‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 36 sur 79 · A MONSIEUR LE COMTE DE SABRAM · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE COMTE DE SABRAM

Grenade, 1 6 juillet 1801,

Vous m'avez demandé une lettre de Grenade le lendemain de mon arrivée dans cette ville; et voilà déjà plus de vingt jours que je vous la dois. J'ai cru un instant que je ne vous écrirais jamais.

J'ai été à la mort d'une fièvre bilieuse continue

Cette fièvre n'a duré que quatre jours; mais pendant les douze suivants elle menaçait à chaque instant de revenir; si elle fût reveiiue je serais parti. La maladie s'est terminée par une de ces dyssenteries d'Afrique , comme celle qui a emporté Belzoni et tant d'autres. Quand on a ce mal au degré où je l'ai eu il devient presque toujours mortel :

pendant les deux premiers jours il ne m'a pas laissé à la lettre dix minutes de repos. A la fin , je ne pouvais plus même m'asseoir dans mon lit , ce qui rendait la tâche de mon pauvre valet de chambre bien dilïicile. Cette crise a dure douze jours en diminuant graduellement depuis le troisième, sans que le médecin voulût consentir à rien faire pour la calmer; il disait toujours qu'il pouvait arrêter le mal , mais que s'il contrariait la nature je serais hydropique dans un mois. Malgré sa prudence, ce docteur me paraît un vrai médecin de Molière. J'ai faitUi un voyage d'un siècle et demi ; et je me suis vu traité par Fagon ; plutôt vieux que jeune, grave, important, ailichant la science , ce docteur de Grenade se manque à lui-même en se refusant la grande perruque et la canne à pomme d'or. Il a du reste tant de réputation en Espagne, qu'une des plus grandes dames de la cour l'a fait venir à Madrid pour se faire soigner par lui : il a vu le roi, qui lui a donné des témoignages d'estime , et accordé des distinctions regardées comme flatteuses dans ce pays. Il a des ordres, il est membre des premières sociétés savantes; enfin s'il m'eût tué ou laissé mourir (ce qui pour moi revenait au même), je serais parti pour l'autre monde avec tous les honneurs de l'art et sans

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qu'on eût manqué envers moi à aucune des formalités médicales en vigueur du temps de Louis XIV. Du reste, quoique voisin de notre auberge, ce docteur ne venait pas me voir toutes les fois que je le demandais : il ne se dérange qu'à ses heures : si on va le chercher pendant la sieste ou au milieu du sommeil de la nuit, on est à peu près sûr d'être refusé.

Une jeune dame anglaise, que nous avons connue à Séville,est venue passer l'été ici; elle s'est logée avec son mari et ses enfants dans quelquesunes des salles les mieux conservées de l'Alhanibra, maison de campagne unique dans le monde. Cette dame , qui a mal à la poitrine , éprouve parfois des accidents graves. Une nuit , il y a de cela trois ou quatre jours , elle eut un crachement de sang violent. Le mari envoie aussitôt chercher mon docteur, l'oracle de la faculté de Grenade. Ce grave personnage fait répondre qu'il ira le lendemain , et que pour tous les trésors du Pérou il ne monterait pas k l'Alhambra au milieu de la nuit. Il faut , je crois , une demi-heure à pied pour aller de Grenade au palais des rois maures, par un chemin superbe et praticable en voiture.

Un des traits caractéristiques des Espagnols de toutes les classes , depuis le muletier jusqu'au roi,

en passant par les aubergistes, les soldats et les médecins, c'est l'aversion de tout ce qui peut changer leurs habitudes. 11 y a un peu de cette disposition routinière dans chaque peuple, mais ici elle domine.

J'ai eu à souffrir du caractère national de mon docteur, qui, du reste, m'intéresse par sa conversation. Il ne sait pas le français, mais j'ai appris assez d'espagnol pour causer , surtout avec les hommes d'esprit. Je me croyais même si habile, que le jour de mon arrivée à Grenade j'avais renvoyé à Madrid mon domestique interprète; imprudence dont je me suis repenti plus d'une fois avant ma convalescence.

Ce mot de convalescence est rassurant , n'est-ce pas ? Mais savez-vous ce que c'est en ce pays que de se lever de son lit après seize jours, par une chaleur de vingt-six à vingt-huit degrés? On a le teint d'une momie, la maigreur d'un squelette, les joues serrées l'une contre l'autre à travers la bouche, les dents allongées d'un quart, les cheveux diminués des trois quarts , les yeux tellement enfoncés, qu'ils paraissent plus loin du visage que du crâne, la vue trouble, l'ouïe dure, et la tête et les jambes si faibles, que lorsqu'on essaie de marcher on voit noir devant ses yeux , la gorge se serre, le cœur palpite, les nausées rocommenccnt , on perd connaissance,

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et l'on retombe sur sa chaise jusqu'à trois fois avant de pouvoir se tenir debout.

Voilà l'état où je suis depuis avant-hier. Cette convalescence m'a privé jusqu'à présent du plaisir tant souhaité de monter à l'Alhambra. L'Alhambra est pour moi la terre promise, et j'attache une idée superstitieuse à la première visite que j'y ferai. Il y a peu de jours que je croyais encore ne pouvoir jamais accomplir ce pèlerinage. Concevez-vous le tourment de passer dix-neuf jours à Grenade sans avoir vu l'Alhambra? Je l'ai aperçu de la route avant de passer la porte de cette ville, où nous sommes parvenus sans accident au moment du coucher du soleil. L'arrivée de Grenade par le chemin de Loxa m'a paru belle : c'est mon dernier souvenir de voyage.

J'avais déjà le germe de la maladie qui depuis m'a presque anéanti. La fatigue de la route, les nuits sans sommeil, terminées vers le matin par un assoupissement dont on est presque toujours réveillé en sursaut , la mauvaise nourriture , la chaleur, l'eau, et, je crois, la malédiction de la Bohémienne à la venta de Cartama , m'avaient enflammé le sang et dérangé l'équilibre des organes. Tous les soirs je me sentais un peu de fièvre ; en arrivant à Grenade j'eus un frisson plus fort qu'à

l'ordinaire. Voulant dissiper ce malaise , je m'efforçai de sortir de notre auberge; il était huit heures du soir ; j'allai me promener sur la place de la Comédie : il y a une salle de spectacle à Grenade, il y a des rues très-peuplées, des boutiques approvisionnées de tout, un peuple animé , affairé; enfin il y a tout ce que je n'y venais pas chercher, c'est-àdire tout ce qu'on trouve ailleurs. Cette ressemblance n'est pas le moindre sujet de surprise pour un voyageur romantique et ignorant comme moi par nature et par principe.

J'arrivais à Grenade sans avoir voulu m'avouer que, depuis la chute de Boabdil , cette ville avait suivi le sort du reste de l'Espagne , et qu'après avoir été repeuplée elle avait continué d'être habitée, civilisée, embellie parses derniers conquérants. Desidées si simples ne m'étaient jamais entrées dans l'esprit. J'avais lu pourtant des guides et des voyages, où la population delà Grenade chrétienne est portée à 5o ou 60,000 habitants : ce chiffre m'était passé par la pensée sans y laisser une image nette : d'ailleurs 60,000 âmes dans une ville qui en avait eu quatre cents, ne m'empêchaient pas de me la figurer déserte; mais soit que l'enceinte, autrefois habitée, ait été resserrée, soit que toute la population se réunisse le soir aux environs de la Comédie et de

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rAlameda, ma première surprise, en parcourant quelques rues de Grenade, a été d'y trouver de la foule : poursuivi de la fièvre, j'entrai dans un café, où je fis l'imprudence de demander une glace à la crème : elle était mauvaise ; je n'eus pas achevé de la prendre , que le frisson redoubla et qu'il me prit un grand mal de cœur; le malaise causé par ces insupportables nausées, allaitjusqu'à la syncope : elles n'ont pas cessé un moment pendant quatre jours.... quatre jours de mal de mer!... c'est une agonie prolongée. Me sentant près de me trouver mal au milieu du café , je n'eus que la force de retourner à mon auberge, en grelottant par vingthuit degrés de chaleur , et de me coucher dans un lit que je n'ai quitté qu'au bout de seize jours.

Je vous laisse à penser si j'ai souffert moralement et physiquement pendant cette séance dans une chambre assez bonne , mais brûlante comme tout le pays , sur un matelas inégal comme un sac de noix, soutenu par un mauvais lit de sangle, où l'on a trouvé , la première fois que je me suis relevé, c'est-à-dire seize jours après ma première couchée, près de deux cents punaises. Ajoutez à ces désagréments , le tapage des maisons espagnoles , surtout des auberges, où l'on ne dort que le jour, et où l'on chante et danse toute la nuit : et vous me

plaindrez d'avoir subi une telle épreuve , au lieu de jouir du plus grand plaisir que je m'étais prorais dans ce voyage : celui de voir en détail Grenade la belle.

Cette foi ce ne sont pas les choses qui ont trompé l'attente du voyageur , c'est le voyageur qui manque aux merveilles du monde; il les regarde sans les voir , car la force de la curiosité elle-même labandonne ; la curiosité est l'œil de l'esprit, et l'approche de la mort l'éteint en môme temps que les yeux du corps ; ou du moins elle dirige ailleurs son regard.

Dans l'état de marasme où je suis , on se sent humilié de sou indiflerence pour les plus grandes choses, autant que de l'importance qu'on met aux moindres.

Depuis que je mange , c'est ma soupe qui est la grande affaire du jour. Ce qu'on appelle en Espagne un bouillon léger , se fait avec du jambon , du cervelas, de l'ail , du piment et un peu de mouton. Cette soupe me brûle : on me met un pot au feu i» part , mais non sans peine ; un ménage espagnol est dénué de tous les ustensiles qui paraissent indispensal)les ailleurs. Kion de si diiUcilc: que de faire rôtir de la viande. IMon valet de chambre a pris une épée pour broche : une autie lois il a

pendu un poulet à une ficelle.... et nous sommes au milieu de la ville de Grenade!! Les maîtres de la maison manquent de tout ; mais ils se prêtent à tout ; ce sont de bonnes gens : les jours où l'on me croyait à la mort, on faisait cesser les danses par bonté plusieurs fois pendant la nuit; mais le silence obtenu par ce mouvement de cliarité ne durait jamais plus d'un quart d'heure : au bout de ce temps , le naturel et le bruit revenaient au galop. Vingt-cinq officiers anglais partis de Gibraltar, et voyageant ensemble pour leur plaisir , arrivèrent à Grenade le jour où j'étais le plus mal; nous connaissions plusieurs de ces messieurs , qui ne manquèrent pas d'ajouter à l'inquiétude de mon compagnon de voyage , en lui disant que dans cette saison personne ne revient de la maladie que j'avais, surtout quand on n'est pas traité par un médecin anglais. Le médecin espagnol, de son côté, ne cessait de nous répéter que la méthode des étrangers était mortelle dans les maladies du climat. Moi je sentais que je ne mourrais pas : mais c'est depuis que je suis déclaré guéri que je me crois mourant : quand on est tombé aussi bas, il serait plus facile de continuer à s'en aller que de revenir : l'effort de volonté nécessaire pour se refaire un corps et un esprit propres k cette lourde vie, est bien plus

pénible que la courte résolution de mourir : c'est la différence d'une pente à descendre ou à remonter : pour remonter il faut d'abord se retenir à la moitié de la chute , et ce temps d'arrêt au-dessus du précipice est ce que je connais de plus allVeux. Je repense avec terreur à ce qu'il m'a fallu souffrir pour ne pas me laisser mourir tout bonnement. Mais j'aime la vie, et ce sentiment donne du courage.

Mourir est une lâcheté : remarquez que je ne dis pas : se tuer ; le suicide exige toujours un genre de force.... impie;.., mais se laisser mourir, c'est pure foiblesse!!.

Adieu ; je suis fatigué de cette longue lettre , écrite pourtant à trois reprises. Je vais encore rester deux ou trois jours à me soigner avant de pouvoir essayer la course de l'Alhambra ; jusque-là j'espère que j'aurai le temps de vous raconter mon entrée à Grenade, et notre passage à travers la Vega qui la sépare de Loxa.... Je [m'interromps, car je me sens fatigué !....

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Suite de la lettre, i; juillet i83i.

Je suis un peu mieux aujourd'hui , mais toujours hien faible , ce que vous comprendrez si vous vous souvenez du portrait que je vous ai fait de moi hier : cependant on m'a promené dans la ville , puis sur les bords du Xenil et du Darro , deux torrents nourris par la fonte des neiges qui découlent incessamment de la Sierra Nevada : l'un charrie de l'or, c'est le Darro : le Xenil charrie de l'argent. Ces deux métaux se tirent de l'eau en assez grande quantité; ils sont, dit-on, fort purs; la poétique imagination des Maures a rendu pour nous presque fabuleux les noms du Darro et du Xenil.

Les promenades de Grenade sont célèbres dans le monde entier par la beauté de la végétation et l'abondance des eaux, ainsi que par le soin avec lequel on les entretient. La plus belle se nomme le Salon ; elle fait suite à l'Alameda : c'o^t un bois magnifique dans une vallée traversée par le Xenil , dont la couleur et la rapidité rappellent les torrents des Alpes.

Remarquez la direction des esprits en ce pays. Si la civilisation moderne était plus avancée à

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