‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 21 sur 79 · I;ESP\G^E · texte numérisé non relu

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lie Maroc; et, grAcc au peu tl'eau qu'il prend, il s'arrête sans danger sur les côtes d'Espagne quand le temps est trop mauvais pour achever la traversée!! Il y a quinze lieues de Gibraltar à Tanger.

C'est à une heure après midi que je me suis embarqué dans ce bateau par un beau vent contraire; mais qui, d'après toutes les prophéties, devait changer à l'entrée de la nuit. Durant ces trois premières heures nous avons couru beaucoup de bordées à travers la baie de Gibraltar, sans pouvoir sortir de ce golfe et sans presque rien gagner à louvoyer si laborieusement. Le vent, la marée et les courants étaient contre nous ; c'étaient trop d'ennemis. Par un temps favorable on peut aller de Gibraltar à Tanger en cinq ou six heures, on dit même en quatre; mais, au train dont nous menait hier le vent du sud-ouest , nous pouvions craindre de rester deux jours et deux nuits en mer, ce qui arrive assez souvent h ce courrier. J'avais pris mon parti. Notre équipage était composé de six hommes, tous marins éprotivés. Je résolus, durant le trajet, de ne pas m'informer du point où nous serions parvenus, ni de la direction du vent. Je ne me sentais pas disposé à éprouver le mal de

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nier, et j'admirais k mon aise les points de vue de la baie, qui sont magnifiques. Il faisait une chaleur des tropiques : on ne pouvait que rêvet durant ces longues heures d'une navigation presque stérile , puisqu'k chaque bordée nous ne gagnions pour ainsi dire rien contre le vent. J'eus, pendant ce temps, le loisir d'observer un phénomène nouveau pour moi : celui du mirage, que les Italiens appellent lafata morgana.

Il nous apparut de la manière la plus singulière. Les côtes de l'Afrique et de l'Europe, ordinairement désertes, se peuplèrent tout à coup à nos jeux de villes, de villages et de palais qui semblaient sortir de la mer à la voix d'un enchanteur, et qui sans doute n'étaient que les villes lointaines de l'intérieur de l'Espagne reflétées par le ciel. Ces pays nouveaux m'apparaissaient doubles , le terrain inférieur ressemblait au monde que nous habitons, mais le terrain supérieur était renversé. C'était une terre qui était venue se poser sur la nôtre. Par ce bizarre effet d'optique , les toits touchaient aux toits, les clochers aux clochers, les sommets des monts et les mâts des vaisseaux se rencontraient par la pointe. Ce monde, tout retourné qu'il était, me paraissait aussi palpable,

aussi réel que l'autre; et tous deux, quoique également fantastiques, me faisaient autant d'illusion que notre terre. Je doutais de moi-même, je me frottais les yeux pour m'assurer que j'étais éveillé. Quand les apparences ont tant de réalité, on ne sait où commence ce qui n'est pas , où finit ce qui est.

D'autres parties de la baie m'offraient un spectacle dilférent, mais curieux aussi. La vibration de l'air produisait sur les rivages d'Espagne Tapparence d'une séparation entre la terre et leau: et, grâce à cette illusion d'optique, la côte, la vraie côte, paraissant se soulever au-dessus de la mer comme la carène d'une grande barque, me semblait nager dans l'espace à une distance considérable de la véritable terre : c'était un monde imaginaire que nos yeux contemplaient à la place de la nature réelle.

Cette mer magique me paraissait soumise à d'autres lois que les lois de la planète où nous vivons habituellement. J'étais transporté de joie et de surprise ; néanmoins la chaleur était excessive, mais on la sentait surtout par les yeux; l'air flamboyait comme au-dessus d'nn bûcher ou comme à la gueule d'un four : c'était effrayant k regarder, on se croyait

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prêt à brûler soi-même , sous la voûte du ciel , comme un réchaud d'encens sur un autel. Voilk ce que je pensais; mais ce que je sentais quand je fermais les yeux, c'était une brise de mer dont la fraîcheur me rendait la vie légère. Autour de moi tout était contradiction et en moi admiration. J'ai passé peu de journées aussi intéressantes que celle-ci. Nous sortîmes enfin de la baie, mais nous trouvâmes dans le détroit une mer si grosse, que le capitaine, voyant que nous avions tout contre nous et que le temps devenait de plus en plus mauvais, jugea prudent de jeter l'ancre dans une petite anse , au pied d'un cap sur lequel on apercevait une vieille tour mauresque. Nous voguions depuis près de cinq heures et nous n'étions encore qu'à deux lieues et demie de Gibraltar. N'allez pas pour cela nous croire en danger, ni même de mauvaise humeur; vous qui ne voyagez pas, mes paroles vous trompent sur les choses ; vous lirez au coin du feu , et peut-être la nuit, par un ouragan, les mots de grosse mer, de vent contraire, d'orage dans les ténèbres, de petite felouque battue des flots , et vous encadrerez ces objets dans des paysages dont les noms seuls vous épouvanteront : le détroit de Gibraltar, la côte de Barbarie, les cimes de l'Atlas, les eaux qui séparent

l'Océan de la Méditerranée, eaux presque toujours TOME m. 17

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soulevées pur des tempêtes célèbres, labourées par des courants également fameux, et vous me plaindrez, comme si dans le passage d'IIonfleur je n'avais pas autant et plus souffert un jour où notre pilote normand , s' efforçant en vain d'entrer au Havre , nous lU échouer sur la côte de Graville! Et pour me consoler de cette espèce de naufrage à rembouchure de la Seine, j'avais de moins la petite gloriole qui s'attache aux voyages lointains. Enfin , je me trouve ici avec des hommes pour lesquels les choses qui font événement dans mon récit sont l'ordinaire de la vie ; d'où vient que je me montrerais faible auprès d'eux? Est-ce que je consentirais à m'avouer que je ne suis pas à leur niveau?... Jamais!! J'aime ii sentir que depuis que je partage leur existence je vaux ce qu'ils valent, sans compter ce que je valais auparavant. A quoi bon voyager si ce n'est pour s'aguerrir ?

Ne me plaignez donc pas, enviez-moi plutôt; j'aime mes pèlerinages avec leurs inconvénients, comme mes amis avec leurs défauts. D'ailleurs, je me répète souvent que les dangers se grossissent de loin et disparaissent de près, tant qu'on ne succombe pas; et lorsqu'on succombe, ils disparaissent encore plus complètement. Tout est donc sur U lerrc à l'avantage de la curiosité.

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Au moment où nous mouillâmrs sous les côtes d'Espagne, nous avions encore doiïze lieues à faire pour arriver à Tanger. Le capitaine nous dit qu'avant de remettre à la voile , nous attendrions que la marée du moins nous fût devenue favorable, ce qui ne pouvait arriver avant dix heures du soir.

Le mouvement de notre felouque à l'ancre était aussi fatigant que celui que nous avions éprouvé en mer, et comme il devenait plus inutile, puisque nous étions secoués sur place , nous souffrions davantage. Je voulais me faire descendre à terre dans la lance du capitaine , on me dit qu'on ne pouvait débarquer sur aucun point de la côte d'Espagne sans avoir subi l'examen des douaniers dans un des ports du royaume. Le naufrage seul peut lever cette consigne.

Pendant le temps que dura notre station forcée, j'eus l'occasion de pénétrer quelques uns des secrets de la politique révolutionnaire et philanthropique qui agite aujourd'hui le monde et surtout mon pays. Je n'aurais pas cru qu'il me fallût passer en Afrique pour recevoir de pareilles lumières sur les affaires de France.

Le bâtiment qui nous portait était chargé en outre d'une douzaine de passagers : un consul d'Amérique h Tanger, des marchands italiens , un

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jiiil, quelques pauvres gens, eL euliii un jeune oilicicr anglais aux Indes , qui voyage en Europe par permission.

Cet homme est le vrai type des Seïdes de nos modernes législateurs. Il est en rapport avec le pouvoir mystérieux qui nous gouverne, ou du moins qui gouvernera l'avenir. Pareil aux ouvriers des Gobelins, cet homme qui ne voit pas son propre travail s'occupe derrière la toile à préparer les scènes populaires jouées de temps à antre sur le grand théâtre du monde. Les mouvements de la machine, combinés avec art, ont tout le prestige de l'inattendu, et la manœuvre s'exécute si habilement, que les spectateurs ignorants crient au surnaturel, et que l'ouvrier luimême s'étonne de ce qu'il a produit. Voilà l'homme que je veux vous faire connaître; en un mot, c'est un charlatan qui se passionne pour ses mensonges, et qui se tue à l'aire croire h des miracles auxquels il ne croit pas. C'est un de nos héros à froid, un martyr du raisonnement, qui profite des illusions qu'il n'a plus, jjour servir encore, en dupant les autres, une cause à laquelle il se dévoue avec un courage tout de calcul. Moi je n'y crois pas plus que lui; voilà pourquoi je lui ai déplu, on n'aime sincèrement que ses dupes; cethvpocrite d'huma-

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iiité se distingue de bien d'autres , par un mélange de courage insouciant et de pusillanimité réfléchie très-comique.

Si quelqu'un dans notre siècle éclairé , s'en allait parler d'un roi qui reçoit leslumières du ciel comme Numa , on lui rirait au nez; mais on ne craint pas de nous débiter sérieusement des phrases d'admiration sur des peuples qui se lèvent comme un seul homme , sur des nations qui décident spontanément de leur sort et de celui de l'Europe , comme s'il ne fallait pas encore plus de foi pour croire à cette électricité politique qu'aux actes des apôtres , encore plus de superstition pour se soumettre à ce magnétisme des volontés nationales, qu'aux oracles des prêtres de l'ancien monde !

Ces prodiges populaires, attestés par des journalistes, ont formé une espèce de mythologie républicaine, de merveilleux imprimé à l'usage des démagogues de tous les pays , pour leur enseigner comment il faut faire les révolutions qui se font toutes seules. Ces législateurs modernes voudraient mettre la démocratie religieuse k la place des mystères théocratiques , sur lesquels reposaient la plupart des sociétés qui tombent aujourd'hui , nous dit-on, devant une chimère plus nouvelle : le miracle des peuples illuminés.

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Si je vous adresse cette lettre qui sera publiée avec tout mon voyage, c'est queje connais par expérience la tactique tl'uue grande partie des hommes qui dirigent la presse quotidienne h Paris. Elle parle peu ou elle ne parle point de ce qui choque les opinions dominantes , car c'est un souverain très-llatteur que la presse; au moins votre nom fera lire en Allemagne ce qui passera inaperçu à Paris.

Je n'ai pas la prétention de faire tles découvertes en politique; mais je suis hardiment raisonnable, et j ose répéter tout haut ce qu'une Ibule de gens osent à peine se dire tout bas. Dans dix ans mes idées courront les rues, aujourdhui elles ne passent point le coin du l'eu. Mais le monde va vile, etl'indiliérence suit de près les passions politiques. Les peuples légalement libres vieillissent promptement.

Depuis que je parcours l'Andalousie, je crois deviner qu'on prépare aux Espagnols, du moins à ceux de cette partie du royaume, une grande semaine qu'où s'ellorccra de rendre aussi magique que la nôtre; quant à moi, quoi qu'il arrive, je ne serai point émerveillé; dans ce temps-ci, le repos seul me ferait crier au miracle. Mais qu'on y prenne i^ardc ; la nuiivcllr >upcr;;ti»iou jioli(iquc n'a [>;<>

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encore poussé d'aussi profondes racines sur cette terre que dans le sol de France : notre peuple, accoutumé aux changements à vue, jDeut regardés passer les décorateurs de la société sans sasjUer profondément pour monter sur la scène. Ici, au contraire, je vois à la suite des belles paroles révolutionnaires des passions réelles qui produiront de mauvaises actions : la vengeance, la haine, l'avidité, joueront dans ce pays des scènes un peu plus graves et beaucoup moins neuves que celles que vient de représenter chez nous * la crédule vanité des disciples du journalisme.

Chacun sait ce que peuvent se reprocher l'un à l'autre les deux partis qui se trouvent actuellement en présence dans le monde. Le parti novateur veut hâter les améliorations que lui promet l'avenir, ou, pour mieux dire , qu'il promet à l'avenir : l'autre veut les retarder. Le prétexte qui sert aux passions du premier, c'est le progrès du genre humain ; le second s'appuie également sur l'amour du bien général, mais il ne voit le bonheur de tous que dans la consei'vation des avantages particuliers acquis au petit nombre par les lois qui régissent les états policés de l'Europe actuelle. Les belles paroles qui se débitent à l'appui de ces deux opi-

' Kcrit en i83i.

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nions nempêchcronL jnmais que les utopies des novateurs ne soient inspirées par l'envie et l'ambition, autant que par le pur amour de l'humanité , tandis que la prudence des apôtres de la résistance est autant le résultat de l'égoïsme qui veut garder ce qu'il possède , que de la crainte de servir aux mauvais désirs de leurs adversaires : les soi-disants apôtres de la perfectibilité

Egoïsme partout : dans l'ardeur d'acquérir , dans la peur de perdre; dévouement partout : dans le zèle novateur , dans le courage conservateur : voilà ce que j'ai trouvé parmi les divers peuples chez lesquels ma curiosité m'a poussé.

Les deux partis qui divisent les sociétés européennes ont donc également tort quand ils prétendent triompher l'un de l'autre par la supériorité morale qu'ils s'attribuent faussement tous les deux. La question ne sera jamais décidée par la vertu des combattants, elle le sera parleur force et par leur habileté.... 11 arrivera de cette lutte ce qui est arrivé de tous les autres sujets de querelle qui ont agité le monde : on parlera de droit tant que le fait n'aura pas terminé le procès , sans égard à l'éloquence , à la sagesse, h toutes les vertus humaines. Je ne sais comment le combat finira ; mais ce que je sais, c'est qu'il \ a des «leux côtés tant

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de bien et tant de mal , c'est-à-dire tant d'hommes , que le vaincu seul aura tort.

Cette immoralité apparente des choses de la terre lient à ce que le but de l'existence humaine n'est pas circonscrit dans ce que nous connaissons de la vie : le domaine de l'éternelle équité dépasse de beaucoup les limites de l'espace et du temps. Ceux qui veulent renfermer la justice divine dans les bornes étroites de notre intelligence et de notre équité , cherchent d'abord avec ardeur, puis ils se dépitent , puis ils doutent, puis ils désespèrent

Il faut les plaindre plus que les blâmer.

Il en est de même des hommes qui nous donnent aujourd'hui un fait européen contingent pour le terme de la création divine. La monarchie religieuse qui avait fait l'Europe moderne s'écroule, nous disent-ils. C'est une opinion qui devrait être au moins discutée : n'importe! on conclut de cet axiome que le genre humain était destiné de toute éternité à finir en démocratie chrétienne. Le raisonnement est faux. Peut-être verra-t-on quelques vieilles sociétés soumises , pour un temps , aux dures conditions du rajeunissement républicain ; mais il ne faut pas conclure d'une nécessité politique purement locale , à un plan providentiel ,

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d'après lequel l'iionime aurait été fait pour la république, et la république pour l'homme.

La piété révolutiounaire, que certains espritsalHclient aujourd'hui, me paraît uu moyen derajeuuir, par la crédulité , les vieilles doctrines politiques du 18^ siècle. Voilà tout. Mais chez les peuples dont l'esprit est resté sain, ce mode de traitement, employé contre un mal momentané , ne sera pas regardé comme le dernier type des gouvernements humains; on le tolérera dans les sociétés malades, de même qu'un homme en danger subit les opérations les plus douloureuses pour se sauver d'un mal qui lui semble encore plus grand : la mort immédiate.

Le neochrisiianisme delà plus nouvelle école révolutionnaire me paraît fondé sur une erreur. L'impiété a fait son temps, disent-ils , elle est usée comme l'idolâtrie monarchique , et le moment est arrivé de reconnaître que Jésus-Christ n'est venu au monde que pour fonder une démocratie catholique. Ces esprits, trop péoccupés d'idées locales, oublient que la doctrine de notre Evangile doit convenir à la Chine comme aux Etats-Unis.

Même en laissant de côté la question théologique , je dis encore que la forme monarchique sera toujours la plus durable des institutions sociales, [>fucf' rju'clh' représente plus naturellement , plu.s

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clairement qu'aucune autre l'autorité paternelle et l'ordre de la famille , types immuables des gouvernements humains. La république est une abstraction qui ne peut être comprise que de quelques esprits , amoureux du raisonnement, et dont la sagacité métaphysique fait exception et le fera toujours. La monarchie , au contraire , est un emblème dont tout le monde devine le sens : pour que la république marche, il faut en mitiger le principe dans l'application. J'en dis autant de la monarchie ; mais il résulte de cette double nécessité, que dans une république bien organisée, c'est-à-dire durable , le petit nombre commande réellement au nom de tous; tandis que dans la monarchie raisonnable , c'est l'esprit du grand nombre qui gouverne au nom d'un seul. Telle est la différence des deux gouvernements , que dans la république l'influence de la masse devient fiction , et qu'elle est vérité dans la monarchie. Voilà pourquoi je prêche l'indifférence en matière de politique, et surtout aux républicains. Sous la république , c'est la démocratie qui est l'illusion ; sous la monarchie , c'est le despotisme.

Demandez à un Américain éclairé quel est l'avenir probable du monde? il vous répondra , au grand ûcandale de la plupart de nos publicisles : c'est une

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transformation progressive de l'association démocratique, qui passera par l'aristocratie républicaine pour arriver à la monarchie mitigée. Et de son point de vue il aura raison , tout autant qu'un homme d'état français croit avoir raison en disant le contraire. Mais tous auront tort s'ils veulent nous donner la portée de leur regard pour la mesure du coup d'œil de la Providence, et leurs prévisions motivées par des circonstances fortuites pour la consommation des libres desseins du Tout-Puissant.

Maintenant je veux laisser parler le personnage même , dont la rencontre m'a suggéré ces réflexions.

Je vous ai dit que nous venions de jeter l'ancre sous la côte d'Espagne. Le désir que j'avais de descendre à terre me parut causer une agitation singulière à l'un des passagers , au jeune Anglais dont je viens de vous esquisser le portrait. Il repoussa vivement une proposition que je ne lui faisais pas , puisque c'est le capitaine seul que je consultais. La chaleur avec laquelle il nous imposa ses objections me frappa.

En ce moment on vit déboucher de la baie d'Algesii'aK une barque montée pai des gardes-côtes

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espagnols , qui nous suivaient depuis longtemps. On l'appelle une renta,

A la vue de cette voile, mon Anglais devient pale comme du linge : il se met aussitôt à parler bas au capitaine, avec lequel il paraissait avoir d'anciennes relations, et descend dans la petite niche, qui s'appelle pompeusement la chambre des passagers ; là j'entendis le capitaine l'exhorter à se tranquilliser, et lui promettre d'éviter, à force d'argent, la visite des gens du roi. Ce mystère m'inspira beaucoup de curiosité , et quand les gardes-côtes se Furent retirés sans nous avoir visités, mais non sans avoir parlé bas à notre patron , je me rapprochai du mystérieux voyageur; et voici le très- court et très -incomplet résumé de ce que je tirai de lui en une heure de conversation :

« L'Espagne ne peut être gouvernée longtemps encore par le pouvoir qui l'opprime.

— » Connaissez-vous les Espagnols ? avez-vous beaucoup voyagé chez eux ?

— » Je n'ai jamais parcouru l'intérieur du pays, mais je suis lié intimement avec tous les hommes que la tyrannie du roi actuel a forcés de se réfugier en Angleterre et en France.

— » Vous ne jugez l'Espagne que sui des rapports suspects; rien n'est moins fait pour inspirer la confiance que les propos des émigrés de tous pa;ys et de toutes couleurs.

— )) Je connais mieux l'état politique de l'Espagne , que si j'avais passé ma vie dans ce pays. Je suis né Irlandais , mes amis de Londres m'ont reçu franc-maçon; ils m'ont intéressé au sort de nos frères d'Espagne, et j'ai voué ma vie à une cause qui me paraît celle du genre humain,

— » Je ne suis pas franc-maçon, mais je croyais, sur la foi de gens sincères et bien instruits, que la franc-maçonnerie actuelle n'avait plus aucun but politique.

— » Ce que je viens de vous dire est la vérité.

— » Je ferais des vœux pour le triomphe de ce que vous appelez la cause tle l'humanité , si je ne voyais cette cause déjà souillée par des crimes énormes. Dernièrement encore , l'assassinat du gouverneur de Cadix a montré à l'Espagne ce qu'elle pouvait attendre de ses libérateurs libéraux.

— » Qu'importe la vie d'un homme, quand il s'agit du destin des nations ?

— » Que pouvez-vous reprocher à vos adversaires

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de plus immoral que le sentiment qui vous a cliclé

cette parole ? Si vous prenez , pour détruire ce

que vous appelez le jésuitisme, les moyens qui vous ont fait haïr les jésuites , vous n'aurez pour vous que les sots ou les hypocrites de philosophie , qui ne valent pas mieux que les hypocrites de religion. \ous prétendez travailler pour le grand nombre , et dès les premiers pas vous séparez votre cause de celle de tous les hommes modérés , qui , quoi qu'on en puisse dire à votre âge, finiront toujours par l'emporter; car si la force est la raison du moment, la raison est la force de l'avenir. Ainsi, tant que le monde ne sera pas près de sa fin, les idées des hommes modérés domineront à la longue même les hommes violents.

■ — » Je n'ai pas tant réfléchi : je vous le dis franchemerit , moi , je veux faire un ; grande fortune. Si je parviens à révolutionner l'Espagne, j'aurai un nom, une existence : je serai plus que le roi, carie roi ne règne que sur une nation, et l'on dira que j'ai aidé à la délivrance des peuples; les peuples me récompenseront. Vous voyez que mes motifs sont simples *. J'étais officier dans un régiment envoyé

■ dette conversation n'aurait aucune espèce d'intérêt si j'avais inventé un mot : j'ai eu soin de la faire précéder de mes propres réflexions , afin qu'on ne me soupçonnât pas de prêter mes idées

aux Indes : j'y mourais d'ennui , je me sentais vaguement tourmenté de l'espoir de gagner quelque chose aux révolutions qui, si j'en crois mes amis, sont près de s'opérer dans le monde. Dans l'Inde j'étais condamné au rôle de spectateur, encore étais-je mal placé pour me contenter d'un emploi purement passif; j'ai obtenu un congé, je suis arrivé à Gibraltar. J'avais des recommandations pour tous nos frères d'Espagne ; j'ai fait connaissance avec eux : ils m'ont confié leurs plans, j'ai connu leurs besoins, et je me suis voué ii l'exécution de leurs desseins. Vous voyez en moi un bras sans tête , mais un bras nerveux.

— » Ne craignez-vous pas les suites de la confiance que vous me témoignez, à moi inconnu , et qui certes ne vous promets pas de servir votre cause ?

— » Je ne me défie que des hommes qui s'annoncent à moi pour être de mon parti; d'ailleurs je suis physionomiste autant que bavard , et je sais quand je puis parler en sûreté. Si vous n'êtes pas de mon opinion , vous êtes du moins un honnête homme.

au personnage que le hasard m'a fait mettre en scène dansce récit. J'ai beaucoup abrégé , parce que j'écrivais en voyageant , mais je n'ai ri«n inventé.

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— » Vous me faites beaucoup d'honneur.

— J'ai de fortes raisons de croire que nous nous entendons mieux au fond que vous ne me paraissez vouloir vous accorder avec moi en paroles. »

Je sais que je m'expose à des blâmes, à des doutes, à des moqueries, en rapportant cette conversation exactement comme elle est; mais s'il me manque plusieurs des qualités nécessaires aux grands voyageurs , je crois du moins pouvoir m'en attribuer une que les plus distingués n'ont pas toujours pu revendiquer. L'imagination peut m'entraîner au delà des bornes du vrai quand il s'agit de mes sensations et de mes sentiments; mais sitôt qu'il est question des faits qui les produisent, je redeviens d'une véracité scrupuleuse, d'une probité digne d'un plus grand auteur que moi; si tant est que les écrivains supérieurs s'embarrassent de ces vertus du vulgaire : l'exactitude et la bonne foi.

J'avoue que j'admire l'enthousiasme : c'est l'expression d'une âme forte, comme la danse est l'expression de la vie qui surabonde dans un corps jeune. Mais je puis me rendre à moi-même le témoignage que je crains le mensonge. Je réitère donc ici la protestation de ma sincérité en rappelant

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