‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 40 sur 79 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

1l)i L'ESPAGNE

l'étendue de celui des rois maures. Fort spacieux lui-même , à peine est-il remarqué au milieu des ruines de la forteresse arabe.

Après avoir parcouru les principaux corps-delogis restés debout à l'AJhambra, il faut faire le tour de l'ancienne enceinte : on en suit intérieurement les murs, flanqués de tourelles carrées; on voit aussi d'énormes substructions nécessaires pour la solidité de l'édifice entier , et surtout pour y faire arriver les eaux qui jaillissaient de toutes parts, avec l'art particulier aux Arabes. Les liabitations des rois maures n'étaient , pour ainsi dire , que des fontaines ornées et abritées; dans ces maisons , qui ressemblaient à des berceaux de jardins, les chambres avaient la même richesse de jets d'eau que les parterres : ce luxe intérieur était poussé aussi loin, chez ce peuple, que l'était l'art de la statuaire dans les monuments publics de l'antiquité. Là tout était en dehors , farchitecte bâtissait pour une nation : les Maures n'ont jamais bâti que pour un homme.

En parcourant les parties les plus ruinées de l'ancienne forteresse , on arrive à des portions de terrain vagues et parsemées de quelques pierres, entre lesquelles croissent des chardons et des ronces; on s'élève toujours davantage le long delà colline ,

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d'où les déchirures des murs démantelés vous procurent des échappées de vue pittoresques, tantôt sur le profond ravin du Darro , qui coule au pied de l'Alharabra, et qu'on aperçoit h travers les éboulements tout récents d'une partie des murailles , tantôt sur la ville basse, sur la plaine, sur la Sierra Nevada; en revenant de cette course, nous sommes rentrés dans les appartements du roi et de la reine, et j'y ai rempli mes poches de morceaux de faïence , de tuiles vernissées , de stucs et de marbres , en m'efForçant d'échapper à la surveillance assez stricte des gardiens. Je ne sais si les précautions de ces genslà sont dues à leur obéissance ou à l'espèce de plaisir qu'éprouve naturellement un Espagnol lorsqu'il peut entraver les étrangers dans la satisfaction de leurs fantaisies les plus innocentes.

Peut-être se rendent-ils la vie difficile, même entre eux ; je n'ai pas le temps de les observer d'assez près pour m'assurer de la vraie cause et de l'étendue des conséquences de cette disposition peu aimable à nous susciter des diiîicultés; ce que je sais , c'est qu'en général les Espagnols paraissent mécontents qu'on vienne les observer chez eux ; ils ont entendu parler des progrès de la civilisation chez les autres peuples : ils se croient en arrière, et rougissent, sans trop savoir pour-

quoi, à l'idée de la comparaison. Leur amourpropre est mêlé de trop de modestie , car je les * trouve en beaucoup de choses fort supérieurs à nous. Ils me font fefi'et de lions en cage , et qui s'indignent d'être regardés par des chiens en liberté. Ils ont pour la plupart plus de bon sens que d'esprit : le bon sens n'est jamais très-prompt : c'est une habitude de modération dans la pensée , un point d'arrêt , un pli de l'intelligence ; tout ce qui paraît nouveau à un homme qui n'a que du bon sens le dérange , et du dérangement à la mauvaise humeur le chemin est court.

Nous avions fait nos préparatifs pour passer la journée entière entre l'Alhambra et le Generalif : mais mon extrême faiblesse exigeait du repos pendant les heures les plus chaudes du jour; les inconnus eux-mêmes ont pitié ou peur de moi en me voyant passer. Le gardien de l'Alhambra me contemplait ce matin comme le fantôme de quelqu'un de ces mécréants qui hantent encore , à ce qu'il croit, leur palais ruiné. Il en a bien vu à minuit, mais à midi, cette apparition lui a paru plus que surnaturelle. L'Abencerrage, revenant au grand jour, épouvantait l'Espagnol , accoutumé aux seuls prodiges de la nuit. Aussi ce geôlier des ombres me parut-il satisfait de se débarrasser de moi en

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me conduisant dans la partie de l'Alliambra maintenant habitée par une famille anglaise.

Où ne se loge pas ce peuple voyageur, ou plutôt nomade , car les vrais voyageurs se font aux coutumes de tous les peuples : tandis qu'à bien peu d'exceptions près , les Anglais emportent partout avec eux leur bagage d'habitudes et de préjugés nationaux. Ces touristes curieux, encombrés de choses commodes , accablés des souvenirs de leur aisance, esclaves de leur civilisation tout extérieure , ne remarquent dans les autres pays que le manque de ce comfort qui n'appartient qu'à l'Angleterre. Mais laissant toute malignité à part , je fus très-heureux de trouver l'hospitalité dans cette famille, aujourd'hui souveraine de l'Alliambra.

Les jeunes époux nous ont donné à dîner dans ces ruines où ils régnent, ils nous ont fait boire du porter sur les balcons du palais de Boabdil, et tout en causant avec la nursery maid, bonne d'enfant , dans les bains des femmes du roi de Grenade , nous avons vu jouer les petits Anglais sur les mêmes dalles où couraient les fils des princes musulmans. La rencontre de ce ménage, méthodiquement établi à l'entrée de l'Alhambra, nous rappelait le déses-

poir de M. de Forbin lorsqu'il trouve des Anglaises en spencer au pied des pyramides.

Tandis que les jeunes frères et sœurs suivent pédantesquement le cours d'une journée d'éducation anglaise, la mère, jeune aussi, dessine TAlhambra, dont elle rapportera chez elle les vues et les plans les plus détaillés , les plus exacts qu'on ait encore faits de ce palais. L'architecture mauresque se prête au dessin; sur le papier ses défauts sont atténués, ses beautés ressortent, l'effet général grandit sans qu'on perde les détails. Il résulte de là que le graveur le plus fidèle peut mentir malgré l'exactitude irréprochable de ses imitations de détail. Je vous dis ceci pour vous prémunir contre les déceptions desKeepsake, et pour me faire pardonner nion incorrigible sincérité.

Nous fûmes bientôt lassés de la contemplation des vertus domestiques et des joies conjugides : heureusement les enfants ne dînaient point à table; leur bonne leur servit un pudding aux pommes dans une salle séparée de la nôtre , et nous mangeâmes notre alla podrida sans être obligés de nous récrier {\ chaque instant sur l'esprit, la santé, l'instruction précoce des enfants de nos hôtes.

Il faut cependant rendre justice à la jeune femme, elle n'ex7> gère pas la tendresse maternelle.

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Voici une preuve de l'extrême modération de l'affection qu'elle porte à ses enfants.

C'est à Séville , comme je l'ai dit , chez le consul d'Angleterre, que nous avons fait connaissance avec cette famille. La femme est charmante , pleine de grâce, d'élégance, mais d'une santé délicate ; le père est instruit, il sait tout ce qu'il faut savoir quand on a l'honneur d'être un sujet anglais né à Londres au dix-neuvième siècle. Cette jeune flimille se compose déjà de cinq ou six enfants, je ne les ai pas comptés.

Quand les médecins eurent décidé que le séjour de Séville pendant l'été serait nuisible à la mère, qui devait aller chercher de la fraîcheur à Grenade , il fallut aviser aux moyens de faire avec sûreté ce voyage si scabreux, vu l'état actuel du pays. Des recommandations leur procurèrent la protection du commandant militaire. Il s'offrit lui-même pour servir d'escorte à cette famille anglaise , à laquelle tout le monde prenait intérêt ; mais comme il devait faire une tournée avant de se rendre à Grenade , le voyage devenait plus curieux , puisqu'il se prolongerait davantage. C'était un grand plaisir pour la jeune femme, qui aime les entreprises : un seul inconvénient restait à lever, les enfants ne pouvaient voyager avec la mère à la suite du gou-

verneur ; une excursion aussi longue pendant la saison des chaleurs aurait eu des inconvénients graves pour eux. D'ailleurs le commandant espagnol pouvait procurer au mari et à la femme les gitcs et les autres choses de première nécessité, mais il ne pouvait fournir aux besoins d'une famille entière avec les bonnes et les domestiques , toujours plus exigeants que les maîtres , parce qu'ils ont moins de jouissances intellectuelles pour les dédommager des privations physiques.

L'amour maternel, mitigé par la raison, eut bientôt surmonté ces obstacles.

Une charrette sans ressorts, qu'on appelle dans le pays une galère, part à jour fixe de Séville pour Grenade, où elle se rend en deux jours et deux nuits par la route ordinaire. C'est un équipage des temps de barbarie; la voiture, véritable charrette do roulier, est simplement recouverte d'une toile tendue sur des cerceaux : elle sert au transport des marchandises et des gens du pays , trop pauvres pour vo3^ager d'une manière plus commode. 11 fut décidé sans hésiter que tous les rejetons du couple voyageur seraient emballés dans cette galère avec leur bonne et confiés aux soins attentifs du majorai , qui s'engageait à rendre sou dépôt en tleux

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jours et deux nuits à Grenade , avec l'aide de Dieu et la permission de José Maria,

On adressait la petite famille par lettre de crédit à un banquier correspondant de celui de Séville qui devait pourvoir à tout avec Tintelligence et la sollicitude qu'on ne peut manquer d'attendre du premier venu, dans un pays où personne ne se dérange volontiers pour personne.

Je n'ai pu me résigner h vous laisser ignorer ce trait d'amour maternel anglais dont j'ai été moimême témoin: je vous le certifie véritable; j'ai vu partir de Séville les petites figures roses et blanches, objets de la tendresse la plus tranquille et la plus éclairée dont jamais cœur de mère ait été pénétré.

En vain je hasardai quelques observations sur le peu de sûreté de la route. La voiture passe assez souvent sans être attaquée, me dit la jeune femme en écartant ses blonds cheveux et souriant de ses jolis yeux bleus; d'ailleurs fût-elle pillée, qu'est-ce que les brigands pourraient faire à mes enfants? Si on les arrête , ils seront plus heureux que moi, qui depuis mon entrée en Espagne désire en vain une pareille rencontre.

Ce stoïcisme , digne de Sparte s'il avait eu un

but, me ferma la bouche. Je reconnus qu'une attaque de José Maria serait un sujet de conversation neuf et fashionable dans un rout de Londres, je priai Dieu pour les enfants et je partis en tâchant d'oublier la mère. C'est cette mère que nous venons de retrouver dans l'Alhambra.

Vous voyez par l'événement que c'est moi qui avais tort; toute cette famille est ici réunie, elle est en parfaite santé, si ce n'est la mère, que les fatigues de sa longue course ont rendue plus malade. Néanmoins plaignez-moi d'être arriéré comme je le suis au lieu d'être raisonnable comme elle; avec mes idées classiques sur les alfections et les devoirs du cœur, j'aimerais mieux n'avoir pas le sens commun à la manière des mères françaises. Cellesci ne passent point la moitié de leurs jours dans la Tzwr^er/ (chambre des enfants); mais si on eût proposé à la moins tendre l'arrangement adopté par madame***, la Française se serait levée comme une lionne , aurait serré ses petites tètes blondes contre son cœur ( à la vérité il est probable qu'elle n'en aurait pas eu un si grand nombre à serrer), et dit à son mari : Suivez le gouverneur, moi je ne quitte pas mes enfants.

.le n'ai pas cru que lu bonni* réception qu'on

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m'a faite à l'Alliambra dût vous priver de ce trait de mœurs. La famille anglaise ne lira point mon récit et je ne vous dirai jamais son nom*.

Il faut aller de l'Alliambra au Généralif , et non du Généralif à l'Alliambra. C'est le moyen de découvrir les points de vue de la manière la plus favorable. Ceci est un avis essentiel.

En sortant de table j'essayai de dormir; mais, ne pouvant trouver le repos , je remontai bientôt à cheval; et malgré la fatigue excessive que j'éprouvais déjà, je résolus d'aller voir coucher le soleil dans les jardins du Généralif. Quel soleil et quels jardins'.... Le Généralif était la maison de plaisance, le Trianon des rois de Grenade. La nature y domine l'art , du moins ce qu'on appelle la nature dans les jardins arabes, mais enfm l'architecture n'y est que l'accessoire.

Peu de sites égalent la beauté des paysages qu'on trouve en faisant le trajet de TAlhambra au Géné-

* ( Noie ècrile en iSSj. ) Je me suis fait d'autant moins de scrupule de ne pas supprimer cette histoire curieuse , que j'ai appris l'année dernière à Londres la fuite de la jeune dame. Elle a encore abandonné ses enfants , et cette fois pour tout de bon , ayant pris la clef des champs avec un officier anglais dont elle va fonder ailleurs la nouvelle famille , qu'elle gouvernera sans doute avec la même Itulcpcndance d'esprit.

-'Oi L'ESPAGAE

ralif, il dure trois quarts d'heure à pied. Rien de

plus poétique, de plus réellement romantique,

que cette partie du pays, c'est une succession de

rêves h la manière des danses de mademoiselle

Taglioni.

On sort de l'Alhambra vers le haut de la colline par la partie la plus ruinée de cette forteresse poétique; là on se trouve à la moitié de la hauteur d'une montagne fleurie; puis on suit un sentier bordé de haies de grenadiers, de cistes et de yuca, dont les feuilles en éventails sont placées là comme pour rafraîchir l'air : la vigne, égarée parmi les pierres et rampant entre les plantes, semble imiter dans son abandon tous les caprices , tous les écarts de l'architecture du pays: on dirait que le pampre s'est chargé de justifier le marbre. La folie et le désordre de la végétation donnent à ces campagnes heureuses un air de négligence qui plaît; c'est peut-être plus beau que du temps des Maures; c'est au moins plus pittoresque , plus poétique. Ce sentier est sinueux et étroit, deux chevaux peuvent à peine y marcher de front ; les pentes sont rapides et taillées en zigzags, elles vous conduisent à travers une vallée, ou plutôt un précipice de plantes et de ruines fleuries, jusque sur la montagne du Gcnéralif. Vous passez sous

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des arcs mauresques ; vous admirez de ce point les murs extérieurs de l'Alhambra, dont vous mesurez la force par l'immensité de leurs débris ; puis vous entrez dans les jardins de plaisance.

Là vous attend une scène plus fantastique, plus étrange encore. Toute la magie des Maures fut employée à orner ce séjour, auquel je ne saurais comparer rien de ce que j'ai vu en ce monde. J'ai quelquefois rêvé d'îles enchantées suspendues dans le ciel, mais assez près de la terre pour que leurs habitants, en plongeant la vue sous les nuages qui se confondent avec elles , pussent encore distinguer ce qui se passe dans le séjour des humains : c'est à ces îles que je pensais en parcourant le Généralif.

Faible comme un convalescent , mon esprit gagnait en liberté tout ce qu'il perdait en netteté; une ombre délicieuse, tiède, transparente et parfumée étendait son voile sur mes jeux ; je voyais par les yeux de l'âme plus que par ceux du corps : et l'âme transforme tout ce qu'elle contemple: parce qu'avant tout l'âme est une puissance créatrice. Partout où l'âme règne vous trouvez l'invention, espèce de vérité la plus sublime de toutes. Inventer ce n'est pas tromper : j'invente malgré

moi en vous peignant le Gcnéralif, mais je ne ments pasj mes inventions ne se rapportent qu'à ma vie intérieure, le dehors est exactement décrit; je suis vrai pour mon âme , et vrai pour mes yeux ; mais ces deux vérités ne sont pas de même nature... Toujours parallèles, elles ne se contondentjamais.

Ce qui reste du palais du Généralif n'est qu'un pavillon très-petit, mais parfaitement élégant.

Dans cette maison de plaisance , tout ce qui est construction tient peu de place ; mais il y a un rapport si juste entre l'art et la nature, entre l'esprit des ornements et l'âme des sites, entre la vie de l'homme et la vie du lieu, qu'on est enchanté sans savoir de quoi. Chaque détail pourrait passer pour mesquin en lui-même: l'ensemble est ravissant. Je voudrais deviner à quoi tient cette magie, dont je n'ai ressenti la puissance qu'ici.... Mais je m'arrête dans mes recherches pour laisser votre sagacité suppléer ce qui manque à la mienne. Mon défaut, quand j'écris, est de vouloir tout dire. C'est aussi celui des Allemands.... non pas de Heine pourtant. Les peintres trop scrupuleux , n'ont qu'eux mêmes pour juges de leur mérite , et ils courent grand risque d'être lourds ; mon style a précisé-

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ment le défaut que je reproche à l'architecture mauresque.

Il y a de ravissants jardins autour du Généralif : ce qui reste du palais, mêlé aux arbres qui sont plantés, taillés et toujours entretenus dans le goût mauresque, produit un effet aussi curieux qu'agréable : ce petit palais n'était qu'un pavillon , je l'appellerai toujours le Trianon des rois de Grenade; il est habité dans ce moment par le gouverneur , qui reste invisible. Les peintures et les ciselures de l'intérieur sont merveilleuses. Ce séjour ravissant est entouré de plusieurs rangées de cyprès aussi vieux que le palais même : on les appelle les cyprès de la sultane.

Je ne sais ce qui m'a donné le courage de sortir de ce lieu enchanté....

Orangers, citronniers plantés le long des allées cailloutées; bassins de marbre qui versent l'onde en nappes et la lancent en gerbes : torrents qui tombent en cascades murmurant dans leur lit de pierre de taille comme des ruisseaux naturels glissent sur des rochers de granit; buis découpés à l'antique ;bosquets,terrasses, dont les rampes et les sables de couleur disparaissent sous ies branches touffues des lauriers; tours tapissées de lierres,

verdoyantes ruines de l'Alhambra , palais devenu prairie , et que je découvre au loin sous mes pieds, parmi les arbres des jardins solitaires, ne me révélez-vous pas toute une histoire? Ce palais aérien que je parcours me semble créé d'hier, tant il est entier et brillant : c'est un épisode du grand poëme du passé retrouvé par mirjicle. Le temps à peine imprima ses pas sur ces édifices légers comme lui , le silence et la mort se sont emparés des lieux , mais sans en déranger la poétique ordonnance. Ce n'est pas la destruction ordinaire; ces monuments ressemblent à des corps embaumés. Dans ces retraites voluptueuses devenues cimetières, les fleurs renaissent sur les tombeaux, et l'onde, amenée là par les anciens habitants, continue de couler pendant des siècles après qu'ils ont disparu. Cette eau reste suspendue dans la prison qu'on lui avait élevée sur la montagne à forced'art et de travail, pour attester le pouvoir et pour perpétuer l'esprit d'un peuple qui n'est plus. Ces rivières dans les nuages font le charme des palais arabes.

Nous sommes ici dans une haute montagne , où l'eau surabonde comme dans une vallée fertile.

L'eau distribuée partout, dans les maisons, dans les mosquées, joue un grand rôle dans la religion

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comme dans les voluptés des musulmans. Les mahométans la prennent pour l'emblème de la pureté de l'âme; les murs de l'Alhambra sont surchargés d'inscriptions qui font allusion à cette idée.

L'enceinte du Généralif est distribuée en plusieurs compartiments de jardins séparés par des portiques et des terrasses. Dans l'un de ces parterres on montre aux étrangers un vieux cyprès qui date du temps des rois maures : c'est au pied de cet arbre, selon la voix populaire, que la dernière reine a plus d'une fois mérité la colère du roi Boabdil , son époux et son maître.

Dans un autre jardin , à l'extrémité d'un canal de marbre tout couvert d'orangers et de myrthes dont les branches retombent en berceaux naturels sur des bords artificiels , il y a un cours d'eau d'une force et d'une vitesse extraordinaires : c'est pittoresque par l'abondance et la direction du ruisseau, qui représente un vrai torrent alpestre , emprisonné dans un coin des jardins d'Armide. On peut s'asseoir sur ce bord et laisser passer les heures sans mesurer leur rapidité. Mais gardezvous de vous figurer toutes ces jolies choses en grand : si vous conservez dans votre souvenir la mesure des monuments des deux Italie: antique et TOME iv. 14

moderne , vous êtes perdue ; vous n'éprouverez que des mécomptes et , sans apprécier même le mérite qui caractérise l'architecture mauresque, l'élégance des détails, vous passerez avec humeur devant des monuments où le goût le plus dillicile ne peut s'empêcher d'admirer beaucoup et d'étudier encore davantage.

Si j'ai joui du Généralif plus que de l'Alhambra, c'est que j'en attendais moins; puis, je le répète, au Généralif la nature domine, tandis qu'à l'Alhambra c'est l'architecture.

Au moment du coucher du soleil nous avons vu la terre se fondre avec le ciel , les lointains prendre une couleur lie de vin, les nuages s'enflammer et devenir rouges comme du sang , la neige se colorer de teintes roses , grises et violettes. A cette heure des miracles, la poussière de la ville brillait comme des paillettes d'or et d'argent, et la plaine , mouchetée de bouquets d'arbres qui ressemblent aux taches d'ombre formées sur la mer par les nuages les jours de calme, s'illuminait sous les feux de paille des moissonneurs. Ces fanaux commencent à luire sur la terre, au moment où l'on voit les étoiles s'allumer dans le ciel. Cette double magie du ciel et de la terre qui s'eniiamment en même temps chaque soir, est un spectacle

sous FERDINAND VIT- 211

trop beau pour mes forces. J'avais trop vu , trop senti, vécu trop de siècles dans un jour. Je suis rentré mort de fatigue, il a fallu me coucher; je n'ai pu dormir, et toute la nuit j'ai craint d'avoir rattrapé la fièvre.

J'étais mieux ce matin en me levant, et le premier usage que j'ai fait de mes forces a été de vous écrire ce que je viens de voir.

LETTRE LVI

SOMMAIRE

Influence de la politique sur le caractère des Espagnols.— En général ce peuple manque de complaisance.— Froideur de sa politesse notée.— Plaisir de refuser les étrangers, naturel aux Espagnols. — Illusion du voyageur sur l'attachement des Andaloux pour leur gouvernement. — Symptômes de révolutions.— Ferdinand trop tyran pour un roi faible. — Histoire de dona Mariana Penelia.— Les femmes employées comme agents révotionnaires par les libéraux. — Cette dame fait broder un drapeau. ■ — La comniissiou militaire. — Elle n'ose prononcer. — Opinion du gouverneur O. Lawler, — On écrit à Madrid. — Réponse du roi. La coupable est condamnée à être pendue. — Elle refuse de nommer ses complices pour avoir sa grâce. — Solitude de la ville sur son passage. — Elle monte sur l'échafaud avec un courage inébranlable.— Mauvaise politique de Galomarde.— Draps noirs suspendus aux fenêtres des maisons le jour de la fête du roi. — Effet moral de cette exécution.— Changement dans les mœurs. — Parallèle entre la jalousie et l'avarice. — Conversation avec le médecin de Grenade. — La prudence du docteur. — Elle cède à la colère en voyant les honneurs militaires rendus au père général des franciscains.— Prédiction du docteur.— Vanité

214 SOMMAIRE

révolutionnaire des Espagnols, — Le cortège du père Cyrile. — Opinion de la classe moyenne. — Celte classe est plus arriére'e en Espagne qu'ailleurs. — Elle adopte la politique moderne, mais en philosophie elle s'est arrêtée à Voltaire. — Ce qui peut résulter de cette contradiction. — Résumé de l'opinion de plusieurs voyageurs. — Ce que pensait Wellington de la valeur des Espagnols. — Ils sont braves comme partisans. — Le brigandage nuit au vrai courage.— Ses conséquences sont incalculables. — Il finit par prendre rang parmi les industries légitimes. — Les magistrats coupables des crimes du peuple. — Mauvaises lois. — Eflets de tant de corruptions. — Inquiétudes des ordres religieux. — Symptômes précurseurs d'un bouleversement social. — Chartreuse de Grenade. — Description du site de ce monastère. — Crépuscule du soir. — Impression poétique qu'il produit. — Pourquoi je voyage. — La convalescence rend sensible aux beautés de la nature. — Histoire d'un prisonnier d'état renfermé à l'Alhambra. — Justice du roi. — La lettre de cachet et la consultation de médecin. — Corruption des mœurs en Espagne. — Pourquoi le langage de tous est en général décent. — L'intérêt de chacun est de se taire. — Sévérité des lois: inutile. — Les réputations des nations sont aussi fausses que celles des personnes. — Droits d'entrée sur les denrées à Madrid. — Les moines sont exempts de cette charge. — Usage qu'ils font du privilège. — Le clergé peu respecté des auteurs dramatiques. — On se moque des choses saintes sur la scène. — Influence des idées françaises sur l'Espagne.— Ces idées ne sont adoptées que par peu d'hommes, mais elles préparent des changements importants — G)mparaison entre l'état matériel de la France et celui de l'Espagne. — Les libéraux espagnols nous offrent comme des modèles à leurs compatriotes, de même «juc che^ nous un nou» rend

SOMMAIRE. 215

les émules des Américains. — Craintes de l'auteur pour l'avenir de l'Espagne. — Vaudra-t-il mieux quele présent. — DifTérence qu'il y a entre l'Andalousie et la Castille. — Désintéressement des Castillans. — L'auteur préfère le caractère des peuples gouvernés monarchiquement à celui des nations républicaines. — Les Espagnols sont fanfarons et pourtant sincères. — impossibilité de faire conduire des chevaux andaloux en France. — ■ Pieuse fraude d'un curé de Grenade. — Réputation de sainteté acquise à peu de frais.

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