‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 31 sur 79 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

îi L'ESPAGNE

sent, tant ils sont devenus petits. De là l'œil suit les ressauts des rochers qui vont s'abaissant jusque dans la plaine, où la nature et l'homme retrouventl'équilibre et la paix. Lk recommence l'œuvre tranquille du Créateur, et l'on oublie la révolte des éléments représentée par les accidents de la montagne : terribles fantaisies d'une imagination en délire.

Dans les parties les plus sauvages du précipice, grâce à la distance, à l'obscurité du fond, les ravins sont comblés de plantes inaperçues , d'arbres dont on ne peut distinguer les formes ni les couleurs, et toutes les parties de ces draperies végétales se fondent dans une teinte de vert foncé , où l'œil devine plus qu'il ne reconnaît les objets. C'est une tapisserie mouvante, brodée de feuillage et de fleurs. Figurez-vous la variété des effets de lumière aux diverses heures du jour, sous un soleil d'Afrique qui se joue librement au-dessus des sites que je viens de vous esquisser.

Si vous parvenez à vous représenter cette combinaison des accidents de la nature et des efforts de l'art au beau milieu d'une ville dont vous ignoriez le nom hier, vous me porterez envie. C'est ce qui a fait de Uonda un des lieux les plus singuliers de l'Espagne et de l'Europe, quoiqu'il ne soit guère connu.

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Ronda est le Tivoli de l'Andalousie, c'est moins beau, mais plus étonnant, plus sauvage. On voit qu'Horace et Mécène n'ont point passé par-là, que la capitale de deux mondes: de l'antique et du moderne, n'est pas dans le voisinage, mais on retrouve les ombres d'Annibal, des deux Rodrigue et de Caldéron, errantes à l'entrée de quelque caverne terrible. Plusieurs de ces grottes sont revêtues de morceaux de marbre de différentes espèces. Mais cette richesse est cachée sous des lichens couleur de cinabre, de soufre et de cuivre. On ne peut reconnaître ces mosaïques naturelles qu'à la lueur d'un fallot. Au fond de ces âpres retraites, on admire peu, on frissonne. Mais quand une fois on s'est laissé bien pénétrer de la terreur poétique qu'inspire la nature dans des lieux si extraordinaires, on ne peut plus oublier ce qu'on y a senti, et ce souvenir tient de la passion. Je verrai toute ma vie Ronda, son pont jeté entre le ciel et l'enfer, ses eaux engouffrées, ses monts de bistre et d'ocre, ses hommes brûlés comme ses pierres; ce souvenir fantastique sera le songe de mes veilles

N'oubliez pas qu'au simple plaisir des yeux se joint ici une jouissance d'imagination qui double le prix de chaque chose : au moindre objet que vous découvrez , vous vous dites : Non-seulement c'est

beau , mais c'est incounu : aiusi , quoique vous vous trouviez au milieu d'un pays à peu près civilisé, vous éprouvez toutes les émotions réservées aux voyageurs qui font des découvertes, et vous oubliez que vous n'êtes qu'à trois cents lieues de la terre de France.

Le pont de Ronda n'existe que depuis une soixantaine d'années. Avant qu'on eût bâti cette merveille de l'art moderne en Espagne , la ville était coupée en deux, on pouvait se parler d'un côté à l'autre ; mais il fallait une demi-heure pour se joindre.

Ce séjour des sylphes et des ondius est un des plus gais de l'Espagne. On n'y lait que danser, chanter , rire , jouer de la guitare. Il semble qu'on n'y vive qu'afin d'oublier ce qui s'appelle ailleurs la vie. Quelle découverte pour des gens dégoûtés du monde 1 Ce n'est plus la terre, c'est une autre nature, une autre manière d'apprécier le temps, un autre mode d'existence; les hommes que je vois ici ont été métamorphosés comme le sol par les bouleversements du globe; les théories politiques trouveraient peu d'adeptes parmi des esprits aussi absorbés que ceux-ci par le simple bonheur de vivre.

La seule innovation qu'ait vue Ronda jusqu'à ce jour , c'est l'apparition de quelques fracs

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et de quelques chapeaux français sur la place publique. Ils sont en bien petit nombre; les tailleurs et les marchandes de mode ont peur des précipices. Dieu veuille qu'ils ne se hasardent pas de longtemps chez les heureux habitants de ces montagnes ! Partout où je vois arriver nos modes, je dis adieu à la poésie.

En attendant ce triste progrès, les voyageurs ennuyés doivent crier victoire ici , car tout y est nouveau , et l'on ne s'ennuie que faute de nouveauté. Les esprits profonds comparent toujours : à force de comparer, ils trouvent que tout se ressemble dans le fond et dans la forme. Telle est la source de l'ennui qui dévore les hommes supérieurs ; ne m'accusez point de vanité ridicule et mal cachée, je ne fais en ce moment nul retour sur moi-même , car je ne m'ennuie jamais que du fait des autres. A dire la vérité, je ne connais que la gêne, et je ne sais ce que c'est que l'ennui.

Les divertissements des habitants de Ronda ne peuvent ressembler aux plaisirs des autres peuples. Au moment où nous traversions la ville , en nous dirigeant vers l'auberge, le muletier, qui conduisait le bagage et marchait selon mes ordres à la tête de notre petit cortège, s'arrête tout à coup , retourne son cheval, le met au galop, et prend la fuite en me passant presque sur le corps ,• chemin faisant

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il me disait de le suivre, et criait: Le taureau , le taureau !!.... Cet homme avait uperçu un taureau dans la rue par laquelle nous allions passer , et toute la ville était en rumeur pour voir courir le terrible animal. Dans sa frayeur, notre muletier n'avait pas remarqué la corde à laquelle le monstre était attaché. Plusieurs personnes tenaient cette corde et la tiraient , quand le taureau se lançait trop vite ou trop loin. Moyennant cette précaution, la promenade de Ronda est n»oins dangereuse que celle de Tarifa , que je vous ai déjà décrite. Après un long détour nous étions parvenus à peu de distance de l'auberge, lorsqu'on tournant un dernier coin de rue, nous entendons, du milieu d'un groupe de femmes, sortir de nouveau le cri : Le taureau !!.. le taureau!!.. En même temps des soldats, des hommes, des enfants se sauvent à toutes jambes dans la même direction que nous. Le mouvement général nous entraîne ; pressé par le Ilot , nous mettons chevaux et mules au galop, et nous ne nous arrêtons que sous la porte de faubcrge, où nous nous précipitons pêle-mêle , trébuchant sur les chevaux , nous culbutant sur les gens, sautant à terre, et criant à l'envi les uns des auties sans savoir ce que nous faisions. Encore une scène de Don Quixotte 1!... La cour de l'auberge ressem-

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blait à une forteresse prise d'assaut , si ce n'est que les assiégants avaient plus peur que les assiégés. J'appelais un Michel Cervantes de toute ma force; à chaque pas qu'il fait en Espagne , le voyageur invoque le romancier pour peindre ce qu'il voit. Une simple narration , une description , quelqu'exacte qu'on la fasse , ne donnera jamais l'idée d'un pays dont la vie est toute dans les passions , et n'est pas dans les calculs.

Un peu honteux de cette terreur panique, je n'eus rien de plus pressé, pour prendre ma revanche, que de courir à mon tour après le taureau dont on venait de nous faire peur. Il n'était pas venu jusqu'à nous; et quand je voulus le rejoindre, le jour était fini, la nuit s'approchait. Ronda rentrait dans ce silence mystérieux, qui est l'état naturel des villes d'Espagne, villes d'espions, villes d'amoureux, de prêtres et de jaloux. Les inquisiteurs étaient les jaloux du ciel.

En parcourant alors (c'était hier au soir) cette ville singulière, je rencontrais de place en place des enfants qui jouaient au taureau. Us attachaient une corde au cou du plus fort d'entre eux, et le chassaient aux cris de El toro ! El toro ! Cependant j'apercevais à travers les massifs barreaux des fenêtres quelques groupes de femmes coiffées de

leurs hauts peignes d'écaillé, qui ressemblent aux dentelles de pierre des édifices mauresques , et couronnées de fleurs naturelles. Ces gracieuses figures étaient placées sur mon passage comme pour l'ornement et le parfum des rues. Ronda est notée pour la beauté de sa population; presque toutes les jeunes personnes que je rencontre sont jolies; elles ne manquent jamais de se détourner avec affectation pour être sûres qu'on les remarque.

Un voyage à Uonda suffirait pour donner une idée avantageuse de l'Espagne. L'Andalousie est le pays le plus amusant de l'Europe et peut-être du monde pour le voir en passant. J'ignore ce qu'on penserait de Ronda après un séjour un peu long; mais pour peu de temps, c'est le paradis des curieux. N'oubliez pas néanmoins que depuis deux fois vingt-quatre heures que nous y vivons de surprise en surprise , j'éprouve le sentiment d'une bête fauve prise au piège. Il est impossible de savoir comment nous sortirons de ce lieu enchanté. On nous conseille la précaution que nous employons toujours ; mais pourra-t-elle suffire? c'est ce que je vous dirai plus tard. Elle consiste h nous sauver sans avertir personne de notre départ , et sans dire la route que nous prendrons. Le fils du patron de la barque d'Algesiras, qui est notre chef, est d'avis

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de joindre à notre escorte quatre miliciens, qu'il ira demander secrètement au commandant de la ville. Toujours du mystère.... Mais ces braves seront les premiers à lâcher le pied à la moindre apparence de danger. Qui sait même s'ils n'aideront pas l'ennemi à nous attaquer? Les précautions dans ce voyage me paraissent , comme les drogues en médecine: les signes indicatifs de la gravité du mal plutôt que les remèdes.

Le chef des brigands du Midi , Josè-Maria , vient d'établir son quartier général à deux lieues de Ronda. Sa troupe est précisément campée à cheval sur la route que nous suivrons, parce qu'il n'y en a pas d'autre d'ici à Malaga. De cette espèce de bivouac, le brave menace tout le pays et même la ville, qui tremble à l'idée d'un tel voisinage.

La police a souvent reçu des avis qui l'ont mise sur les traces de ce Protée des voleurs : mais, au moment d'être pris, il s'échappe en payant quelques mille francs aux alguazils et à leurs chefs, qui le poursuivent tout juste assez vivement pour le forcer de leur acheter son salut. Ainsi les brigands, qui sont les plus braves gens du pays, rançonnent les voyageurs; les magistrats, qui sont la pire espèce de bandits, rançonnent les brigands. Les pauvres paysans, qui voient passer les voleurs de toutes

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sortes, rient comme à la comédie, et tout vit de rapine et de sarcasme , état social plus dramatique que satisfaisant. La comédie de Beaumarchais sur le grand chemin : telle est la vie des champs eu Espagne, ou, pour parler plus juste, en Andalousie.

Le même jour, à 9 heures du soir.

Encore une promenade autour de ce séjour des merveilles! Je crains de n'en avoir pas dit assez : on marche d'enchantements en enchantements : les rocs qui soutiennent et environnent la ville sont d'une brèche très- variée et très-molle : cette matière prend les formes les plus pittoresques, et elle est favorable à la végétation. C'est elle qui prépare des tentures de fleurs aux précipices; je ne me lasse pas d'admirer ces tapisseries. Les plus frappantes des plantes qui les composent sont toujours les nopals et les aloès , les lauriers-roses et les rhododendrons. Mais ce sont surtout les lianes qui parent les rochers. 11 y a sous l'Alameda, promenade publique de Rontla , des arcs-boutants naturels d'un effet surprenant, ce sont des morceaux de rocsséparés de la niasse principale qu'ils rejoignent plus haut, en Ibrmant des voûtes légères; c'est de l'architecture gothique en grand. Rien de plus pit-

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toresque que les points de vue produits par ces accidents naturels de la montagne : tout fait tableau dans cette ville ignorée, et qui est une mine à exploiter pour la peinture : des portes, îles remparts, de vieilles tours mauresques, et à chaque pas des côtes coupées en murailles, des abîmes à pic : je vous le répète, c'est merveilleux, c'est à s'écrier : Mon Dieu , que vous êtes grand dans l'homme et dans la nature !

La cherté et la difficulté du voyage contribueront longtemps encore à fermer aux artistes modernes l'entrée de leur paradis qui est ici, car la nature espagnole est plus en harmonie que l'italienne avec le style moderne. Grâce aux précautions nécessaires , ou du moins aux précautions que les gens les plus raisonnables , les mieux instruits , m'avaient recommandées comme indispensables, ce voyage de quarante lieues, de Gibraltar à Malaga, me coûtera 5oo francs; et notre bagage n'équivaut pas à la charge complète d'un mulet. La barbarie espagnole rançonne les voyageurs plus que la civilisation raffinée de l'Angleterre. Nous avons à payer ici pour toutes les fautes du gouvernement, et pour tous les vices de ses employés. Le mémoire est long!

Il faut convenir qu'on est bien dédommagé

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de ses frais et de sa peine. Figurez-vous le j)luisir de rencontrer, pour animer les sites que je viens de vous esquisser, un peuple gai , gouailleur , libre et causeur, sans malice. La conversation se fait ici par gestes et par mines; les paroles sont la moindre partie du discours des Espagnols. Ces figures , si belles et si mobiles , parlent la langue universelle , qu'on apprend ici avant celle du pays.

A chaque instant je me rappelle la plaisanterie du prince de Ligne, qui prétendait que, pour parcourir le monde sans encombre, il suffisait d'avoir le degré d'intelligence nécessaire afin d'appliquer convenablement ces deux mots : Cest bien sûr, et c'est bien c?M/V Si quelqu'un émet une opinion, dites .C'estbien sûr; si l'on se plaint, dites : C'est bien dur; avec cela vous serez bien vu partout. Je joins à ce conseil judicieux une recette plus particulièrement applicable à l'Espagne. Aux hommes il faut dire : Mucho i^alor, las Espauiioles tieiien mucho valor! Les Espagnols sont très-braves. Ce compliment n'est juste que moyennant certaines restrictions, car le brigandage tue le vrai courage. Aux femmes : Mui bonita -, las Espanuelas son mui bonitas. Les Espagnoles sont très-jolies. Avec ces deux phrases vous pourrczsoutenir la conversation pendant tout un voyage en Espagne !

LETTRE LI

sommaihe.

Diverses classes de brigands. — Les vrais brigands ont leur honneur particulier qui préside à leur association. — Leur caractère. — Leurs lois. — Leurs usages. — 11 y a de nobles voleurs. — Sympathie qu'ilsexcilent. — Us remplacent les mauvais livres dans l'Espagne actuelle. — José Maria, chef de brigands. — Son portrait. — Nous traversons le pays qu'il occupe. — Conditions nécessaires pour obtenir le grade de commandant des voleurs de race pure. — Ruse de José Maria un jour de foire de Ronda. — Sa hardiesse.

— Nouvelle définition du Ratero, brigand inférieur. — Le métayer brigand. — Malheur récemment arrivé au courrier de Ronda à Malaga. — Appareil militaire ajouté aux amusements du voyage. — Rencontre de convois dans la montagne. — Vue des montagnes de Rorgo à l'heure du crépuscule. — Description de la route. — Plaisir de parcourir un pays qui n'est ni tout à fait sauvage , ni entièrement civilisé. — Différence des Alpes et des montagnes d'Espagne. — Intérieur du ménage de l'aubergiste.— Définitions des diverses espèces d'auberges espagnoles.

— La fonda — La posada. — La meson. — La venta. — Le vin sent la peau de bouc. — Forme des outres. — Elles ressemblent à des spectres. — Distinctions à faire entre les venta des grandes routes et celles des chemins détournés. — Départ de Ronda. — Halte au Rorgo. — La nuit que nous y passons. — Différence qu'il y a entre les mœurs des Suisses ou des Italiens, et celles des Espagnols. — Les premiers font tout pour l'étranger , ceux-ci pour l'indigène. — Visite dans la chambre du maître

H SOMMAIRE

de l'auberge. — Ma présence et ma curiosité lui déplaisent singulièrement. — Avant le point du jour nous quittons furtivement cette maison suspecte. — Relard au milieu d'un défilé dangereux. — Accident qui nous arrête. — Le saignement de nez prolongé. — Paysans voleurs. — Bivouac de ces ouvriers brigands. — Une crainte fait oublier l'autre. — Réflexions philosophiques sur ce phénomène moral. — Le Puerto. — Descente vers Casarabonela. — Siàreté des chevaux andaloux. — Description delà montagne enchantée. — Manière d'arroser les rochers et de distribuer l'eau. — Science héritée des Maures. Toute une contrée qui ressemble à une fontaine en rocaille. —

— Aspect fantastique du pays. — Pyramide de verdure.

— Enormes gradins naturels. — ■ Végétation. — Le travail de l'homme visible à travers les productions de la nature. — Caractère de l'architecture imprimé aux montagnes. — Résignation des Espagnols. — L'eau et le feu sont les principaux liens des hommes de ces contrées. — Instinct des guides pour découvrir l'eau. — La marchande d eau dans un désert; — Venta de Carmona. — D'autres disent Cartama. — Description de cette venta. — On y manque de tout absolument. — Réponses négatives de la servante. — La Bohémienne malade. — Son portrait.— Son langage. — Sa maladie. — L'hote caché. — Soupçons des muletiers. — Le calessino de l'hùte. — On me le refuse.

— A'ouveau saignement de nez. — La Bohémienne nous poursuit.— Les imprécations. — Entrée de M.ilaga. — Description des rues de cette ville poétique. — Une dame avec son cortège. — Peuple qui vit d'amour. — Deux races d'hommes diverses. — Mérite du cheval andaloux. — Son adresse dans les précipices. — Le cheval plus sûr cpie liiommc. — Impossibilité d'amener de ces chevaux eu France.

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A MISS BOWtES

Malaga, ce 20 juin i83i.

Je vous ai souvent parlé de l'état de brigand et des diverses nuances qui divisent les hommes qui l'exercent : je veux commencer aujourd'hui par distinguer clairement une fois pour toutes, les deux classes principales de ces industriels rétrogrades. Nulle part cette population anti-sociale n'est aussi puissante qu'en Espagne; nulle part elle n'a plus perfectionné son redoutable métier , qni n'est autre chose que la guerre à tous les métiers réputés honnêtes. 11 règne tout juste assez d'ordre en ce pays pour qu'on y remarque encore le désordre.

Vous savez que nous comptons deux classes de voleurs de grandschemins. Les ladrones ou brigands

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par excellence, et les rateros, voleurs isolés. Occupons-nous d'abord de l'espèce la plus distinguée.

Les ladrones sont des hommes associés , disciplinés , et qui s'engagent à ne faire toute leur vie que détrousser les passants sur les routes.

Ils sont courageux, polis, respectueux; ils ne dévalisent un voyageur qu'à la troisième personne. Ils sont soumis à une discipline sévère; s'ils la transgressent, ils perdent ce qu'ils appellent \ho?iiieur , et cette perte est ressentie par eux, comme tout homme délicat ressentirait parmi nous une atteinte portée à sa réputation dans le monde. Ces brigands en veulent surtout à l'argent et aux armes. On compose avec eux pour la rançon des bagages, dont ils cèdent au moins une partie aux voyageurs qui savent la manière de leur parler, et qui ont le bon ton des grands chemins.

Ces voleurs distingués, voleurs enrôlés comme des soldats, ne marchent que par troupes; ils n'attaquent qu'à coup sûr, et ne tuent que ceux qui se défendent; ils ne savent guère ce que c'est que d'aller à pied, et quanta leur chef, il marche toujours à cheval, c'est d'étiquette. Leur vie entière n'est qu'un apprentissage savant et hardi du métier de partisan ; suppôts delà société du désordre, mais de la sincérité , ils s'insurgent ouvertement

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contre la société de Tordre, mais de l'hypocrisie ; telle est du moins leur manière de voir le monde et de se juger eux-mêmes ; ces hommes, rebelles à la civilisation des nations qui s'appellent policées , vivent sous un chef qu'ils nomment entre eux leur maître légitime, et qui les commande plus arbitrairement qu'aucun souverain ne gouverne ses sujets. Ils remplissent scrupuleusement leur rôle de nobles voleurs, au milieu de l'état qu'ils attaquent , mais dont ils rebâtii aient l'édifice sur d'autres principes peut-être, quoiqu'avecles mêmes abus, s'ils parvenaient à renverser l'ordre de choses établi ; car ils sont aussi sociables, bien que moins paci tiques, que les honnêtes gens auxquels ils font la guerre ; ce sont des sectaires , des hérétiques en politique , mais ils ne sont ni incapables , ni indignes de vivre dans une société organisée. Le brigandage est dans le sang de ce peuple de Figaro (je parle des Andaloux), et Ja différence des brigands aux citoyens , c'est que les premiers sont des Figaro qui se protègent eux-mêmes, tandis que les autres sont des Figaro désarmés , c'est-à-dire assez bêtes pour compter sur la protection de l'état.

La horde des voleurs répand l'épouvante dans les contrées qu'elle exploite ; mais leur audace, leur génie aventureux , inventif, plaît aux femmes,

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