‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 22 sur 79 · TOME m · texte numérisé non relu

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les discours du jeune franc-maçon. C'est lui qui va continuer de parler.

« L'année dernière, au mois de juin i83o, je fus chargé , par nos frères de Gibraltar, d'une mission pour Paris. Us m'adressèrent à M. le général ***, qui me donna sans hésiter trente mille francs^ destinés à préparer les mouvements de Cadix et de l'île de Léon. En le quittant, je lui demandai une leltre pour INI. ***,• il me répondit qu'à la vérité il le connaissait beaucoup, mais qu'il avait peu de crédit sur lui. Cependant, ajouta-t-il en réfléchissant, j'ai un moyen. Je vous donnerai une lettre pour le fameux poète ***, son ami intime, qui vous amènera lui-même chez M. ***. »

Ce détail , que je crus exact d'après la connaissance que j'ai des personnages, excita vivement mon intérêt, parce qu'il m'inspira de la confiance dans le récit du jeune Irlandais; il continua :

« Le poète *** lut attentivement la recommandation du général ***. Quand je le quittai , il me donna une lettre pour M***.Cette lettre me valut une réception polie, mais elle ne me fit obtenir aucun secours ; l'Espagne, me dit M.***, n'abesoiuque de réformes, elle n'est pas mûre pour de grands changements,- d'ailleurs, une secousse violente en ce pays réagirait d'une manière fâcheuse contre la

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France, qui n'a rien à espérer d'une révolution et qui ne veut plus de troubles (rappelez-vous que j'étais à Paris en i83o, et que cette conversation a précédé d'un mois les ordonnances de juillet). Nous voulons un changement de ministère et quelques modifications dans la constitution *;le roi nous accordera ce que nous demandons, et la paix de la France sera pour longtemps assurée. »

« Je quittai M. *** (continua l'illuminé Anglais), convaincu qu'il n'y avait rien à espérer delà France pour l'avancement du genre humain. Mais quel fut mon étonnement d'apprendre, un mois après mon entrevue avec M. ***, le rôle que joua dans la révolution de juillet ce personnage qui avait repousses! loin, en causant avec moi, la seulepensée d'un bouleversement en France! »

Et moi, voyageur, j'ajoute : Quel serait l'étonnement de Paris si la délicatesse ne m'empêchait de joindre au dialogue que je rapporte le nom des interlocuteurs et de quelques autres personnes citées par le jeune franc-maçon, et que je n'ai pas même voulu mettre en scène !

A entendre ces nouveaux missionnaires disserter sur le sort des nations , ne se croirait-on pas revenu

Le personnage qui parlait ainsi au mois de juin est un des hommes qui ont le plus contribué au changement de dynastie.

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aux siècles tles initiations religieuses , aux m3'slères moitié divins, moitié politiques, des temples de l'Inde et de l'Egypte : mais aussi les explosions produites par le travail des mineurs politiques ne perdent-elles pas de leur effet quand on voit comment tout ce merveilleux se prépare dans les sociétés secrètes qui sont de nos jours, ce qu'étaient les affiliations des prêtres dans l'ancien monde, ce que fut le tribunal secret dans le moyen âge.

L'indiscret et confiant Irlandais ne se lassait pas de me raconter ses hauts faits révolutionnaires. Il pensait qu'un Français qu'il avait vu en relation avec toute la garnison de Gibraltar, dont l'opinion est généralement libérale, était nécessairement au fond du cœur du même parti que lui. Ma réserve, loin de le blesser, lui inspirait de l'estime pour moi.

Le premier effet des révolutions sur l'esprit des hommes actifs est de persuader h ces hommes qu'il n'y a point de spectateurs oisifs, et équitables des événements. Tous se sentant ambitieux , croient que tous sont agents; ceux qui font le moins en apparence ne passent point parmi lafoule pour être plus indifférents que les autres : au contraire, ils sont réputés plus habiles et dès lors plus influents.

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L'intrigant libéral m'écoutait doue sans me contredire, mais sans me croire, quand je lui répétais que je n'avais entrepris mon voyage que par pure curiosité : je voyais qu'il admirait ma discrétion , qu'il approuvait mes dénégations comme une des convenancesde mon rôle; mais qu'un homme se jette au milieu d'un foyer de révolution pour voir des sites nouveaux et des mœurs différentes, tel qu'un peintre qui s'exposerait au feu pendant une bataille, ou comme Vernet, qui se faisait attacher sur le pont pendant la tempête , uniquement afin de rapporter des études pour ses compositions : c'est une idée que l'esprit tout pratique de ce jeuneentrepreneur des travaux révolutionnaires n'admettait même pas. Je m'amusais de son assurance , et je laissais aller sa langue arrogante et sa pensée, qui manquait d'étendue , mais ne manquait pas de sagacité.

Pour abréger, je renonce enfin à vous transcrire notre dialogue , et je vais vous donner en récit le résumé de toute la dernière partie de notre conversation.

; Enquittant Paris, ce héros futur, ce grand homme en herbe, ce don Quixotte libéral , ce chevalier d'industrie philanthropique, revint à Gibraltar dresser ses batteries contre le gouvernement espagnol et préparer l'événement de Cadix. 11 m'a avoué

qu'il comïà\ssa\i personnellement les deux assassins du gouverneur. Connue il ue les a pas uoinmés, je m'attendais à chaque instant à l'entendre se vanter d'en être un. Je cheichaisà retrouver la pbysiouomie du crime dans cette douce figure, sous ces cheveux blonds, derrière ces yeux bleus, et je ne découvrais au fond de ces traits effacés que les effets de l'insouciance et d'un désordre moral fort commun. Cependant en m'arrêtant à la bouche j'aperçus quelque chose de plus; les coins tombants et les lèvres pincées à cet âge sont de mauvais indices. Tout en plaignant cet homme, je sentais qu'il méritait mon indignation. Etranger ix l'Espagne, pourquoi vient-il lui apporter des présents qu'il ne peut faire accepter que par des assassinats? Ce n'est pas ainsi que la vérité divine s'est propagée dans le monde : laissez -vous tuer, disait l'Homme-Dieu; tuez les autres, disent les neorévolutionnaires chrétiens : et cela s'appelle du progrès!...

Celui-ci a fait, m'a-t-il dit, plusieurs voyages périlleux de Gibraltar à Cadix, pour donner aux libéraux espagnols le moyen de fuir leur pays, et de passer en Afrique ou en Angleterre.

Il a fait bien plus : par un tour digne de Crispin MU de l'igaru , il Nirnl de Iromper, au profit de

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Torrijos , le capitaine Grey, commandant de la frégate anglaise T Actéon.

Le fameux Torrijos, l'un des principaux moteurs des révolutions dans ce pays , est aussi redouté à lui seul , du gouvernement royal , que le serait tout un camp d'insurgés. C'est lui qui, comme je vous l'ai mandé dans ma lettre de Cadix, arrivait à l'île de Léon pour soulever le pays , quand l'assassinat du gouverneur l'a déterminé à se retirer précipitamment à Gibraltar.

Les inquisiteurs espagnols ont poursuivi l'Haunibal philanthrope jusque chez les Anglais; ceux-ci l'ont protégé en refusant obstinément de consentir à l'extradition de ce rebelle , de ce bandit , de ce traître à son roi et à son pays, selon les épitliètes dont l'honore la police orthodoxe du roi catholique. Néanmoins la crainte de se voir séparés du continent rend assez complaisants les officiers anglais renfermés dans Gibraltar.

Quand l'Espagne refuse l'entrée de son territoire aux habitants de la colonie, toute la garnison anglaise est prisonnière. Le gouverneur s'est donc engagé par condescendance à éloigner Torrijos et à l'envoyer à Malte , afin de ne donner aucun prétexte aux réclamations de l'Espagne , et de fiiire

cesser les cris des autorités royales de Cadix et de Séville.

Bref, d'api'ès cette convention entre les Anglais et lesEspagnolSjlccapitaineGrey vientd'êlre cliargéde conduire Torrijosà Malte. La nouvelle de ce départ rend la paix aux familles anglaises, qui croyaient déjà les communications avec l'Espagne interrompues pour des années. Le chemin de terre avait été fermé il y a quatre mois , lors de la mort du gouverneur de Cadix , et il ne devait être rouvert qu'à condition que les réfugiés espagnols seraient expulsés de Gibraltar. Au départ de Torrijos, les autorités d'Algesiras chantent victoire et dépéclient de tous côtés des courriers. Le gouverneur de Gibraltar lui-même écrit au roi Ferdinand, pour faire valoir sa condescendance , en annonçant à sa majesté l'expulsion d'un ennemi. Le consul d'Espagne, de son côté, confirme cette nouvelle; les communications entre Gibraltar et Saint-Uoch , c'est-à-dire entre l'Angleterre et l'Espagne, sont aussitôt rétablies, et les deux nationscélèbrent à l'envi ledépart delà frégate /'^/c^eo/z. Jamais vaisseau n'a causé plus de joie aux rivages qu'il va quitter, et chacun , en le voyant lever l'ancre, croit se sentir soulagé d'un fardeau : on dirait que toutes ces populations anglaises et andalouses étaient enchaînées, et que c'est leurs

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fers que rompt VActéon en roulant ses câbles pour appareiller. , ,.,

Hé bien , qui croyez-vous qu'il emporte cet Actéon , Torrijos? Détrompez - vous ! il emporte un innocent, qui n'a d'autre tort que celui de s'être laissé glisser là par mon jeune intrigant. Cet infatigable fauteur de tous les crimes politiques, pour parler comme les gouvernements, a trouvé un homme assez ressemblant au héros si redouté, et assez complaisant pour se prêter à ce tour de passe-passe. Les agents de la police de Gibraltar, moitié gagnés , moitié affiliés , séduits , intimidés, ont laissé substituer, pendant le trajet de la maison à la mer, ce faux coupable au vrai , qui demeure bien tranquille et bien caché dans la ville , tandis que son Sosie vogue assez tranquillement aussi sur t Actéon .

Arrivé à Malte, il avouera la fraude au capitaine de vaisseau Grey, qui ne lui fera aucun mal , et écrira seulement à Gibraltar pour y donner la nouvelle de cette pasquinade politique ; mais quand cette nouvelle y parviendra, l'Espagne, bouleversée de rechef, aura peut-être déjà revu le vrai Torrijos parcourant la campagne à la tête d'une autre armée d'insurgés. Et ce chef des nouveaux rebelles se rira des précautions de la police : ou bien il sera mort.

ou bien il sera tout simplement caché à Gibraltar, et l'on ne pourra jamais l'y trouver. Enfin , Dieu sait ce qui an ivera de tout cela. Je vous ai dit les faits: cette scène de comédie politique valait, ce me semble , la peine d'être notée.

Un des tourments de mon voyage, c'est la peur d'oublier : je voudrais avoir la mémoire de cent pour recueillir, et deux cents mains pour écrire. On est vraiment à plaindre de vivre d'une manière si amusante , quand on ne peut se résigner en même temps à vivre pour soi seul.

Le singulier personnage qui me divertissait par le récit de tant d intrigues , m'a confié en même temps le motif particulier du voyage qu'il fait actuellement, et auquel je dois le plaisir de l'avoir rencontré. Il se rend à Tanger pour réclamer l'assistance de V empereur de Maroc ^ en faveur d'un des libéraux espagnols.

Ne criez pas à la mauvaise plaisanterie ; voici le fait. Le nommé Rumi , sujet du roi Ferdinand , avait échappé à toutes les perquisitions de la police espagnole , et après bien des peines et des dangers , il était parvenu à fuir l'Europe sur un des vaisseaux de l'empereur de Maroc, dont l'équipage l'accueillit moyennant beaucoup d'argent. Il se croyait sauvé; mais les Espai;nuls l'ont traqué jusqu'en mer;

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ot, montés sur un bâtiment de plus haut bord , ils l'ont enlevé de vive force, au mépris du droit des gens. Il a été conduit ensuite à Grenade , où l'on craint qu'il ne soit pendu d'un jour à l'autre. Mon infatigable libéral anglais n'a pas eu plutôt escamoté Torrijos , que le voilà courant à Tanger pour avertir le pacha gouverneur de cette province mahométane qu'un révolutionnaire philanthrope et espagnol va mourir, et qu'il faut mettre en action tout le pouvoir de sa majesté marocaine pour sauver la vie au chien de chrétien libéral , auquel les corsaires avaient déjà accordé , sans sa permission , sa sublime protection. Si nous nous rappelons le peu d'importance qu'on attache à la vie d'un homme chez les Maures , nous espérerons aussi très-peu de la mission du jeune fanatique anglais près de l'empereur africain.

Auriez-vous cru que le détroit de Gibraltar fût devenu un théâtre d'intrigues si actives, un foyer d'incendies politiques dont au premier jour la flamme illuminera deux continents ? Quant à moi j'avoue que je m'attendais à m'occuper de toute autre chose pendant ce trajet que de nos tracasseries révolutionnaires. J'étais loin de penser quej'allais trouver sur les côtes d'Afrique les preuves irrécusables de l'existence d'un pouvoir que je me

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plaisais h nier, comme j'avais nié dans un autre temps l'existence de la congrégation. D'ici à cent ans quelque nouveau Cervantes, quelqu'autre Waltcr Scott, né pour assister aux obsèques de la philosophie moderne appliquée à la politique, divertira la postérité en réunissant habilement dans un cadre romanesque et dramatique des extraits de la vie des Lafayette , des *** et des intruments du parti : tels que les Bojd (mon jeune Anglais s'appelle

Boyd ), les***, les Je laisse les noms en blanc ,

c'est à vous de les remplir. Chacun peut faire sa liste; aucune ne sera complète!!... Ce livre s'appellera le don Quixotte libéral. Il sera moins pittoresque, moins comique que le don Quixotte chevaleresque, parce que le dévouement à l'argent est prosaïque , au lieu que l'héroïsme religieux du moyen âge était épique; mais le nouveau roman sera tout aussi philosophique que celui de Cervantes, et plus appliqué aux besoins du temps. Comme tout va vite dans ce siècle, peut-être ne faudra- t-il pas cent ans pour faire et publier ce livre. Quant à moi , je donnerais bien des choses pour être appelé à écrire cette burlesque épopée du dix-neuvième siècle; mais malheureusement je me borne à vous en tracer le plan , et à vous montrer le théîUrc d'un des épisodes de ce poème, qui

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sera populaire chez nos neveux. Je n'ai ni la persévérance nécessaire pour recueillir et grouper les faits, ni ce qui la suppléerait ; la puissance d'imagination qui pourrait en créer d'aussi vrais que les véritables. Il y a une fidélité de couleurs , un tact des caractères, un don de divination qui fait que le romancier se transporte dans les temps et dans les hommes , les voit comme ils ont été, les fait marcher et sentir comme ils ont vécu et senti : tel ordre d'^événements ne peut appartenir qu'à telle époque de l'histoire , tel personnage ne peut apparaître que dans tel temps et dans tel pays : cette intuition des rapports que les choses ont avec les gens est le vrai génie du poëte : elle remplace pour lui l'érudition de cabinet, dont les procédés lents et pédantesques rebutent une imagination créatrice ; Walter Scott possédait ce don, mais il a noyé ses conceptions dans un océan de détails ou vulgaires ou oiseux , et souvent l'un et l'autre , ce qui fait qu'il m'ennuie pendant un volume pour amener un effet resserré dans dix pages; il inventait beaucoup , il mentait même quelquefois sur les faits, les dates et les noms, pourtant il attachait encore trop d'importance à l'histoire, du moins comme moyen de décorer un drame : ces défauts empêcheront qu'on ne le lise longtemps, mais on l'estimera sur parole : c'est

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beaucoup pour un nom ; toutefois j'aimerais mieux le renom de lord Byron , qu'on lira pour son merveilleux génie d'expression , qu'on blâmera et plaindra pour ses incertitudes morales tant qu'il y aura des âmes sur la terre , à moins qu'un déluge de feu ne vienne h brûler tous les livres. Une autre preuve de la supériorité de lord Byron, c'est qu'il aura bien moins de copistes que Walter Scott : il a une originalité désespérante pour les talents médiocres. J'entends tous les jours répéter qu'il ne faut comparer personne à personne. J'ai donc bien de la contradiction dans l'esprit , ou bien de la pauvreté , car je ne fais que comparer.

N'oubliez pas mon prisonnier de Grenade et mon Empereur de Maroc. Malheureusement sa majesté barbaresque , cette nouvelle providence des chrétiens libéraux, est fort peu populaire chez elle ; et ce qui me fait craindre pour l'issue de la mission de mon compagnon de voyage , c'est que dans ce moment l'Emperenr est exclusivement occupé h réprimer une rébellion de sa propre garde. On dit cette allaire très-grave; malheur donc au pauvre conspirateur andaloux! Je souhaite qu'il ne périsse point, parce que je n'ai plus le cœur fait aux haines pohtiques; mais, en conscience , puis-je blâmer le

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gouvernement espagnol de traiter les équipages des vaisseaux du roi de Maroc en corsaires qu'ils sont, et d'enlever à ces brigands d'eau des hommes qui reviendraient plus tard chez lui faire les brigands de terre pour le renverser? Si le pouvoir qui gouverne un état n'a pas même le droit de défense personnelle, il n'y a plus de société possible sur la terre. La lutte est engagée , la guerre commencée depuis cinquante ans, et vous, monsieur Boyd , vous revenez des Indes un beau jour pour blâmer dans un parti ce que vous approuvez dans l'autre!... Est-ce là votre équité philosophique?... Sans remords, vous risquez de mettre une province h feu et à sang par philanthropie, vous faites assassiner de sang-froid le gouverneur d'une ville, un homme dont le caractère est digne des plus beaux temps de l'histoire d'Espagne ou de Rome, un martyr du devoir et de l'honneur, un héros que vous auriez divinisé s'il se fût trouvé dans vos rangs, et vous ne permettez pas à ce pauvre gouvernement que vous minez partant de chemins souterrains , que vous attaquez par tant de crimes découverts et secrets , de réunir ses forces pour se défendre ! Vous me rappelez ce que me disait un jour un officier de notre armée d'Espagne de 1810, c'était un de mes cousins, il meracontaitla campagne qu'il venait de faire en Catalogne, et s'é-

criait à chaque mot, dans la chaleur de sou récit : Les brigands, les bandits ! je l'interrompis et lui dis k mon tour: Pourquoi brigands, pourquoi bandits? — Les traîtres, ils se délendent. Contre qui? — Contre l'Empereur — Voilà les hommes! nos ennemis sont (les brigands, nos amis des héros : il y a quelques personnes qui ne parlent pas si crûment, mais toutes pensent de même à peu près... Encore une fois laissons là ces tracasseries européennes et ne pensons plus|qu'à l'Afrique.

Nous levâmes l'ancre vers dix heures du soir, dans l'espoir d'arriver à Tanger en une marée; mais au bout de quelques heures nous fûmes encore obligés de mouiller sous les murs de Tarifa, la plus mauresque , la plus romantique des villes de l'Espagne méridionale, et de passer là le reste de la nuit, à la grande frayeur de notre entreprenant conspirateur, vrai personnage de comédie, et qui ferait parfaitement le Sancho de mon don Quixotte politique par son mélange de dévouement et de poltronnerie. Ses instances vives et prolongées ne purent faire changer la détermination du patron de la barque et me parurent plus que suspectes; alors il s'approcha de mon compagnon de voyage qui était Anglais comme lui, et lui dit qu'il s'appelait Boyd; que pour des ruisous politiques il redoutait

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une visite des gardes du port sur notre paquebot; enfin, il lui proposa tout simplement de changer de nom en le priant de se présenter à sa place si l'on venait interroger les voyageurs. Il ajouta naïvement : Le pire qui vous puisse arriver, c'est d'être emprisonné à Tarifa et relâché dès qu'on aura reconnu l'erreur.

Mon compagnon connaissait trop bien la promptitude des jugements et des exécutions de la haute police politique en Espagne pour consentir à ce marché, qui ressemblait un peu à celui du renard et du bouc de Lafontaine : il refusa, et s'obstina dans son refus autant que l'autre dans ses instances, qui m'eussent paru risibles si j'avais trouvé leurs conséquences moins sérieuses.

Pendant cette espèce d'altercation, nous apprîmes, par une exclamation échappée à Boyd lui-même , que sa tête était mise à prix , et nous mesurâmes d'un coup d'oeil la portée de la démarche à laquelle il voulait nous pousser,- il y avait danger même k causer familièrement avec cet homme, à nous trouver sur le même bord que lui, à plus forte raison y en aurait-il eu à nous associer à ses intrigues, à ses menées politiques. C'était se faire traiter comme son complice sans l'être. Presque aussi effrayés que lui, nous coupâmes court k

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