TOME IV
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science, ses arts, son intelligence du plaisir, par sa galanterie, par son amour pour tout ce qui peut embellir la vie. Quel contraste 1
L'histoire des Maures en Espagne me paraît tenir , dans celle de l'Europe au moyen âge , la place de l'épisode d'Armide dans le poëme du Tasse. Le bon Dieu a voulu se distraire une fois des vertus de son peuple. Aussi braves que les chrétiens, moins détachés des choses du monde, les Arabes ont égayé les pays qu'ils ont conquis. Dans ces temps-lk , inviter les hommes au plaisir, c'était les civiliser.
En avançant vers Grenade je ne puis me défendre d'une impatience dont la vivacité nuit inévitablement à l'impression des plus beaux lieux. Rien ne saurait répondre à une telle attente. Mais ma raison est vaincue, ou plutôt elle n'a pas résisté. Je ne vis que pour arriver à cette ville romantique , où tout était poésie jusqu'à son nom, qui vient, dit-on, d'un fruit de son territoire, parce qu'avec l'aspérité du sol sur lequel elle est construite, avec ses palais bâtis sur diverses collines , ses mosquées et leurs aiguilles, ses vallées de maisons traversées par des fleuves d'eaux vives et bienfaisantes, elle ressemblait h une grenade en tr'ou verte et prête k verser ses graines et son suc rafraîchissant.
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Depuis que je m'achemine vers cette fameuse Vega , baignée de tant de sang, vers ces forteresses de marbre si souvent prises et reprises, je ne vois plus que des chevaliers infidèles et dont la courtoisie a pourtant surpassé la délicatesse des chrétiens; je vis dans leurs tournois, qui étaient des guerres , et dans leurs guerres, qui étaient des fêtes, et je repense le jour et la nuit à ces histoires, changées en romans par l'imagination des poètes qui les racontent. J'assiège ces villes toutes décorées de petites colonnes et de murs brodés de marbre, supportant des plafonds de stucs coloriés et des charpentes de cèdres sculptées en forme de ruches renversées; habitations dont l'architecture est trop fantastique pour servir à des femmes et à des hommes comme ceux de tous les pays , et où l'on ne peut se figurer que dames et chevaliers qui font eux-mêmes décorations dans leurs palais.... Puis je me dis : A la place de cette population romantique et de ses monuments, chef-d'œuvre d'un luxe et d'un art capricieux, je vais trouver le Temps, assis surdes palais déserts qu'il achève de démolir en silence. Mais quelle solitude animée que celle où l'on découvre les ruines de l'Alhambral.... Cette terre bénie des mécréants a des voix qui ne ressemblent à nulle
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autre voix ! Demain je les intciTOgeral clans la poussière de leur sépulcre ces morts qui vécurent si clorieusement , et moururent avec la sérénité de leur croyance toute sensuelle !
Voilii ce qui m'attend à Grenade la belle 1... ou plutôt à son tombeau , où je viens de bien loin faire mon pèlerinage poétique... Mais c'est assez rêver, il est temps de raconter.
Nous sommes partis ce matin, ou plutôt la nuit dernière de Malaga , vers deux heures, dans une trrande berline du temps de Philippe Y de Bourbon , traînée , non par huit, mais par quatre mules. Nous avons retrouvé une route praticable en voiture pour aller k Grenade; c'est celle de Loxa ; et nous l'avons préférée, à cause de cette facilité , au chemin de Vêlez de Malaga , que je crois plus pittoresque ; mais la mortelle chaleur qui nous poursuit est plus forte que ma curiosité; certes c'est beaucoup dire! Je me sentais souffrant , et je craignais que de violents efforts ne me rendissent malade.
En quittant l'auberge de Malaga, nous n'eûmes garde de négliger la précaution de rigueur que nous avait expressément recommandée notre voituricr. Nous parlâmes /?/;^/77c;?^ entre nous de la course que nous allions faire, et ces discours intermpusavec atiectation avaient pour but de per-
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suader à nos hôtes et aux garçons de la maison que nous prenions la route d'Antequera au lieu de celle de Grenade. J'ignore jusqu'à quel point cette ruse banale est efficace, mais les guides y attachent toujours la plus grande importance. Nous nous serions reproché de les contrarier sur un point où l'obéissance nous paraissait sans inconvénient, tandis que la résistance pouvait avoir des suites fâcheuses.
Quand nous montâmes en voiture, il faisait un clair de lune cendré ; le ciel, quoique sans nuages, était comme couvert de poussière, l'air était lourd et sourd et chaud à effrayer : un peu plus, me
disais-je, et nous étoufferons. Le plus est venu;
nous vivons encore !... L'imagination fait dans les souffrances du corps l'office de l'opposition dans la constitution du pays : elle grossit le mal et ses prévisions vont toujours plus loin que le fait.
Peu de paysages m'ont paru aussi grands que la vue de la baie de Malaga au lever du soleil. A ce moment nous atteignions le sommet de la montagne sur les pentes de laquelle on a taillé les rampes de la nouvelle route de Grenade. Que ces rochers calcinés sont tristes dans leur stérile beauté!!... Ici la nature est dépouillée par les étés autant qu'elle l'est chez nous par l'hiver le plus rude. Dans les
ravins dcvsséchés reste un sable qui rend étincelant l'ancien lit des torrents. Le creux le plus rétréci des vallées intérieures, les fentes sinueuses des rocs exhalent une chaleur semblable aux flammes qui sortent d'un four allumé : les pans de roches qui forment les escarpements des torrents mis à sec brillent d'un insupportable éclat. Le mirage du soleil qui se lève et frappe sur le marbre vous poursuit partout; le repos n'est plus sous le ciel , il n'est pas non plus sous la terre , car l'ombre même des cavernes est ardente ; la campagne n'est qu'une arène couleur d'or bruni, où pendant cinq mois la lumière et le feu détruisent la vie jusque dans son principe. Au-delà de cette terre désolée , mes yeux cherchaient la mer. Je l'aperçus avec effroi plus azurée , plus brillante que le ciel purifié par l'aurore , tandis que la terre exhalait des tourbillons de chaleur qui nous préparaient pour ce soir un orage sec , espèce d'ouragan bien connu des Espagnols ; ils le désignent par le nom de tempesta d'aire : tempête d'air. C'est de tous les phénomènes du ciel en été le plus redoutable : la chaleur semble croître par la vitesse du vent ; et plus ce souflle de feu est violent, plus la respiration de l'homme devient diflicile. Cette journée, surtout la soirée qui vient de la terminer, m'a rendu malade.
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L'air est devenu si transparent pour un moment avant le point du jour, que pendant une demi-heure j'ai pu distinguer les côtes d'Afrique à quarante lieues de distance. J'ai reconnu en Barbarie le mont des Singes, voisin du détroit de Gibraltar. Mes y eux, malades d'éblouissement , se fermaient, demandaient grâce à la lumière , et cherchaient en vain des bornes et de l'ombre dans l'espace illuminé.
En nous retournant vers l'intérieur du pays , nous apercevions de distance en distance des groupes de moissonneurs plus brûlés que la terre ; ils achèvent l'œuvre du soleil ; ils dépouillent les flancs de la montagne de ses derniers vêtements : la terre reste à nu pour six mois sous les coups de la faucille et sous les feux redoublés du ciel. Malgré la désolation du pays pendant les mois brûlants de l'année , rien n'est plus intéressant pour le voyageur que le spectacle de la moisson dans les provinces méridionales de l'Espagne. Ces tableaux me paraissent si curieux qu'ils me consolent de tout ce que je souffre pour avoir voulu les aller voir. Ce sont des scènes du monde primitif, où tout est simple, noble comme la Bible. On est en Orient au temps des patriarches. A mesure que la terre rasée perd sa parure , de distance en distance on voit s'élever dans les plaines et sur le penchant
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des collines d'immenses monceaux de gerbes apportées à dos de hêtes , pour former de place en place des dépôts provisoires. Près de ces granges découvertes on dispose l'aire où se bat le blé : ce sont des parties de terrain également découvertes, mais nivelées et durcies avec soin. Ces aires primitives forment de grands cercles au milieu des guérets ; c'est là qu'on apporte les gerbes à mesure qu'on moissonne ; le grain y est séparé de la paille sous les pieds des chevaux , méthode la plus anciennement usitée pour recueillir le froment , Torge et le seigle. Ce travail se fait par trois ou quatre mules attelées à une planche qui forme comme le siège de derrière d'un char-à-banc : cette espèce de chaise est fixée sur deux brancards qui glissent dans la paille comme les branches d'un traîneau dans la neige : un enfant, un homme , quelquefois une gracieuse jeune fille , debout sur ces barres de bois, conduisent les mules en les faisant tourner pittoresquement autour de l'aire, et cette promenade dure tant qu'on croit que l'épi n'est pas entièrement vide. A la fin d'une journée ainsi occupée, on voit des montagnes de blé s'amonceler près de ces granges volantes. Après l'ouvrage, les travailleurs brûlent les brins de paille inutiles; ces feux de joie accroissent l'im-
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pression delà chaleur; les figures qui entourent le fojer brillent de l'éclat de la flamme reflété sur elles , et des groupes joyeux chantent et dansent follement en dispersant la poussière et la cendre dont les tourbillons s'élèvent dans les airs avec des nuages de fumée et des cris de joie qui l'accompagnent jusqu'au ciel. Les jeunes hommes et les jeunes filles, entourés de figures de vieillards et de femmes, apparaissent à travers ce brouillard poétique comme des ombres à demi cachées derrière des voiles dorés et dans des gloires diaphanes! Que je suis loin d'Ossian et de ses Ecossais! et pourtant que je suis près de la poésie ! ni'écriai-je en contemplant ce spectacle ! ! ! Il est d'un effet bien nouveau pour les hommes du Nord , mais bien pittoresque.
Mais quand on s'éloigne des pentes fertiles où se jouent ces pastorales, et qu'on s'enfonce à travers les rochers déserts dans le creux de quelque défilé, la chaleur augmente, la pierre renvoie un souffle de feu à l'homme percé des dards du soleil : le malheureux s'inquiète, sa poitrine se gonfle, ses yeux sortent de leur orbite et regardent sans voir; il aspire avec peine et respire sans avoir trouvé l'air dont il est altéré. Il est près de suffoquer, il est dans le gouffre de l'enfer , dont il sent le feu
sans le voir; épouvanté, haletant, il cherche autour de lui la vie qui lui échappe, mais tout est mort au dehors comme au dedans. Tandis que la lièvre le dévore, il aperçoit par moment entre deux rochers les sommets éternellement blancs des montagnes de Grenade, où la neige ne fond que par places. Cette vue l'irrite et n'éteint pas sa soif, puisqu'il ne peut atteindre l'eau du glacier : quelquefois l'aigle blanc de la Sierra-Nevada s'abat près de lui , sur un roc, et regarde sans crainte passer ce vovageur, étonné du voisinage et de l'intrépide tranquillité de ce roi de l'air et de toutes les solitudes !
Devant de tels tableaux j'oublie mes souffrances, et je me dis : Que je suis heureux d'être venu jusqu'ici !
Après neuf heures de marche continue et aussi pénible pour les bêtes que pour les hommes, on arrive à la venta d'Alfarnate, où l'on trouve les désagréments inhérents à ces sortes d'auberges. Néanmoins, il y a dans celle-ci des visages humains et des gens de bonne humeur.
Ils m'ont mené ci deux portées de fusil de leur maison pour me montrer la place où une grande dame espagnol;? fut arrêtée il y a quelques semaines, par une bande de rateras et sauvée par José Maria. C'est probablement la dernière fois
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que le nom de ce héros de la caverne reviendra dans mes récits, puisque, passé Grenade, je ne serai plus dans le rayon de sa gloire; mais le Irait que vous allez lire mérite d'être cité.
La dame voyageait en voiture avec toute sa maison et beaucoup d'argent, elle se rendait de Malaga à Antequerra. En quittant la venta , elle est arrêtée et entièrement dépouillée par une troupe de voleurs. Après l'avoir dévalisée malhonnête^ ment, au point de ne lui laisser que les hardes qu'elle avait sur elle, ses chevaux et sa voiture , ils lui permirent ensuite de continuer sa route. Le chef de ces bandits lui dit en la quittant brusquement : Si l'on vous demande qui vous a volée , vous répondrez que c'est José Maria !
A une lieue de là , cette pauvre dame rencontre les gens de José Maria qui s'approchent de sa voiture, et lui demandent, avec toutes les formes de la politesse chevaleresque des vieux Espagnols, de lui remettre sa bourse. — Il n'est plus temps, répond la dame , José Maria vient de me la prendre , ainsi que tout mon bagage. — José Maria ne prend pas le bagage des dames, s'écri; le noble brigand : un coup de sifflet se fait entendre! le chef paraît, monté sur un cheval andaloux : cette fois c'est le vrai José Maria ; devinant à l'instant la fraude, il
retient la clame près de lui pendant qu'il envoie des détachements de ses gens en diverses directions à la poursuite des faux braves , dont les turpitudes déshonorent son nom. Plusieurs heures se passent dans l'attente, enfin on amène une partie des voleurs bâtards des rateros avec le bagage entier de la dame.
José Maria fait approcher le chef de ces misérables, le confronte avec la voyageuse, plus morte que vive, et demande à celle-ci de dire avec sincérité si elle reconnaît cet homme ; il y va de la vie de la malheureuse. — Elle répond qu'elle le reconnaît! — - S'il est vrai qu'il lui ait dit qu'il s'appelait José Maria? — La dame hésite ; cependant la frayeur et la vérité l'emportent; d'une voix tremblante elle répond encore : Oui. — Elle veut ajouter quelques mots.
Le brigand souverain n'écoute rien; sans autre forme de procès, il fait placer le coupable hors de la vue de l'étrangère , et le tue d'un coup d'escopette à quelques pas de cette dame.
Il fait aussitôt rendre à la malheureuse tous ses effets, refuse fièrement la rétribution qu'elle lui offre en témoignage de sa reconnaissance , et pousse l'orgueil des scrupules jusqu'à lui faire remettre la dernière pièce de monnaie qu'on avait enlevée à
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riin des gens de sa suite. Il ne s'en tient pas à cette restitution, il choisit parmi sa troupe des hommes d'élite , auxquels il ordonne d'escorter gratuitement jusqu'à la porte d'Antequerra la voyageuse, dont la surprise égalait au moins la frayeur, et il ajoute en s' éloignant que, s'ils acceptent la plus légère récompense, ils auront le sort du chef des rateros. Ce fait, d'autant plus vrai qu'il est plus romanesque, vient de m'être confirmé par le maître de poste de Loxa , qui me l'a raconté dans les mêmes termes, avec toutes les circonstances que je vous ai rapportées. Ce pays est celui des histoires incroyables; pourtant, malgré l'exagération naturelle aux Espagnols, je crois à celle-ci , par la raison que je viens de vous dire : elle m'a été contée deux fois de la même manière, ce que je n'ai jamais vu arriver aux histoires inventées ou amplifiées.
Voici un autre fait moins honorable pour notre criminel héros. Malheureusement il est aussi vrai et bien plus vraisemblable que l'autre.
11 y a quelque temps que José Maria rencontra aux environs d'Antequerra un officier espagnol qui voyageait seul avec sa fille, jeune personne de dixseptans, charmante, dit-on, à touségards.Lebrigand n'était pas ce jour-là disposé à la générosité. L'officier, dans un accès de fureur irréfléchi, avait com-
meucé par l'irriter ea essayant la résistance, et pour comble de folie eu l'accablant d'injures. José Maria, pour toute réponse, dépouille les deux voyageurs: il leur enlève leur bai^age entier , leurs montures, enfin tout, puis il les laisse aller.
Les malheureux n'avaient pas encore marché un quart d'heure, déplorant tous deux leur mésaventure, qu'ils virent retourner sur leurs traces le même José Maria, courant à bride abattue. En un instant ce terrible ennemi les atteint : la bête féroce dit qu'il s'est souvenu des bagues que la demoiselle porte à ses doigts. Elles ont peu de valeur, répond la jeune fille, et j'y tiens : ce sont des souvenirs. José Maria insiste : il veut les avoir. Le père désarmé reste cette fois spectateur silencieux, tandis que la jeune fille s'apprête k donner sans nouvelle contestation les bijoux qu'on lui demande. Mais ses mains, enflées par la chaleur du jour et la fatigue d'une fuite trop rapide en plein soleil, ne lui permettent pas de les retirer assez promptement. Pendant qu'elle s'efforce d'obéir, [le bandit aperçoit un long convoi de voyageurs sortant d'un défilé; il voit ce cortège précédé d'une escorte assez nombreuse et bien armée. José Maria était revenu là seul, par conséquent il sent qu'il faut fuir... mais non sans avoir les bagues. Impatienté de la lenteur
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de la malheureuse, il s'approche d'elle, tire sa Jiavaja , grand couteau espagaol long et toujours bien efïîlé , lui coupe deux doigts, et la laisse baignée dans son sang. Peu d'heures après cet événement elle était morte de ses blessures, malgré les prompts secours qu'on lui donna dans la ville d'Antequerra , où elle fut portée : le père est devenu fou.
S'il avait sa raison, et qu'il l'employât à se venger du véritable auteur de son désespoir, ce n'est point contre José Maria qu'il tournerait d'abord son poignard. Quand on pense que ce chef de brigands a déjà été pris plus d'une fois, et que les gens de la justice l'ont toujours lâché pour son argent, ces infidèles défenseurs du bon ordre ne paraissent-ils pas plus coupables que le bandit, qui du moins fait son métier? Que le ciel épargne cette réflexion au père de la victime dans ses moments lucides !... et que l'Espagne échappe à la ruine que lui préparent des hommes qui l'administrent à la manière des pachas de Turquie.
Nous avons laissé passer les heures les plus brûlantes du jour, couchés dans la venta d'Alfarnate, sur les coussins de notre berline , puis une seconde marche de cinq heures nous a conduits à Loxa.
Au moment où l'on vient de traverser le col, en
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espagnol cl puerto dAlfarnale , la scène change comme par magie : c'est l'air de \a.yeg-a (de la plaine) de Grenade qu'on respire. C'est le paradis de l'Espagne dont on vient de dépasser la limite ; déjà les oliviers recommencent, on a traversé le désert, on voit renaître une terre bénie. On est récompensé de tout ce qu'on a souft'ert, c'est comme la résurrection promise aux âmes ferventes. Déjà des ruisseaux murmurent sous les figuiers chargés de fruits, sous les pistachiers, sous les galeries naturelles, formées parles vignes de la grosse et de la petite espèce, sous les allées de mûriers, entrelacées de festons de coloquintes et de clématites sauvages, qui dérobent aux regards le cours de l'eau, dont on entend la fuite sans l'apercevoir, tant la végétation devient épaisse et puissante aussi tôt qu'on descend le versant de la montagne qui regarde Grenade ! Partout la terre produit ; l'air même change de nature, il s'adoucit et se parfume. C'est l'air de la Vega , l'air du paradis des Maures, de l'Eden des chrétiens d'Occident , c'est l'air qui passe avec l'eau du Xenil à travers les bosquets de la plaine embaumée. Le Xenil, vous le savez, est le ileuve de Grenade, de cette Rome de la chevalerie , de cette capitale du monde romantique , aussi glorieuse de ses ruines que la Rome du monde chrétien cstindilférente
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à ses désastres. Je commence à espérer que j'y arriverai demain sans accident. En partant de Loxa , je tâcherai de fermer les yeux jusqu'à l'endroit de la route où l'on me dira : Voici Grenade.
Loxa est une petite ville assez pittoresque; elle a des prétentions à l'antiquité fondée sur une inscription latine qui fut trouvée dans l'église principale de la ville. Ce fait est raconté dans un ancien manuscrit sans nom d'auteur. L'inscription prouvait que Loxa est le Lacibis des Romains ' .
Cette lettre de noblesse à moitié déchirée m'intéresse moins que la fraîcheur et l'abondance des eaux, qui font le charme du pays où nous entrons. Il paraît que les habitants de la Vega de Grenade ne partagent pas l'aversion des autres Espagnols pour les arbres. Les environs de Loxa sont un vrai jardin , une forêt coupée de clairières , où coulent des ruisseaux rapides et vivifiants comme les torrents des Alpes , s'ils baignaient une terre fécondée par le soleil d'Afrique : ce mélange si rare de neige , d'eau et de feu produit des miracles de végétation : on ne sait où l'on estl...
' Voyez le Voyage topographique de Grenade à Lisbonne , par Anastase Francos , Grenade, 1774, livre écrit en espagnol, et qui est assez curieux par les recherches de l'auteur sur les antiquités classiques du pays , les seules qui à cette époque parussent mériter quelque attention.