A MONSIEUR JULES JANIN
Grenade, ce 2 3 juillet i83i.
Je vous ai déjà parlé plusieurs fois des difficultés qu'on éprouve en Espagne à propos de tout , je ne puis les oublier , ni par conséquent vous épargner la répétition de mes plaintes. Ces entraves tiennent au caractère des personnes autant qu'à la nature des choses. Peut-être les circonstances politiques ontelles en ce moment une influence défavorable sur l'humeur des Espagnols ; ceci paraît d'autant plus probable, que je remarque une différence entre la manière dont on nous reçoit à Grenade et l'accueil qu'on nous faisait à Séville. Grenade souffre plus que toute autre ville de la réaction royaliste
exercée depuis quelque temps contre les révolutionnaires de l'Andalousie ; quoi qu'il eu soit , je trouve , d'après ce que je vois tous les jours en communiquant avec les personnes de ce pays , que le mot complaisance devrait être rayé de leur dictionnaire; ce serait franchise que de bannir de la langue une expression qui ne répond k aucime action de la viej même les médecins de Grenade ne soignent leurs malades qu'à condition que ceux-ci habitent dans l'intérieur du cercle où chaque docteur consent k se mouvoir. Au lieu de la bonté , de la serviabihté active qu'on trouve assez généralement chez les autres peuples civilisés, les Espagnols ont adopté des formules de politesse très-froides, qui leur tiennent lieu d'actions; ce sont des cérémonies domestiques , où chaque parole , cliaque geste ont été notés d'avance, comme le plain-chant d'église , mais au moyen desquels l'étranger , comblé de compliments, est tenu réellement à une grande distance du maître de la maison. Cette redondance choque les oreilles du voyageur au lieu de les flatter , parce qu'on reconnaît promptement le vide et le faux d'un langage si obséquieux : Ma maison est à vous , ma famille est à vos ordres ^ tout ce que Je possède est à votre disposition : ces paroles trop K'iles pour n'être pas oiseuses, aJ>outissenl
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à un refus formel chaque fois que vous vous croyez autorisé , par des offres si magnifiques, à faire la demande la plus discrète et la plus naturelle.
Depuis que j'ai vu le Généralif je ne rêve qu'au bonheur de pouvoir passer quelques heures de la journée sous les bosquets qui font le charme de ce séjour. Quarante-huit heures de négociations assez actives pour ce pays-ci n'ont pu encore décider l'intendant du palais à m'accorder cette permission ; rebuté directement , j'ai adressé ma requête à une personne puissante, au gouverneur militaire de la ville, pour qui j'avais une recommandation ; j'ignore si ce moyen me réussira. Refuser un étranger me semble, pour les Espagnols , un plaisir de premier mouvement. A la vérité, si j'échoue par la voie légitime, il me restera la ressource d'offrir quelques réaux à la servante de l'intendant ou au garçon jardinier.
La voie de la corruption est la plus sûre , et c'est toujours à elle qu'on revient en Espagne pour les petites comme pour les grandes affaires : Basile et Figaro sont les types dfes Espagnols moderneS^' comme Don Quixotte et Sancho étaient ceux des vieux Castillans.
La bonne humeur n'est plus naturelle au peuple de ces provinces : il souffre moralement, physique-
ment, et ses maux aigrissent son esprit. Le soupçon,
la défiance , Tinsociabilité , l'avarice , sont les seuls
traits de caractère qu'ils laissent apercevoir aux
étrangers.
Avant d'avoir parcouru toute l'Andalousie , je croyais que l'Espagne était aujourd'hui , de tous les pays de l'Europe , le mieux défendu contre une révolution sociale. L'esprit du gouvernement actuel me paraissait d'accord avec les idées de la grande majorité de la nation ; je pensais que le peuple conservait un attachement superstitieux pour ses anciennes institutions , et je me disais que le catholicisme suflirait longtemps encore à la politique et à la philosophie des habitants de cette noble et vieille terre ; mais depuis que je regarde les choses de près et que j'ai interrogé beaucoup de personnes de toutes les classes , je vois bouillonner des passions terribles au fond des cœurs : ce peuple se croit humilié sous la foi de ses pères, il rêve à ce qu'il appelle l'émancipation de l'intelligence , pour lui , penser c'est se venger : et qui peut calculer jusqu'où va la vengeance de l'amour- propre chez un Africain , un homme sujet aux passions profondes , aux colères méridionales: colères violentes, comme si elles éclataient toujours, et durables comme si elles n'éclataient jamais ?
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Enfin , depuis que je vis ici , je me sens saisi d'une terreur insurmontable ; je crois marcher sur un volcan éteint , mais près de se rallumer et dont le réveil sera d'autant plus terrible , que son sommeil a duré plus longtemps.
Un changement dans la forme politique de l'Espagne me parait désormais inévitable. L'ordre de choses actuel peut durer plus de temps que je ne pense : sa prolongation dépend de la vie du roi , et encore bien plus de l'état des finances. Mais à la première secousse un peu fierté vous verrez un bouleversement total, et qui ne peut avoir lieu sans de grands malheurs. Le peuple espagnol se montrera plus cruel que le nôtre ; j'espère pourtant que ses chefs seront moins pervers que ne l'étaient les directeurs secrets des mouvements populaires en France lors de notre première révolution.
Le roi Ferdinand est trop tyran et ne l'est pas assez pour perpétuer son autorité. Il commet des cruautés partielles qui exaspèrent les peuples sans les dompter. Il les irrite sans les épouvanter : on dirait qu'il a peur de faire peur. Il n'est ni de notre temps , ni du temps de ses idées : ou plutôt il n'a pas d'idées , il n'a que des intérêts.
Voici un fait dont je vous garantis l'authenticité , et qui vous fera juger le gouvernement ainsi que
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les hommes qui l'attaquent. Vous venez que le pouvoir se défend ici avec une cruauté qui dénote , lïon pas un système , mais une passion. Cette passion qui ne prend conseil que de la faiblesse , c'est la peur.
Le roi semble avoir changé de rôle avec ses ennemis ; ceux-ci sont fermes , il est violent.
Depuis longtemps les libéraux espagnols avaient établi leur quartier général à Gibraltar ; dernièrement plusieurs de leurs tentatives ayant échoué, ils pensèrent que les femmes seraient des agents politiques meilleurs que les hommes, moins sujets à se compromettre, moins exposés aux recherches de la police , et plus faciles à soustraire aux châtiments si l'on venait à les dénoncer ; sans oublier leur puissqnce d'enthousiasme , qui va plus loin que la nôtre.
D'après ces considérations, ils s'adressèrent à doîia Mariaua Penella , dame de Grenade, noble, belle et jeune. Elle avait un oncle dont le zèle pour le parti novateur avait attiré naguère l'attention de la police. Il fut forcé de se réfugier à Gibraltar. La société chargea cette dame de tenir un drapeau libéral tout prêt pour rai])orer dans la ville en cas d insurrection. Elle eut limprudeuce de commander la broderie de ce drapeau à une ouvrière dont ejle se
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croyait sûre. Quand l'ouvrage fut à moitié terminé, cette femme dit à son amant , qui était espion du gouvernement, que doiia Mariana l'avait chargée de broder sur un drapeau les mots : Liber~ dad, etc., etc., etc.; l'amant espion répondit à su maîtresse qu'il fallait porter ce drapeau à l'instant même et dans l'état où il était chez la dame qui l'avait commandé. Sitôt qu'il sut cet objet dans la maison , il la fit cerner par les agents de la police , qui n'eurent pas de peine à s'emparer du drapeau.
Depuis la dernière conspiration de Cadix , toute l'Andalousie est soumise au régime des commissions militaires. Parmi les juges qui composent celle de Grenade , il ne s'en trouva pas un qui voulût prendre sur lui ni la responsabilité de la grâce, ni celle de la condamnation. On écrivit donc à Madrid pour demander des ordres précis.
Cependant le gouverneur général de Ja province, le général O'Lawler, Irlandais d'origine, était si loin de penser que la dame se trouvait sérieusement compromise par ce fait , ou du moins que l'accusation portée contre elle fût de nature à mettre sa vie en danger, qu'il lui permit de demeurer tranquillement prisonnière sur parole dans une maison religieuse jusqu'au moment où l'on recevrait la réponse du conseil. Huit jouis s'écoulèrent avant qu'elle arrivât;
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si doîia Mariana avait pu prévoir cette réponse , rieii ne l'aurait empêchée de s'échapper et d'aller rejoindre son oncle à Gibraltar. Ses parents et les hommes de son parti s'endormirent comme elle. Peut-être avaient-ils trop peur pour montrer leurs craintes; il aurait fallu se compromettre pour la sauver : ils crurent k la clémence du roi.
Enfin la décision de ce prince arriva ; c'était l'ordre de faire pendre dans les vingt-quatre heures doîia Mariana Penella ; on assure que la lettre adressée au gouverneur général portait que celte décision avait été prise d'après l'avis exprès de sa majesté.
La sentence garantissait la grâce à la coupable si elle consentait à nommer ses complices.
Cette jeune et faible femme devint subitement un héros; elle refusa de répondre et demanda qu'on lui fît subir f arrêt prononcé contre elle , ajoutant ce mot remarquable : « Le souvenir de mon supplice fera plus pour notre cause que tous les drapeaux du monde »....
On la promena par la ville , selon l'usage , sur un une , les mains liées et portant un crucifix. Pas une fenêtre ne resta ouverte sur son passage , pas un curieux ne se montra dans les rues. Exécutée au milieu d'une ville populeuse, elle pouvait croire qu'elle mourait dans un désert. Cette absence de specta-
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teurs était la seule consolation qu'elle pût recevoir : ce trait fait honneur à la victime et à la ville entière.
Au pied de la potence sa grâce lui fut ofierte de nouveau à la môme condition. La fermeté qu'elle avait montrée jusque-là ne l'abandonna pas; elle sortit victorieuse de cette torture morale, monta rapidement la fatale échelle , et mourut avec un courage sublime. Voilà comme la tyrannie est parvenue à faire d'une étourdie une martyre !
L'esprit de parti lorsqu'il va jusqu'à rendre les gouvernements cruels, les rend en même temps stupides.
Doiia Mariana était veuve , riche, et âgée de vingthuit ans : elle a péri peu de jours avant notre arrivée à Grenade. C'est la stupeur causée par cet horrible drame qui rend encore les habitants de cette ville si mornes et l'aspect des rues si différent de ce qu'il est , dit-on , ordinairement.
On assure que le conseil des ministres , Galomarde à sa tête , avait averti le roi de la nouvelle tactique des libéraux , qui venaient d'enrôler beaucoup de femmes dans leur invisible armée; ces escadrons d'amazones ont tant effrayé Ferdinand , qu'il s'est déterminé sur-le-champ à faire un exemple , sans penser que par sa terreur même il donnait
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à ses ennemis la mesure de leur force et de sa faiblesse.
Ce qui est certain , c'est que cette exécution a paru révoltante aux habitants de Grenade, grands et petits, et que la victime a excité un intérêt général. Le jour de la fête du roi suivit de près celui du supplice de doua INIariana ; au lieu des riches tentures dont chaque année tous les balcons de la ville sont ornés pour solenniser cet anniversaire , on vit un drap noir suspendu aux fenêtres de beaucoup de maisons. Je ne puis affirmer ce dernier fait comme les autres , parce qu'il m'a été raconté par un libéral anglais , et qu'en général les Espagnols évitent avec soin do parler de ces choses.
Depuis la catastrophe que je viens de vous raconter, il n'y a plus de société à Grenade. La famille de cette jeune femme , sans être des premières du pays , tenait cependant à ce qu'il y a de plus considérable dans la province ; le gouverneur pensait qu'elle serait condamnée à quelques jours de prison ; il avait exprimé hautement son opinion sur le peu de gravité des charges; on fiiisait des paris sur la nature du châtiment, mais personne, ni amis ni ennemis, n'avait songé à la mort.
Depuis le jour de l'exécution , la terreur règne à Grenade , et les personnes du pays évitent les étran-
gers comme des agents provocateurs. Toute conversation sur les affaires publiques est impossible. On s'interdit comme dangereuse la gaieté un peu bruyante : on n'est rassuré que par l'ennui ; aussi s'étend-il en liberté dans ce séjour , naguère encore l'empire du plaisir et de la folie.
En attendant pis, toutes ces précautions tournent au profit de l'avarice et de la jalousie. Depuis que je parcours l'Espagne, j'ai découvert une singulière accointance entre ces deux passions : l'avarice est la jalousie de la richesse , comme la jalousie est l'avarice de l'amour.
Opprimés comme ils le sont , il ne reste aux Andaloux que d'être avares et jaloux ; et d'après la connaissance que je crois avoir de leur caractère , cette nécessité n'est pas ce qui leur rend leur joug insupportable.
Quels germes de ressentiments des actes comme ceux que je viens de vous raconter ne doivent-ils pas laisser dans des cœurs méridionaux ?
Le sang africain bouillonne pour la vengeance : celle de ce peuple sera terrible
Mon médecin est un homme savant; il me paraît d'un caractère sage, et ses opinions, autant que je puis en juger malgré la réserve de ses discours , sont modérées. Remarquez que la modération du carac-
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tèrc devient aussi dangereuse que la passion dans les temps de violences politiques. Tout ce qu'elle fait et dit a du poids , et dès qu'elle abandonne un parti elle le noie.
Ce médecin qui aime la cour , dont il a reçu des marques de faveur , notez ce point , se trouvait chez moi hier l'après-midi. Nous causions le moins possible, et tout juste assez pour ne pas nous dire en face que nous avions peur de causer.
Tout à coup je vois ce grave docteur se lever, séloignerde la fenêtre avec horreur, et marchercomme un forcené dans la chambre ; il devient pâle , vert ; sa bouche se contracte, ses genoux tremblent ; un papier qu'il tient à la main , et sur lequel il vient d'écrire une ordonnance qui doit achever de me rendre à la vie , est broyé dans la convulsion de ses doigts et de ses dents , car il mordait ce qu'il portait à sa bouche, enfin cet homme si prudent, si politique il n'y a qu'un instant, laisse échapper de ses lèvres bhnies de rage ces mots , interrompus dix fois par des sanglots et des cris étoulFés : « Tenez, monsieur, vous
les voyez Regardez-les, contemplez notre honte !
Voici nos rois! Oui, monsieur, vous voyez
un des rois actuels de l'Espagne , plus roi que le roi, mais leur règne sera court!... ah oui!... je le jure... il sera court, et il aura... il aura une mau-
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vaise fin!... voyez-vous?... moins encore parce qu'il
est oppressif que parce qu'il est déshonorant Cet
abominable joug serait déjà brisé si les Espagnols étaient moins lâches Mais nos enfants se lasseront d'être les soldats des moines... , et, par une énergie nouvelle , ils rendront à l'Espagne la place qu'elle a perdue dans l'estime de l'Europe. »
Ce mot trahit la préoccupation des Espagnols modernes. Je l'ai déjà signalée ailleurs. Ils ne vivent plus en eux-mêmes; ils sont toujours en présence des autres peuples : c'est un spectacle curieux que celui d'une nation prête à faire une révolution par vanité, et pour se mettre à la mode ; un peuple sujet aux ridicules d'un homme : quel étrange phénomène !11....
Mon furieux continua , « Tenez , tenez , voyez si nous ne méritons pas le mépris du monde entier par notre apathie politique!!! »
A ce moment j'entendis le tambour battre au champ, je me penchai vers la place , et je vis passer sous ma fenêtre le père Cirille , général des franciscains, qui arrivait à Grenade , en faisant une tournée dans la province pour les affaires de l'ordre. C'est l'ancien confesseur du roi , éloigné de la cour , mais qui jouit dans son exil de tous les droits ecclésiastiques. Comme généra! d'ordre, et comme giaiicl
d'Espagne de première classe , ce religieux est reçu avec les honneurs militaires partout où il se présente. Je vis le gouverneur militaire de Grenade , et une partie de la garnison de la ville, marcher à sa suite, au son du tambour; le cortège était nombreux et imposant : le saint personnage s'avançait avec une dignité non affectée, et distribuait des bénédictions à quelques personnes du peuple agenouillées sur son passage : ces démonstrations de piété dans la rue faisaient un contraste bien frappant avec les imprécations qui retentissaient dans ma chambre. J'assistais à un drame aussi philosophique que ceux de Shakespeare.
Tant d'imprudence et de colère dans un homme aussi sage , et jusque-là aussi cauteleux que mon docteur , me donne beaucoup à penser.
Je vous laisse à tirer les conséquences de ces faits.
Les sentiments et les opinions du médecin de Grenade sont ceux qui me paraissent dominer aujourd'hui la classe moyenne et une partie de la classe supérieure de la nation. A la vérité ces classes ne sont pas nombreuses en Espagne; mais ce sont celles dont les idées ont le plus d'organes et trouvent le plus d'échos.
Ce qui m'épouvante, c'est de voir que ces classes ,
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qui répondent à ce que nous appelons chez nous la partie éclairée du pays, n'ont point marché du même pas enEspagnequedanslesautrescontréesde l'Europe : et qu'au lieu de la réaction religieuse qui se prépare en France et ailleurs, les Espagnols instruits, c'est-à-dire ceux qui se croient assez de culture d'esprit pour mépriser leurs compatriotes , en sont à l'incrédulité intolérante de Voltaire et des philosophes du dixhuitième siècle. Dieu sait ce qui peut sortir de ce conflit d'opinions politiques , philosophiques et religieuses !
Bientôt nous verrons les Espagnols en avant, peutêtre , pour la liberté pratique , tandis qu'ils seront restés fort en arrière pour la théorie : et qui peut savoir quel choc naîtra de toutes ces complications de choses et d'idées ?
Tant d'inconséquence est incompatible avec un ordre social quelconque; je ne puis m'empêcher de craindre pour l'avenir d'un pays où, en fait d'innovations, les actes précéderont les opinions. Moins on pense plus on agit : où la bonne foi naturelle de ce peuple le conduira-t-elle , dans la voie des réformes politiques et religieuses?
Il serait téméraire à moi déjuger sévèrement les Espagnols d'après le peu de notions que j'ai pu recueillir sur eux pendant un voyage aussi rapide que
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le mieii , à travers un royaume où chaque province a son caractère propre, et plus distinct que celui de bien des peuples séparés par le gouvernement et parle langage. Je n'ai pu observer par moi-même, avec quelque suite, que les Andaloux, qui sont les hommes les plus brillants de l'Espagne, mais les moins sérieux, les moins dignes de l'estime que méritent les vertus primitives , attribuées généralement en Europe ci la nation espagnole.
Je confesse que je retrouve ici peu de traces de ces vertus ; mais je commence par me récuser, et par vous avouer que les aperçus que je vais vous donner nesontpas de moi : c'est le résumé de plusieurs conversations que j'ai eues avec desjAnglais établis depuis longtemps dans diverses parties du pays , entr'autres avec quelques olliciers des plus instruits et des plus sages de Gibraltar; mais enfin, tout éclairés qu'ils sont, ces hommes sont étrangers h l'Espagne. J'ai retrouvé ici plusieurs de ces messieurs : voici le langage qu'ils tiennent à peu près, sans exception : « On parle dans le monde entier de la valeur
espagnole : vieille réputation!! C'est une vertu
dillicile h reconnaître dans un peuple aussi fanfaron que l'est celui-ci ! D'où vient que la nation anglaise, unie aux Espagnols pendant toute la guerre de loccupation , et par conséquent bien disposée pour eux ,
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méprise leur courage comme soldats enrégimentés , depuis qu'elle les a vus à l'œuvre? D'où vient que les personnes qui ont le plus approché du général en clief de l'armée anglaise pendant la campagne , ont souvent entendu répéter à ce capitaine, connu pour la réserve de ses discours , que lorsqu'il préparait une expédition régulière contre les Français, et qu'il agissait de concert avec les Espagnols , il comptait ceux-ci absolument pour rien? C'est qu'ils ont de la valeur comme partisans, et qu'ils n'en ont pas comme troupes de ligne. Telle est l'opinion connue du duc de Wellington. Que sont donc devenus ces soldats qui , pendant la guerre de trente ans , ont fait trembler l'Europe?
» Ecoutez leurs rodomontades : ces vanteries continuelles déprécieraient les plus beaux faits d'armes.
» Ce n'est pas comme militaire, c'est comme paysan indépendant et vindicatif que l'Espagnol a mérité, non l'admiration, mais la sympathie de FEurope pendant la première guerre d'invasion.
)) Le brigandage est une des principales causes de la perte du courage légitime de cette nation. Le brigandage y est arrivé à un tel point, que les étrangers ne peuvent se figurer l'influence qu'il exerce sur toutes les actions de la vie , surtout dans les provinces andalouscs. 11 a des afliliations dans toutes
les administrations; partout il substitue la corruption à l'audace : il a déjà les vices d'un vieux gouvernement ; il se passe d'énergie ; il habitue les caractères h la trahison et à la cruauté sans risques. Luimême il devient lâche comme ses adversaires; il n'emploie pas plus de force pour attaquer la société qu'elle n'en a pour se défendre : c'est le régime le plus corrupteur qu'on puisse donner à un peuple corrompu ; aussi peut-on dire des Andaloux que tout ce qui habite les villes est à vendre, et tout ce qui vit dans les campagnes à pendre. »
Je vous ai souvent parlé de l'inutilité des escortes ; j'étais dans l'erreur. Elles sont presque toujours, non-seulement utiles , mais suflisantes. Voici pourquoi. J'arrive dans une ville ; je m'adresse, comme vous l'avez vu plusieurs fois , à mon banquier ou à toute autre personne respectable pour laquelle j'ai des lettres de recommandation. Je m'informe del'étatdes routes :on me répond toujours la même chose; c'està-dire qu'on commence par m'affirmer qu'elles sont parfaitement sûres , mais qu'il faut tromper l'aubergiste et tout le monde sur la route que je prendrai , ainsi que sur le jour de mon départ ; enfin, on me conseille comme ii?ie précaution absolument nécessaire de prendre six, huit ou dix miliciens pour escorte. Je paye ces hommes fort cher; trois francs
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par jour chacun et le retour, sans compter la nourriture. Or ces protecteurs sont tous connus pour être des brigands ou des affiliés h la bande dominante dans le pays. Ils ne me défendent point , mais moyennant le tribut que je paye par eux au chef suprême, ils font entendre raison aux voleurs de la route et à leurs correspondants de l'auberge : ma sûreté se négocie, et si Ion trouve que ma dépense soit proportionnée à l'état qu'on me suppose et à l'importance de mon train, on me laisse passer sain et sauf. Je voyage ainsi de chef-lieu en chef-lieu (chef-lieu de brigandage), et ce moyen est presque toujours efficace. Employé par tous les voyageurs , il assure l'entretien et l'aisance des bandits, sans violence ni danger pour eux ni pour nous : et voilà comme le vol de grand chemin s'est régularisé en industrie , et comme l'adoucissement des mœurs fait du crime un vice inhérent à certaine société.
Avec la vénalité de l'administration subalterne et les préoccupations politiques du gouvernement , il n'y a pas de raison pour qu'un métier si commode et si lucratif ne se perpétue pas dans l'état comme toute autre profession. C'est un gouvernement dans le gouvernement : tout le monde blâme et déplore cet abus, personne ne l'extirpe.
Dans toute l'Espagne , je vois que les magistrats ,
depuis les plus grands fbnctiounaires de l'état jusqu'aux derniers employés de Tadministratiou , sont les complices des vices et des crimes que nous reprochons aux peuples.
Quelle nation pourrait résister toujours à l'influence morale de lois injustes , rendues encore plus iniques parla manière dont on les applique ? Voulezvous un exemple?
Pour un meurtre, un homme est condamné à deux ans de galères; pour la contrebande , aux galères à vie.
n résulte de tant de vices publics et privés une masse de corruption dont aucun autre pays civilisé de l'Europe n'offre aujourd'hui d'exemple. Tous les esprits sont ployés d'avance à l'injustice, à la véna- Hté , à la trahison , même des autres , et les gens de bien qui restent à découvert parmi ce peuple démasques , sont intimidés de leur petit nombre et se perdent ti dessein dans la masse des fripons. Quelles mœurs!!.... N'est-ce pas effrayant d'uniformité ?
Un symptôme de révolution très-signilicatif , comme je vous l'ai dit , c'est l'inquiétude des ordres religieux ; non-seulement les chartreux vendent tout ce qu'ils peuvent aliéner, mais ils ont changé leurs habitudes; oubliant la noble hospitalité qu'ils exerçaient naguère au nom de Jésus-Christ , ils fermcul
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leur maison aux voyageurs , elle n'est restée ouverte qu'aux pauvres. Je n'ai pu pénétrer dans le couvent qu'ils ont à la porte de Grenade sans des peines infinies et des instances réitérées pendant plusieurs jours.
La position de cette chartreuse , son architecture, sa grandeur , tout est imposant. La vue qu'on a d'une espèce d'esplanade qui fait terrasse devant l'église est magnifique : c'est la Vega avec ses feux des moissonneurs et sa température caniculaire et son soleil ensanglanté, et ses bosquets, et ses cimes de la Sierra Nevada tachetées de blanc comme une peau de tigre , et de l'autre côté , vers le nord , sa bordure de montagnes de marbre bleu. J'étais là le soir : je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée à la porte en attendant qu'on voulût bien consentir à me laisser entrer.
L'esplanade est pavée d'une espèce de mosaïque en cailloux qui représente des saints et des guerriers. Je m'assis sur un banc : de grands troupeaux de bœufs s'acheminaient vers la ville mauresque , dont les élégants monuments brillaient à travers une poussière dorée qui animait l'air et me rappelait les tableaux de Smargiassi. L'aspect de l'intérieur du couvent m'a fait moins d'impression que ce site si triste et si beau. En présence de pareils tableaux,
à l'heure où la pensée se repose avec lo jour qui tombe, on se sent défaillir : c'est l'engourdissement de l'Ame , c'est quelque chose qui tient du sommeil et de la mort , c'est de la poésie , c'est de la musique : souvenir, espoir, tout s'y retrouve, excepté la vie ordinaire, qui est suspendue. La rêverie est devenue réalité.
Imagination , seconde jeunesse , tu ne te perds pas comme la première; plus l'homme se sent dépouillé de tous les autres charmes de l'existence, plus la solitude de sa vie lui apparaît terrible au dehors, et plus tu brilles au dedans de luimême , plus tu le consoles ; aurore de la vérité, crépuscule d'une vie qui n'a pas de terme , jour égal comme celui du pôle , triomphe de l'esprit prêt à s'envoler, lumière du monde surnaturel, tu mé fais pressentir le lever d'un soleil qui ne se couchera plus! Mais par combien d'adieux faudra-t-il acheter cette gloire si douloureusement promise, et si cruellement disputée?
Savez-vous pourquoi je voyage? Ce n'est pas pour rapporter chez moi des notes , des dates , des mesures , des faits , des chiffres : c'est pour me souvenir vaguement, mais toujours, de ces soirées où j'^î vécu par l'âme dans le sommeil de mon corps anéanti.
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Cette fois, la convalescence m'a rajeuni : une guérison c'est une renaissance. Sans la maladie je n'aurais jamais retrouvé tant de sensibilité. La pensée est ce qui nous paraît le plus libre en nous. Voyez pourtant à quoi elle tient !..
L'Alhambra renferme en ce moment un prisonnier d'état dont il est assez difficile de vous conter l'histoire avec décence. Pourtant je ne puis vous priver d'un si précieux trait de mœurs et d'un si curieux exemple de justice royale. Cette anecdote galante vous prouvera que le roi d'Espagne se croit encore au temps où les princes se mêlaient de tout.
Un prisonnier d'état est arrivé la nuit dans l'Alhambra. Sourde mais grande rumeur ! Toute la ville de Grenade est occupée à découvrir le crime du malheureux. On s'interroge, on cherche à faire parler le gouverneur : rien ne transpire.... Quelle nouvelle conspiration a donc inquiété le gouvernement? qu'a-t-on à craindre, à espérer pour TEepagne ? toutes questions demeurées sans réponses. A la fm rien ne reste ignoré , même en Espagne : voici donc le mystère éclairci.
Le jeune et beau prisonnier habitait Madrid. Il était destiné à la carrière diplomatique et se préparait aux affaires par des études sérieuses , qui n'excluaient pas quelques plaisirs plus vifs que délicats.
Ces distractions furent payées cher : d'abord la santé du jeune étourdi soulFrit , mais comme il menait de front plusieurs intrigues , celles du grand et du petit monde , il n'eut pas le temps de s'apercevoir du danger de son état; il ne fit que pallier le mal sans vouloir s'avouer ii lui-même la nécessité du remède : une dame de la cour, dont il était depuis assez longtemps l'amant en titre , reconnut avant lui toute la gravité du cas : éclairée par son médecin , peut-être par son expérience , elle ne cacha pas sa colère ; le bruit de cet accident parvint jusqu'aux oreilles du roi : sa majesté , qui avait toléré le scandale public d'une liaison illégitime , ne put souffrir le mal physique , qui était la punition du désordre moral.
Il envova au criminel une lettre de cachet et en même temps une consultation de médecins.... Depuis six mois le patient languit à Grenade. Il y en a trois qu'il est en parfaite santé et qu il est l'objet de la pitié de toutes les femmes de la ville. Voilà comme on entend la vertu à la cour d'Aranjuez!
Au milieu d'une corruption de mœurs dont on ne trouverait peut-être pas un autre exemple en Europe ( tellement que vous croiriez que je mens si j'entreprenais de vous décrire ce qui irappe ici les yeux de chaque voyageur), les Andaloux ont conservé un respect profond pour les convenances. Ils
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détestent les discours indécents et gardent sur les actes les plus scandaleux un silence de complicité qu'il serait impossible d'obtenir d'une société moins profondément dépravée.
Le libertinage étant ici le fait de tout le monde, personne ne trouve son intérêt à le reprocher à personne ; la médisance serait si facile à retourner contre quiconque l'emploierait, que cette arme n'est plus d'usage dans les relations de la vie. On se dit : Le désordre est devenu si général , qu'à présent ce serait l'ordre qui dérangerait l'existence. Le mieux est donc de ne pas faire un grand état d'un mal, trop universel pour le guérir par le blâme.
D'après ce calcul bien motivé , si nulle part il ne se passe autant de choses scandaleuses qu'ici , nulle part on n'entend moins parler de la mauvaise conduite des gens. Le silence est devenu la compensation du vice , qui ne s'évite qu'en paroles.
Les lois de police , contre tout ce qui peut blesser la morale, sont extrêmement sévères; mais les occasions de les appliquer sont si fréquentes , qu'on les laisse tomber en désuétude. La haine môme renonce aux attaques contre les mœurs , les ennemis en viennent aux mains sur un autre terrain : la TOM r; 1 \ . 1 tj
vengeance renonce aux discours et s'assouvit par des actions; ce qui la rend plus secrète et plus suie. Tout le monde s'entr'aide pour enlever à l'autorité l'exercice d'une légitime surveillance sur la conduite des individus : le gouvernement est maintenu dans l'ignorance touchant les actes des particuliers parce qu'il est de l'intérêt de tous de vivre à côté de l'ordre, et de ne laisser à l'état que les charges de la civilisation, en gardant pour les personnes les bénéfices de la barbarie. Voilà sur quelle base repose aujourd'hui la société espagnole.
Vous fîguriez-vous cela? Plus je voyage et plus je vois que les réputations qu'on Tait aux nations ne sont pas mieux fondées que l'opinion qu'on a des personnes. Les peuples se jugent aussi légèrement les uns les autres que les individus.
Les abus, qui ailleurs font encore exception, sojit devenus règle en Espagne et sont considérés comme une condition essentielle de la sauté publique. Ce qu'on cherche à perpétuer, ce n'est plus l'ordre, détruit depuis longtemps, c'est la tolérance du désor-
dr<! Elïet naturel du régime despriviléges poussée
sea dernières conséquences.
\oici encore un fait qui m'a été conté ce matin. Je nei puis citer le nom de la personne de qui je le
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liens de peur de la compromettre , mais je puis assurer qu'elle est digne de foi *:
Les droits d'entrée à Madrid pour le vin et la "viande sont énormes. Mais les moines sont exempts de cette charge. Or voici le résultat d'une pareille faveur. Les religieux ne se bornent pas à profiter, pour leur propre maison de l'exception qu'on leur accorde, ce serait trop juste , et personne ne se plaindrait d'un usage si modéré du privilège Au lieu de
cela , chaque couvent de Madrid ouvre dans la ville une boutique , où il fait revendre avec d'énormes bénéfices le vin qu'il introduit pour rien. Une de ces communautés , qui n'est composée que de sept religieux ^ a envoyé cette année à l'administration le compte du vin dont elle a besoin , dit-elle, pour son usage , et ce compte s'élève à cinq mille arobes , ce qui équivaut à dix mille bouteilles!...
L'administration a eu le courage ou la faiblesse de ne point réclamer. Le public a ri et glosé sans gêne, et voilà comme les moines font respecter leur mission.
* Depuis monretour eu France, je n'ai jamais pu retrouver le nom ni la qualité de cette personne. C'est une lacune laissée sur mon journal de voyage par nn excès de prudence qui peint bien l'espèce d'inquisition exercée, même sur les étrangers, par le gouvernement du roi Ferdinand à l'épocjuc de mon voyage, et la peur qu'elle inspirait.
2i't L'ESPAGNE
J'ai intorrogé des hommes de toutes les classes ; tous m'ont paru fort peu dévots. Les gens du peuple eux-mêmes s'expriment avec beaucoup de liberté sur les prêtres et sur les moines : ils les traitent de fainéants et les regardent comme leurs maîtres, ce qui dans leur langage est synonyme d'ennemis. En général on traite familièrement les choses saintes. Est-ce l'effet d'une vie où la piété est devenue habitude, ou bien d'un relâchement de croyance qui fait qu'on rit de la foi des anciens Espagnols? Je ne puis résoudre cette question.
J'ai vu sur plusieurs théâtres de TEspagne, et dernièrement encore sur le principal théâtre de cette ville , des prêtres imitant les fonctions les plus sacrées de notre religion ; j'ai vu comme à Madrid le diable déguisé en curé baptisant un mécréant , confessant un mourant , et ces scènes étaient non-seulement tolérées, mais applaudies, et elles provoquaient des rires inextinguibles, rires passionnés des hommes du Midi , si enfants quand ils sortent de leur gravité habituelle.
Le clergé séculier a peu de crédit auprès du gouvernement; peut-être doit-il à ce manque d'influence politique le pouvoir moral qu'il acquiert aux dépens des moines , qu'il déteste et dont il est détesté. Ce corps est en général composé d'hommes distingués ,
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profonds d'esprit et fermes de caractère , mais peu croyants; tous, depuis l'évêque jusqu'au curé, sont un peu esprits forts : cette nation veut absolument commencer à penser , et elle se réveille à l'encyclopédie.
En général , les Espagnols me paraissent avoir l'esprit lent et peu brillant; je ne leur trouve guère d'imagination; depuis la domination des princes français, ils sont devenus imitateurs plus qu'inventeurs : et cela en toutes choses. Mais s'ils manquent aujourd'hui de puissance créatrice , ils ne manquent ni de réflexion , ni d'observation; ils ont surtout une qualité devenue bien rare : la conséquence ; par cette qualité on traite le public comme un honnête homme traite sa conscience : et cela mène très-loin. Les Espagnols ne sont jamais à moitié ce qu'ils sont; leur orgueil repousse d'abord les conseils et les exemples de leurs voisins : mais leur bon sens finit par profiter des idées qui leur paraissent nouvelles, quoiqu'au moment où ils les adoptent elles soient déjà vieilles chez les autres peuples. Pour s'approprier les opinions étrangères , ils ont besoin de les examiner assez longtemps , pour pouvoir se persuader qu'elles sont à eux.
Figurez-vous l'effet de la guerre d'invasion, des continuelles communications avec les Anglais, des es-
sais deconstitutionslibérales tentés h l'instigation des étrangers ; calculez la fermentation lente produite par les récits des exilés et des voyageurs, par l'histoire de l'Europe entière depuis vingt-cinq ans , et plus que tout cela encore par la guerre de 1823 , et vous verrez que toutes ces causes réunies ont dû former en Espagne une masse d'opinions , empruntées il est vrai, mais que le temps a rendues nationales dans des têtes où rien ne s'évapore, où tout mûrit lentement, mais sûrement. Il résulte de lii que l'Espagne, bien qu'elle n'ait pour ainsi dire point de classe moyenne , a toutes les idées de la bourgeoisie anglaise, allemande et française. Ces idées ne trouvant pas leurs hommes ne se perdent pourtant pas , mais elles se répandent chez les grands et chez les prêtres. 11 résulte de cette singulière répercussion de la pensée, que nous ne pouvons pas juger de la marche de la révolution quise prépare en Espagne d'après lesévénements dont nous avons été les témoins chez nous La prospérité croissante de la France, pendant les années où le gouvernement constitutionnel semblait se consolider à Paris, est un puissant argument eu faveur d'une réforme; les novateurs espagnols s'en servent à peu près de la même manière que les partisans de la démocratie absolue emploient chez nous l'admira-
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tioii et l'envie qu'excitent dans les masses l'accroissement de la richesse du peuple américain.
D'après ces réflexions, je vous répète qu'il est impossible de prévoir l'époque où s'opérera la révolution espagnole, et le caractère qu'elle aura; il est également impossible de ne pas reconnaître que ce pays ne peut éviter de subir un bouleversement politique et religieux.
Ne me demandez pas si ce changement ne sera point acheté par des crimes et des calamités pires que les maux qui l'auront motivé. En politique je professe le même scepticisme , que prêchent en religion les hommes de mon temps , si tranchants cependant , si dogmatiques, touchant les questions de gouvernement.
Ces héritiers de l'abbé Sieyès ont fait des religions de leurs théories constitutionnelles, comme si le vsort des âmes et même celui des nations tenait à la forme des gouvernements ; dévots d'une nouvelle espèce, ils substituent les préjugés philosophiques des encyclopédistes , à ce qu'ils appellent la superstition des peuples croyants ; jusqu'à présent ce déplacement de la foi me paraît utile à la richesse des nations, mais nuisible à leur moralité.
Je me suis gardé de chercher à dissimuler les inconvénients du gouvernement tliéocratiquement mo-
■2\li L' li S 1» A G iNE
narcliique, sous lequel vivent aujourd'hui les Espagnols : cet état exige des réformes sans doute; tout le monde en convient , et moi comme tout le monde; je prétends seulement, que si l'Espagne voulait se gouverner à l'espagnole , au lieu d'emprunter sa politique à la France et à l'Angleterre , elle pourrait obtenir les amendements souhaités, sans bouleverser la société ; mais l'exaspération des partis rendra le bouleversement inévitable , et le peuple soullrira moralement de cette manière de l'émanciper , plus qu'il n'en profitera matériellement.
Si quelque voyageur de bonne foi revient dans les provinces du midi de l'Espagne, plusieurs années après la révolution qui menace d'éclater en ce pays , je ne manquerai pas de lui demander s'il aura trouvé les Andaloux aussi gais, aussi paisibles, d'aussi bonne humeur, aussi fiers du luxe et de l'éclat de leurs habits , de la beauté de leurs coursiers , de l'élégance de leurs divertissements, aussi disposés à jouir des longs loisirs nécessaires aux habitants des climats brûlants, que l'est actuellement le peuple de ce pays. Aujourd'hui je vous ai parlé des inconvénients de l'état présent des choses , mais par combien d'avantages ne sont-ils pas compensés ? Ce peuple est mal gouverné , je dis cela comme tout le monde, mais de fait, il est Irès-iudépencliint ; ses préjugés même sont pour
lui des sources de jouissances difficiles à remplacer. Aussi prierai-je le même voyageur de me dire s'il a trouvé les Andaloux réformés, plus unis, plus d'accord entre eux , qu'ils ne l'étaient de mon temps ; enfin , si de loin en loin il a rencontré chez eux des magistrats d'un caractère aussi fort, aussi sublime que celui du gouverneur de Cadix, qui vient de se laisser assassiner pour persister dans son devoir ; et qui prévoyait le sort que lui réservaient les novateurs. Vous allez ni objecter les supplices et les actes arbitraires de ce gouvernement, que je voudrais soutenir tout en le réformant. J'en appelle à ce que nous racontera , du règne des révolutionnaires , le voyageur futur dont je viens d'invoquer la bonne foi. Qui ne sait que dans un pays comme celui-ci , tout ce qui veut défendre ou étendre son autorité devient cruel? Pour en finir avec la politique moderne , je dirai que je la compare à une boîte superbement ornée en dehors, bien peinte, bien brillante , mais qui pour conserver ce qu'elle contient, ne vaut pas le vieux coffi'e qu elle remplace.
Le mal que je vous ai dit du caractère espagnol ne s'applique qu'aux populations de l'Andalousie. Le centre et le nord du royaume sont encore habités par des peuples , dont les mœurs et la conduite jus-
tjiientroplnion que nous nous faisons généralement de la noblesse d'àme des Espagnols.
Le peuple de ces provinces a conservé des vertus inconnues aux nations modernes, entre autres le mépris de l'argent. On obtient du dernier paysan castillan une foulo de services désintéressés , et que partout ailleurs il faut payer avec de l'argent. L'Espagnol se contented'un mot bienveillant, d'un bon procédé ; l'avidité naturelle aux hommes qui vivent d'industrie n'a pas remplacé les qualités primitives chez ces vieux chevaliers. Ici le peuple est aussi lier dans les relations particulières de la vie qu'il est soumis et patient dans ses rapports avec son gouvernemeut. En fait d'orgueil , j'aime nriieux celui du Castillan ; humble devant son roi et les représentants de son roi, lier avec ses pareils, que celui de l'Américain ou du marchand de Londres , orgueilleux de ses droits politiques, mais bas, perfide, avare dans ses transactions individuelles. Un homme de quelque pays qu'il soit a plus souvent l'occasion d'être délicat envers son prochain que hautain devant ses magistrats.
Quant à moi , vous le savez, j'ai toujours eu plus d'attrait pour le caractère des hommes qui vivent dans les monarchies que pour les sujets des états républicains. Ceux-ci sont tous de petits souverains; j'en
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aime mieux un grand qu'on ne voit jamais , que des millions qu'on rencontre à chaque pas , et dont 1 esprit ombrageux rend toutes les transactions de la vie désagréables et difficiles.
Une autre vertu des Espagnols , c'est leur fidélité
à leur parole C'est singulier à dire, ce peuple
est très-fanfaron et pourtant très-sincère : ses rodomontades portent sur des faits ; il amplifie les actions , jamais il ne ment dans les affections ; il grossit les événements; son imagination le porte à faire une histoire grave d'un accident insignifiant; mais il ne vous trompe pas sur ses sentiments; vous pourrez toujours croire à l'amitié qu'un Castillan vous montre.
Les habitants de VAndalousie ont plusieurs des vertus espagnoles ; mais ils ont des vices que n'ont pas les habitants des autres provinces : le gouvernement est plus défectueux ici qu'ailleurs. On ne doit jamais oublier que l'Andalousie vit sous le régime de la conquête depuis Ferdinand le Catholique.
Le sang castillan est plus mêlé d'arabe dans le midi de l'Espagne que dans aucune autre contrée ; et le vol et le brigandage sont inhérents au génie des Maures.
L>52 L'ES PAG JNE
J'avais le projet d'acheter ici deux clievaux andaloux pour les taire conduire en France. Voici ce qui m'arrête : des gens raisonnables, et qui connaissent bien le pays, m'ont dit : Vos chevaux n'arriveront pas à Madrid ; d'abord il est douteux que nous puissions vous trouver un homme assez probe pour qu'il vous les amène jusque-lt» ; supposons, cependant, que cette merveille de fidélité puisse se rencontrer à Grenade , voici ce qui lui arrivera infailliblement : cet homme unique sera dévalisé , et vos chevaux lui seront enlevés avant qu'ils aient fait trente lieues. Mais la conjecture la plus vraisemblable, c'est que le conducteur avertira lui-même les brigands, se fera voler par eux, et partagera le butin.
Voilà où en est l'Andalousie en fait de civilisation matérielle ! Ajoutez , pour servir de pendant à ce trait , que la police exige de tout voyageur qu'il fasse viser chaque soir son passe-port , afin qu'on puisse savoir jour par jour où couche l'étranger. Minutie et négligence, voilà donc tout le gouvernement de l'Andalousie !
Une anecdote d'un genre particulier finira cette longue lettre.
Le 7 et le i3 juillet sont des jours funestes pour
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moi; depuis cinq années je ne passe jamais un de ces jours sans faire dire une,messe de Requiem,
Le 7 et le 1 3 dernier j'étais mourant, surtout le i3 ; je fis prier le curé de la paroisse où mon auberge est située de dire ces deux messes, et je lui envoyai une somme égale à quatre fois le prix que je lui devais.
Le lendemain il ne fut bruit dans Grenade que de la sainteté du voyageur français. J'étais un peu mieux; une personne de la ville vint me voir, et me félicita de mes bons sentiments. Surpris, je demande quelques éclaircissements.
On me répond : — Pourquoi voulez-vous cacher votre libéralité ? le curé de San *** a dit à tout Grenade que vous aviez envoyé deux mille livres à son
église.
J'ai demandé deux messes au curé de San *** , répondis-je, et je les ai payées quatre fois leur valeur. Voilà toute ma libéralité
A cette réponse l'Espagnol part d'un éclat de rire inextinguible; enfin, quand les premières convulsions sont apaisées, il s'écrie : Oh ! la bonne ruse de cnréîl!... Je la crois nouvelle!.... Il nous vante la générosité d'un étranger pour nous piquer d'hon-
neur, nous autres habitants du pays très-catholique. Je reconnais bien là l'esprit de notre clergé!...
Le lendemain le curé fut bafoué par toute la ville , et je ne pense pas que ma générosité fasse le sujet de son prochain sermon.
LETTRE LVII
SOMMAIRE
Combat de taureau. — Le voyageur se rend à l'amphithéâtre dans un carrosse à la Maintenon. — Ce qu'il savait de la littérature espagnole avant de venir en Espagne. — Poésie lyrique. — Garcilaso. — Ce qui constitue la poésie. — Fray Luis de Léon. — Caractère de sa poésie. — Horace chrétien. — Original, malgré sa vénération pour l'antique. — Sous ce rapport il ressemble au Dante. — L'originalité poétique tient à la justesse des perceptions du poëte. — Fray Luis est égal à David pour le coloris , et supérieur pour les sentiments. — Il est retenu pendant plusieurs années dans les prisons de l'inquisition pour avoir traduit en espagnol le cantique des Cantiques. — Genre de mérite de Garcilaso. — Sa mort et sa vie également chevaleresques. — Littérature moderne décolorée. — Les poètes comiques ont seuls conservé quelque originalité.
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A MISS BOWLES
Grenade, ce 28 juillet i83i.
Il n'y a que quelques jours que je suis sorti de ma chambre, et , dès le lendemain de cet effort , je suis monté dans un carrosse à la Maintenon, attelé de six mules ; je me suis fait conduire, par une chaleur
de trente degrés devinez où? k l'église?....
Oui , d'abord ; nous avons passé par la cathédrale pour aller à l'amphithéâtre, où se donnait un combat de taureaux Je n'ai pu arriver jusqu'à ma
loge qu'à force de sels et de vinaigre. Mais enfin j'ai vu la dernière corrida à laquelle j'assisterai probablement de ma vie. Cette terrible fête était moins belle que celles de Séville; n'en déplaise au roman-