SOLS FERDINAND VIL
à la porte du salon; on ne lui refuse pas cette satisfaction, et il a surveillé nos plaisirs toute la nuit. Je n'ai su cette circonstance qu'après avoir quitté le bal. Parlez-moi du despotisme méridional 1 on l'élude en l'amusant ! ! ! J'espère que vous trouverez tout ceci assez neuf; moi,vieux voyageur, je dois être difïicile en nouveautés, et je demeure émerveillé de mes surprises de chaque jour ! Nous devions partir demain, impossible !... Nous venons de trouver cent raisons pour rester six jours de plus. Une fois arrivé dans un lieu de repos, E** est aussi voyageur que moi, la fatigue et l'ennui du déplacement contrebalancent seuls sa curiosité : mais pendant les séjours il s'amuse beaucoup. Nous grillerons, nous mourrons sur le chemin de Gibraltar, mais nous serons restés à Séville six jours de plus : cela justifie tout!...
Dans quelle scène nouvelle pensez-vous que nous étions appelés à jouer un rôle en rentrant chez nous à trois heures du matin ? Nous approchions de l'auberge, et nous parlions de tout ce que nous venions de voir, du charme des femmes espagnoles, du prestige, de la grâce de l'Egyptienne, du peu de tact, de la roideur des Anglais, de leurs ridicules, et de leurs préjugés; nous riions de ces hommes partout étrangers et qui nous poursuivent jus-
qu'aux limites du monde civilisé, pour nous imposer leurs prétentions nationales avec un manque de tact risible s'il n'était impatientant ! Tout li coup une rumeur singulière frappe nos oreilles; un bruit de voix nous lait presser nos pas; nous approchons de notre maison , et que trouvons-nous devant la porte de l'auberge? trois cents personnes, et peutêtre davantage, criant, hurlant, tirant des couteaux, et se précipitant autoui- d'un homme qu'on venait d'arracher des mains de l'aubergiste. Cet homme était un de nos gens. Jugez de notre effroi ! — Qu'at-il fait? que lui veut-on? — Dans le désordre général il n'était pas facile d'éclaircir nos doutes. Enfin nous apprenons que cet homme, galant à la manière des gens de sa sorte en France, avait voulu faire sa cour à la femme d'un marchand du coin, et que brusquant un peu les choses , il s'était permis des gestes plus qu'expressifs, des libertés bannies ici, au moins publiquement, du code des plus grossières amours, car le décorum règne partout en ce pays.
\ous dire le cri de rage du mari, et le retentissement qui s'éleva aussitôt contre les Français dans tout le quartier, ce n'est pas possible ; le galiint aurait péri dès le premier moment sans l'intervention du conducteur de diligence dont j'avais guéri la plaie quelques semaines auparavant.
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et qui se trouva là par hasard pour couvrir de soh corps l'imprudent amoureux, et pour acquitter ainsi la dette de la reconnaissance toujours sacrée aux yeux des hommes du Midi. Ce brave majorai se souvenant du léger bienfait qu'il avait reçu de moi, ramena mon domestique à l'auberge au péril de sa vie; mais la colère des Andaloux n'était pas apaisée, leur vieille haine nationale réveillée les fait accourir comme des chiens à la curée, on assiège la maison; on menace d'en enfoncer les portes; les plus furieux s'introduisent dans la cour, ressaisissent le coupable l'entraînent de nouveau dans la rue , et cette fois pour le massacrer. C'est à ce moment que nous arrivions. Nous venions de voir ce peuple tel que jevous Vai montré : gracieux entre tous les peuples, et tout d'un coup il nous apparaît comme une troupe de bêtes féroces. Jamais hiènes, tigres, lions, chacals, ne m'ont semblé plus effrayants : je voyais grincer autant de dents, écumer autant de bouches que je venais de quitter d'yeux scintillants d'amour, de lèvres souriantes : c'est ici surtout que la présence de l'homme de la police m'aurait paru nécessaire ;... il était resté au bal I
Le danger de notre domestique devenait imminent, et ce qui l'accroissait , c'est que cet homme était ivre, circonstance qui, au lieu d'excuser tout
comme elle l'aurait fait ailleurs, lui ôtait jusqu'à l'appui des gens désintéressés dans l'affaire. Rien n'égale Thorreur des Espagnols pour l'ivrognerie : l'ivresse leur paraît plus honteuse que le meurtre. Le malheureux hurlait, se débattait; tout à coup il s'échappe, il disparait à toute course à travers la foule étonnée et qui s'écarte de surprise. Les ennemis les plus acharnés se mettent à sa poursuite; on pense qu'ils vont l'atteindre au premier coin de rue et l'assassiner. A cette idée, E*% qui n'est pas naturellement très-leste, s'élance comme un lévrier ; je ne puis le suivre que de loin, accompagné de l'aubergiste , du bon mayoral, et d'un autre homme à moi. Nous arrivons à temps pour voir E** qui saisit le malheureux, cause de tant de troubles , le terrasse, lui lie les mains avec son mouchoir, et le rapporte de force sur son dos à notre auberge au milieu de la foule ébahie de cet acte d'humanité. Nous l'aidions à porter ce misérable qui hurlait comme un furieux ; nous leur faisions un rempart de notre personne, tandis que l'aubergiste et le mayoral haranguaient les vengeurs de l'honneur espagnol. Enfin E** rapporte son butin en triomphe dans la cour de l'auberge, dont on ferme les portes, non sans efforts. La police arrive enfin, la troupe la suit; ou
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(]issipe la foule, et nous restons maîtres de notre personne et de celle de notre domestique. Nous l'avons fait coucher ; il y a de cela vingt-quatre heures ; il dort encore : je vous laisse k penser si nous étions fatigués en nous jetant sur nos lits....
Je sensqu'une foule de détails essentiels m'échappent : j'écris rapidement, pardonnez-moi ce tort, si vous ne me l'enviez pas; car c'est le plaisir qui le cause. Jamais je n'ai vécu si vite ; comment pourrais-je trouver le temps de décrire ce que je ne puis suffire à sentir et à faire ? Tout ce que j'ai à voir est entièrement nouveau pour moi ; par conséquent il faut tout étudier avec soin ; il faut consulter les connaisseurs, tant les étrangers que les gens du pays ; il faut faire des recherches dans les chroniques, il faut analyser les arts.
A Séville , l'école de peinture, d'architecture, est différente de toutes les autres écoles. Ajoutez à tant d'originalité les difficultés qui naissent de l'ignorance des habitants et de celle des voyageurs. Pensez qu'aucun travail n'est fait sur l'Espagne, et vous reconnaîtrez que la tâche de l'esprit est aussi pénible au moins que celle du corps pour un étranger consciencieux, et qui veut décrire av c quelque vérité, non pas tout ce qui existe , mais seulement tout ce qu'il voit.
roMii ni.
Tout livre , toute chose , tout monument, toute personne , sont dillicilesà trouverici; mais lesdillicultés sont si naturelles à ce pays, qu'elles finissent par liiire partie des plaisirs du voyageur, auquel elles prouvent à chaque instant qu'il est en Espagne; d'ailleurs les entraves qu'on y met à tout, et qui n'empêchent rien, la licence moins que tout autre chose, sont elles-mêmes un curieux sujet d'observations. Ajoutez h tant d'affaires, que j'apprends la langue , dont l'étude m'intéresserait extrêmement , si mon maudit italien ne venait à chaque instant me jeter dans des confusions risibles : et vous aurez fidée de la vie la plus active qu'on puisse mener. Je ne me rappelle aucune époque de mon existence où mon temps ait été si rempli ; je commence k comprendre assez bien l'espagnol et même la langue poétique : c'est une mi ne. Je ne parle pas de la littérature moderne, qui n'est qu'une collection d'imitations et de traductions, mais de la littérature ancienne : celle-ci est l'esprit de la chevalerie dans toute sa pureté, dans tout son éclat.
D'après cela , chaque fois que vous vous ennuierez à Paris, et que vous penserez k moi, dites-vous : L'heureux homme !