous devons aux Anglais, est ce que je connais de plus contraire à la véritable élégance , à celle qui tient à la vivacité de l'esprit, au charme de l'expression. Dans notre siècle on a matérialisé jusqu'à la mode.
Le gou verneur fait ici de vains efforts pour inspirer à ses compatriotes l'ancien esprit du grand monde , Mt pour donner à leurs habitudes cette aisance, cette
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liberté , sans laquelle il n'y a point de véritable société. Mais les préjugés de caste le contrarient dans ses tentatives. H y a ici des négociants élégants et même distingués. Ils ont les goûts et le langage de la meilleure compagnie, néanmoins on ne les voit que chez eux , parce que les femmes des officiers ont décidé que la haute société , comme elles l'appellent , ne serait pas mêlée ; c'est-à-dire qu'elle ne serait composée que de militaires ou d'étrangers : moyen sûr de la rendre ennuyeuse. Les militaires n'ont presque jamais rien à dii^e , et les étrangers qui arrivent à Gibraltar n'y restent guère. Une assemblée composée des oiiiciers et de leurs familles est plus désagréable ici qtie ne le serait ailleurs une réunion semblable ; la discipline est inexorable dans cette garnison lointaine : les soirées y sont la continuation de la parade du matin; le grade poursuit l'officier jusque dans le salon. Je n'y ai pas trouvé des hommes : il n'y a que des fractions de régiment. La règle militaire est en vigueur dans ce monde-là comme à la caserne; tant de roideur répand beaucoup de froid dans les relations de la vie , et fait regretter les Tertullia espagnoles.
Gibraltar est à plus juste titre encore que Cadix un lieu que tout voyageur doit visiter et fuir avec
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empressement. En Espagne il peut y avoir de la tristesse, mais de l'ennui jamais; l'ennui est la maladie anglaise ; et dans les colonies cette lèpre de l'esprit est doublement redoutable. Comment s'en préserver dans un monde qui ne s'occupe que d'étiqueter les personnes , où l'on ne pense qu'à la hiérarchie sociale , aux cérémonies domestiques , et où ce qu'on nomme la liberté n'est estimé que comme la sauve-garde des vanités bourgeoises?
C'est aujourdhui dimanche, et pour mettre le comble à la sainte désolation de ce jour, nous avons le vent d'est , le scirocco de l'Espagne ; je ne puis m'empêcher d'en décrire l'efi'et toutes les fois que je l'éprouve. Il rend la mer lourde et turbulente comme du plomb fondu bouillonnant dans un creuset , le ciel sale , l'atmosphère épaisse , malsaine , et l'esprit des hommes paresseux , triste , inhabile à toute attention soutenue. C'est le fléau naturel de ces belles contrées.
Tout à l'heure je descendais une rue derrière trois soldats écossais; je m'amusaisde la démarche noble , à la manière du Nord, lourde, mais ferme et hardie, de ces trois hommes , et j'admirais le costume des Highlanders, porté avec la pédanterie calédonienne , sous un ciel qui n'éclaire d'autres pédants «|uc les étrangers. En passant devant une
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taverne remplie de monde , j'entends l'un de ces trois hommes dire à ses camarades , avec l'accent du clan : On devrait bien fermer les cabarets le jour du sabbat , nos officiers ne respectent pas la sobriété du dimanche. La sobriété! ... Je n'ai pas trouvé d'équivalent à ce mot.
Nos soldats français seraient , je crois , un peu surpris de cette réflexion puritaine dans la bouche d'un de leurs camarades. Au reste, ce respect pour la règle religieuse a sa source dans une vertu, et ses résultats sont utiles. Vraies ou fausses, les croyances fortes font durer les sociétés.
Le matin j'étais souffrant , et je me suis rappelé une ordonnance de médecin qui pourrait me faire du bien : j'allai la porter chez un apothicaire anglais (un surgeon). Il m'a composé cinq ou six paquets de petites poudres insignifiantes, et autant de grosses pillules. Devinez ce qu'il m'a fait payer
sa crème de tartre et sa rhubarbe : 25 francs!
Cette espèce de docteur ne reçoit pas d'argent, et ne vit que de ses drogues. A Algesiras , pour 20 sous j'aurais eu ce qui me coûte ici une guinée ; mais la probité commerciale des Anglais est si bien reconnue en Europe , qu'on aime mieux être ruiné par elle que de s'arranger à bon marché avec la mauvaise conscience des autres négociants. L'an-
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glomanie nous a fait bien du mal ; après avoir détruit notre antique constitution nationale, elle mine en secret nos habitudes domestiques. Il n'y a pas un sot moderne, pas une femme à prétention qui ne soient anglomanes. Je ne connais pas de pires préjugés que ceux qui ont leur source dans une civilisation trop rafiinée. Parce chemin on retourne péniblement à la barbarie. Il aurait mieux valu s'y tenir d'abord : juger tout sur parole , ou ne pas juger du tout ; cela me paraît la même chose pour la conséquence morale.
Pendant que le docteur rédigeait pour moi son mémoire d'apothicaire , il me donna un livre afin de me désennuyer. Devinez quel livre ? le Peerage, ou dictionnaire de la pairie anglaise, réimprimé en i83o, avec une addition de tous les titres de courtoisie accordés aux fils de lords, et une suite de corrections essentielles faites aux armes de plusieurs familles de gentilshommes venues dans la Grande-Bretagne à la suite du conquérant. Ceci vous peint l'Angleterre. Un médecin-apothicaire, tout dépaysé qu'il est , conserve encore assez d'esprit aristocratique pour faire venir de Londres, au prix d'une guinée , le dictionnaire de la noblesse britannique , et il regarde ce recueil comme la lecture la plus divertissante qu'il puisse offrir à un
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étranger passant par Gibraltar. C'est l'esprit aristocratique de la classe bourgeoise qui soutient la vieille Angleterre.
Personnellement je n'ai qu'à me louer de la politesse et de l'hospitalité des autorités de Gibraltar, et je dois beaucoup de reconnaissance à plusieurs ofliciers de la garnison , pour leur empressement à me procurer les dispenses sans lesquelles je ne pourrais visiter les foi titications ni gravir le sommet du célèbre rocher où je dois monter demain matin.
Suite de la 43"^ lettre , Gibraltar , ce 7 juin i83i .
On m'avait trop parlé de la magnifique vue que j'aurais au sommet du roc. Depuis que je vojagc , j'ai appris que la surprise est ce qui ajoute le plus de prix à la beauté des sites. Les chefs-d'œuvre de l'art ne perdent rien à mes yeux pour m'étre pompeusement annoncés; mais les merveilles de la nature ne me saisissent l'imagination de toute leur puissance, que lorsque je crois les découvrir moimême. La société nous gâte les jouissances primitives , tandis qu'elle nous invite et nous initie aux plaisirs des artsqti'elle seule pouvait créer. C'est que la contemplation de la nature est du bon-
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heur, et que l'étude de l'art n'est qu'une consolation comme toute autre occupation sociale.
Ce matin je suis monté sur le dos du monstre que j'avais tant admiré l'autre jour en faisant route de Tarifa vers Algesiras.D'un coup d'œil je viens de mesurer quarante lieues de mer : on m'a dit cette immense étendue, pour ma vue, pour la beauté du site , pour l'effet du paysage, dix lieues auraient suffi ; un froid calcul d'esprit fait toute la différence. Néanmoins on éprouve une sorte de fierté à se dire : Je vois à quarante lieues 1
J'ai gravi la pointe la plus élevée du mont de Calpe, que les Anglais appellent du nom prosaïque , mais exact , de Guii-Rock ( roc des canons ). Pour me dédommager de ma peine, j'ai aperçu les côtes d'Afrique jusqu'à Tetouan et au delà ; C'est une suite de montagnes qui s'élèvent toujours vers l'Atlas, dont les cimes perdues dans le ciel dominent cette partie de la terre
Assis sur ce mont tout à fait isolé, espèce de construction surnaturelle, élevée par des géants pour servir de point de repos, de lieu de refuge aux auges et aux esprits qui voyagent incessamment entre le ciel et la terre. J'ai vu, sans bouger de ma place, autant de terre et de mer que de ciel ; cet effet est rare dans les sites accessibles aux pas de l'homme.
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Dans les vues prises des plaines ou des collines peu élevées, le ciel occupe bien plus d'espace que le sol. J'apercevais à la fois l'Espagne, l'Afrique, la Méditerranée, l'Océan, le mince détroit de Gibraltar, la petite baie d'Algesiras ; et sous mes pieds, à l'endroit où les bateaux me paraissaient des coquilles, les hommes des fourmis imperceptibles , je reconnaissais la langue de sable qui sépare de la mer Médiditerranée les eaux périodiquement agitées de l'Océan; la Méditerranée n'est soumise qu'à l'influence descourants et des vents, la marée ne la trouble pas, et c'est un effet dont on ne peut comprendre la cause quand on voit le point de jonction de cette mer avec l'Océan. Voilà ce qui s'offrait à mes regards! Mais le plus grand charme que je trouve aux scènes de la nature vient des contrastes qui soutiennent l'intérêt du paysage, comme la succession des idées et l'harmonie des paroles font la vie du style. Ailleurs les effets pittoresques sont produits par la variété des couleurs les plus diverses, répandues sur des objets d'une forme extraordinaire ; ce genre de beauté manque ici. Tout y estégalement lumineux, brillant, sans bornes, sans contours. L'œil nage dans un globe de cristal : la peinture n'a nul pouvoir sur ce monde noyé dans l'azur de l'air : mer, ciel, terre, tout est bleuâtre!!
Point de li^^nes, point (romluos. Un voile de vapeur, grand comme l'univers, s'est levé de la terre et monte jusqu'au ciel : et puis rien , c'est peut-être étonnant; mais moi je ne m'étonne que de ce qui me paraît beau. J'ai vu là le panorama d'un géographe; lart et la géographie n'ont rien de commun , et en voyage je ne suis qu'artiste !
J'ai distingué de loin les royaumes de Séville, de Grenade, avecleurs montagnes de pierres précieuses abaissées par la distance, et leurs plainesde poussière couleur d'écume de mer. J'ai vu les côtes de Malaga ; mais on m'aurait tracé tout cela sur un beau morceau de papier brouillard, que je l'aurais regardé avec autant de plaisir. La pensée se perd dans un vague inquiétant devant des tableaux où tout peut être compté, où rien ne peut être peint. A cette hauteur, d'où la terre perd son aspect, l'air devient presque le seul élément de l'existence. Ce ne sont plus des yeux , un cœur qu'il faudrait pour vivre , ce sont des ailes : on ne peut plus admirer, on ne songe qu'à fuir. La terre n'est plus que le point de départ des voyages de l'esprit. La terre n'est plus la terre , l'homme n'est plus l'homme; tout est transliguré , du moins tout devrait l'être. Et quand on se retrouve le même, et qu'au lieu d'ouvrir ses ailes pour planer dans l'espace, on
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trappe du pied sur une pierre , on souffre , on ne s'enthousiasme pas. 11 est donc vrai , mon Dieu 1
l'homme n'a de l'infini que le désir ! ! 1 ! Cette
pensée, lorsqu'elle m'est venue là-haut, m'a fait verser des pleurs ; mais ils n'étaient pas doux !!!.... Ce n'est plus la Calabre que je parcours , et je n'ai plus vingt ans!!
Dans ce plan géométrique, déroulé devant moi, la magie de la lumière méridionale m'aurait dédommagé de la confusion et de l'incertitude des lignes; elle m'a manqué : le ciel n'était point clair aujourd'hui, pourtant j'étais à cinq heures du matin sur le haut du roc. A cinq heures, sous cette latitude, c'est le point du jour comme quatre heures chez nous. Les jours d'été sont moins longs ici qu'à Paris.
J'avais employé deux heures à faire la montée, toujours à cheval, mais au petit pas et la plupart du temps sous des voûtes magnifiques, bâties par les ingénieurs anglais pour former le chemin souterrain qui conduit au moins jusqu'aux deux tiers du sommet du roc. Les dernières rampes sont à découvert et vous mènent , sans peine ni danger, à une petite maison , espèce de vigie placée sur l'arête la plus élevée de la montagne, qui, d'un côté, est un mur de quinze à dix-huit cents pieds battu par la mer,
et de l'autre une pente roide, mais à laquelle on a trouvé le moyen d'accrocher une partie de la ville ; cette ville est le haut Gibraltar... De cette vigie, placée pour ainsi dire sur la lame d'un couteau de géant, on aperçoit la mer Méditerranée jusqu'à quarante lieues de distance; de l'autre, le détroit jusqu'aux confins de l'Océan, et l'Afrique et l'Europe ; dans tout ce canton , ces deux continents bornent les vues étendues; mais c'est d'ici qu'on voit le plus loin. Je ne crois pas que les Anglais, ni aucune nation du monde , possèdent fine vigie d'où les vaisseaux puissent être signalés plus longtemps d'avance.
Je suis honteux d'avoir eu si peu de plaisir où j'en cherchais tant. Je me croyais encore susceptible de vives impressions. Me suis-je trompé? Alors d'où vient mon erreur? Est-ce la puissance de vie qui diminue en moi, ou le pouvoir de me faire illusion sur moi-même ? Je me sens pauvre, je suis malheureux, et du pire des malheurs ; je rougis de la misère de ma nature, des bornes de ma sensibilité, des landes que ma paresse a laissé s'accroître dans mon ame, du découragement qui , comme une lèpre morale, gagne jusqu'aux sources do ma pensée tarissante et s'approprie ma part d'admiration , de jeunesse, de poésie; ma part de mobilité, d'élasti-
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cité d'esprit, d'espérance, de foi, dévie!!! L'amour me resteaucœur; mais, sans aliment l'amour est un tourment de plus. Je ne suis rien : je suis moins que rien !... Je n'existe plus, puisqu'à la vue de l'un des plus beaux sites de l'univers, et d'un des lieux les plus importants du monde politique , je reste insensible ; mon âme perd ses organes. La sensibilité n'est-elle pas le lien de l'esprit et du corps? L'imagination est la vue de l'âme; il est donc vrai que les yeux de mon âme sont à demi fermés!
Faut-il l'avouer? c'est justement l'intérêt militaire qui m'a gâté l'effet du fameux roc de Calpe, du moins quand je l'ai vu de près; car de loin, je l'avais trouvé prodigieux. J'aurais eu, dans ce lieu, bien assez de la nature et de la mythologie : l'histoire était de trop pour moi. C'est comme la science qui se mêle au plaisir de l'art et de la nature pour le gâter. Mais pourquoi quelque chose a-t-il pu me gâter ce plaisir? Un tel résultat me prouve la débilité, la mort interne de l'être creux et incompletqueje suis devenu. Le sujetlepluscurieux d'observation et d'étude, me porte à l'ennui, au dégoût. Quel vide profond le monde a-t-il donc creusé en moi? Je suis plus qu'à demi mort; je passe sans le voir à côté de ce qui fait l'existence des autres. Et qu'est-ce que j'ai gagné à remonter péniblement les
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contre-courants des grands fleuves de la vie? Au lieu de me laisser porter par le facile et rapide torrent du milieu , dont la force allège et justifie tout, je suis responsable des inconvénients de mou voyage ici-bas, puisque la route que j ai choisie n'est pas celle de tout le monde.
Malheur!... malheur au poëte qui reste obscur. Les âmes poétiques sont les plus à plaindre quand elles ne parviennent pas jusqu'à rayonner dans les autres : si elles ne deviennent des astres, ellesmeurent comme des cratères éteints, et leurs remords poignants, leurs humbles et dévorants regrets, le vulgaire les blAme encore comme des vanités, parce quele vulgaire n'appelle vanité que le non succès î... Malheur à ceux que leur repentir accuse : ils sont faibles; mais, moi, je dis malheur plus grand à leurs juges: ils sont durs...
Qu'importe la célébrité, dit-on? Sans penser que pour des esprits d'un certain ordre, la célébrité est un devoir comme la résignation en est im pour d'autres! Plus un poëte s efforce d'éclairer le monde, plus il obtient de renommée; et plus il est consciencieux. Tout finit; on a vu les étoiles même s'éteindre; je le sais, mais elles avaient brillé !11
Je cherchais vainement ce matin h m'approprier
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Irt pensée de l'homme qui a possédé le monde , s'il se fût trouvé à ma place , à cette place où je ne devinais rien , moi !.... Que n'aurait pas aperçu du haut de ce roc singulier l'œil d'aigle d'un Bonaparte? Que n'aurait-il pas vu, lui qui éleva notre colonne, s'il avait pu monter sur la colonne d'Hercule ?
Mais pourquoi chercher si loin ? Que ne verrait pasle dernier officier du génie s'il examinait en détail cette forteresse tant enviée aux Anglais par le grand général ? Comme il jugerait l'effet de chaque batterie, comme il calculerait l'efficacité probable des coups , avec quelle intelligence du métier il apprécierait la force de ce roc inexpugnable, et comme il admirerait la persévérance anglaise en examinant les travaux exécutés ici depuis quarante ans 1 Singulière bizarrerie de l'art et delà nature, qui semblent lutter d'efforts pour faire de ce lieu une des merveilles delà terre!.... C'est par une longue suite de galeries souterraines qu'on arrive, en avançant toujours dans l'ombre , h fun des points du globe , d'où l'on a la vue la plus étendue sur le pays le plus lumineux! Cette course , qui serait trop fatigante pour le climat et pour la saison , se fait toujours à cheval : vous montez ainsi sans nulle peine sous les merveilleuses voûtes creusées par les sapeurs an-
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glais, et qui ressemblent à des mines de fer et de cuivre , plutôt qu'à des batteries de guerre , tant les bombes et les mortiers sont près les uns des autres. Quelle source d'idées un esprit appliqué et positif doit sentir jaillir en lui à l'aspect de ce roc habité par le génie delà guerre!! C'est le palais de la mort. La montagne entière est percée à jour comme un madrépore , par des galeries de canons qui changent les diverses couches de pierres en autant d'entre-ponts de vaisseaux de ligne : toutelbis il me semble qu'on a fait ici abus d'argent ; sans être un lUge compétent, je crois pouvoir affirmer que la place serait aussi forte quand elle aurait de moins beaucoup de pièces placées de manière à ce que leurs coups soient perdus pour la défense du roc ! Je remarque cette prodigalité, parce qu'elle n'est pas ordinaire dans les travaux des Anglais. Le luxe de l'utile est le seul qui soit naturel à ce peuple: mais ici il y a ostentation de richesse , abus de force. Cette rodomontade d'ingénieur n'est pas excusable à Gibraltar , où la nature avait tant fait que l'homme devait compter l'art pour peu de chose.... Mais je vois le malhcmaticien jeter un regard de pitié sur l'ignorant voyageur, et je m'arrête.... Une forteresse qui est une des clefs de l'empire des mers , considérée comme un tableau deSalvatorRose , critiquée
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comme une œuvre d'art qui aurait été gâtée parles nécessités de la guerre, examinée comme uu sujet de description rebelle à la poésie 1.... Vous direz que je ne vois dans la vie que des pages de roman... Vous direz de moi ce qu'il vous plaira , il n'en est pas moins vrai que la société d'un caporal, qui me sert de guide de galerie en galerie jusqu'au sommet de Calpe , désenchante à mes yeux ce pèlerinage mythologique.
Malgré le roulement des tambours anglais , malgré le canon , malgré la discipline de caserne qui règle tout ici , je cherchais à Gibraltar quelques traces du passé , quelques vestiges des victoires du temps, de ce guerrier qui finit toujours par faire raison de tous les genres d'orgueil : pas une pierre ne rappelle à l'esprit le sens poétique du site. Hercule et son temple ont disparu comme les peuples qui les ont révérés : les villes, bâties jadis sur ce rocher fabuleux, ne se retrouvent plus que dans l'histoire ; elles sont tombées sans laisser la moindre trace 1! Nulle part je n'ai mesuré aussi distinctement qu'ici la distance qui sépare l'ancien monde du monde où nous vivons.G'est l'abîme du temps!!., et d'un coup d'œil on le sonde !.... Ce précipice, avec tous les souvenirs engloutis sans retour dans sa profondeur, est l'exact emblème de la caducité
des choses humaines. Mais si les hommes de tous les temps paraissent petits dans ce lieu , la nature s'y montre grande.... Jù comment ne s'agrandiraitelle pas au regard du voyageur parvenu jusquelà ? Où trouve- t-on des rochers de quinze cents pieds coupés à pic sur la mer * ? Tel est le précipice où jai plongé mon regard du haut du roc de Gibraltar en me tournant vers le Levant !!! C'est effroyable ; mais c'est beau!!... 11 est évident que l'histoire d'un des plus grands bouleversements de la terre fut inscrite sur ce roc déchiré : on retrouve la place de 1 inscription sans en pouvoir lire les caractères. On voit clairement que le mont liit jeté là au milieu de l'eau par une main qui en a emporté la moitié. Je ne connais que Martin dont le genre de talent pourrait s'inspirer des sites de Gibraltar : mais ce peintre n'a pas besoin de modèle ; il est fantastique et prodigieux comme la nature même , il crée comme elle, il devine , il ne copie pas, aussi n'est- il jamais exact: il n'est que sublime. 11 faut penser à lin malgré soi en parcourant ces pavages. j^i
On dit que l'Atrique tenait à l'Europe ; mais dans quel temps ? Nul no peut répondre à cette
* Du côle de la Mcdileriauée , le roc de Gilnallar csl iiuo iim raille enliàrcmenl droile et haule de pJui de lôoo pied».
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question. Ce qui paraît certain , c'est qu'après la séparation des deux continents , le rocher de Calpe futd'abord une île, et que la langue de sable qui l'unit maintenant à l'Europe ne s'est reformée que plus tard, et peu à peu.
Comme je redescendais vers la ville, un vaisseau de guerre , arrivant d'Angleterre , jetait l'ancre dans la baie. L'artillerie de Gibraltar saluait cet hôte, ce man ofwar ( homme de guerre), selon la poétique expression des Anglais, pour désigner un bàt^ ment de ligne avec le respect qui lui est dû. Cn navire , de cent dix canons ^ m'a paru petit. Qu'estce qu'un tel épisode? une canonnade d'étiquette aux yeux de l'homme qui descend d'un théâtre, où sont visiblement empreints les pas d'un acteur supérieur à toutes les figures terrestres, si puissantes qu'on les suppose. Quand la mer Méditerranée et l'Océan se sont rejoints , Dieu a posé son pied sur le rocher témoin de cette révolution. Je viens de voir la trace de ce pied ; que m'importe le reste ?....
LETTRE XLIV
SOMMAIRE
Le paquebot porteur des dépêches de Gibraltar à Tanger. ■ — Les vagues dans le détroit. — Départ. — Vent contraire. — Marée contraire. — Description du phénomène de la Fata Morgana , dont le voyageur est témoin. — Villages, palais , forets fantastiques et renversés de sorte qu'on les voit doubles. — Calme de l'eau. — Température brûlante de l'air quand le vent ne souffle pas. — Beauté des sites de la baie d'Algesiras. — Partout des illusions d'optique. — Difficulté de la navigation au sortir de la baie. — Cinq heures pour faire deux lieues. — Le danger n'existait réellement pas ; mais si l'auteur le voulait, il existerait dans son récit. — Force que la distance prête aux paroles. — Souvenir de Normandie. — Honfleur. — Le courage qu'il faut dans les voyages lointains a peu de mérite. — Nous jetons l'ancre vers la fin du jour sous les côtes d'Espagne. — Rencontre singulière. — L'émissaire de la propagande révolutionnaire. — C'est un Anglais. — Type des perturbateurs des sociétés modernes. — Son histoire. — Il est franc-maçon. — Explication naturelle de plusieurs miracles politiques. — Ressorts secrets des révolutions, qui changent la décoration du monde. — Pourquoi les peuples paraissent inspirés comme les rois l'étaient au commencement des sociétés. — Superstition politique. — Pourquoi l'auteur adresse celte lettre à M. Heine. — bincérilé de la {>resse Iran-
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çaise. — Chaque parti ment et se trompe lui-inèrae. — Égoïsine partout , daus la prudence comme dam* la témérité, — Ni conservateurs ni novateurs ne triompheront par la vertu , mais ils vaincront par la force. — La monarchie est un gouvernement plus naturel et plus clair que la république. — L'autorité paternelle sera éternellement le type des gouvernements. — Dans la république, c'est la liberté qui est la fiction. — (x)nversation avec l'émissaire libéral. — Son but. — Son récit. — Il vient des Grandes-Indes pour délivrer les Espagnols et faire fortune à force d'héroïsme. — Tarif du dévouement. — Dialogue entre le voyageur et l'étranger. — Exactitude du récit certifiée par l'auteur. — Course du jeune Anglais à Paris. — Son entrevue avec MM. ***. — Il reçoit 00,000 fr.de M. ""' pour soulever Cadix. — Un poote célèbre le présente à M. "", qui le refuse en lui disant, deux mois avant les grandes journées , que la France ne voulait point de révolution. — Indiscrétion du libéral anglais. — Son portrait. — Contradictions de son caractère. — 11 raconte l'histoire du faux Torrijos. — Tour de passe-passe du jeune révolutionnaire. — Dans quels rapports setronve la garnison de Gibraltar avec l'Espagne. — Coup de théâtre. — Fourberie de Seapin appliquée à la politique. — Incroyable bonheur du voyageur. — Motif particulier du voyage du jeune aventurier anglais à Tanger. — Son imprudente confiance. — Nouveau roman à faire : le don Quixotte politique.
— La science nuit aux intuitions du poëte. — Prisonnier espagnol enlevé par les corsaires de r('m|)ercur de Maroc. — Intérêt qu'on s'eftorco d'inspirer à S. M. marocaine pour ce libéral espagnol. — Le paquebot relâche encore sous les murs de Tarifa.
— Terreur du libéral anglais. — 11 dit son nom ( Boyd ) à mon compagnon de vovapc, et lui propose de se faire passer pi>ui
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lui. — Escobarderie qui pouvait nous coûter la vie. — Nous apprenons que la tête de Boyd est mise à prix en Espagne.
— Le capitaine du paquebot paye pour éviter la visite
Découverte ! — Le domestique de Boyd est l'assassin du gouverneur de Cadix. — Horreur de l'auteur pour la société de ces deux hommes. — Boyd , criminel ridicule , franc-maçon errant. — Ses mensonges , son étourderie. — Tempête. — Entrée au port de Tanger.
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