‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 6 sur 79 · A MONSIEUR EUGENE DE BREZA · texte numérisé non relu

A MONSIEUR EUGENE DE BREZA

Écrit sur le bateau à vapeur qui va de Séville à San-Lucar , ce 3 mai i83i.

Gomme tous les peuples qui ont lieu de penser que les autres manquent de justice à leur égard, les Espagnols sont très-aisés à flatter. Ils prennent l'éloge pour une restitution; ils y croient non par sottise, mais par un besoin d'équité qu'ils aiment à reconnaître dans les autres comme ils le sentent en eux. Cet instinct naturel à l'homme n'est jamais si développé que lorsque nous l'exerçons à notre profit.

Le plaisir que j'ai montré à voiries danses, à observer les usages du pays, m'a fait tout naturellement beaucoup d'amis à Séville, où ma réputation d'étranger intelligent s'est accrue rapidement. Hier,

veille de mon départ, j'ai voulu téraoigner ma reconnaissance aux plus empressés, et je leur ai donné à tous, grands et petits, gentilshommes et ouvriers, ce qu'il leur a plu d'appeler une fêle superbe.

J'avais changé toute lauberge en des bosquets d'orangers, où les fleurs et les fruits réunis sur les mêmes rameaux, attestaient la richesse du plus beau climat de l'Europe. L'escalier, l'antichambre, la cour, toute la maison était devenue un bois odoriférant. Nous avions fait venir de la campagne des charretées de branches de myrthe et d'orangers, et sur ce fond de verdure on avait dessiné toutes sortes d'ornements en oranges, en citrons, en limons, en cédrats et en fleurs : l'effet général était charmant. Nous avions tiré parti du vrai luxe dupays,du luxe delanature.Lespersonnesquj nous avaient tant amusés chez le consul d'Angleterre ont été invitées; d'autresavec elles : il y avait foule.

La maîtresse de l'auberge nous avait demandé la permission de nous amener sa sœur, qui est une virtuose capable de lutter avec nos meilleures danseuses de l'Opéra. En général les danses espagnoles, quoique nationales et par conséquent naturelleSjOntquelquechose de théâtral. La vie de ce peuple est toute poétique : elle doit donc sans affectation se rapprocher à chaque instant de l'imitation

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que les poètes et les comédiens ont faite de la nature.Nous avions de grands talents; et parmi les plus distingués on voyaitla même Gitana, qui m'avait fait tant de plaisir l'autre jour *. Je suis honteux de vous faire un aveu auquel vous vous attendez, j'en suis sûr, parce qu'il est dans la nature humaine : je l'ai trouvée hier fort ordinaire. Enorgueillie de ses premiers succès, elle avait loué un costume de théâtre qui lui allait mal : ne produisant pas l'effet qu'elle s'était promis de cette parure, elle se sentait laide, plus que laide : gauche; ce sentiment la rendait affreuse; elle n'était plus elle-même. J'en conclus qu'il en est des danseuses espagnoles comme des braves; elles ont leurs jours.Tousles succès de cette dernière soirée ont été pour la sœur de notre hôtesse. Nulle part je n'ai vu de société plus mêlée, et cependant le ton général était d'une politesse parfaitement égale. Le souper, cette pierre d'achoppement des bonnes manières des danseurs et danseuses de tous les pays et de toutes les classes, n'a servi qu'à nous montrer dans son plus beau jour la réserve et l'urbanité des Andaloux. Ils ont accepté avec plaisir tout ce qu'on leur a servi, mais sans empressement, sans désordre, sans gloutonnerie, comme sans dédain affecté. Enfin ils se sont conduits comme

' Voir la lettre X2CXIII* , à M. de Vimeux,

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nous aurions pu nous conduire, mais phis simplement : bien élevés comme nous le sommes, nous ne pouvons valoir autant que ces hommes naturellement placés au point où des personnes fort supérieures par le rang s'efforcent de parvenir, ou du moins de paraître parvenues, et cela bien souvent sans succès. Il y a de l'aristocratie dans la politesse : les peuples anciens sont plus naturellement élégants quo les nations nouvellement civilisées.

Une Anglaise, jeune , jolie, et de plus très-aimable, nous avait promis de venir chez nous, vêtue en maja du grand monde *. Cet habit distingué, quoique national, a fait événement parmi la société populaire de Séville. La coiffure était la même que celle de toutes les femmes espagnoles, si ce n'est que la mantille était d'une dentelle plus magni-

* .l'apprendsqu'elle vient de se séparer de son mari, à la suite d'un procès de criminelle conversation qui a été jugé à Londres. Voici le fait par lequel a été déterminée la sentence prononcée contre elle en plein tribunal : Ne pouvant voir qu'au bal l'hoaime qu'elle aimait, elle imagina, pour rendre la fête plus complète, de monter avec son amant sur le toit de la maison où ils se trouvaient. Le mari les voit sortir du salon , monte après eux jusques sur les

gouUiéres, et les surprend tous deux s'adorant à la belle étoile.

Ceci vient de se passer dans la meilleure compagnie de Londres. La même chose pourrait arriver à St'ville , mois avec des circonstances difTérentcs : celle de la gouttière, par exemple, (]uoiqu'elle rappelle La Fontaine et sa chatte métamorphosée en femme , me paraît particulière à l'Angleterre, où l'hypocrisie et l'affectation servent d'aiguillon au libertinage.

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iique : on l'Ole pour entrer dans le salon; alors la tête reste nue avec un peigne très-élevé et placé par derrière. Ce peigne est d'écaillé, ou d'or et d'argent ouvragé. Un second peigne d'or et de coquille, moins liaut et planté plus avant, mais de côté, complète la coiffure. La robe,très-courte,est d'une étoffe de soie noire, avec des ornements en or assez semblables à des grelots : les manches de cette robe sont très-justes et attachées au poignet par des boutons ou grelots pareils à ceux de la garniture. La grâce de cet ajustement tient h la coupe de la jupe, qu'on dit inimitable, et qui permet d'en distribuer les plis d'une manière toute particulière. Les souliers, comme toujours, trop petits pour le pied, ont des quartiers dissimulés sous une bordure de rubans de soie blancs commele bas. Trois rangs de festons garnis de grelots d'or terminent la robe; l'ensemble de ce costume est élégant, dégagé, et produit l'effet le plus agréable. C'est l'habit de la /7z<^y« grande dame. La dame, qui vint ainsi vêtue, m'a paru prendre k notre soirée autant de plaisir qu'en aurait pris une Française; nous disions à chaque instant: Quel succès nous aurions, si d'un coup de baguette nous pouvions transporter dans une maison de Paris tout ce que nous voyons ici! Jamais la même chambre n'a renfermé plus de personnes de rangs divers, et

TOMF, III.

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pourtant cette réunion n'offre à l'œil aucune disparate : nulle part les mœurs ne suppléent aux institutions comme en Espagne *.

A force de seguidillas, de chansons, de scènes déclamées, et surtout de vin de Xérès, mes amis de Séville sont devenus si gais, qu'on ne savait plus comment les faire sortir de la maison. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles : il n'y avait pas la plus légère trace d'ivresse parmi tout ce peuple. Mais c'est un point d'honneur ici de ne finir les féies qu'au jour; quand on invita la société à se retirer, en ajoutant que j'avais besoin de repos parce que je partais le lendemain, la troupe chantante et dansante sortit de ma chambre avec regret , mais pour se réunir aussitôt dans la cour de l'auberge, qui est aussi un salon; c'est \e patio. Retranchés là, les enragés danseurs déclarèrent qu'ils prolongeraient leurs jeux jusqu'au lendemain. Le maître de la maison fut obligé d'envoyer chercher la garde pour terminer ce plaisir violent : ainsi quelque tristesse s'est mêlée à nos joies. Cependant la plupart des danseurs sont revenus me remercier solennellement ce matin du plaisir que je leur ai procuré,

* Les danseurs espagnols qu'on a vus à Paris l'hiver dernier sont des artistes , je prél'ère de beaucoup en Cspaguc la dausc des gens du peuple ù celle des danseurs de théâtre.

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et me souhaiter un bon voyage. Cette dernière visite s'est passée selon l'usage avec une gravité cérémonieuse. Singulier peuple ! je commence à trouver que Beaumarchais lui a prêté trop d'esprit. Ce n'est pas par cette faculté que les Espagnols me paraissent se distinguer des autres nations; c'est par le caractère, par la dignité des manières, emblème de la dignité des sentiments.

Ils sont trop passionnés pour se laisser dominer par l'esprit; mais je leur reconnais une grande puissance de réflexion, de la finesse d'observation , un grand tact des convenances, un sentiment d'égalité qui ne nuit en rieii à la politesse , parcie qu'il est fondé, non sur lé tïianque de respect envers les autres, mais sûr là juste appréciation de ce qu'on se doit à soi-niême : touteà ces clloâeS valeiit mieux que de l'esprit. Mais si dans lo type choisi par Beaumarchais il y à trop de ce que nous aJ3pe]ons de ce nom en France, il faut convenir qu'il s'en est servi comme on se sert d'une lunette colorée pour montrer un site : la teinte dé la lorgnette n'empêche pas de distinguer les objets et de les reconnaître pour ce qu'ils sont. Beaumarchais est vrai comme un verre de couleur.

La politesse est tellement naturelle aux Espaghols , que les étrangers seuls s'étonnent de l'éga-

lité de ton qui règne parmi les diverses classes de la société. Hors l'espèce d'émeute occasionnée par l'ivresse et l'imprudence de notre domestique François, depuis que je suis en Espagne je n'ai pas entendu une querelle, pas un mot de colère ; je n'ai vu faire à personne une action qui annonçât le désir d'offenser quelqu'un.Toutse passe avec noblesse, doucement, silencieusement au cabaret comme dans le salon. Si l'on a un sujet de plainte contre quelqu'un, on tue son homme, on ne l'injurie pas. Toutefois cette simplicité, cette grandeur de manières s'est un peu démentie dans la visite du matin de mes danseurs de Séville. Etonnés de la magnificence peu commune avec laquelle on les avait traités la veille , ils avaient fait de sérieuses réflexions. Ce ne sont pas les bosquets d'orangers, les guirlandes de myrtes, les chiflVes de citrons , les couronnes de grenades , les pyramides de cédrats et de limons, qui les ont éblouis , mais de beaux et bons jambons, brodés de saucisses, une énorme tourte, que sais-je encore ?... des mets plus abondants et plus solides que les rafraîchissements servis dans les bals ordinaires , où l'on n'offre que quelques sucreries, de l'eau à la glace et du vin chaud... La piodigalilé de notre collation persuada donc aux Andaloux, assez parcimonieux de leur

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nature, qu'un homme si généreux devait posséder des trésors : il arriva de îà que, sous le prétexte de la politesse , leur visite du matin prit un caractère intéressé. L'un me demandait de retirer ses habits mis en gage, un autre quêtait pour sa mère, celui-ci pour ses enfants en bas âge, celui-lci mendiait pour lui-même au nom de son inaltérable Attachement. Enfin, je me crus en Syrie, attaqué par une troupe de Bédouins. A ma grande confusion, je fus forcé de reconnaître qu'au fond la pauvre humanité est la même partout, et qu'un voyageur a beau se torturer l'esprit pour découvrir des différences entre les peuples, il est forcé de reconnaître que les hommes sont toujours semblables. Les formes seules de leur existence varient. Mais je soutiendrai toujours qu'en Espagne elles sont des pi us agréables. On me reproche si souvent mes contradictions , que je commence à craindre d'abuser de ce moyen de vous paraître naturel. Au reste, soyez tranquille : si je m'excuse, ce n'est pas pour me corriger, c'est pour parler ; je ne me repens pas d'un tort qui prouve un mérite : pour ne point se démentir, il faudrait trop souvent mentir. A t-on jamais accusé Cervantes de n'avoir pas une idée juste de l'humanité, parce qu'il s'applique à en peindre les deux côtés les plus opposés dans don Quixotte et Sancho

Pança ? Aujourd'hui, c'est le côté de Sancho qui me frappe dans les Espagnols ; ce qui n'empêche pas que ce que j'ai dit hier du côté de don Quixotte ne fût parfaitement exact aussi.

C'était bien une scène de roman que ce lendemain de lète dans une auberge espagnole. jNous étions au moment de quitter Séville, où je venais de séjourner trois semaines, pendant lesquelles j'avais acheté et commandé une foule d'objets précieux ou curieux, et que je voulais emporter en France : la manière dont nous avions vécu h Séville, passant notre temps en courses de curiosité ou en divertissements , nous avait fait difl'érer les ali'aires jusqu'au dernier moment. Des marchands de tous les coins de Ja ville m'apportaient diverses choses commandées. C'étaient des costumes, des gravures, dçs comestibles, des vins, des jambons, des antiquailliçs, des tableaux. Les ouvriers qui avaient travaillé la veille i^ujc apprêts de la fête se rencontraient avec les danseurs du bal et les marchands, dans la galeri,e couverte en forme de portique qui tourne lout autour de la cour de l'auberge: ces (|erniers ycnaient demander leur salaiie avec une sorte d'inquiétude causée par la magnifjc^pcemémedela fpte. A.u piilieu de la rumeur prpifuite pap uii,e t^^'Jle yflIVGUce, le fuaitie th* Ihô-

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tellerie m'apporte aussi son mémoire.Tailleurs, cordonniers, artistes , danseurs, amis , créanciers , tout accourt à la fois : je ne sais auquel entendre; et les emballeurs mettent le comble à l'encombrement en clouant et garnissant des caisses que je comptais expédier de Cadix en France par mer, et qu'il fallait d'abord envoyer sur le paquebot à vapeur du Guadalquivir. E** et A** m'aidaient à donner des ordres et à payer des mémoires; mais le jour allait plus vite que nous. Nos places étaient arrêtées; le paquebot ne part que deux fois par semaine ; le temps toujours trop court dans un voyage et la saison avancée nous faisaient une loi de ne plus perdre une demi- semaine : d'ailleurs nos adieux étaient faits, et il nous semblait encore plus difficile de rester que de partir.

L'embarras de notre situation croissait au point de devenir amusant. Il y a dans certaines circonstances de la vie des combinaisons d'accidents où le mal devient comme un plaisir : les vives douleurs nerveuses tournent au rire. Yoilà de grands mots pour peindre le comique de la scène de ce matin : il n'y avait pas là de chagrins, pas de grande souffiance, mais une extrême complication , un désordre poussé jusqu'à la folie. La gaieté naissait de l'excès même des difficultés,

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et de la crainte de ne pouvoir les vaincre Jamais scène ne fut mieux combinée pour divertir un

spectateur désintéressé, s'il s'en fût trouve là

Mais moi, j'étais acteur, et je jouais le rôle ingrat de payeur et d'ordonnateur du départ, départ qui, h chaque minute, semblait devenir plus difficile ;

je me croyais ensorcelé Malgré ma passion pour

le pittoresque et le nouveau, j'aurais voulu être à cent lieues de tous les originaux qui me harcelaient; leur but était de me dépouiller et de me faire rester plus longtemps ; leur succès me paraissait sûr, tandis que ma déconfiture , à moi , me semblait tout aussi certaine : il fallait ou faire banqueroute à la moitié de Séville , ou manquer le départ du paquebot.

Ne vous imaginez pas que le nombre des personnes auxquelles javais affaire fût petit: c'était une légion: chaque chef d'atelier avait amené sa troupe. Je m'explique: un Espagnol, dès qu'il travaille seulement le quart de la semaine, a du superflu ; ce superflu passe à nourrir un certain genre de luxe particulier aux contrées méridionales, le luxe des doublures. En Espagne, un homme qui ne reste pas complètement oisif, ne peut vivre sans complaisants. Ces parasites font semijlanl tfai(l<.'r leur paUon liant- sou occupalion

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favorite ou obligée; mais, au fait, ils n'ont qu'un état, celui de faire vivre leur complète oisiveté aux dépens de la demi-activité du maître. Chez les ouvriers, ces complaisants à charge s'appellent des garçon» ; ils favorisent surtout le penchant de leur chef à ne rien faire , en ayant l'air de travailler pour lui pendant qu'il dort ou qu'il va se promener. Chez les grands ces doublures parasites s'appellent de plusieurs noms; ce sont des amis, des intendants , des neveux , des médecins, des hommes de loi , des hommes d'église : au reste , leurs divers noms ne font rien à leur emploi, qui est toujours et partout le même : servir la passion dominante du maître. Si je les appelle complaisants , c'est pour parler honnêtement : il y a un autre nom qui dit la même chose plus nettement.

Le complaisant des étrangers à Séville est un certain prêtre, qui, comme je l'ai dit ailleurs, porte l'obligeance jusqu'à leur faire faire connaissance avec des demoiselles fort complaisantes aussi, et connues de tout le monde, excepté de ceux qui arrivent. 11 n'y a pas, je crois , de pays où cette vertu de la complaisance soit aussi générale, ni poussée aussi loin qu'en Espagne. Voilà ce que Beaumarchais a merveilleusement peint dans son Bazile. Mais il ne nous a montré sous ce persoiiiiage que le complaisant du

docteur Bartliolo , trahissant son patron pour un plus grand : il aurait dû , pour coniplcLer le tableau qu'il a fait de l'Espagne, nous laisser apercevoir en lui le type des complaisants de tout le pionde: car, encore une fois , l'Espagne ne vit que de complaisance M... et, dans la pratique de cette vertu elle surpasse même l'Italie 1 Ceci s'explique par la sévérité des usages: daps un pays où l'on ne peut faire ses affaires soi-même , il faut biçn les t|:'aiterpar commissionnaires... Pardon : mais vous savez que j'ai la manie d'être vrai !...

Figurez-vous donc chacun de mes créanciers et de mes amis suivi de sa doublure et triplure obligée, et venant grossir l'allluence du monde dont j'étais obsédé dans une chambre, encore encombrée des débris de la fête , moitié champêtre , moitié théâtrale, que j'avais donnée la veille, sans penser que cette manière de faire mes adieux aux gais habitants de Séville , tout amusante qu'elle pouvait me paraître, allait compliquer les inévitables peines du départ de tous les embarras du plaisir; j'avais manqué de prudence; en additionnant les mémoires à payer qu'on m'apporte , je m'aperçois trop tard que ma bourse ne suiïira pas pour me conduire à Cadix , quand j'aurai acquitté tout ce que je dois à Séville. .le puis cuiorc courir chez

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mon banquier , mais l'heure me priesse et la foule m'assiège ; pourtant , comme il n'y a pas deux partis à prendre , je me fais conduire en toute hâte chez lenégociant auquel j'étais adressé, et à qui, par précaution, j'avais montré ma lettre de crédit trois semaines auparavant , pour savoir s'il voudrait bien m'en payer le montant, en supposant toutefois que j'eusse besoin de cette somme. J'arrive chez le négociant ruisselant de sueur, caria chaleur était grande, l'heure avancée, et mon impatience croissait en proportion de tout ce que je gentais que j'avais à faire, pendant le peu de moments dont je pouvais disposer jusqu'à celui du départ. Je voyais toujours le malheureux paquebot à vapeur , j'entendais la machine frémir, et je s^nt^b les roues tourner sous njoi... pans fpoi !...

A peine puis-je faire l'effort de rendre à mon banquier les politesses d'usage plus nécessaires ici qu'ailleurs : il se confond en assurances cérémonieuses de services.... qu'il n'a nulle pnvie de me rendre : La casa es d} uste (la maison est à vous) : lo soi a su disposicion, etc., etc.; enfin, pour abréger les formalités, je balbutie quelques excuses et demande tout bonnemçnt de l'argent. Mon homme attend que je lui présente nia lettre de crédit : je P,e la prouve pas. — ^ç ne ptfjs vou^ B^J^îV S'*'^'» siiA'cté,

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me dit-il, en changeant subitement de ton et de langage, et rentrant tout h coup dans le vrai comme par enchantement. Jamais jeu de théâtre ne fat plus prompt. — Mais, monsieur, vous savez bien que j'ai une lettre de crédit sur vous , puisque je vous l'ai montrée en arrivant à Séville.

— Il est vrai, monsieur , me répond sèchement mon homme , mais en aflaire il faut de la régularité : je ne puis vous payer sans avoir dans mes mains l'ordre du banquier de Madrid. — Mais, monsieur, vous savez aussi bien que moi que j'ai apporté cet ordre; il n'est point perdu, je l'aurai laissé parmi mes paquets à l'auberge, où je n'ai plus le temps de retourner si je veux partir avec le paquebot.

— J'en suis bien fâché , mais je ne puis vous payer. — Comment, monsieur, si par hasard cette lettre de change était égarée , vous me retiendriez à Séville fauted'argentpour partir?— -J'écrirais à Madrid, et dans quinze jours ou trois semaines j'aurais une réponse , d'après laquelle je ne doute pas qu'on ne m'autorisât à vous remettre tous les fonds que vous

pouvez désirer.. — Mais c'est une horreur ! 11

faut renoncer à mes plans si je perds ici trois semaines de plus : la canicule arrive , et je ne pourrai voyager à cette époque dans un pays brûlant.

Alors , regardant tranquillement à sa montre ,

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mon Espagnol me dit avec le flegme castillan, car il n'est point Andaloux : le bateau de Cadix ne part que dans deux heures ; vous avez le temps d'aller chercher votre lettre à l'auberge, et de me l'apporter ici. — Mais jai encore tant d'autres choses à faire. — Point de réponse.

La tête perdue, le sang bouillonnant, l'inquiétude fébrile croissant à chaque pulsation, je retourne à l'auberge, où je trouve mon compagnon de voyage et nos gens occupés à terminer les emballages. — Vous voilk , me dit E**, payons et partons I... J'étais pâle et brûlant; je ne réponds pas.

— Qu'avez-vous donc ? — J'ai perdu ma lettre de crédit! — Pas possible I — Si fait, vraiment. — On vous donnera de l'argent sur parole? — Pas un réal ! Je viens pour fouiller mes papiers. Donnezmoi mon écritoiré , dis-je à mon valet de chambre.

— Elle est emballée. — N'importe ! il faut la retirer de la malle et l'ouvrir. L'écritoire est apportée , bouleversée , tous les papiers ouverts , et point de lettre de crédit. La fièvre se change en rage , et presque en folie, quand je pense que, pour un malheureux papier égaré , je vais être obligé de renoncer à tous mes projets, et de passer mon été à Séville. Ce paradis me paraît tout à coup une affreuse prison, un lieu malsain, où je vais gagner

*ffe t;esï»agnk

la fièvre, trouver la mort: l'imagination , loin de me distraire de talit de contrariétés, les accroît d'une mafaiètc effrayante. Je me sens comme en proie à une bête féroce : cette bête , c'est moi , moimême, ou dii moins ime partie de moi....

Toutes les recliisrches sdnt vaines, le trouble de ma tète gagne la cervelle de tout ce qui m'entoure : ami, domestique, tout le monde est fou ; la chaleur de l'air augmente le désordre des esprits, et je vois le moment où le voyage finira pour nous quatre k l'hôpital !... Les Espagnols, calmés subiteriient par notre agitation même, nous regardent en silence; tous les paquets sont rbuverts, toutes les caisses déballées, tbus les portefeuilles déployés, tous les livres secoués; tout le bagage est bouleversé Mais la lettre, la fàiàle lettre n'est point

retrouvée

Exténué , haletant de colère et de fatigue, je me décide à tenter un effort désespéré auprès de l'inflexible correspondantde mon banquier de Madrid, et je dis à E** en sortant que, pour dernière ressource, nous pourrions , si j'échoue encoi'e une fois, nous adresser à M. Williams : niais, par une délicatesse facile à comprendre, nous avions l'un et l'autre une extrême répugnance à l'ennuyer de nos affaires, après l'avoir vu si longtemps occupé de

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nos plaisirs. L'hôte et l'armée de nos créanciers me regardent sortir en hocliant la tête : il me parut clair qu'ils attribuaient notre consternation à des motifs peu rassurants pour eux et peu honorables pour nous.

Une heure avant le terme marqué pour le départ du malheureux bateau , je rentrai dans la maison de mon impitoyable Crésus : le moment de la sieste approchait; c'est comme qui dirait le déluge. Une demi-heure plus tard , nul motif humain , pas même une affaire à laquelle la vie d'un homme serait attachée , ne lui aurait fait ouvrir sa porte avant le temps marqué pourson second réveiL

J'entre... même langage, même impassibilité. J'insiste, je prie, je m'eriiporte : Non, dis-je avec fureur en me retirant enfin pour courir chez M. Williams, vous ne me forcerez pas à rester tout l'été à Séville!...

Le maître de la maison me reconduit selon l'inviolable étiquette du pays; en prenant congé de moi, il aperçoit un assez grand papier ployé en quatre, et fortement serré entre le pouce et les deux premiers doigts de ma main gauche. — Étesvous bien sûr, monsieur, me dit-il , d'avoir cherché votre lettre de change partout où vous pouviez espérer de la retrouver? — • Hé! monsieur, que vous

importe ? je ne l'ai que trop cherchée. — Permettezdonc, me dit le grave Espagnol en desserrant mes doigts contractés parla colère, permettez; il me semble que je la reconnais : la voici !... C'était elle, et je la tenais ainsi dans mes doigts depuis le matin î... Quel miracle de ne l'avoir pas perdue !... Ma main avait eu plus de tête que moi. Depuis ma première sortie, elle n'avait cessé de tenir ce papier, auquel ses deux doigts et son pouce s'étaient entièrement consacrés pendant les infructueuses recherches que ma folle imagination me faisait faire ailleurs.

La peur de l'avoir perdue m'avait persuadé tout d'abord qu'elle l'était.

Je ne m'appesantirai pas sur ma confusion , ma joie, mon envie de rire ; j'étais jaloux de l'impassibilité de cet homme qui m'avait vu si agité , si troublé. La pensée qui dominait toutes les autres, était la honte d'avoir montré peu de sang-froid et de présence d'espritdevantdesétrangers.Dansson pays un homme peut être un niais tout à son aise , il ne répond que de lui ; mais un voyageur, dans des contrées lointaines, compromet toute sa nation par une bévue.\oilh ce que je sentais : j'étais humilié dans l'honneur français, je rougissais de m'être exposé à voyager sans avoir les vertus du voyageur, et je me

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disais, avec une amertume comique : J'aurais mieuxfait de rester cliez moi que de venir si loin déshonorer le caractère français.

Il était encore temps de rapporter l'argent à l'hôtellerie , de pajer et départir; on avait refait mes malles par précaution , mais il fallait acquitter mes dettes. Alors recommença la scène de folie et de gaieté que je vous ai déjà décrite ; tout ce monde, rassuré sur notre solvabilité , me parut délivré d'un lourd fardeau : chacun rentrait dans son caractère , ou plutôt dans son rôle, et s'abandonnait aux caprices de son humeur goguenarde. Le comique des scènes était frappant ; mais ce qui m'étonnait le plus, c'était le personnage que je faisais, moi, dans tout cela. Je n'ai jamais aimé les don Juan, même étant jeune : il me paraissait bizarre de venir à mon âge singer ce mauvais sujet à Séville, dans sa propre patrie. Je me croyais sur un théâtre , et je ne pouvais me lasser d'observer chacune des figures dont j'étais entouré. Toutes étaient costumées d'une manière analogue à leur emploi , et toujours pittoresque.

Enfin la farce, qui durait depuis le matin , était si désordonnée , si bruyante , si folle , mais surtout si neuve, que, bien que j'eusse fait tous les frais du ridicule, je ne pouvais m'empêcher de jouir

d'un spectacle plus piquant, plus divertissant que tput ce que j'avais vu de ma vie.

Pour compléter ce tableau de mœurs, il ne faut pas oublier de vpps faire remarquer que chaque fois que l'envie de m'impatienter ou de rire me faisait tourner la tête vers la fenêtre , j'apercevais , sous le portique; du Patio j la belle-sœur de notre hôte. C'était la nymphe dont les succès avaient été si brillants et si divers la nuit précédente.... Fatiguée de gloire et de plaisir, elle coraniençait Ja journée

en se reposant sur ses lauriers de la veille, et

faut-il le dire? en fumant publiquement son

cigare de la Havane! Voilà la maja sevillanaî c'est-à-dire la femme africaine en Europe , l'Arabe baptisée, la gazelle emprisonnée Cette créature extraordinaire nous regardait avec une coquetterie apathique; et nous, tout en nous disposant à quitter pour toujours ce séjour singulier, nous échangions , avec la danseuse andalouse , quelques mots de galanterie burlesque qui finissaient par des éclats de gaieté. Mais à ce dernier moment il survint un incident, après lequel rien n'aurait pxcusé le rire, quoique rien ne fût aussi bien fait pour l'exciter. Qu'y a-t-il de plus comique que la tristesse ridicule?

Un Anglais que je n'avais vu qu'une fois, c'est-

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