‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 3 sur 79 · TOME lU · texte numérisé non relu

TOME lU

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tière , tous les bras s'élevèrent et s'abaissèrent tour à tour, du haut de la tête jusqu'à terre, avec une t^ràce particulière , toutes les têtes s'inclinèrent et se relevèrent , et chaque note de musique lut marquée par un pas, ou du moins par un mouvement particulier du corps ; et cela quelque vite que l'air fût joué I

Le grand effet des danses espagnoles tient au profond sentiment du rh;ythme et de la mesure qui caractérisent les airs. Il y a là un mystère qui paraîtra toujours impénétrable aux peuples , dont la danse amollie et dégénérée a perdu l'originalité nationale , en s'éloignant en même temps du vrai but de cet art , qui est de peindre une passion par les mouvements du corps. Ces mouvements, lorsqu'ils sont identifiés avec les modulations et les temps de la musique deviennent un langage.

La première seguidilla, espèce de lutte fort pittoresque, fut suivie de plusieurs boléro, de quelques fandango, et de quelques autres danses exécutées par une femme seule avec plus d'agilité que de grâce, parce qu'elle manquait de souplesse. Chacune de ces danses a son nom et son caractère marqué; si toutes ne sont pas agréables, toutes sont originales et piquantes. Celles qu'on danse à deux m'ont paru les dIus jolies; j'ai trouvé les hommes

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Tort galants pour leurs danseuses, et cependant tout le monde est resté dans les bornes de la décence , excepté aux yeux armés de lunettes d'approche de la prude miss ***.

On servait des rafraîchissements dans l'intervalle des danses : tout le monde prenait part au banquet; les danseurs sans empressement grossier, ni fausse honte, et les maîtres de la maison, ainsi que les autres seigneurs invités chez eux, sans condescendance impertinente. Point de grimaces sur les visages des petits, point de dédain sur le front des grands : ni roideur ni hauteur nulle part; pas une pensée désobligeante n'obscurcissait une seule physionomie : la vue de ce salon nous aurait fait oublier le

monde mais il y avait des Anglaises !

« Madame Williams ne vous paraît-elle pas bien imprudente de faire exécuter de telles scènes devant ses filles? » me dit une des miss ***. — « La plus âgée a six ans, » répondis-je — « N'importe, papa n'a-t-il pas commencé notre éducation à six mois? » — « Il y paraît, » pensai-je. — « Tout le monde, dis-je, ne peut avoir les avantages que vous possédez : on se contente ici des dons naturels; mais vous, vous y joignez tout ce qui s'acquiert Enfin quand voulez-vous danser ^ » — • « Ces danses-ci vous font-elles plaisir? » — « Beaucoup. » — « En qe cas, je ne dan-

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serai pas; je vous ennuierais, ma dallée osl d'un autre style : elle est décente. » — « Voulez-vous me faire le plaisir de m'avertir de ce qui vous paraît indécent dans celle-ci, » lui répliquai-je en regardant une jeune lîlle et un jeune homme danser le boléro (je ne change pas une syllabe k notre conversation ).

— «Vous êtes moqueur comme tous les Français.

— «Vous éteshypocrite commetouteslesAnglaises,» pensais -je; mais je dis dédaigneuse ; les mots prude, bégueule, sotte, voltigeaient sur ma langue , et j'eus besoin de réflexion pour les retenir.

Là-dessus notre entretien est encore interrompu.

Dans un coin de ce salon si gai, si bruyant, où tout respirait le plaisir, la passion, l'ardeur de l'àme et des sens, et où par conséquent tout était nouveau pour moi, qui n'en avais jamais vu où l'on respirât autre chose que l'ennui et l'envie, dans un coin de ce salon, dis-je, se trouvait une créature que j'avais à peine remarquée. Elle n'était pas belle; des cheveux lisses et d'un noir d'ébène, un front large, élevé, des yeux orientaux à demi fermés, et d'autant plus expressifs, que leur feu était concentré sous les paupières appesanties ; une taille souple, mais cachée par un grand vilain schall jeté sur les épaules en forme de fichu ,par-dessus des habits négligés et entièrement dénués d'élégance, un

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pied ravissant, souple, bombé du milieu , un pied arabe et chaussé comme celui de la femme la plus distinguée, mais qu'on ne voyait qu'en dansant, parce qu'au repos il était remonté en arrière et sans grâce sur les barreaux de la chaise de paille où s'asseyait la déesse déguisée en Cendrillon : voilà l'esquisse du portrait de la singulière personne qui devait faire les délices de notre soirée, et que je m'accuse de n'avoir remarquée que lorsqu'elle a voulu l'être.... C'était une Gitana ou Bohémienne ou Egyptienne, selon le nom que votre érudition voudra lui donner; le nom ne fait rien à l'aifaire; mais figurezvous l'héroïne de la fameuse nouvelle de Cervantes : la Bohémienne. Au commencement de la fête , cette femme avait accompagné de la voix et du geste son amant qui chantait la complainte des Gitanos condamnés au supplice. Mais elle avait chanté des notes monotones avec une voix si aigre et si nazillarde, que je ne l'avais seulement pas regardée .On lui demande de danser :.... jamais coup de théâtre ne fut plus soudain que la métamorphose de cette espèce de mendiante changée en fée, en nymphe, en déesse. La femme avait disparu pour faire place à la muse ; et dés qu'elle saisit ses castagnettes, en prêtant l'oreille au refrain delà lole qu'elle allait tlanser, clh' lixa foicémeul tous les r«>gards. Celte

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danse a un caractère oriental et solennel. On ne la saute pas ; c'est une pantomime qui se compose de mouvements si gracieux, si tendres, si doux, si expressifs, si passionnés, que c est un poëme. Il y a entre les mouvements des bras, des pieds et de la tête, un accord que je n'ai vu qu'à la danse de mademoiselle Taglioni. C'est elle sans étude, mais à qui l'amour le plus passionné tient lieu d'art. Il y a un moment où la danseuse se baisse jusqu'à terre; ce mouvement est ravissant Le sérieux de la physionomie orientale ôte toute idée d'indécence à cette pantomime; maissi elle était exécutée avec moins de gravité , avec une grâce moins naïve, elle paraîtrait révoltante. Les grands yeux en amande delà muse, ses traits calmes et réguliers, son front sévère , son maintien noble, son profond sérieux l'élevaient à la hauteur de l'art grec et la mettaient hors de pair : elle était dans le ciel; une fois là, on peut dire comme saint Augustin : Fais ce que tu veux ! La lole ainsi exécutée développe toutes les grâces de la personne ; on reste enchanté, enivré ; c'est la volupté changée en admiration.

La danse ainsi comprise est l'adoration du corps; c'est lecndte des formes, l'amour du beau ; enlin c'est un mystère, une extase, une espèce de r«îligioii rpii in*('\[»lif|ii<' lf'> l«''l(*.s (lu piiganÏMnp. Lh

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Bohémienne a dansé sans danseur à cause des miss. D'ailleurs je doute qu'aucun homme eût pu approcher de cette langueur, de cette souplesse, sans paraître ridicule. Mais je n'oublierai de ma vie que la déesse delà danse m'est apparue dans cette soirée. Un bas-relief antique, les chœurs et les pantomimes de la Bible devant l'arche sainte ; que sais-je , enfin, tout ce qu'on lit des cérémonies indiennes , des sacrifices anciens, vous revient à l'esprit devant un pareil spectacle ; c'est la forme humaine divinisée. Le visage même de cette femme était devenu sublime, et sa physionomie restait toujours calme et sérieuse : je n'ai rien vu, ni rien éprouvé de semblable ; il y avait de quoi tourner une tête plus forte que la mienne*.

Cette soirée vraiment espagnole a fini par des romances mieux chantées que de coutume. Une des femmes qui se trouvait là relève sa mantille, prend une guitare, et chante de manière à charmer tout le monde sans faire aucune excuse, sans mines , sans humilité prétentieuse. Elle pouvait être simple parce qu'elle avait un talent vrai. Parcourez le monde, et dites-moi où vous trouverez une pareille réunion de talents et tant de bon goût dans

* Duprez , dans plusieurs de ses rôles, produit de ces prodigieux effets d'art par d'autres moyens.

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la manière de les exercer parmi des ébénistes, des faiseurs d'éventails, des tailleurs de guêtres, des couturières, etc. , etc. , et puis venez vous apitoyer sur le manque d'éducation des Andaloux. Rien n'a plus contribué à élever la nation espagnole dans mon esprit que cette étonnante délicatesse des gens du peuple. Je ne sais pas ce qu'ils savent, mais je sais bien ce qu'ils n'ignorent pas. Ils ont la politesse que n'ont ailleurs que les personnes du grand monde. Envoyez donc nos jeunes gens à cette école. L'usage des ouvriers de Séville est de travailler trois jours par semaine; le reste du temps ils oublient leur métier et perfectionnent un art quelconque.

Heureux pays ! Apportez-y les mécaniques du

Nord, augmentez son industrie, accroissez sa population outre mesure par de savantes applications de la chimie et des mathématiques à tous les besoins des manufactures : vous aurez fait du paradis l'enfer.... au nom de la philanthropie et au moyen de la vapeur, du gaz et du charbon !... il fera noir à midi, clair à minuit dans Séville comme dans Paris et, nouveaux ÎNIidas, les Andaloux civilisés auront de l'or et n'auront plus d'air!...

Les ouvriers et les ouvrières de M. Williams se sont retirés en me laissanl la tête pleine de boléro , de seguidillas, desevillaiias , et surtout de gitanas; jamais- div('rtist>em«'ii( ne ma caiiM* (aiiL ilc pl.iisir,

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ne m'a paru si neuf , si antique, si vraiment gai, si différent de ce qui m'a ennuyé toute ma vie.

Avant de laisser partir la Gitana fameuse , on lui a redemandé une danse : sans proférer une parole, cet être extraordinaire se lève déesse de dessus sa chaise , où elle était retombée femme, et femme très-laide.Toutlemondese range en cercle, et, ce qui m'a frappé, c'est de voir que ses rivales semblaient l'admirer autant que nous l'admirions : j'ai trouvé là de l'émulation sans envie; c'est ce que je n'ai jamais rencontré ailleurs que dans ce cercle, où le véritable amour de l'art remplaçait l'amour- propre.

Une autre chose très-étonnante, c'est que je ne remarquai qu'à ce moment qu'elle avait un œil de moins; soit qu'elle m'eût ébloui jusqu'alors par la grâce et le prestige de ses mouvements, soit qu'elle eût eu l'art de se placer de manière à me cacher le défaut de son visage, je ne l'aperçus que pendant la dernière danse ; et mon admiration s'accrut encore à l'idée d'un si grand désavantage, si complètement vaincu ; jamais la féerie de l'art ne fut poussée plus loin sous l'apparence de la simplicité. La danse qu'elle exécutait est toute en pas mesurés. Ce sont des espèces de passes, c'est une succession d'attitudes, ce sont enfin des mouvements du corps dont on ne connaît pas la signification quand on ne

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les a pas vus répétés par le peuple mystérieux qui les inventa, et qui les apporta de l'ancien monde dans le nouveau ; il semble, pendant qu'on joue cette pantomime, qu'on nage sur la terre, qu'on glisse comme des êtres surnaturels; on se sent inspiré de tout le feu des passions humaines , et l'on paraît tranquille comme des personnages de bas-reliels, comme les statues des dieux antiques. Je vous le dis, cest en Espagne qu'il faut venir pour découvrir la danse : il m'est désormais impossible d'oublier un spectacle qui m'a fasciné les yeux et l'esprit pendant six heures, ni plus ni moins. Je n'oublierai pas davantage la scène qui l'a suivi et qui a terminé cette nuit d'ivresse et de folie, la voici:

lu oie anglaise égarée parmi le peuple des cygnes, le coucou du Nord perdu au milieu d'une couvée de colibris du Brésil, était oubliée; mais en sa qualité de miss , f ambitieuse demoiselle , poursuivant avec plus de persévérance que de grâce son éternelle chasse aux maris, occupation plus lucrative qu'amusante , pensa qu'il fallait se garder de manquer une si belle occasion de l'aire parler d'elle parmi le peuple dos voyageurs, unique objet de ses soucis, puis(jue c'est surtout chez ce peuple qu'elle espère aujourdhui rencontrer sa proie : je veux dire le mari prédestiné au bonheur dont elle

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brûle de le combler, bonheur qu'un sort contrariant s'obstine à retarder malgré les plus estimables efforts. Remarquez , je vous prie , la longueur de ma phrase, et croyez bien que ce n'est pas sans intention que j'ai choisi ce moyen de vous assommer; cet artifice oratoire est destiné à vous représenter par l'harmonie imitative la lourdeur et l'ennui, attributs des mérites de ladite miss. Nous sortions, elle nous retient d'autorité pour déployer devant nous les grâces de ses pieds de bœuf, de ses membres lourds, mal attachés, de ses os saillants, de sa taille carrée, de ses épaules nues et de sa poitrine décemment décolletée à l'anglaise, c'est-à-dire nue, car en Angleterre ce que la pudeur du langage défend de nommer on le montre. Vous allez reconnaître mon esprit de contradiction : pendant toute la soirée je n'ai trouvé d'indécent que cette maladroite caricature des danses aériennes qui venaient de nous charmer. La danseuse anglaise mettait une attention si scrupuleuse à s'arrêter dans sa copie devant ce qu'elle croyait inconvenant dans l'original, qu'elle avertissait notre vertu de tout ce qu'elle avait à craindre. Sans ses réticences afF.ctées, nous ne nous serions pas doutés seulement de ce qu'il y avait de malséant dans les actes des Andalouses et dans la pensée de la miss. Or, cette souillure morale

était plus contraire à la véritable innocence , à l'honnêteté du cœur, que l'abandon naïf des houris qui venaient de nous enchanter l'imagination. Heureusement pour nous que la chanterelle de la guitare a cassé au milieu d'un pas , et que Voie désappointée,s'arrêtantla patte en l'air nous a promis de nous dédommager à Cadix, où elle retourne dans très-peu de jours.

Avant de la quitter je lui demandai encore comment il se faisait quavec ses principes elle eût appris à danser le boléro et le fandango ? « Pour les corriger, me répondit-elle;... papa déteste les indécences espagnoles, et il nous offre toujours aux yeux des gens du pays comme des modèles à suivre afin d'élaguer ce qu'il y a de malhonnête dans leurs usages. » Ceci me fait penser à l'obstination d'un vieux Anglais, qui ne voulait jamais aller à la comédie française voir jouer Racine ni Molière , afin, disait-il , de ne pas encourager les Français dans leur manie d'écrire des pièces de théâtre en vers.

Pour compléter la peinture exacte de notre fête il faut vous dire qu'un agent de police en passant dans la rue, étonné du bruit qu'il entend chez le consul d'Angleterre, cogne à la porte et demande ce qu'on fait dans cette maison; on le lui dit. 11 prétend qu'il est de son devoir de monter et de rester

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