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de là uous nous sommes dirigés vers le Borgo, ce lieu dont je viens de vous décrire les approches : c'est un petit village sans arbres, et renfermé au fond d'une gorge brûlée par la réverbération des énormes parois de marbre de montagnes qui forment cet étonnant bassin. C'est une cave d'une profondeur immense. Au printemps les côtes doivent être parfumées de plantes aromatiques. Aujourd'hui elles ressemblent à de vieux sachets éventés ! Il faisait grandjour quand nous avons commencé à descendre le roc qui domine le village , où nous ne sommes entrés qu'au clair de lune , tant la montagne est haute et tant le chemin, à peine tracé sur les escarpements, fait de circuits. Cette descente en corniche a duré une heure et demie , quoiqu'elle soit fort rapide. Jamais je ne vis une contrée plus dénuée de tout : c'est le paradis des cigales.
Il a fallu faire halte au Borgo pour une deminuit, chez un jeune ménage, dont le mari passe pour un brigand : le couple m'a paru fort beau. Ceiteposada consiste en une écurie et un grenier. Nous y avons manqué de tout , même de lits. Heureusement que la fièvre avait quitté notre malade; j'avais apporté un matelas d'air; je le fis monter dans le grenier et souffler, mais je n'ai pu dormir à cause des bêtes qui me dévoraient; ces animaux
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me paraissent les vrais propriétaires des maisons andaloiiscs : les punaises sont en aussi gtand nombre ici que les mouches chez nous. Cependant les paysans de l'Andalousie ont en général des logements meilleurs que les habitants de beaucoup de nos campagnes. La saleté espagnole s'est concentrée dans les auberges : ce peuple n'en est pas arrivé au point de se gêner pour les voyageurs; tout ce qu'il y a de bon chez lui est réservé aux gens du pays : c'est le contraste de lllalie et de la Suisse, où l'avarice a changé l'orgueil national en une espèce d'humilité obséquieuse et avide, extrêmement désagréable sous le rapport moral, mais dont le voyageur peut profiter au moins pourse procurer SCS aises. A la longue on aime mieux mépriser une nation d'aubergistes qui ne vous laisse manquer de rien, qu'estimer des hôtes qui vous refusent tout. Il y aura toujours plus de curieux sur les routes des Alpes que sur les sentiers de la Sierra Délia jNuva autrement dit de Tolox. L'incertitude des noms peint l'ignorance des peuples de ces contrées, et meta chaque pas le géographe dans un grand embarras.
Ce qui contribue le plus au malaise des étrangers en Espagne, c'est le vieux préjugé des habitants contre fétat d'aubergiste. Tenir une auberge,
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c'est dans l'opinion presque l'équivalent de voler sur le grand chemin. Les aubergistes paraissent aux Espagnols des brigands moins braves et plus paresseux que les autres. Il est vrai que le préjugé n'est que trop souvent justifié ; el que c'est dans les posada que les bandits ont leurs auxiliaires les plus zélés.
Hier au Borgo, avant de me coucher, j'ai pris un prétexte pour entrer dans la chambre du jeune ménage; cette visite me parut causer un grand déplaisir au maître de la maison. J'ai trouvé sa chambre dénuée de tout, comme l'habitatioû, comme le village, comme la terre d'alentour, comme les montagnes : mais dans cette chambre nue brillait un fusil; cette arme, unique ornement de la maison, paraissait bonne et bien soignée; on voit qu'elle doit servir souvent.
Dès trois heures du malin , en pleine nuit, nous nous sommes sauvés de ce lieu ennemi, où nous avions annoncé que nous passerions tout le jour; nous sortîmes de l'écurie, en jetant à nos hôtes l'argent qu'ils demandaient avec l'assurance et l'avidité des aubergistes les plus expérimentés. Le chef de notre caravane ne manqua pas de laisser tomber quelques mots destinés à donner le change à ces braves gens.
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iSon loin du village est un eiiibranchemeiiL du chemin d'Antequerra , et notre guide parlait de manière à faire supposer aux gens du Borgo que c'était vers celte ville que nous nous dirigions. Il faut convenir qu'en ce pays Thomnie se fait une triste idée de son semblable. L'existence du paysan se réduit ici à la vie de l'oiseau de proie.
Au point du jour nous commencions à gravir la chaîne de montagnes la plus scabreuse de la route, tant par les difficultés naturelles que par les mauvaises rencontres qu'on y fait ordinairement. Vers la moitié du premier défdé, nous fûmes arrêtés plus de trois quarts d'heure par un accident survenu à mon compagnon de voyage : il lui prit un saignement de nez si abondant, qu'il menaçait de dégénérer en hémorragie grave; il fallut le faire descendre de cheval près d'une source, lui baigner le visage d'eau fraîche, et l'obliger à se tenir longtemps sans mouvement assis contre un rocher; notre position devenait critique, les guides murmuraient de ce retard; h chaque instant le fils du brave patron dAlgesiras envoyait en avant un de nos hommes, chargé de revenir de cinq eu cinq minutes lui faire son rapport sur l'aspect du chemin et du pays. Kous apercevions au penchant des montagnes plusieurs groupes de moisson-
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neurs armés; ces hommes, assis autour de leurs feux nocturnes avant de commencer l'ouvrage du matin , paraissaient occupés à sécher leurs chemises humides de rosée.
La vue de leurs bivouacs champêtres , loin de rassurer nos gens, accroissait leurs soupçons, ils nous dirent que le paj^s était plein de faux moissonneurs et de vrais rateros ,• ils comptaient le nombre de ces soi-disant ouvriers, le comparaient à celai de notre petite troupe , et nous pressaient de partir, afin de ne pas donner à nos ennemis le temps de former, en se réunissant, un bataillon trop formidable pour nous. Enfin, nous nous remîmes en marche, mais lentement, de peur qu'un mouvement trop brusque du cheval de mon nouveau malade ne fît jaillir encore une fois son sang, accident dont le retour aurait pu entraîner des suites très-fàcheuses ; ce danger me faisait entièrement oublier celui des brigands. Je me disais : S'ils sont en force, nous leur payerons notre rançon , s'ils sont plus faibles que nous , nous les battrons; et je n'écoutais plus les doléances de mes gens, tout absorbé que j'étais par une inquiétude bien plus poignante que la leur. Dans ce moment je méprisais leur pusillanimité, sans songer qu'un instant auparavant j'étais de leur avis. Singulière invention du Créateur que l'homiiie 1 c'est un
instrument , et tons les effets de cet instrument naissent des contrastes. Celui qui s'amuse à essayer sur nous les diverses scènes de la vie, le grand poëte d'en haut connaît bien le mécanisme de notre machine physique et intellectuelle, il en calcule les poids, les contre-poids, et quand il lui plaît de la mettre eu équilibre , nous bénissons, nous admirons son œuvre en nous; nous sommes forls, nous sommes heureux par lui; nous sommes reconnaissants; mais de nous-mêmes nous ne sommes rien , qu'une suite de touches qui attendent la main de l'artiste.
L'artiste, cette fois, c'était la peur. Une terreur plus violente a dissipé totalement une peur plus faible, et que j'avais crue d'abord très fondée, trèsraisonnable : voilà sur quelle base reposent nos jugements !
Appliquez donc des raisonnements rigoureux à la conduite d'un être organisé de la sorte ! Quel est l'homme assez sûr de la liberté de son esprit pour prétendre en conscience que toutes ses convictions ont leur source dans la raison ? D'après l'état de l'homme ici-bas, la raison pure est une chimère. Nous cheminâmes pendant quelques heures avant d'arriver h ce qu'on appelle ici el puerlo , le port. C'est un défdé tortueux, long et sauvage , il se qomme cl puerto Ferpandez : on n'avait
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cessé de nous raconter les dangers de ce passage; c'est celui même où le courrier vient d'être dévalisé. Nous sortîmes du défdé sans avoir fait aucune mauvaise rencontre.
La descente vers Casarabonela est riche en points de vue extraordinaires. Mais pour les admirer on suit un sentier à peine taillé sur des murailles de marbre, et souvent suspendu au bord d'un précipice effrayant. Dans de pareils passages on se sent plus en sûreté à cheval qu'à pied. Je ne sais comment on se tirerait de cette descente avec de mauvaises montures. Les nôtres choisissaient, pour y poser le pied, des aspérités imperceptibles , et si.r lesquelles les hommes auraient eu peine à se soutenir.
La petite ville de Casarabonela est enfermée dans un jardin enchanté. Nous avons retrouvé là un nouvel exemple des prodiges de cet art de l'irrigation que les Espagnols ont appris des Maures, et qui s'est maintenu chez les Andaloux à un point de perfection inconnu ailleurs. Les eaux de la montagne, dont la ville fait pour ainsi diie partie , tant elle tient aux rochers qui la supportent , nourrissent plusieurs étages de bosquets plantés les uns au-dessus des autres.
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Il est intéressant d'observer les dilférentes manières employées par les habitants pour arroser le pays. Tantôt un buiïle fait tourner une énoinie roue sur laquelle sont fixées une quantité de cruches de terre. L'eau puisée d'en bas est rejetée parées vases au plus haut point de la roue à chaque tour qu'elle fait , puis elle s'écoule dans un étroit canal creusé à travers la terre ; ce canal sert de conduit aux ruisseaux factices qui se divisent dans les étangs des vallons, ou dans les réservoirs creusés sur les corniches des rocs qu'elles fertilisent. Tantôt un Egyptien (Bohémien) reste tout le jour exposé au soleil, et occupé à faire aller sur le bord d'un torrent , une machine hydraulique qui rappelle l'enfance de l'art.
Le petit coin de pays qui entoure Casarabonela ressemble en grand aux fontaines de rocaille qu'on trouve dans certains jardins hollandais.
Les chemins qui conduisent à ces diverses terrasses d'orangers et de figuiers sont tracés en zigzags avec beaucoup de hardiesse, et bordés d'arbres aussi verts , aussi frais que ceux des pays les plus fameux par l'éclat de la végétation et la fraîcheur do l'air. L'industrie humaine fait régner un printemps perpétuel dans cette espèce de forteresse de verdure, défendue par des remparts de marbre.
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Au premier coup d'œil on ne peut s'expliquer l'existence de ce jardin qu'on voit posé comme une crèche au milieu d'un continent dévasté par tous les feux de l'été, et livré à tous les insectes, fléaux du désert.
On quitte à regret la consolante féerie de cette montagne éblouissante de fleurs .?i festonnée de fruits. Nous marchions sous des voûtes de grenades, d'oranges, de figues; pour compléter le tableau, il ne manquait là-haut que des dragons à la gueule enflammée: j'ai peut-être été plus surpris de n'en pas rencontrer que je ne me serais étonné de leur apparition. Mon esprit les a vus; ce sont les seuls hôtes naturels de ce séjour tout factice. J'étais étourdi du bruit des cascades artificielles qui retentissaient dans les ravines des rochers; une multitude de ruisseaux savamment répartis aux divers étages de cet édifice de culture prêtent une voix h. la montagne, dont cette eau est la vie ; on quitte avec peine ce coin de terre béni du ciel, où Dieu paye au centuple les efforts de l'homme. Je n'avais jamais vu un pareil exemple de soin et d'industrie h côté d'une contrée si désolée. Des contrastes si brusques qu'à peine l'esprit pourrait se les figurer, heurtentici lesyeux : la montagne de Casarabonela , avec sa merveilleuse végétation factice au milieu de ro-
chers brûlés, jaunis, stériles, me faisait l'effet cViin bouquet de Heurs dans un vase de grès. Dans lotit ce que j'ai vu en Espagne, l'extraordinaire, le bizarre , se mêle au beau.
En descendant les gradins de cette énorme pyramide de verdure bâtie sur le marbre, j'ai admiré des touffes de lauriers-roses sur lesquelsje comptais plus de fleurs que de feuilles. Ces fleurs étaient d'une dimension étonnante et leur couleur d'un éclat merveilleux. Les plantes printannières sont défleuries, mais uneaulre série végétale commence : le spectacle n'est pas encore flni , c'est la décoration qui change. Maintenant commence le temps des masses de lauriers- roses mêlés aux touffes pittoresques des grenadiers, dont les fleurs rouges ressemblent aux crêtes de certains oiseaux qu'on croit perchés au milieu du feuillage; les pistachiers lentisques au vert éclatant, à la petite feuille épaisse , élégante , aromatique , les pampres qui tapissent et drapent les montagnes donnent à ce coin de pays un air de fête réjouissant pour les yeux; des bois de figuiers en pleine sève exhalent de leurs larges feuilles cotonneuses et profondément découpées un parfum redouté des serpents. Avissi est-ce toujours sous cet arbre pro-
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tecteur que le voyageur et l'homme des champs cherche son repos du jour.
Je ne veux oublier ni les tamariscs aux rameaux délicats qui ressemblent h des aigrettes dont les femmes ornent leurs chapeaux , ni les fantastiques nopals , vulgairement appelés raquettes , ou figuiers d'Inde, ni les bleus aloès, ni les yuca aux formes orientales , ni les buissons de myrtes , ni les touffes de palma-chrisli, de romarins, de genêts d'Espagne en fleurs; ces plantes et des milliers d'autres font des champs que je parcourais hier un objet d'intérêt et de surprise continuels. D'antiques orangers plantés en vergers, ou alignés dans les terres comme les pommiers de Normandie, récréent la vue, embaument l'air, et changent la vie ordinaire en une ivresse continuelle.
L'habitant de cet Eden ne peut que rêver et sentir, penser serait inutile. Penser, c'est chercher, et que pourrait-on chercher quand on a leparadis?
Dans ces jardins champêtres la main de l'homme se montre partout, et remarquez bien ceci : sans cacher ni gâter la nature. Au milieu de ces campagnes enchantées du royaume de Grenade , la plus romantique province de l'Espagne, j'oubliais la chaleur, la fatigue, même la souffrance de mon
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compagnon de voyage; que peut-on craindre quand ou se croil dans le ciel ?
Nous descendions toujours ; mais à mesure qu'on s'éloigne des montagnes que je viens de vous décrire, et dont les étages inférieurs sont des espèces d'amphithéâtres de marbre , élevés par la nature pour servir de réservoirs naturels à l'eau des cimes les plus hautes : sources de richesses que le ciel garde à la terre, et dont l'homme a su tirer parti avec une étonnante in • telligence; on perd le souvenir de ces merveilles de culture , savant produit d'un mélange de soleil et d'humidité, dont la juste proportion est un secret connu des seuls habitants de ce singulier pays. La vallée où l'on arrive devient de plus en plus aride ; ici c'est la montagne qui est fertile et fraîche , l'eau se perd avant d'arriver au sable de la plaine , et le voyageur, sorti des chemins taillés en escaHers dans le marbre , enfonce tristement ses pieds au milieu du lit desséché d'une rivière. L'arène a remplacé le roc, le chant de la cigale succède au murmure des fontaines , le chardon grisâtre tient lieu de la verdure de l'oranger; c'est alors qu'on redevient prudent et maladif, qu'on ressent l'accablement delà chaleur, qu'on se plaint de la longueur de la route, qu'on prévoit le péril, qu'on voit partout la mort
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et la soLilirance , qu'on aspire au repos , qu'où demande la venta , qu'on implore avec instance une goutte d'eau fraîche. On gémit, on murmure, et les paroles d'impatience accroissent la soif, attisent la douleur , la langue desséchée se colle au palais, on est haletant, hagard, on a le vertige, on devient furieux , on devient fou.
Nos guides et notre escorte bravaient les ennuis de la route avec l'admirable résignation des Espagnols. La longanimité de ce peuple est proverbiale. 11 a de plus un bon sens original auquel tout étranger est bientôt initié , par le souvenir de Sancho Pança.
Les paroles sont ici d'accord avec les physionomies, qui sont graves , franches et naïves, comme les personnages de Don Quixotte. Personne n'a su rendre le sens commun aussi mordant que Cervantes. Dans le monde où il place ses acteurs, la raison la plus vulgaire devient une satire; quel génie il a fallu pour tirer tant d'effets d'un mojen aussi simple!!!... Cervantes est en Espagne pour le voyageur , ce qu'est Shakespeare en Angleterre. On ne peut compreudre le livre sans comprendre aussi le pays. Shakespeare est un esprit plus universel , Cei vantes un écrivain plus naturel , et par conséquent encore plus utile aux étrangers.
Un Espagnol , homme du peuple, qui voyage, n'a besoin que de deux choses : des cigares etde l'eau.
L'eau et le (eu sont ici le lien social de tous les hommes de la classe inférieure. Jamais deux paysans ne se rencontrent sans s'offrir réciprcquement la lumière pour allumer le cigare, ou l'eau pour se rafraîchir: « Hombre^ agita; hombre , hombre , faegol ») Homme !... de l'eau ! homme, homme : du feu l Voilà l'exclamation qu'on ne cesse d'entendre répéter parloutoù vivent des hommes ; dans les rues des villes, dans les villages, sur les chemins, enfm partout et sans cesse ces paroles inarticidées en manière de cris vous frappent l'oreille, elles re>semblentà des hurlements d'animaux fort peu agréables. En général , il me paraît que les Andaloux gâtent la belle langue espagnole par leur manière de la prononcer. Cette remarque est risible dans la bouche d'un étranger, mais je ne m'embarrasse que d'exprimer ce qtie je pense.
Le culte du tabac et de l'eau fraîche est si universellement respecté dans le midi de l'Espiigue, que je doute qu'un brigand, qui vient de dépouiller un malheureux, refusât le cigare à la prière de sa victime. Cet échange de petits services est devenu la vertu habituelle dos Andaloux, comme l'hospitalité est celle des Arabes.
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Nos guides ont un tel besoin de boire, qu'à la moindre trace de ruisseau qu'ils rencontrent, ils se précipilent à plat ventre pour humer dans le sable ou dans la bourbe le faible reste d'eau que le soleil leur dispute. Ils apportent à cette espèce de chasse l'intelligence du chameau d Afrique. Dans un chemin solitaire, au milieu d'une grande étendue de pays entièrement déserte, il n'est pas rare de rencontrer tout d'un coup à l'ombre d'un buisson de tamarisc, ou dans le tronc creux d'un olivier, un pauvre homme caché là pour vendre de l'eau tout le jour aux passants , tout rares qu'ils sont dans des campagnes presque abandonnées. Cette eau se conserve dans des cruches poreuses et tout à fait semblables aux fameux vases d'Egypte.
Hier j'ai goiàté de celle qu'on m'avait vendue dans un lieu où je ne m'attendais guère à trouver marchand nimarchandise. La bouteille d'argile pendait comme une calebasse, comme un fruit exotique aux branches d'un maigre et sale olivier, dans l'endroit le plus aride des bords du fleuve, c'est à-dire du torrent actuellement desséché, mais qui tombe l'hiver dans la mer à deux lieues de Malaga, et qu'on nomme le Rio Gordo. Une vieille femme la distribuait aux amateurs par gobelets; contre mon attente , cette eau ne me parut ni douce ni fraîche.
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Une demi-lieue au delà de cet arbre hospitalier nous sommes arrivés à la venta de Carmona, Cartama selon Laborde. J'aspirais depuis le matin au repos que je croyais trouver dans cet asile, longtemps promis à nos fatigues. Le saignement de nez de mon compagnon avait recommencé plusieurs fois; ces accidents prolongés nous faisaient craindre à chaque instant une hémorragie grave , mal assez fréquent parmi les étrangers qui s'exposent à voyager pendant les chaleurs de ce pays. J'implorais donc pour lui de l'ombre et du silence , et je pensais trouver cela dans la venta de Cartama. Malgré mon expérience, j'étais loin de m'attendre à ce que nous v avons rencontré. Elle est à trois lieues et demie d'Espagne, six lieues de France de Malaga, une des plus grandes villes du royaume. Je vais vous faire une description exacte de cette auberge et des gens qui l'habitent. Un tableau de genre fait quelquefois mieux connaître les moeurs et l'aspect d'un pays, que des volumes de remarques et d'aperçus philosophiques.
Figurez-vous une halle de plus de cent pieds de long, fermée par quatre gros murs veits de mousse ou blancs et luisants de salpêtre, et couverts d'une charpente à demi pourrie. Un des côtés de cette halle est exclusivement consacré aux mules et aux
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chevaux, d'où vient le nom d'écurie qu'onlui donne. On nomme l'autre côté cuisine, à cause de la fumée qu'on y lait, et qui se répand de là dans toute l'enceinte chaque fois qu'on veut préparer le repas de quelqu'un. Voilà toute la maison : le long des murs quelques mauvais bancs de pierres, inégaux et rongés de moisissure, servent de lits aux voyageurs. L'édifice entier est enduit d'une épaisse couche de suie incrustée d'insectes de toutes couleurs et de tous genres ; les uns vivants , les autres pétrifiés.
Quand on vient de faire trois cents lieues en Espagne, on ne peut plus s'étonner de l'aspect d'une telle hôtellerie. Je ne fus donc ni surpris ni effrayé à mon entrée dans la venta de Cartama (je me lie au nom écrit sur la carte de Laborde , plus qu'à celui que j'ai recueilli delà bouche de mes guides).
Je demandai d'abord une chambre pour mettre mon compagnon de voyage à l'abri du tumulte des chevaux et des muletiers. — Il n'y en a pas. — Je demandai du lait de chèvre et des œufs. >— 11 n'y en a pas. — - Mais je vois des poules. — Elles n'ont point pondu. — Et vos troupeaux? — Ils sont à la montagne. — Enfin je demandai de l'eau. — Il n'y en a pas. — Quoi, vous n'avez pas même une goutte d'eau à donner aux malheureux voyageurs exténués? m'écriai-je. > — -Si vous l'exigez on en ira chercher à
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une demi-lieue d'ici ; encore est-elle bien mauvaise.
La personne qui faisait imperturbablement ces réponses négatives était une vraie Léonarde , louche , sale, courte, grosse, à la peau huileuse et cuivrée , à la voix dure et cassée ; sa physionomie m'elFraya par un mélange peu ordinaire de souffrance et de férocité. Un homme, plus velu qu'un ours , trapu , grêle , au regard oblique et changeant, se tenait les bras croisés , immobile comme un animal en cage, près de l'aimable créature dont je viens de vous faire le portrait. Ces deux personnages étaient les domestiques de l'hôtellerie, et vous venez de voir de quelle manière ils faisaient le service de la maison. Nos muletiers avaient beau crier, jurer, avec une impatience rare en Espagne : valet et servante demeuraient impassibles, c'était un vrai tableau. Il manquait là un Téuiers espagnol ; Orrente ou quelqu'autre.
La plus grande privation pour moi dans ce pays tient à l'absence de la glace. Quand je me rappelle les plus misérables masures de la Calabre, où vous êtes sûr de trouver au moins une neige blanche et pure qui mêlée au vin, vous rend subitement la force et la vie , je me prends à m'irriter comme un eniant contre l'apathie espagnole, L'Andalousie est un pays aussi moutueux que le royaume de Naples, et
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la glace pourrait se recueillir l'hiver, se conserver toute raiinée, et se distribuer chaquejour ici, comme en Sicile et en Galabre. Mais à quoi bon murmurer ? Il fallut finir par s'asseoir sans rien demander, sans rien manger, sans rien boire et sans rien direlll
Nos muletiers , calmés enfin par le même spécifique , renoncèrent à donner à manger et à boire k leurs mules, et se firent des lits avec les selles et les couvertures de ces pauvres bêtes afï'amées , tandis qu'un enfant déguenillé partait pour la fontaine muni de deux cruches vides qu'il devait rapporter pleines au bout d'une heure.
Ce temps passé, le messager revient : nous avions du sucre, nous nous préparions à boire, quand j'entends sortir d'un coin obscur du hangar une voix sépulcrale qui me dit : — Ne buvez pas de cette eau; Es mala , mala , mala : Elle est mauvaise , mauvaise, mauvaise ! Da esamuerte, muerte^ muerte: Elle donne la mort, la mort, la mort 1
Je m'approchai, curieux de voir l'être qui proférait , d'un ton solennel , des paroles, dont chacune était toujours répétée trois fois. Mais je reculai devant un spectre , un véritable spectre. C'était une femme accroupie près d'un tas de cendres chaudes, sur une petite chaise basse, la seule du logis.
Cette femme , qui se leva en me voyant venir à
elle, était plus grande qu un homme de haute taille et maigre comme un squelette; chacun de ses bras n'était plus que deux os ficelés avec quelques nerfs qu'on pouvait compter ; pour tout visage, elle avait une bouche, gouffre toujours ouvert, et dont l'entrée était plutôt indiquée que gardée par trois longues dents très-séparées les unes des autres. Le reste de la figure avait disparu, comme englouti dans cette ouverture creusée parla fièvre. Les yeux même, ce trait caractéristique des figures méridionales, étaient éteints et couverts d'un nuage; mais cette malheureuse bouche, moitié riante par convulsion, moitié blasphémante , répétait toujours, comme un oracle qui sort d'un abîme : Mala, mala, mala , muerte, muerte , muerte I
On me dit que ce fantôme était une pauvre gitana malade et à moitié fi)lle.
Je lui demandai quel était son mal ; elle me répondit : La calentiira, la calentura, la calentura: La fièvre, la fièvre, la fièvre! Je me sentais fasciné parun mélange de terreur et de pitié.
Elle ajouta , en essayant de sourire, qu'elle avait cette fièvre tous les jours depuis quatre ans , et, dans la grimace gracieuse qu'elle s'efforça de me faire, ses trois dents allongées remontèrent presque au-dessus du nez, comme celle d'un âne qui brait,
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lève la tête et découvre sa mâchoire supérieure en contractant ses naseaux pour mieux respirer les émanations qui l'excitent.
Jamais être humain ne s'est présenté à moi sous un aspect plus effrayant que celui de la Bohémienne de Cartama. Je me crus ensorcelé, et je quittai avec horreur ce squelette fou pour aller m'asseoir par terre sur le grand chemin près de la porte de la venta maudite.
J'aperçus là une calessine. — Le chemin d'ici à Malaga est donc praticable pour les voitures? dis-je à un homme qui se trouvait près de moi. — Oui, me répondit laconiquement l'inconnu. — A qui appartient ce cabriolet ? — Au maître de la maison. — Je suis fatigué, mon compagnon de voyage est malade, la chaleur est grande, la route longue, j'aurai bien de la peine à la faire; peut-on demander pour moi au maître de la maison de me louer cette calessine? — Non. — Pourquoi? — Il est là couché sur la paille dans le grenier avec la fièvre, n'attendant que la fin de l'accès pour retourner à Malaga dans sa voiture.
Rien que la fièvre et la famine'..... J'étais découragé : je gardai le silence.
La physionomie de nos muletiers était devenue plus sombre que de coutume. Tout à coup notre
jeune chef do file (niayoral) s'approcha de moi , et me dit à voix basse : — Il faut partir. — Pourquoi? il fait encore bien chaud, et mon compagnon de voyage a besoin de repos. — Il faut partir, me répond cet homme avec autorité; il faut partir à l'instant! vous dis-je. Vous ne voyez donc pas où vous êtes? Le maître de la maison se cache sous prétexte de maladie, mais, dans le vrai, il craint d'être reconnu par quelques-uns de nos soldats de Ronda; d'ici à une heure, ses ouvriers vont rentrer; il faut partir avant leur retour. S'ils nous trouvent ici , je ne réponds de rien. — Quoi! si près de Malaga ? — Nous serions à cent pas de la ville que je craindrais encore les associés de cet aubergiste.
Ce discours me persuada j je dis à notre prudent conducteur de faire ce qu'il voulait : dix minutes après ce colloque nous étions tous à cheval.
Notre domestique espagnol , qui connaît le terrain , quitta la venta sans avoir osé demander la plus petite chose, pas même une figue aux habitants de ce repaire. C'est pourtant dans ce lieu maudit que nous avions espéré trouver le repos, après une marche non interrompue de huit longues heures. Nous étions partis de Borgo à trois heures du matin et arrivés h la venta de Cartama vers onze heures.
A présent que je vous écris dans une auberge
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passable, à la fin d'un repas qui m'a paru d'autant meilleur que depuis deux jours j'avais vécu d'œufs durs et de morceaux de chocolat cru, j'entends encore les murmures de la Léonarde de Cartama, insultée, disait-elle, par les soupçons du majorai de notre convoi, soupçons qu'elle avait devinés avec une perspicacité qui les justifiait. Je me crois poursuivi par les jurements affreux du garçon d'auberge , qui prenait parti pour sa Maritorne irritée, et ne pouvait dissimuler sa surprise et son mécontentement de notre retraite subite. Enfin je vois toujours la vieille Bohémienne exténuée, mais forte comme la mort, et qui, dans le paroxisme de la fièvre , suivait nos chevaux à grands pas de spectre , et mêlait d'horribles imprécations à ces paroles sans cesse répétées : Mala , mala , mala, muerte, muerte , muerte! calentura^ calentura, calentura! Elle nous suivit ainsi penilant une lieue de France, en nous injuriant tous les uns après les autres, et en nous demandant l'aumône. Je me croyais au pouvoir de l'enfer; je pressai le pas des hommes et des chevaux, et je ne commençai à respirer qu'au moment où le squelette acharné sur nos traces s'assit fatigué ^e sa course. La mégère se leva plusieurs fois et tenta de nous rejoindre , mais en vain : elle s'as-
seyait et se relevait saus cesse en nous menaçant du geste et de la voix; enfin nous la perdîmes de vue entièrement, et bientôt nous cessâmes même de l'entendre. Sa présence m'avait donné le vertige ; j'attachais malgré moi à cette rencontre une idée superstitieuse : une furie s'était jetée sur moi et son souille m'avait empoisonné ; la vue des tours et des murs de Malaga ne put dissiper mon trouble; et dans ce moment même, quoique abrité par les murs d'une maison fraîche et commode, je ne me sens pas dans mon état naturel : il y a de la fièvre dans mon sang, du délire dans mon esprit; il me semble que je vais tomber malade.
Mon compagnon de voyage n'avait éprouvé en chemin aucun nouvel accident : mais depuis notre arrivée à Malaga il a encore perdu beaucoup de sang. On me rassure en me persuadant qu'à présent qu'il peut prendre du repos et se rafraîchir, cette crise sera salutaire et le préservera d'une maladie grave.
L'entrée de Malaga, parla route deRonda, est un long faubourg. Celte rue m'a paru gaie , c'est vraiment une rue espagnole. Sale comme toute la ville, mais pittoresque et amusante. Un jeune arriéra conduisait devant nous un nom-
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breux convoi de mulets , ces animaux avec leur charge barraient le passage ; la carabine et la guitare du majorai pendaient attachées des deux côtés de sa selle ; emblèmes de guerre et d'amour : c'était l'image fidèle de la vie aventureuse du paysan de l'Andalousie , qui ne respire que combats et plaisirs. L'air d'insouciance de ce jeune homme, la beauté de son costume, l'éclat du poil de ses bêtes , le bruit étourdissant de leurs grelots , tout me rappelait le nom du pays que nous parcourions: c'est bien l'Andalousie, la belle Andalousie, qu'il faut voir surtout dans les villes populeuses, si l'on veut l'admirer.
Quand nous venions à passer devant une maison ouverte, des tableaux encore plus singuliers attiraient nos regards; au fond d'une de ces cours intérieures qui rappellent les maisons antiques, et qu'on Tioxwme patio , j'aperçus un moine causant en tête à tête avec une jeune et jolie femme , qui avait déposé sa guitare aux pieds du religieux. Un jasmin fleuri leur servait de tente : ailleurs je rencontrai une grande dame assise de côté sur un âne , elle s'avançait les mains appuyées sur les X de bois que formaient les antiques bras de sa selle ; c'est ainsi qu'escortée de ses domestiques, elle revenait majestueusement vers la porte de la ville.
Je croyais voir la duchesse de Don Quixotte. Elle se rend, m'a-t-on dit, tous les soirs, k une maison de campagne attenant aux murs de la ville, et elle revient coucher à Malaga.
Cettenoble dame avait la tête empanachée de plumes noires, et son une disparaissait fièrement sous une énorme housse de toile de Perse garnie de franges; cette housse tombait jusqu'aux pieds du plus glorieux baudet que l'Espagne et le monde eussent ofiiert k ma vue. Des hommes à cheval accompagnaient l'àne triomphant, et chacun de ces brillants cavaliers se rafraîchissait le visage avec des éventails blancs. N'ai -je pas raison de vous dire que j'ai vu la duchesse de Don Quixotte?
Plus loin , un barbier dans sa boutique jouait de la mandoline à un soldat; une jeune iille s'agitait légèrement devant eux au son des castagnettes qu'elle faisait retentir en l'air tout en souriant avec des grâces charmantes. D'autres dansaient le fandango dans une rue écartée : partout les refrains de la tiranna, les fredons de la romance, les soupirs des seguidilla, les accords animés, mais tristes , du boléro et le fron fron des cordes d'instruments, et les coups du tambourin , dont les sons animés sont les fanfares de la joie populaire. Tout ce que je voyais , tout ce que j'enten-
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dais me montrait un peuple amoureux, et qui ne voit dans la vie que des moyens de plaisir. N'ayez peur que de tels hommes reprochent au bon Dieu de les avoir fait naître!....
C'est à travers une foule si singulièrement et si diversement animée que nous sommes parvenus à la porte d'une auberge. En descendant de cheval je me sentis étourdi comme un homme qui vient de faire un rêve impossible ; mais à la réalité duquel il s'obstine à croire.
Malaga n'est rien moins qu'une belle ville , mais elle est dans une position pittoresque; elle a un port très-beau, une alameda élégante, et ses habitants ont de la beauté ; pourtant leur physionomie me paraît moins douce et moins agréable que celle du peuple de Séville.
Il y a ici deux races d'hommes , dont les traits offrent une singularité frappante. L'une a des yeux bleus et des cheveux très-noirs ; l'autre a des yeux noirs et des cheveux très-blonds; cette bizarrerie donne souvent une grâce piquante aux figures, surtout aux têtes de femmes.
Cette course de quarante lieues, accomplie sous un soleil ardent et dans des chemins où l'on n'oserait chez nous faire passer des ânes , m'a donné l'occasion d'apprécier tout le mérite du cheval and^loy^.;
docile , élégant , fidèle , c'est le compagnpn de son maître. D'après le commun préjugé , on ne lui attribue en France que de la douceur , de la souplesse et des mouvements majestueux. Pour apprendre à bien connaître ce bel animal , il faut venir le chercher dans son pays. Il est doux, mais fier, vite et infatigable ; sa beauté frappe d'abord les regards; il a des formes plus arrondies que le cheval arabe, son encolure et sa croupe sont fortes, mais son œil est d'une vivacité qui dénote la noblesse de sa race , ses naseaux sont grands et ouverts. Nous avions plusieurs mulets et sept chevaux ; à la quarantième lieue , ceux-ci étaient agiles , ardents , élégants , faciles comme en sortant de chez eux. Je les admirais surtout à la descente: nous avons quelquefois trouvé des pentes de rocs d'une lieue démarche, coupés presqu'à pic par la nature. L'homme n'a fait que tracer là d'étroits sentiers ou des rampes d'escalier dont la pente est plus rapide et plus inégale que des marches dégradées. Dans les passages les plus difficiles, nos chevaux se servaient quelquefois d'une fissure de marbre de l'épaisseur du doigt pour poser deux fois leurs pieds; ces deux pas si périlleux, au bord des plus affreux précipices me faisaient d'abord battre lo cœur et fermer les yeux , mais dès la fin du premier jour je
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sentis que ma monture était plus sûre que moi. Ces animaux intelligents franchissent les endroits les plus scabreux avec une prestesse dont la grâce ne peut être comparée qu'à la démarche des jeunes filles de leur pays, qui piaffent comme les chevaux de race. Je puis dire avec vérité que le cheval qui m'a porté pendant quarante lieues , à travers les chemins, que je viens de vous décrire, n'a pas fait un faux pas de la route. La femme la plus pusillanime se serait fiée k l'adresse de cette charmante bête , à sa sollicitude intelligente, h sa force, plus qu'elle ne se serait fiée à elle-même. Des montagnards seuls oseraient s'aventurer dans certains passages du chemin que vers la fin de notre course je traversais pourtant sans inquiétude sur le dos de mon cheval. Je regrette de me séparer de cet aimable et utile compagnon de voyage. Pas un coup de fouet pendant quatre jours de route, pas un coup d'éperon ne lui ont fait sentir ma présence. Le plus léger mouvement de la main ou des jambes a toujours suffi pour le faire obéir. Cette extrême sensibilité aux aides rend ordinairement les chevaux difficiles à monter; pourtant ceux-ci se laissent mener par des enfants , et malgré tant de docilité ils sont d'une élasticité, d'une énergie qui les rendent dignes du meilleur écuyer.On peut
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tirer du vrai cheval andaloux autant de profit que d'honneur. Remarquez bien que ceux qu'on nous avait amenés de Saint-Roch, quoique bons et sûrs, ne sont pas des plus distingués de leur race. Sans l'extrême diflicultédela route, etsurtoutsans les embarras du passage de la frontière , je ramènerais en France un des beaux chevaux de ce pays. Mais on dit que le changement de régime et de climat altère en peu de mois leurs qualités. Ils vivent d'orge et de paille hachée. Un cheval andaloux ne sait ce que c'est que le foin : aussi son poil est-il d'un éclat que je n'ai vu qu'à lui. A tout prendre, cet animal, dans son pays, est le premier des chevaux, excepté pour la course. Là, les chevaux arabes et anglais conserveraient , je crois , sur lui la supériorité qu'ils ont sur tous les autres.
LETTRE LU
SOMMAIRE
Air d'élégance de la ville deMalaga, — Il n'y a plus de société depuis la révolution de i82-3. — C'est de la mauvaise humeur, ce n'est pas de la misère. — Le bi-igandage profite des troubles politiques. — Ce qui est immoral est anti-social. — Société des brigands ; sa base. — Tendance de notre littérature moderne. — Leone Leoni. — L'amour du genre humain ne remplacera jamais efficacement l'amour de Dieu et l'amour de la patrie. — Le bien que la France fait à l'Espagne. — Le brigandage fait un mal incalculable et prépare la catastrophe générale. — Moyen employé par le gouverneur de Malaga pour voyager eu sûreté. — Anecdote très- véritable.
— Manière de vivre des gens riches. — Ils sont les seuls malheureux. — Leurs avantages tournent contre eux. — Conversation avec un vieux banquier de Malaga. — L'avenir de l'Espagne en i83i. — Chances de tranquillité. — L'Alameda de Malaga. — Le vieux château. — Description du site.
— Coucher de soleil. — Aspect du pays. — Ses productions. — Antiquités. — La cathédrale. — La mer se retire du port. — Aspect de la ville au commencement de la nuit, — Gaieté, insouciance des habitants.
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A MISS BOWLES
Malaga, ce 25 juin i83t.
Les habitants de Malaga me disent que cette ville est ruinée : pourtant elle a un air d'élégance et de gaieté qui réjouit les yeux. Les gens les mieux instruits de l'état du pays prétendent que cette aisance n'est qu'apparente. C'est la première fois que j'entends parler d'une ville tout entière qui affecterait le bonheur. Mais le fanatisme politique fait des miracles, c'est une foi terrestre : aujourd'hui les plaisirs de la société sont nuls pour les personnes du grand monde à Malaga ; celte tristesse date de la révolution de iSaS... A vrai dire cela s'appelle de la mauvaise humeur et non de la misère ; quoiqu'à la fin l'une puisse engendrer l'autre. Les riches s'ha-
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bituent h l'isolement, l'apathie les gagne vite en ce climat ; ils restent chacun dans leur coin , et quand par hasard ils se rencontrent , ils se disent à l'oreille : « Comme nous nous amusions en 1822 ! » L'association du brigandage , qui met la société régulière en état de siège, a gagné tout ce que celle-ci a perdu. 11 en est toujours ainsi dans les temps de désorganisation politique et morale ; cette expression me fait penser qu'on devrait sul>stituer le mot de sociabilité à celui de moralité , on s'entendrait mieux; ce qui est immoral isole toujours les hommes ou avilit les liens qui les unissent ; ce qui est moral assure l'empire de la société , ou eu ennoblit le principe. La mauvaise politique ainsi que la littérature perverse et la fa Fisse philosophie, démolissent l'édifice social, par des erreurs qu'elles donnent pour des vérités. A force de dégrader le Jugement humain, de désenchanter l'esprit , elles réduisent les rapports possibles des hommes entre eux à un seul : au règne de la supériorité individuelle; principe qui pousse l'orgueil à ses dernières conséquences , et qui équivaut, pour moi, à l'autorité du chef de brigands sur sa bande. Je parle de cette espèce de supériorité naturelle qui résiderait uniquement dans l'esprit, et resterait indépendante de toute
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vertu sociale et religieuse. C'est sur cette dernière base du mérite personnel que se fonde la société renouvelée par les hommes qui ne reconnaissent plus ni les droits de l'état , ni ceux de l'église : et qui substituent à ces deux pouvoirs réels et positifs un être de raison qu'ils appellent le genre humain. Ce genre humain , c'est eux-mêmes, c'est leur personnalité monstrueuse, c'est leur esprit avec ses lumières , ses prétentions , ses erreurs , et ses systèmes, c'est la prépondérance de leur intelligence particulière sur l'autorité du corps social organisé, c'est du protestantisme politique; et ce nouveau pouvoir, héritier de tous les autres, sera usurpé par des hommes affranchis des anciennes entraves, mais pourtant imparfaits comme leurs adversaires. Aussi deviendra-t-il tyrannique et abusif, comme tout autre pouvoir, et plus que tout autre , car les écarts de l'orgueil isolé dépassent tout ce que les corps composés ont jamais pu commettre d'abus : ce sera le dernier triomphe du principe de l'isolement , ce sera la révolution organisée , ce sera , je le répète, la société réduite h. l'autorité du chef de brigands sur sa troupe, du bourreau sur sa victime, du criminsel sur ses complices *. Tous les hommes
* ( Nûte écrite en i835.) Relisez un roman d'un écrivain à la motle , et iciiiarquable surtout par l'éloquence du style , elle est
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bienfaisants ont agi sur leurs semblables au nom d'une puissance supérieure à celle de leur propre intelligence, au nom de la patrie et de la religion : on reconnaissait l'autorité de ces hommes, parce qu'on savait qui la leur avait déléguée, et à qui en appeler s'ils en abusaient. On savait d'où ils venaient : Dieu et la patrie sont des mois qui représentent des idées claires et définies; mais l'idée vague et complexe du genre humain ne suilira jamais pour autoriser la mission des nouveaux apôtres; à force de vouloir étendre Ihorizon l'on risque de perdre la vue.
Ces messies de l'humanité commencent par dégoûter l'homme de tout lien sanctionné par le pouvoir religieux et par le pouvoir social. Mais, comme ils ne peuvent vaincre l'horreur de l'isolement que nous apportons en naissant, tout en détruisant les unions légales, ils laissent subsister les unions fortruites, fruit détestable, mais nécessaire de l'instinct social que la nature a mis en nous. 11 rcsiillu
intitulée Leone Leoni, et dites, si vous l'osez , que nous ne vivons pas dans un temps de complète désorg.inisalion sociale!.... Ne voyez-vous piis que toute association sanctionnée par les lois écrites, divines ou humaines, est condanince uniqucniciil parce qu'elle est légitime ; et condamnée, non-seulement dans l'opinion du vulgaire, mais même dans la pensée des plus grauds talents, de ces forts esprits qui se croienl appelés à diriger le genre humain vers le but éternellement promis à leur avidité de pouvoir?
SOLS FERDIJNAINI) VU. loi
de là que de nouveaux pactes, qui ne vaudront tôlière mieux, qui vaudront peut-être moins que les anciens, seront toujours conclus sur les ruines des anciens édifices politiques. Vous tranchez la question en nous opposant comme axiome ce qu'il faudrait nous prouver : le progrès indéfini sur la terre.
Et c'est à des biens si douteux que vous sacrifiez les conquêtes certaines de l'ancienne civilisation ; à des vertus si vagues, que vous immolez des devoirs positifs î Chez les anciens peuples , la foi ennoblissait l'obéissance; l'intérêt peut vivifier vos sociétés nouvelles, mais en dégradant leur principe. Ah! prenez garde! Ne voyez vous pas qu'à force de démolir pour trouver la vraie base de votre édifice nouveau, vous descendez jusqu'à la caverne de voleurs, où d'exécrables serments sanctionnent la dernière des associations possibles entre les humains : celle des appétits. Les passions, ces forçats libérés des vieilles sociétés païennes, sont par vous réveillées dans leur antre. Vous les appelez de toutes parts, à se lever sur les ruines austères des sanctuaires chrétiens , et vous les employez à hâter ce que vous nommez la fusion du genre humain : ce règne de l'unilé, comme vous l'entendez, ce but du progrès me paraît un nouvel empire romain
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fondé sur de nouveaux rapts et de nouveaux brigandages. C'est au nom d'un avenir gros d'illusions, que vous sapez notre passé avec ses croyances confirmées partant de bienfaits; et, pournous attaquer plus avantageusement, vous vous faites des devoirs de vos haines , des nécessités de vos vengeances, des vertus de vos fureurs, des droits de vos envies; vous finissez chacun de vos serments destructeurs de toute croyance , en nous disant de vous croire et d'espérer en vous!... L'univers nous a trompés, nous trompe et nous trompera, hors vous et vos disciples !
C'est à ce degré de désorganisation sociale et morale que la vieille Espagne me semble toucher aujourd'hui ; voilà le fruit des lumières que nous avons apportées à ce pays ; voilà ce que me crient les voix que je crois entendre sortir de dessous cette terre minée par le feu des révolutions ; ce feu trouve ici plus que partout ailleurs des aliments à sa rage. J'ignore quand se fera l'explosion, mais je crois qu'elle sera terrible.
En attendantcette catastrophe générale, le brigandage élève trttne contre trône. La société légitime est aux abois, on la voit sans cesse forcée d'entrer en négociation avec le monstrueux pouvoir sorti de son sein pourladélruiro; «H celle transaction pcrpéliKllc
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de l'ordre avec le désordre, du magistrat , roi de la cité, avec le roi des grands cliemins, est non-seulement une tolérance, une reconnaissance formelle du désordre organisé , qui fait la vie d'un peuple entier, appelé les bandits andaîoux. Je ne crois pas qu'un pareil système soit longtemps compatible avec l'existence d'un gouvernement régulier quelconque. Ce pays est menacé, non d'une guerre entre des partis politiques, mais d'une guerre entre la barbarie et la civilisation , d'une guerre h tout état organisé quelque forme qu'il prenne , quelque fiction qu'il adopte pour principe ; et voilà ce qui me fait pleurer sur l'Espagne , et m'écrier à la porte des villes , comme hier la Bohémienne de la venta : Malheur, malheur, malheur!...
Il y a trois mois que le gouverneur de Malaga , personnage fort important dans la province , voulut aller à Ecija; il résolut d'entreprendre ce voyage absolument seul , il savait que pour se défendre contre le gros de la troupe de José Maria, campée alors tout entière sur la route d'Ecija , il aurait fallu qu'il prît une escorte de quatre-vingts hommes au moins ; cette espèce d'armée l'aurait retardé dans sa marche, il était pressé. Un de ses amis le voyant prêt à partir sans aucune précaution , se récria sur l'imprudence qu'il allait commettre. Le gouverneur écouta pa-
loi L'ESPAGNE
tiemmeiit le sage sermon de cet ami; puis, quand tout lut dit , il tira de sa poche un laissez-passer , signé d'un seigneur des environs d'Estepa , dans la maison duquel José Maria a servi longtemps comme domestique.
Le représentant du roi d'Espagne à Malaga , la troisième ou la quatrième ville du royaume , avait demandé un passe-port à l'ami du roi des grands chemins !
Le personne qui me racontait ce trait est un banquier millionnaire.
« Les seuls vrais malheureux en ce pays, me disait ce financier, ce sont les riches; leur fortune ne leur vaut que des embarras sans avantages. On est l'esclave de son argent , dans une société où la peine de le défendre passe de beaucoup le plaisir de le dépenser. Quelle jouissance un riche peut-il s'accordera Malaga, ou procurer aux autres? Quand on est servi par des domestiques du pays, l'élégance est impossible ; ils ont un tel esprit d'insubordination, qu'ils appellent l'exactitude une minutie, les attentions les plus ordinaires leur sont impossibles : pendant le jour ils abandonnent leur maître à la solitude de la maison pour aller se promener ou dormir sous un arbre, la nuit ils dansent et chantent; si vous les grondez ils vous quittent , aimant mieux
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jeûner chez eux sans rien faire , que de bien vivre en travaillant chez vous ; si vous les renvoyez, vous êtes forcé de les remplacer par d'autres qui sont pires que les premiers.
» Des équipages élégants sont un luxe inconnu dans un pays où il y a trop peu de routes praticables pour les voitures. D'ailleurs il est impossible d'habituer ici les gens à bien soigner les chevaux et à tenir les voitures propres.
» Arranger une maison de campagne , serait sans contredit le plus grand amusement d'un homme riche , habitant un pays brûlant comme celui-ci. Mais comment jouir de ce plaisir dans une contrée où l'on ne peut quitter la ville sans courir le risque d'être égorgé sur les chemins, ou pillé dans sa maison si elle est isolée et d'un abord facile? Si vous faites de votre villa un donjon , vous manquez le but et vous vous ennuyez au lieu de vous divertir.
« Tant que durera un ordre de choses basé sur la double rapine des administrateurs et des brigands, il est clair que les riches seront les hommes les plus misérables de l'Espagne. »
C'est sans doute pour cette raison, répliquai-je , qu'ils sont les seuls révolutionnaires.
Au reste, les remarques du vieux banquier de Malaga me paraissent plus spécieuses que justes. Il
avait de riiumeiir : voilà ce qu'il y a de plus clair dans son discours. Je ne croirai au malheur des riches que lorsque je les verrai se donner autant de peine pour s'appauvrir que je vois les pauvres faire d'efforts pour s'enrichir.
Néanmoins ce vieux et prudent paradoxe > par lequel on ne montre que les inconvénients de la richesse, afin d'assurer le repos de ceux qui la possèdent , approche ici de la vérité plus que partout ailleurs. On y jouit peu de l'opulence , et l'on n'y souffre guère de la pauvreté. Ce fait devrait rassurer sur l'avenir du pays. Qui sait si Dieu n'a pas réservé la paix à ce coin de l'Europe, bien qu'on ie dise plus menacé de bouleversements que tout le reste du monde ?
Quelle bonne satire de la sagesse humaine , si la Providence épargnait les révolutions au seul gouvernement qui ne pense pas à se prémunir contre elles 11.. Jusqu'à présentie gouvernement espagnol ne s'est occupé que de punir les troubles, l'idée de chercher à les prévenir ne lui est pas venue. Il serait curieux que cet aveuglement réussît mieux dans ce pays que la prudence dans les autres états. Tout est problématique dans les allaires de ce monde î Le système de l'inoculation, appliqué aux
révolutions par les souverains les plus éclairés de notre temps, n'est peut-être pas le meilleur possible. L'événement décidera.
L'alameda de Malaga est une belle et pompeuse promenade toute plantée de lauriers-roses. Ces arbres, ransés en allées au milieu d'une ville, ont un certain air artificiel plus extraordinaire qu'agréable; cependant cet alameda est célèbre en Espagne. Aux heures de la promenade publique, les arbres sont arrosés par des ruisseaux factices.
Près de ce lieu, plutôt bien arrangé que beau , on voit un arc mauresque en marbre, monument très-bien conservé.
Il faut monter au vieux château de Malaga. On a de cette hauteur une vue très-étendue, sur une mer d'un éclat et d'une gaieté merveilleuse par la multitude de voiles d'un blanc étincelant qui se détachent sur un fond d'azur; mais les terres qui bordent cette mer sont d'une magnifique nudité : point d'arbres, peu d'habitations, de grandes lignes de côtes bordées d'écume , d'immenses horizons de montagnes. C'est l'eau du golfe de Naples, et plus brillante encore, emprisonnée dans un désert : des plages stériles, des roches âpres, sombres, dépouillées, cendrées, incessamment frappées de je ne sais quel souffle africain qui calcine et colore tout :
lOS L'ESPAGNE
tel est l'aspect de ce territoire célèbre par la qualité de ses vins et la chaleur de son atmosphère. II est d'ailleurs assez productif; il abonde en huile , en grain. Ce paj'S n'est pas stérile, il est nu, ce qui tient surtout à l'aversion des paysans pour les arbres; leur préjugé à cet égard dévaste toute l'Espagne; ici les hommes coupent comme ils plantent ailleurs. Les plus fameux vignobles de Malaga ont l'air plus négligés que les mauvais crus de Surenne ou de Montmorency. L'air de cette ville n'est pas des plus sains; les fièvres inflammatoires y sont fréquentes. Malaga n'a point oublié les ravages de la fièvre jaune au commencement de ce siècle. Quand l'épidémie eut cessé , il fallut repeupler la ville avec des hommes du dehors. Un pays se ressent toujours de ces crises extraordinaires.
Le château de Malaga est bâti sur les fondements d'un phare antique, on a trouvé beaucoup de restes d'architecture à Malaga ; ce fort s'appelait chez les Maures Gibralfaro. Il avait dès ce temps un phare célèbre.
La cathédrale renferme de beaux tableaux, dont l'un est d'x\lonzo Cano, et quelques sculptures remarquables; elle a été bâtie à la place d'une mosquée.
La ville de Malaga est menacée de se voir aban-
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donnée de la mer ; la rivière, voisine du port , le Guadalmedina , charie du sable à son embouchure et fait reculer la Méditerranée. C'est un grand malheur. Le port qui s'obstrue de jour en jour, est encore aujourd'hui un des meilleurs de l'Espagne ; c'est aussi l'un des plus pittoresques.
Ce soir , du haut de la montagne , sous la porte du château fort , j'ai vu la lune se lever à travers les mâts des vaisseaux qui remplissent le port de Malaga. Sa couleur était d'un rouge sombre , les vapeurs qui dilataient le disque enflammé s'élevaient dans le ciel comme des nuages de fumée au-dessus d'un foyer lumineux ; les navires avec leurs agrès et leurs mâtures semblables à des troncs d'arbres, aux branches dépouillées , se détachaient en noir sur ce fond éclatant : on eût dit un feu de joie allumé dans une forêt.
Des chants lointains égayaient l'obscurité , et les frémissements des guitares sortaient de toutes les parties de cette ville éveillée pour le plaisir, endormie pour les affaires. Les accords des instruments montaient jusqu'à moi comme des soupirs d'amour , et les harmonieux bourdonnements des cordes plaisaient à la pensée plus encore qu'à l'oreille. Les sons n'étaient pas agréables , mais tout ce bruit était du plaisir et de la joie
110 LESPAGNE SOLS FERDINAND Vil.
Dans le midi de l'Espagne , chaque soirée est une fête, tant la nuit embellit ce paysl 1 On ne le voit pas, on n'est plus attristé de sa nudité, on respire son air balsamique et l'on entend vivre son peuple !
Des chants passionnés , des éclats de gaieté , des murmures de jeunesse et de bonheur vous arrivent à travers les ténèbres , et vos soucis sont dissipés par ces explosions de la joie populaire qui rayonnent comme des feux d'artifice au commencement des nuits méridionales. Je vous le dis encore , pour que vous le croyiez , l'été venu , c'est la nuit qu'il faut voir l'Andalousie.
LETTRE LUI
SOMMAIHE.
Les approches de Grenade. — Souvenirs des fêtes et de l'élégance des Maures. — Attente trop vive pour n'être point trompée. — Histoires romanesques. — Récit du voyage de Malaga à Loxa. — Crépuscule du matin. — Paysage grandiose. — L'été attriste ici la nature comme l'hiver la dépouille chez nous. — Effet de la chaleur sur le sol. — Transparence de l'air au point du jour. — On distingue le mont des Singes à quarante lieues. — Description détaillée de la moisson. — Souvenirs des mœurs antiques. — Aspect pittoresque d'une aire en plein champ, — Les moissonneurs. — Chaleur des ravins desséchés. — La venta d'Alfarnate.— Une histoire de brigands, — IMagnanimité du chef. — Sa justice souveraine trop expéditive. — Autre histoire. — Cruauté du même chef, — Mort d'une jeune fille dont le père devient fou. — Description du col d'Alfarnate. — Changement d'aspect. — Végétation de la Yega. — Pressenti-mjent des beautés de Grenade. — Description deLoxa. — Voyage d'un Espagnol en 1774. — 11 ne parle que des antiquités romaines. — Petit rocher couvert d'habitations qui s'élève au milieu même de la ville de Loxa. — Superbe cascade du Xenil, dont personne n'a parlé. — L'auberge de Loxa. — Elle est tenue par un horloger. — Impatience du voyageur arrêté pour la nuit à huit lieues de Grenade.
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A MISS BOWLES
Loxa , ce 27 juin i83i.
J'approche de Grenade, un des lieux du monde où l'on s'est transporté le plus souvent en imagination. Grenade, cette capitale du peuple des Mille et une JXuits, m'apparaît déjà dans toute sa splendeur. Je vois les fêtes de ces hommes ingénieux et brillants, j'admire l'élégance de l'Orient , dont ils ont apporté les premiers modèles à l'Europe chrétienne, qui modifie si bien ce qu'elle copie; et je me dis : C'est ici qu'au milieu d'un monde etirayant d'austérité, d'un monde oii tout inspirait la tristesse chrétienne, un peuple voluptueux est venu s'installer pour briller entre tous les peuples par son courage, ses passions, sa