LA DUCHESSE D'ABRANTÈS
Grenade, i8 juillet i83i
Aujourd'hui, dès cinq heures , par une matinée claire et fraîche, je suis parti sur un cheval dont l'allure est plus douce que le mouvement d'aucune voiture du pays , et nous avons commencé h monter, mon compagnon de voyage et moi, la colline de l'Alhambra; on arrive à ce palais par une promenade tournante qui m'a paru délicieuse. La pente du coteau sur lequel il est bâti est un jardin qui ressemble k une forêt d'ormes, de charmes , de frênes et de toutes sortes d'arbres originaires des climats septentrionaux. Ici l'art est mieux caché
que dans les jardins d'Aranjuez, et les arbres de nos contrées ont l'air de se trouver chez eux. Le dessous de cette forêt enchantée est tapissé d'un épais lit de mousseétendu surde grandesparoisde rochers; ce pavé de granit et de marbre recouvert d'un tapis de verdure, est coupé par une multitude de ruisseaux qu'on entend murmurer dans l'ombre ; ces eaux , réparties avec intelligence , nourrissent les racines des arbres et entretiennent dans l'air une fraîcheur éternelle. C'est la nature des odes d'Horace, de Fray Luis de Léon, la nature décrite dans les poésies du Tasse et de l'Arioste : ce n'est pas sublime , c'est ravissant. On s'en souvient toujours : ce qui est vraiment gracieux ne s'oublie pas plus que ce qui est grand et fort.
Cette promenade ne ressemble à rien de ce que j'ai vu ailleurs, c'est le charme du Midi et la rêverie du Nord ; on peut passer sous ces ombrages les heures les plus brûlantes du jour, sans se douter de la saison ni du climat. L'attention est captivée par le bruit des eaux artificielles comme par une musique lointaine; ici rien n'est primitif, l'homme a tout fait , mais admirablement fait. La forêt a été plantée, les ruisseaux ne coulent simplement qu'après s'être élancés en jets d'eau merveilleux ; plusieurs de ces fusées d'argent s'élèvent
sous FERDINAND YIl. 167
comme des gerbes jusqu'au-dessus du sommet des arbres, brillent un moment au soleil, puis retombent dans l'ombre en pluie rafraîchissante : ce continuel mouvement d'eau rend les bois vivants. L'art de l'irrigation chez les Andaloux est une des choses qui fait le plus admirer les Maures. Auorès de chaque fontaine , au bord de chaque bassin de marbre , dans chaque cour lavée par une eau harmonieuse et brillante, je me surprends, en dépit de ma foi, à regretter ces infidèles , si habiles à changer en un jardin de fée , un pays dévasté par l'air de la zone torride.
Les échappées de vue qu'on a sur la plaine, à travers les clairières des bosquets de l'Alhambra, m'ont paru d'une majesté infinie. Les montagnes lointaines sont couleur de pierres précieuses , et la Sierra Nevada , dont on aperçoit les croupes tachetées de neige, semble si rapprochée, qu'on dirait qu'elle touche à la cime des arbres. Tout cela paraîtrait invraisemblable en peinture; voilà pourquoi cette décoration, impossible à imaginer, m'enchante dans la réalité. Le blanc de la glace fondante dessine, le long des flancs de cette singulière chaîne de montagnes, des veines pareilles à celles du marbre africain.
La ligne marquée sur le ciel parja Sierra Nevada
l<i« L'ESPAGiNE
est presque droite. Ce mur de montagnes a peu de pics élevésau-dessus desautres: ondiraitun énorme rempart bâti par quelque génie à l'extrémité d'un jardin. Le site du coteau de l'Alliambra est un des plus délicieux que j'aie jamais vus il a un caractère d'élégance qui en cache la grandeur et le rend tout à fait original. En montant à ce palais on croit s'approcher du séjour des houris. Je ne connais que la musique d'Armide qui puisse donner une idée de cette nature ornée et pourtant vigoureuse, comme si elle était encore sauvage!... Elle nous fait comprendre les regrets des musulmans; je me répétais, en l'admirant, le mot du dernier ambassadeur envoyé par les Maures au roi d'Espagne : c'était je croissons Charles III, en 1 773. 11 demanda et obtint la permission de retourner chez lui par Grenade : lorsqu'il entra dans les ruines de l'Alhambra il se mit en prières, et, se frappant la poitrine en fondant en larn^es, il s'écria avec lamentation : Comment mes ancêtres ont-ils pu perdre cette terre de délices? Tous les INIaures de la Barbarie, reste des populations chassées de l'Espagne, ajoutent chaque vendredi aux versets du Koran , une prière pour demander à Dieu la grùce de rentrer un jour à Grenade.
En arrivant à la porte du palaisdes rois maures ,