LETTRE XXXIV
SOMMAIRE
Sculpture coloriée. — Montanès , grand artiste en ce genre. — ■ Petites statues siciliennes et andalouses. — Cet art est particulièrement cultivé en Espagne et en Sicile. — Couvent des augustins. — Palais de Médina Cœli , bâti sur le plan de la maison de Ponce-Pilate. — Pauvreté des grands d'Espagne. — Couvent des franciscains. — Halle de Séville. — Rapport qu'il y a entre les figures peintes par Murillo et les habitants actuels de la ville. — Type inefTaçable imprimé aux diverses races humaines. — Murillo , marchand de tableaux à la halle , à côté des marchands de beurre et de poterie. — Ce qu'il a du pressentir. — Couvent des dominicains. — Tableaux de Juan del Castillo et de Cano.
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A MISS BOWLES
Séville, ce i8 mai i83i.
C'est à Séville que j'ai appris à connaître le mérite d'une sorte de sculpture que j'avais détestée jusqu'à présent : je veux parler de la sculpture coloriée. Il y a ici dans ce genre plusieurs ouvrages de Montanès qui m'ont paru du plus grand effet ; entre autres le christ des chartreux. Ce couvent est intéressant d'ailleurs par la richesse des dorures dont l'église est couverte, et par l'étendue de ses jardins, qui forment une vraie forêt d'orangers. II y a aussi de la sculpture peinte à la Charité, où l'on voit les chefs-d'œuvre de Murillo ; et cette sculpture produit une {elle illusion, qu'elle attire les yeux,
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même avant les tableaux. Ce morceau n'est pourtant pas du fameux Montanès. C'est un art particulièrement cultivé en Espagne et en Sicile; il est devenu populaire dans ces deux pays. On fait, dit-on , à Malaga de petites tigures en terre cuite coloriée qui représentent les costumes du pays et qui sont d'une grande vérité d'action ; j'en ai vu ici dans plusieurs maisons.
Parmi les nombreux couvents qu'il faut visiter ii Séville, on ne doit pas oublier celui des augustins, remarquable par la grandeur des cloîtres, par la beauté de l'église , et surtout par plusieurs tableaux de Murillo, dont l'un est un chef-d'œuvre. Il représente la Madone et l'enfant Jésus adorés par saint Augustin. La figure de la Vierge a plus de style et de grandeur que la plupart des personnages conçus par le grand peintre de Séville.
Il faut voir aussi là lilàisoû de Pilate , qui est lé palais des ducs de Médina Cœli. Il porte ce nom parce qu'on prétëhd qii'il a été construit sur le pian lie la maison de Potice-Pilate à Jérusalem. Ce palais renferme quelques précieux fragments de statues , et des salles exactement ornées dans le style de celles de l'AIcazar. L'escalier est beau , mais l'ensemble de la maison m'inspire cette Pspèce fie tristesse t'ju'èn ne ressent qu'à la vue
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d'une grande magnificence annulée par une plus grande négligence. Des portiques ornés de statues antiques, des galeries qui séparent de superbes salons d'été sont encombrées de fagots jusqu'aux cintres des arches. Cet approvisionnement rustique m'a empêché de voir une statue de Vénus citée comme un chef-d'œuvre par plusieurs voyageurs.
Le duc de Médina Cœli abandonne son palais de Séville h un intendant qui a jugé à propos d'y établir toute une chancellerie nécessaire à l'administration de l'immense fortune des chefs de cette famille. Ces seigneurs ont autant de procès que de terres, et autant d'intendants que de palais. Avec des revenus en accessoires, en droits seigneuriaux, en privilèges, comme tout ceux des grands d'Espagne, personne n'est riche. Les derniers représentants des plus grandes maisons sont gênés. La plupart d'entre eux vivent d'une pension allouée pour leur entretien par leurs créanciers, qui se chargent de régir leur fortune. Ces pauvres riches sont, en fait de nobles, ce qu'étaient en fait de princes les rois fainéants. Et le roi de toutes les Espagnes intervient aujourd'hui entre son peuple et ses grands ruinés , pour liquider comme il peut l'héritage de l'aristocratie, qui fait banqueroute au pays aussi bien qu'à la royauté.
Si jamais, ce qui nest guère probable, vous venez à Séville , vous n'oublierez pas de visiter le couvent des franciscains, je vous le recommande : et enfin celui des hiéronimites , à Santo-Ponco , autrement dit Saint-Isidore. Je suis retourné là ce matin pour revoirie tombeau de Guzman le Bon, que je n'avais pas assez examiné lors de ma première visite dans cette même église. Ce tombeau est exécuté par le célèbre sculpteur Montanès , dont je parie que vous n'aviez jamais entendu parler avant d'avoir reçu cette lettre. Guzman est un des héros les plus populaires de l'Espagne, si féconde en noms généreux : c'est le Bru tus chrétien , il a laissé mettre à mort son fils , âgé de seize ans, plutôt que de livrer Tarifa aux Sarrasins, qui faisaient alors la guerre à don Sanclie de Gastille.
Suite de la lettre précédente , ce jeudi ii) mai.
J'ai été ce matin voir la halle de Séville , où se tient ce qu'on appelle la feria : c'est un marché qui a lieu toutes les semaines. On y peut retrouver le type des figures qui ont servi de modèles à Murillo ; c'est là que ce grand homme , en se mêlant au peuple, allait étudier la nature espagnole dans toute son originalité. Depuis ce temps , c'est-à-dire depuis deux cents ans, ni la physiono-
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mie , ni les traits du visage du peuple audaloux n'ont changé : ce sont des tableaux qui ont pris un corps et se promènent par la ville. Ce caractère ineft'açable, imprimé aux diverses races dont la terre est peuplée , me paraît une preuve effrayante de la fatalité qui préside aux destinées humaines. Comme on ne peut nier l'influence du physique sur le moral , on reste épouvanté devant le témoignage irrécusable de cette volonté de la nature, supérieure à tous nos efforts.
Murillo a fait à cette halle de Séville fhonneur d'y vendre ses ouvrages; quand il avait besoin d'argent , il les exposait là , tout a côté des pots de terre , des cruches d'huile rance , des boudins de beurre de Salici (ce beurre se vend à l'aune) , et des fromages de brebis de la Sierra? Malgré sa pauvreté , je crois pourtant qu'il pressentait dès lors que ces obscurs chefs-d'œuvre , si humblement mis en vente au marché, deviendraient un jour le plus magnifique ornement des palais, et que les souverains se les disputeraient d'un bout de l'Europe à l'autre. Sans cette consolation du génie qui voit son triomphe dans l'avenir , il me semble qu'il se serait laissé décourager, et n'aurait travaillé que trois jours de la semaine, en vivant de peu, et s'amusant de rien , comme les ouvriers de Séville ,
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qui sont plus heureux que les artistes. Cette vie de Murillo. cette vie de grand artiste, si douce en apparence, a pourtant quelque chose de triste et de douloureux jusques dans sa paix; je ne puis me distraire de ces souffrances ignorées de la foule, l'obscurité décourageante de ce grand homme m'arrache quelquefois des larmes solitaires :ce n'est pas toujours par des actions féroces que le monde prouve sa dureté; l'inattention lui suffit souvent pour être cruel. Il s'entend merveilleusement à servir les envieux par son indifférence. Je suis entré en passant dans le couvent des dominicains, appelé le mont Sion. Personne ne m'avait parlé de ce monastère. J'y ai trouvé des tableaux d'un grand mérite : on en rencontre partout à Séville ; ils sont de Juan del Castillo, l'un des maîtres de Murillo. Ce peintre est peu remarquable pour le coloris, mais je trouve son dessin noble et pur. Les Français ont enlevé huit tableaux h ce couvent; il lui en reste quatre ou cinq fort bons. Le plus remarquable est unchristde Cano. Il y a aussi un fort beau Zurbaran, l'auteur du fameux saint Thomas, que j'ai vu dans un autre couvent de dominicains, également h Séville. On n'a jamais fini d'admirer les merveilles que renlérme cette ville . pour les arts , c'est une autre Rome I
LETTRE XXXV
SOMMAIRE
Les Espagnols aisés à flatter. — Pourquoi ? — Fête donnée dans une auberge. — Décoration naturelle. — Encore la bohémienne. — Elle paraît une autre personne. — La dame anglaise. — Récit de ce qui lui est arrivé depuis lors à Londres. — Procès en criminelle conversation. — Caractère des Espagnols. — 11 a deux faces. — Reaumarchais. — Son genre d'exactitude dans le tableau qu'il fait de l'Espagne. — La politesse est naturelle aux Espagnols. — Les adieux. — Foule , tumulte. — 'Traits de mœurs. — Scènes des romans de Cervantes en action. — Mémoires à payer. — Foule d'ouvriers et de marchands. — En Espagne , tout le monde a sa doublure et sa triplure. — Explication de cette singularité.
— Les complaisants , classe plus nécessaire et plus nombreuse que partout ailleurs. — Embanas du départ. — L'argent manque. — La lettre de change perdue. — Le banquier espagnol.
— Deux personnes en une. — Les grimaces et la vérité. — Le voyage dérangé — Les paquets rouverts. ■ — Soupçons de l'aubergiste et des marchands. — Impassibilité du banquier. — 11 refuse de payer sans lettre de crédit. — La lettre de change retrouvée ; comment. — Incroyable distraction de l'auteur. — La matinée d'une majaun lendemain de bal. — UnAnglais qui vient au bal pour m'inviter à l'enterrement de son oncle. — Embarquement sur le Guadalquivir. — Aspect delà contrée.
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