SOLS FE RDI IN AND VU
j'étais enchanté d'avance; je me croyais un Arabe revenu de son exil : il me semblait relire la Lampe merveilleuse; c'était la même richesse d'imagination , la même couleur de style. Je n'aurais vu que cela , que je connaîtrais l'Alhambra , et peut-être que je l'admirerais plus que je ne fais après avoir tout parcouru ; mais je n'en pourrais pas parler !
Cette porte s'appelait autrefois la porte du Jugement. Elle est percée sous une grosse tour carrée, bâtie en pierres de taille comme l'était la double muraille dont les Maures avaient ceint la forteresse entière. Cette muraille n'existe plus qu'en partie. La porte du Jugement est une espèce d'arc turc trèsélevé , très-orné, très-hardi , et qui finit en pointe comme un cœur renversé, elle est surmontée d'une main placée près d'une clefjl'une et l'autre sculptées dans la pierre ; c'est un hiéroglyphe qui voulait dire que les ennemis prendraient le palais quand la main prendrait la clef. L'hiéroglyphe a menti.
En traversant la tour vous arrivez sur une place, et vous êtes dans l'enceinte de l'Alhambra.
Mais avant de vous conduire avec moi à travers cet amas de ruines , je veux représenter à votre esprit une partie des idées que me retrace le lieu et qui font pour moi le charme d'un tel pèlerinage.
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Les Maures, comme tous les Orientaux, attachaient une pensée à leurs monuments : leur architecture répondait non-seulement à leurs besoins matériels, mais elle avait un caractère symbolique qui la rendait poétique et la mettait d'accord avec leur vie intellectuelle. Pour ce peuple ingénieux mais peu lettré les murailles étaient des livres où se gravaient les emblèmes de sa croyance, de son histoire, de ses passions : héritage des Egyptiens, qui prenaient les pierres pour manuscrits, les édifices mauresques sont de l'architecture parlante , et sous ce rapport du moins ces pierres animées sont sûres d'inspirer un vif intérêt de curiosité. C'est une langue à déchiflrer aussi bien qu'un art à étudier ; c'est plutôt une science, et une science Irès-distincte de celle des hiéroglyphes, puisque la religion des Maures leur défend sous peine d'idolâtrie de représenter aucune figure d'hommes ou de bêtes : règle à laquelle ils ne se sont pourtant pas astreints bien rigoureusement , puisque la cour des Lions doit son nom aux douze figures de ces animaux , qui soutiennent la fameuse coupe placée au milieu de cette enceinte.
L'architecture arabe est l'expression d'une idée , reste à savoir si cette idée avait assez de grandeur, assez de noblesse pour phicer ks monuments qu'elle
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a produits au niveau des cliefs-d'œuvre de l'art grec et chrétien; je ne le pense pas. Mais que vous importe ce que je pense ? il vous faut ce que je vois ; pourtant je ne veux pas me presser de vous le dire : l'attente ajoute à l'impression du spectacle.
La clef et la main que j'ai remarquées sur la porte du Jugement, appelée aujourd'hui la porte des Gardes, sont des signes très-souvent reproduits et très-significatifs chez les musulmans. 11 y a dans l'Alcoran plusieurs versets qui ne parlent que de la main de Dieu , et de la clef confiée au prophète pour ouvrir la porte du ciel aux croyants.
Le titre de Sublime Porte, donné au gouvernement du grand sultan , tient à l'idée religieuse attachée parles Musulmans à l'exercice du pouvoir souverain sur la terre.
Il paraît que le signe de la clef était chez les Arabes aussi vénéré que celui de la croix l'est chez nous.
Chez les chevaliers maures de l'Andalousie, la clef était aussi un signe symbolique. Le mot Ghiblaltahy d'où est venu celui de Gibraltar, signifie en arabe le M ont-de-V Entrée , nom qui fut donné au rocher de Calpe , parce qu'on le regardait comme la clef de la porte par laquelle l'Océan se jette dans la Méditerranée; et c'est aussi par ce point, par
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cette porte, que les Maures pénétrèrent en Espagne, lis débarquèrent au pied de la montagne de Calpe.
Le signe de la clef qu'on voit sur la porte de l'Alhambra peut donc avoir plusieurs sens, et donner lieu à des interprétations diverses.
C'est une chose à remarquer que la coutume, presque générale parmi les peuples de l'Asie, de rendre la justice à la porte des villes : c'est de là qu'est venu le nom de porte du Jugement, donné à celle-ci.
Le signe de la main était aussi très-important parmi les sectateurs du prophète. Il désignait d'abord la Providence. On le regardait ensuite comme le symbole de la loi écrite; puis on lui attribuait, par superstition , une vertu préservative contre les maléfices. Les Maures ont légué ce préjugé aux Andaloux, On croyait que la figure de la main pouvait opérer des enchantements, et on l'employait diversement, selon le cours des astres. Ainsi, lorsqu'elle était représentée ouverte comme au-dessus de la porte de l'Alhambra , elle devait affaiblir et arrêter l'ennemi.
Les gitanes, qui sont des frères bi\tards des Maures, regardent l'intérieur de la main d'un homme pour tirer son horoscope; et presque tous
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les enfants de l'Andalousie portent encore aujourd'hui à leur cou de petites mains ciselées en corail , en ivoire ou en toute autre matière. La main fermée a le pouce passé entre l'index et le doigt du milieu. Cette manière de représenter la main sert, dit -on, à conjurer le mauvais œil. Une jeune femme , lorsqu'elle porte dans ses bras son fils , et qu'elle rencontre une vieille qui louche et pourrait jeter un sort à l'innocente créature, arrange aussitôt la petite main de l'enfant, en plaçant le pouce entre les deux doigts indiqués; elle lui dit en même temps : Hijo , hijo , hace usted unafija ! Mon fils, mon fils, fais-lui la figue ! c'est de Ih que nous avons pris le proverbe
Faire la figue au danger.
Mais la principale signification de la main chez les musulmans , c'est celle qui s'applique aux dogmes de la foi.
Ils posent comme base de leur croyance l'ensemble de la main, qui représente l'unité de Dieu; puis ils prennent ses quatorze jointures pour guides de conduite, en paraphrasant les cinq préceptes fondamentaux que voici :
Croire à Dieu et à son prophète.
Prier.
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Faire l'aumône.
Jeûner pendant le mois de ramadan.
Faire le voyage de la Mecque.
Dans tout l'intérieur de l'Alhambra, les murs sont couverts d'inscriptions religieuses, qui prouvent que le peuple, dont ces monuments sont l'œovre, n'oubliait pas un moment sa croj^ance. Il était plus conséquent que nous; à la vérité, sa religion était moins austère que la nôtre , et choquait moins le grand nombre, voilà pourquoi le christianisme est plus fort. Il a pour lui les âmes d'élite.
Entrons enfin dans l'Alhambra; et, pour vous le figurer tel qu'il est, représentez -vous d'abord une petite ville presque toute en ruines, mais où il reste cependant des tours intactes, des parties de palais, des salles, des cloîtres, et des enceintes de murailles qui supportent de petites coupoles ornées d'or, d'azur, et où l'éclat des couleurs égale celui de l'émail; mais tout cela beaucoup moins beau et moins grand que vous ne l'imaginez d'après mes paroles, quelques efforts que je fasse pour les adapter à la mesure de la vérité.
Quand vous avez passé la porte du Jugement » vous vous trouvez dans une enceinte assez étendue, qui ressemble II une petite place, et qu'on noinmw la Cour ou hi place des Citernes.
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Sur cette place est construit le palais de Charles- Quint , en Espagne Charles P' . Vous l'apercevez d'abord; c'est un vaste et superbe édifice carré, tout construit en pierres de taille. Il a quatre façades de dessins divers, avec quatre portails : le principal est en marbre jaspé; il est orné de colonnes, et décoré avec autant de variété que d'élégance : les bandeaux des fenêtres sont de marbre noir. Les dessus sont ornés de tètes d'aigles et de lions : dans l'intérieur de ce palais on trouve une grande tour ronde avec des portiques fermés par des colonnes de marbre jaspé.... C'est magnifique;... l'escalier est aussi très-beau ;... mais ce n'est pas l'AÏliambra.
Ce palais de Charles-Quint fut commencé par Alphonse Berruy , continué par un élève de Raphaël ( ce n'est pas ce qui fait le plus d'honneur au roi de la peinture ) , et fini par Silvé. Il fut bâti avec l'argent que les ministres de l'empereur surent extorquer aux Sarrasins en leur promettant de leur laisser la liberté de conscience. Les Maures payèrent en deux fois seize cent mille ducats, et n'en furent pas plus libres après; mais le palais de Charles V s'éleva sur l'emplacement et avec les matériaux de celui des rois maures. C'est un carré parfait, dont chaque côté a 220 pieds. On
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y jouit d'une vue magaitique sur la ville , la campagne, sur les bois et sur les neiges des montagnes. Il existe dans ce palais un bas-relief probablement tiré de l'Alhambra, et dont l'inscription est arabe. La voici : Dieu seul peut vaincre!
Ou entre entin dans la première cour du palais mauresque.... Ici voulez-vous approcher de la vérité? Croyez à moi, ne croyez plus à mes devanciers; rabattez les belles paroles des voyageurs, elles nous ont trompés; les poëtes dont c'est le métier nous avaient trompés les premiers ; les Maures , les chrétiens, tous ont menli, tous : les uns sans le vouloir, les autres sciemment. Mais, enlin , tous les faiseurs de descriptions nous ont induits en erreur; les peintres eux-mêmes ont vu à travers des verres qui grossissent : rapetissez leurs tableaux, atiaiblissez les images qu'ils vous ont laissées dans la pensée; mettez une double bride à votre imagination , à votre mémoire; oubliez les récits des Espagnols, ceux des étrangers, dégagez votre esprit de ce que vous avez appris, pressenti ; ne pensez pas à ce que vous allez voir : peut-être serez-vous contente , ou du moins surprise , amusée de ce que vous verrez ; mais avant tout venez avec moi démolir les colonnades prolongées h perte de vue, les superbes portiques de marbre ciselé , les étages de terrasses sou-
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tenus les uns au-dessus des autres par une suite de piliers aériens ; cette architecture de votre imagination n'existe pas ici et n'a jamais existé ; c'est pourtant à ces merveilles fantastiques que le seul nom de l'Alhambra me faisait rêver. Il n'y a de réellement grand ici que quelques tours, dont la masse est énorme, sans toutefois paraître imposante.
Vous savez ce que tout le monde rêve avant d'arriver à Grenade; or voici ce que j'ai vu de mes yeux à la place de ce qu'on nomme pompeusement les cours , les salles, les galeries de ce palais trop célèbre. J'ai vu , me pardonnerez-vous? une suite de petites boîtes grossières au dehors , mais qui, dans l'intérieur, sont doublées d'émail et précieusement travaillées, comme la nacre ou l'ivoire dont on fait les bonbonnières de la Chine. Imposez silence à votre imagination, regardez et comptez avec une curiosité minutieuse [les coups de ciseaux qui font la beauté de cette architecture pointillée ; prenez la loupe , ce que vous verrez vous paraîtra encore bien petit. Nul verre ne peut agrandir les objets au point de faire naître le beau du joli.
Il y a loin de là , sans doute , au dessin des palais de Martin , dont j'étais venu chercher le modèle à Grenade.
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Mais dois-je être seul accusii de ce mécompte? L'exagération des voyageurs qui m'ont précédé n'est-elle pas la première cause de mes erreurs et de mon désenchantement? Je ne puis dire que ce que j'éprouve ; mais je réclame amèrement contre les admirations pompeuses de mes devanciers , puisqu'elles m'ont privé du plaisir que la réalité m'aurait causé, sans les fausses merveilles qu'on m'avait promises.
J'ai beau me sermonner moi-même pour m' élever à la hauteur de ces enthousiastes de l'Alhambra, je ne vois ici qu'une œuvre de patience : tout l'intérieur de ce palais est de la dentelle , la pierre est brodée comme une étofie brochée , barriolée comme une tenture, ciselée, tournée comme un meuble , on dirait que les Maures prenaient des tapissiers pour architectes. Ils bâtissaient tout meublé ; leurs marbres, leurs charpentes, leurs stucs, leurs émaux , leurs parois de fayence , me l'ont l'illusion de murs drapés et de salles tendues; leurs palais sont des chefs-d'œuvre de décoration , mais je dessin général manque de conception ; dans tout cela je vois de l'esprit , je ne sens point d'àme ; même vous pouvez y chercher autant de talent que vous voudrez, vous le trouverez; mais ne demandez pas un i)rin de génie. 11 me semble que pour ac-
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corder du génie à une œuvre d'art il faut qu'elle exprime avec vérité, non-seulement l'originalité d'une pensée individuelle , mais que l'idée génératrice de l'œuvre soit noble, simple, grande, et la réalisation de cette idée bienfaisante. Tel fut le sentiment de la perfection des formes , l'amour du beau idéal dans l'art ancien. Telle est l'idée de Dieu dans l'art moderne, où les chrétiens ont pour ainsi dire spiritualisé la pierre en élevant des voûtes qui forcent l'àme à prier , le corps à s'agenouiller : loin de là, l'architecture arabe, trop vantée de nos jours, surtout par ceux qui ne la connaissent pas , n'est qu'un caprice , un caprice plein de grâce et d'originalité , qui peint une disposition individuelle avec beaucoup de finesse et d'exactitude, mais qui ne s'élève à rien de vaste, de sublime , de fécond ; on voit toujours la fantaisie d'un homme voluptueux, on ne reconnaît jamais l'âme d'un grand peuple : c'est de l'art égoïste.
Il faut l'étudier comme une curiosité, non comme un modèle. Les merveilles d'imagination renfermées dans l'intérieur de ces monuments singuliers, et dont l'enveloppe est si grossière , me rappellent toujours la formation du cristal dans une mine.
Le cristal est un accident de la nature , comme l'art arabe est un caprice de l'homme; mais entre
toutes les productions de cette nature , mon admiration ne s'adresse à celles qui sont sous terre qu'après s'être épuisée au grand jour.
L'ensemble des monuments mauresques est extraordinaire quand on réfléchit, quand on cherche, quand on se souvient; il paraît mesquin, compliqué, recherché, quand on regarde simplement; que m'importe le fini excessif des dessins d'un plafond, si je me sens étouffé par la petitesse et l'obscurité descasesornéesquej'examine? Jen'approuve le goût des détails soignés que lorsque ces détails concourent à l'effet de l'ensemble. Dans l'architecture arabe, le dessin général s'oublie, parce qu'il ne paraît pas d'accord avec les ornements accessoires. Il faudrait un autre peuple pour faire les dehors de ces intérieurs : les architectes arabes n'ont formé que des collections de boudoirs plus ou moins élégants : cloîtres galants, où tout respire le secret , la volupté, même la cruauté du sérail; prisons dorées, mais toujours prisons : ces retraites m'expliquent la vie molle, efléminée et délicieuse de ceux qui les ont bâties : on comprend aussi, en pénétrant dans l'obscurité de ces royales et galantes forteresses, les trahisons de tous genres, les scènes sanglantes dont ces murailles enjolivées ont été les témoins : tant de grossièreté au dehors, de coquet-
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terie au dedans , tant de richesse de détail, tant de pauvreté de dessins, tant de culture et de barbarie, tant d'incohérence, m'explique la chute du croissant à Grenade et le triomple de la croix.
Les croyances , dont l' Alhambra est l'œuvre et le symbole, ne pouvaient nourrir des hommes capables de défendre à la fin cette élégante forteresse contre les soldats du Dieu qui a bâti Cologne, Florence, Strasbourg, Notre-Dame, et la Rome, et la Séville chrétienne.
Il manquera toujours quelque chose aux chetsd'œuvre de l'architecture mauresque ; le joli appartient aux Arabes, comme le beau appartenait aux Grecs , le grand aux Romains , le sublime aux Goths ou plutôt aux chrétiens, le gigantesque aux Egyptiens. Peut-être me reprocherez-vous mes comparaisons: juger chaque chose en soi, dit-on, est le propre des esprits justes: c'est possible; mais comment ne pas comparer l'impression que vous font monuments et monuments, palais et palais, églises et temples, forteresses et forteresses ; comment ne pas se souvenir des édifices de divers pays, de divers styles , à chaque nouveau chef-d'œuvre qu'on admire? Voyager sans comparer c'est perdre la mémoire autant de fois qu'on change de chevaux. Loin delà, je ne voyage, je ne vis que pour
comparer :dussiez-vons me traiter d'aveugle et de classiqueimbécileje vous dirai, pour compléter mes comparaisons, que les Grecs, lorsqu'ils élevaient leurs monuments, monuments sublimes, parce qu'ils étaient l'expression des besoins d'une société fondée sur le culte du beau, remplissaient, non-seulement le but spécial de l'œuvre, mais embellissaient encore les villes, les pays entiers : l'architecture grecque ornait la terre , tandis que les Arabes emploient toutes les merveilles de leur art à construire des retraites dont les beautés doivent avant tout rester ignorées de la foule , leurs efforts sont prodigieux, leur persistance , leur sagacité merveilleuses; mais que résulte-t-il de leurs fatigues, de leurs sacrifices? ils ont donné leur force, le sang de leur cœur, la pensée de leur vie... pour enjoliver des alcôves!...
Les admirateurs exclusifs de cette architecture font bien de défendre toute comparaison; pour voir l'Alhambra comme ils font vu, il laut oublier Athènes, Rome et fart chrétien !
La colline de l'Alhambra était jadis entourée tout entière d'un double rang de murailles flanquées de tours. Celte première enceinte est aujourd'hui détruite en grande partie , mais il en reste plusieurs fragments qui produisent des^eflets
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pittoresques. Un des plus beaux sujets de tableaux de genre que j'aie vus, c'est la porte du Jugement, avec son arc mauresque d'une bauteur énorme et les touffes d'arbres qui l'encadrent et la dominent. Grenade, au moment du siège, comptait quatre cent mille habitants : l'Alhambra pouvait alors contenir quarante mille hommes de troupes; et l'Albayzin, forteresse qui défendait la colline voisine , renfermait un nombre égal de combattants. Il reste aujourd'hui peu de traces de ce dernier monument.
Pour entrer dans ce qui fait proprement la première cour de l'Alhambra, on sort de celle des Citernes par une mauvaise porte moderne en bois , qui sépare de cette place l'intérieur de la forteresse. Avant de quitter la place des Citernes, il faut vous dire qu'elle s'étend d'un côté, à partir de l'entrée du palais de Charles-Quint, jusqu'aux murs de celui des rois maures, et de l'autre côté jusqu'à un parapet d'où la vue plane, au delà de Grenade, sur la Vega , sur les monts lointains , sur le pays tout entier.
La cour des Bains, où l'on vous introduit par la mauvaise porte dont je viens de vous parler, est un carré long; les deux extrémités de ce carré sont bordées de portiques. Ces arcs hardis , soutenus par des colonnes de marbre d'une propor-
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tion charmante, ont de la légèreté, et produisent un effet pittoresque. Au milieu du carré se trouve un canal rempli d'une eau verte et peu agréable à l'œil; il est pourtant bordé de plates-bandes de fleurs et de petites allées d'orangers. C'est là qu'autrefois se trouvaient les bains destinés aux gens de service. Cette espèce de cour a la même forme et n'est guère plus étendue qu'un vaste manège; les murs en sont fort dégradés. Cette partie du palais est la moins bien conservée; cependant, de place en place on retrouve des ciselures d'un beau travail.
La cour des Bains a eu'plusieurs noms, et, entre autres, celui de cour des Myrthes. Les arabesques dont les murs sont ornés et la légèreté des colonnes du portique font oublier le palais impérial et les écussons de Charles-Quint. On se sent transporté dans un monde nouveau , un monde d'enchanteurs et de fées; on se rappelle tout ce qu'on a lu de contes merveilleux; vos souvenirs d'enfance vous appararaissent, mais] cette fois comme des promesses réalisées. C'est vraiment J3ouquet-do-l" leurs traversant le jMesnard pour aller voir dans son pavillon Chaîne-des-Cœurs ou la jalouse Zobéïdc.
C'est en sortant de la cour des Myrthes, qui est encore pavée d'assez belles dalles, qu'on entre dans la tour de Comarcs, la plus imposante, la
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mieux conservée, la plus haute, la plus magnifique de toutes celles de l'Alhambra.
L'intérieur de cette tour, qui est à elle seule un palais, a dû être un séjour ravissant; l'extérieur n'est qu'une grossière muraille de briques. Le même système préside à toutes ces constructions. Le dedans est orné avec une élégance sans pareille ; le dehors est négligé, ou du moins il n'est que solide, et ressemble à tout.
Sur la porte principale se trouve une inscription, qui indique qu'il y avait jadis un marbre précieux au-dessus de cette corniche ; on ne le voit plus, mais voici l'inscription, qui subsiste toujours :
« 0 vous tous, qui regardez ce marbre si parfait par sa matière et son travail, veillez à sa défense, et protégez-le des cinq doigts de la main. »
Voilà encore la main qui joue son rôle !
Une foule d'inscriptions et de dessins variés recouvrent les murs des diverses salles qui forment l'intérieur de la tour de Gomarès.
La plus belle est la salle des ambassadeurs, théâtre des fêtes et de l'élégance chevaleresque de la cour des rois maures. C'est de l'histoire, ou plutôt de la féerie gravée sur pierre, sculptée en bois, en stuc, et peinte en émail. La coupole de cette salle est un
petit dôme obscur, mais ciselé avec un art infini ; l'effet de l'ensemble n'est pas grand.
L'arc de la porte est d'un goût parfait, et trèsorné d'arabesques en stuc. Aux deux côtés de cette porte se trouvent deux petites niches, elles étaient destinées h recevoir les babouches de ceux qui entraient dans la salle. Il faut connaître cette coutume orientale pour deviner l'usage des deux niches.
La vue dont on jouit en regardant par les jours de cette salle est admirable. Les montagnes, la plaine, la ville, les formes, les couleurs, la végétation , riante parure de quelques parties du paysage, la stérilité, sublime parure de quelques autres : tout est merveilleux : c'est-à-dire, noble et gracieux.
Le site de Grenade est unique dans le monde , ce qui le caractérise c'est un mélange de grandeur sauvage et d'ornements factices. L'art et la nature sont là en présence , et rivalisent de richesses pour séduire les imaginations; on est au pouvoir des génies; la pensée ne va pas au delà de ce qu'on voit, ni l'amour au delà de ce qu'on sent : ah! c'est ici qu'il faut être heureux pour l'être tout à fait; qui me rendra vingt ans et l'amour partagé pour voir Grenade comme il faudrait le voir?....
Pourtant je ne voudrais pas, même à ce prix, perdre mes souvenirs et mon expérience d'à présent;
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la vie de l'homme est arrangée comme l'année : l'automne et l'hiver ont des charmes qui n'appartiennent qu'à eux!.... Notre esprit hérite des plus beaux jours de notre vie , et nous console dans la misère des plus tristes : l'esprit est notre dernier ami; tant que nous avons d'autres compagnons, nous dédaignons celui-là, mais à la fin nous reconnaissons ce qu'il vaut; et si nous ne sommes heureux alors , nous sommes consolés!...
La Sierra Nevada , avec ses sommets de marbre bleu, ses neiges chatoyantes et sa base de verdure, ressemble à des palais de saphirs , couverts d'opales monstrueuses et entourés d'un rempart d'émeraudes : les romanciers arabes n'ont rien inventé : les Mille et une Nuits ne sont qu'une copie des monuments, des jardins et des paysages de Grenade et de l'Orient, dont cette partie de l'Espagne donne une juste idée.
La contemplation de la nature réveille toujours la pensée de Dieu dans une àme vivante : mais la nature, dans cette singulière contrée, paraît visiblement régie par une nuée d'êtres intermédiaires : un peuple d'esprits, une légion de fées, cachent aux mortels la présence du Très-Haut; ni la terre et ce qu'elle produit, ni les arts de ce pays, ne nous révèlent immédiatementle Créateur suprême; nous
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ne voyons , nous ne sentons que les ministres de Dieu ; mais aussi nous sommes plus près d'eux que nous ne pourrions l'être de lui. Il règne ici entre l'homme , les pierres, les plantes et la terre, une familiarité qui ne se retrouve nulle part : c'est un monde à la portée de nous , une conversation d'égal ù égal , entre les diverses puissances de l'univers : l'homme est roi de cet empire fait pour lui et par lui.... Ah! le peuple, dont Grenade était la patrie , s'était fait une vie si charmante , que tout brave qu'il était sans doute , il ne voulait pas mourir : et c'est pourquoi il a été chassé!... Pauvres Arabes, hommes de perles et d'or, ils étaient trop brillants, trop heureux pour résister à des ennemis de fer!.... C'était écrit!...
En sortant de la salle des ambassadeurs, on pénètre plus avant dans le palais et l'on arrive aux appartements intérieurs de la reine et du roi. On voit leurs cabinets de toilettes, leurs chambres à coucher, leurs bains, étroites retraites soigneusement défendues contre la lumière et la chaleur, secrets asiles de la volupté , où mille petits jets d'eau entretenaient une température fraîche et douce , où des essences précieuses parfumaient l'air en inspirant l'amour et le désir : on est là dans le paradis des femmes !
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On voit ensuite les chambres des enfants, et partout on est forcé d'admirer le travail , non des artistes, on ne peut leur donner ce nom , mais des ouvriers en tissus de pierre et de marbre : ces étoffes, copiées en pierre , revêtent tous les murs intérieurs du palais. J'ai remarqué aussi des mosaïques de faïence d'un joli effet, j'en ai même volé. J'ai admiré à loisir des stucs émaillés , des plafonds de bois ciselés, dorés, peints de plusieurs couleurs et dont les compartiments profondément fouillés par le tourneur ressemblent assez aux alvéoles vides d'un rayon de miel. H y a du travail de l'abeille dans toute l'architecture des Arabes.
Une partie de l'appartement de la reine a été repeint du temps de Charles-Quint par des élèves de Michel- Ange !... J'ai remarqué entre autres un charmant Toccador, espèce de petit balcon couvert qui fait boudoir en saillie : les murs de ce réduit élégant sont couverts de petites figures à fresque, dessinées dans le style du grand maître, et peintes par ses écoliers. Ces fresques font un constraste peu agréable avec le goût qui a présidé au choix d'ornements des autres parties du palais. Le style mauresque s'accorde mal avec le style italien.
Vous quittez ces petites cases, curieuses comme
des boutiques de dessins à tapisseries, et vous arrivez enfin à la fameuse cour des Lions; c'est un cloître très-petit , mais d'une élégance extrême : l'Alhambra ni TOrient tout entier n'ont rien produit de plus beau, de plus délicat, de plus léger, déplus précieux, de plus parfait dans son genre ; c'est fini comme une gravure anglaise; enfin c'est le cbef-d'œuvre du goût oriental appliqué à l'arcbitecture. Les souvenirs romantiques ajoutent à l'effet d'une si brillante création. Rien ne manque donc à cette paitie de l'Alhambra pour intéresser le voyageur, surtout celui qui se plaît à voir sans admirer : la majesté produit l'admiration; ici rien n'est majestueux , mais tout est curieux.
Les fûts des petites colonnes qui bordent ce cloître royal sont d'un marbre très-blanc et très fin. Je ne puis vous donner l'idée de la délicatesse des ornements qui recouvrent leurs chapiteaux, ni de la légèreté des arêtes de marbre qui forment les arcadesdu cloître : toutcela est charmant; mais vous rappelez-vous l'étendue de la cour des Lions ? cent pieds de long sur cinquante pieds de large: est-ce là ce que vous aviez rêvé toute votre vie ?
11 y a aux deux extrémités de cette fameuse cour deux avant-corps, espèces de pavillons indiens, soutenus par des colonnes semblables à
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celles du cloître. Quoique ces constructions saillantes ressemblent parfaitement à des temples de confiseurs aux extrémités d'un surtout de dessert, elles produisent ici un joli effet : elles coupent pittoresquement les lignes du carré formé par le cloître et contribuent à augmenter le prestige produit par le jeu des ombres et de la lumière sous des arcades qui ressemblent assez à la voûte d'une allée percée à travers un taillis. Mettez-vous bien dans l'esprit que c'est au taillis qu'on pense en parcourant les monuments de Grenade; à Cologne, à Notre-Dame de Paris à la cathédrale de Séville, c'est à la haute futaie.
11 fiîut bien vous parler des lions qui supportent la grande vasque de marbre de la fontaine. Elle est placée au milieu de cette cour à laquelle les lions ont donné leur nom. Ce sont de vilaines bétes d'une forme ignoble, d'un dessin mou, lourd et vague : ils sont de plus si mal ciselés qu'ils décèlent une profonde ignorance de l'art du statuaire.
C'est Ik qu'on vous montre le sang des trente-six Abencerrages égorgés parles Zegries, sous les yeux du roiBoabdil ; on vous le montre, mais vous ne le voyez pas.
L'effet général de la cour des Lions est gâté depuis que les Français en ont vendu les dalles de
marbre qui formaient le pavé : ils onl remplacé ce magnifique revêtement par un jardin d'un eifet ridicule. Les arbustes rapetissent à l'œil une enceinte déjà bien resserrée , ils cachent la base des colonnes dont la hauteur paraît diminuée déplus d'un quart par des toull'es d'arbustes et de fleurs qu'on aimerait à voir partout excepté dans fintérieur d'un monument où les découpures de marbre rivalisent avec le feuillage des plantes naturelles. L'architecture mauresque tout entière n'est qu'une végétation du marbre : le corail et les madrépores étaient les types de cette architecture, comme le palmier est le modèle de la colonne grecque, et la forêt de chêne et de sapin celui de l'ogive et du pilier gothique. Il ne manquait que ce parterre à la cour des Lions pour qu'elle me pariit absolument semblable aux édifices de confiseurs, avec les arbres de papier, les colonnes de sucre , les fleurs de linon dont ils ornent nos assiettes montées. J'en reviens toujours à cette comparaison, parce qu'elle s'applique parfaitement au style des monuments mauresques. On assure que des ordres viennent d'être donnés pour arracher ce ridicule parterre et réparer la cour des Lions.
Les corps de bâtiments qui forment fenceinte de la cour des Lions étaient autrefois surmontés
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de superbes poutres ciselées et dorées; ces poutres supportaient en outre une corniche de tuiles mauresques, dorées comme elles : on dit que ce couronnement était d'une grande élégance. Un des gouverneurs espagnols de Tx^lhambra trouva bon de remplacer l'ornement mauresque par un vilain toit en tuiles rondes, bien lourd et qui écrase tout ce qu'il abrite; rien ne pouvait être d'un effet plus désagréable que cette toiture de maison de fermier appliquée sur un palais de fées. Vous voyez que les gens du pays ont lutté de mauvais goût avec les étrangers pour gâter le chef-d'œuvre de l'architecture arabe.
Une partie assez considérable de l'Alhambra fut démolie du temps de Gliarles-Quint : ce prince, qui voulait substituer sa gloire à toutes les renommées , eut la vanité de faire prendre des matériaux dans le palais des rois maures , pour élever le sien sur l'emplacement même de ce monument, célèbre dès lors dans l'Europe entière. Je vous ai déjJi parlé de ce palais de l'empereur ; malgré sa beauté particulière et la pompe de son style , il gâte l'ensemble de l'Alhambra ; on dirait qu'il n'a été enchâssé là que pour porter l'ambitieuse devise du souverain des deux mondes : « Plus ultra ! » Il sert aussi à montrer la grandeur , ou , pour mieux dire,