CHAPITRE ADDITIONNEL
ferait droit lorsqu’ils les lui adresseraient avec l'éclaircissement, la vérité, la modération et le respect qui convenaient, à leur caractère et à la dignité épiscopale. »
L’évêque comparut en effet devant le Conseil de Castille, et fut réprimandé par le président. Cette affaire n’eut point d’autres suites , sinon qu’elle affermit les esprits dans les principes suivis par les ministres de Charles III : on verra qu’ils poursuivirent leur cours d’améliorations et de réformes dans l’administration ecclésiastique.
ff
CI1ARI.ES Ilf.
Améliorations faites par l'Espagne dans l’année, la marine et les finances. -- Etat de la France. — Situation de l’Europe. — Union intime entre la France et l’Espagne. — Cession de la Louisiane. — Vues hostiles de Gritnaldi et de Choiseul contre l’Angleterre. — Les Français occupent la Corse. — Contestations «■ et accommodement relativement aux îles Falkland.
Lorsque la tranquillité fut rétablie , le gouvernement s’occupa avec une nouvelle ardeur d’établir son système de politique, soit intérieure soit étrangère, sur la base des changemens qui venaient d’avoir lieu. Grimaldi se renferma dans les limites du département dont il était chargé; toute sa pensée était de réaliser les plans qu’il avait arrêtés de concert avec Choiseul. De son côté, le comte d’Aranda, si fertile en ressources, et assisté de toute l’action d’un gouvernement absolu , ne négligeait aucun soin pour reformer sur un nouveau plan l’administration intérieure , et relever l’armée et la marine. Des améliorations considérables eurent lieu dans les finances, par le zèle et la coopération des deux ministres;
on introduisit dans l’armee cette tactique savante que les succès de Frédéric 11 avaient rendue l’admiration des autres nations et qui taisaient 1 objet de leur çnvie. L’ambassadeur anglais parlait avec autant d'étonnement que de douleur de la perfection extraordinaire de cette même tactique qu’adoptait l’Espagne, et surtout de l’ augmentation de son armée. Il annonçait un accroissement pareil qui se faisait remarquer dans la marine; il appelait l’attention sur l’activité singulière qui animait ses chantiers et ses arsenaux, dans l’ancien comme dans le nouveau monde. (') Pendant ce réveil de l’Espagne, la France, quoiqu’ identifiée avec elle, offrait un singulier mélange d’inquiétude, de faiblesse, de malaise et de misère au -dedans, d’agression et de provocation au-dehors. Le monarque français, uniquement occupé de ses plaisirs, se souciait fort peu de l’honneur national; tout lui était indifférent, pourvu que la tranquillité régnât autour de lui, et qu’il lui lût permis de s’endormir paisiblement au sein de la volupté. Une nouvelle maîtresse, sortie des antres du viqe et de la débauche, s’occupait déjà de former des cabales pour faire ostentation de son pouvoir, avec la même magnificence et la même publicité qu’avaient fait ses devancières. Elle était en relation avec une foule de parons à elle et de gens suhal- (.*) Dépêches Hp lord Rorlifort.
ternes, qui agitaient le palais par leurs menées sourdes et criminelles; cette séquelle se laissait d’ailleürs conduire par une classe plus élevée d’intrigans, qui se servaient de l’influence naissante de la nouvelle maîtresse, pour tâcher de supplanter le ministre qui nuisait à leurs projets.
La nation, accablée sous le poids des dettes, était épuisée d’hommes et d’argent; le cruel avilissement où elle tombait la décourageait autant que ses derniers revers. L’ancienne noblesse, qui s’était glorifiée en tout temps d’être 1 appui du
trône , s’éloignait du souverain et s’exilait volon
tairement de la cour et de ses conseils; les Parlemens étaient en guerre ouverte avec 1 autorité
royale, et traversaient indistinctement toutes les
mesures qui émanaient du trône , sans examiner si elles étaient ou non avantageuses au pays. Dans la Bretagne, province qui avait de tout temps défendu ses privilèges avec son opiniâtreté caractéristique , les querelles entre le souverain et la magistrature parvinrent à un degré très alarmant : ce furent la des germes trop féconds de la terrible révolution qui éclata plus tard.
Au milieu de ces désordres naissans, Choiseul, dont l’esprit remuant , ainsi que le remarque avec raison son auguste historien ('), se plaisait à se-
(') OEuvres posthumes du roi de Prusse, tome V, page 5i.
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chap. i.xvi. — 1764-1771. Si
merle trouble dans toutes les cours, poursuivait ses desseins avec une inconcevable obstination, sans s’inquiéter des conséquences qui pouvaient en résulter. Il considérait les guerres et les commotions comme les seuls moyens de conserver son pouvoir chancelant, qu’assiégeait une nuée d’ennemis. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour entraîner la nation dans des entreprises au-dessus de ses forces. D’accord avec le ministre espagnol, il préparait en silence, mais avec beaucoup d’adresse, les moyens de recommencer la guerre contre l’Angleterre. L’armée fut» assujettie à un nouveau système de discipline; mais trop adroit pour jeter l’alarmé par une augmentation prématurée, il organisa tellement le département de la guerre , que le gouvernement absolu dont il était l’organe pouvait mettre immédiatement sur pied une arméé nombreuse, prête à agir au moindre signal. Il ne^négligea pas non plus la marine. Une quantité immense.de bois de construction et de munitions navales étaient déjà réunies sur les chantiers et dans les ports. On avait, soit en construction , soit en activité de service, le nombre de vaisseaux jugé nécessaire pour former des escadres capables de lutter avec avantage contre celles d’Angleteive, qui avaient d’ailleurs pu être négligées pendant l’intervalle de la paix.
Le revenu public pouvaitàpeine suffire aux dépenses; mais on employa toutes sortes de moyens v. 6
gà * Charles ni* %
financiers pour se procurer des fonds et de prompts secours. L’intérêt de la dette publique fut réduit de moitié; les tontines furent abolies; on ajourna le paiement des pensions ; on vendit les , . lettres de noblesse. Tontes les mesurés possibles ' furent employées pour réunir des sommes con- # sidérables dans les caisses publiques (■) ; on chercha à multiplier la division et le morcellement ' des propriétés, tant publiques que particulières , dans le but de rendre moins désastreuse 1 affreuse mesure qu’on préparait , dé déclarer la
banqueroute nationale.
En général l’état où se trouvait l’Europe flattait les espérances et favorisait les vues du jni- . nislère des deux familles de Bourbon. Les puis- ^ sauces de l’Allemagne et du TSord attendaient ^ ^ avec anxiété l’issue que pourrait avoii la guerre ; ” entre la Russie et la Porte , tandis que les troubles ; de la Pologne offraient un théâtre de plus à leurs intrigues et à leur ambition. La Prusse faisait de . grands préparatifs qui annonçaient de sapai t quelque nouvelle et intéressante opération politique.
- L’Autriche , de son coté , ne négligeait rien pour
- se préparer à la guerre; elle obsédait la France pour qu’elle lui fournit le secours stipulé de
r vingt-cinq mille hommes. Dansle même temps,
- (’) La seule suspension des pensions donna une somme
de douze millions delivres. Lord Rochfori à lord »Shel
Lurne , Paris , 7 mai 1 767.
ces deux puissances, quoique divisées par leur rivalité politique, méditaient déjà ce concertd’intrigues et. d’union de forces militaires dont le dé-
nouement fut le partagé de la Pologne. Les armées russes étaient engagées sur la frontière de l’Asie; la Suède était en proie aux factions qui amenèrent la révolution de 1772. Le Danemarck était par lui-même trop faible pouf donné* de l’inquiétude; la Hollande, aecabléede dettes, ne s’occupait que des intérêts de son commerce, et ne pouvait par conséquent prendre uue part active dans les affaires qui agitaient l’Eütfôpe.
Ce fut alors que l'on connut avec évidence en Italie la cause qui avait dicté les arrangemens et les alliances contractées entre les deux cours des Bourbons. Ce pays, qui avait eu naguère une si grande influence sur les dissensions et les destinées de l’Europe, et qui avait été si souvent le théâtre des mâUîenrs éprouvés par ces deux familles, se vit forcé $le leur être subordonné ; les deux Siciles, le Milanais et les autres petits Etatÿ étaient occupés par les Bourbons ou dévoués à leur cause. Venise et Gênes agissaient par les mêmes principes. Le roi de Sardaigne, jadis l’arbitre de l’Italie , n’avait autour de lui que des Etats appartenant aux Bourbons; il était enchaîné par des alliances, sans communications directes avec l’Angleterre, et réduit à une nullité complète, ou pour mieux dire à une véritable dépendance.
ijt ' 6.
Au milieu de cette confusion universelle, l'Angleterre seule paraissait disposée, ou du moins intéressée à surveiller les progrès des cours de Versailles et de Madrid; mais un changement important avait eu lieu à Londres après la brillante époque qui précéda la paix de Paris. Les mutations fréquentes que l’administration avait subies, paralysaient la force du gouvernement. La nation, agitée par les troubles des différens partis, avait poussé jusqu’à la licence son amour pour la liberté ; les rênes du gouvernement, après avoir passé tour à tour des mains de lord Butte dans celles des Greenville , et de celles-ci dans celles des Rockinghams, avaient été confiées de nouveau à M. Pitt, dont l’énergie et la popularité faisaient espérer une administration ferme et durable. Mais ce grand ministre était affaibli par l’âge; il avait vu diminuer sa fortune ; il n’avait plus , comme autrefois , les moyens de maîtriser à son gré une chambre des communes où régnaiula division. Dans ce moment il crut devoir accepter la pairie avec l’emploi de garde des sceaux. Parla il perdit une grande partie de cette influence qui seule aurait pu balancer chez lui le manque de vigueur et de richesse. Après avoir pendant un an tenté des efforts inutiles pour faire marcher un ministère hétérogène, il se retira mécontent, et laissa au duc de Grafton la tâche pénible et dangereuse de
diriger les conseils discordans de son pays. Mais en quittant le ministère, quand il revint prendre sa- place dans les rangs de l’opposition, il retrouva son éloquence naturelle, et toute la popularité qu’il avait perdue. Lorsqu’il était à la tête de l’administration , il ne pouvait ni diriger ni influencer ses collègues; après qu’il l’eut quittée, il se trouva avoir encore assez de crédit pour ébranler leur autorité.
Les divisions et les diverses phases qu’offrait ce cabinet perdaient beaucoup de leur intérêt à côté des convulsions populaires qui agitaient la capitale. Chacune des administrations qui s’étaient succédées, avait été signalée par quelques actes sinistres qui occasionnèrent un ferment dangereux ou une opposition directe contre le gouvernement. L’imposition sur le cidre sous lord Butte, celle du timbre sous les Greenville, les bills d’indemnité sous lord Chatam , tout récemment encore l’expulsion et la réélection de Wilkes et la querelle relative aux warrants généraux, donnèrent lieu à des commotions plus étendues et plus alarmantes qu’il n’en avait jamais éclaté dans ce pays depuis sa grande révolution. Cette sombre période fut aussi marquée par ces troubles intérieurs qui aboutirent à la séparation des colonies d’Amérique' d’avec la couronne d’Angleterre.
Dans ces momens de crise et d<! trouble , les
86 CHARLES ni.
personnes placées à la tète du gouvernement sont ordinairement plus attentives à leurs propres cabales et atvc querelles civiles qu’à la conservation des intérêts de la patrie, tant à l’intérieur q^’au dehors. Chaque administration se montra soigneuse d’abroger ou de modifier les actes des précédentes; et tandis qu’aucun système durable de politique et de défense n’était suivi ni au-dedans ni à l’extérieur, l’armée et la marine furent négligées et tombèrent dans un désordre qui serait monstrueux au milieu même de la paix la plus profonde.
Les ministres deFrance et d’Espagne, toujours remuans et prêts à s’engager dans de nouvelles querelles, mirent à profit ces circonstances et se bâtèrent de conclure un arrangement, qui devait obvier à l’avenir, du moins on le croyait, à toute mésintelligence entre les deux cours. La cession de la Louisiane , qu’on avait retardée si long-temps sous divers prétextes , eut enfin lieu en 1 765 , de concert avec la France.
Ce fut le 21 avril 1764 qu’une notification - .
, formelle de la cession de ce pays à l’Espagne fut faite aux habitans. Cette nouvelle produisit une consternation générale; mais comme la cou«»de .Madrid retardait le moment d’en prendre possession, les colons se flattaient que la cession pourrrait bien ne pas avoir lieu. Cependant, après ' * un assez long intervalle, don Antonio d’UUoa
arriva à la Nouvelle-Orléans pour prendre le gouvernement de la colonie ; mais les colons refusèrent de reconnaître l’autorité du nouveau gouverneur; et celle de Y administration , tant civile que militaire, continua d’être exercée au nom du roi de France.
Cette résistance irrita la cour de Madrid. Un
décret royal fut rendu et promulgué, par lequel on défendait au peuple de la Louisiane toute communication avec les foires des colonies environnantes, qui avaient été jusque-là les marchés principaux où se vendaient les produits de la colonie. Ce coup d’autorité ne fît qu’augmenter le mécontentement et les craintes des habitans. Dans l’excès de leur ressentiment, ils conçurent d’abord le dessein d’émigrer dans les possessions anglaises, de l’autre côté du Mississipi; mais ne voulant pas abandonner un pays que l’habitude avait rendu l’objet de leur affection , ils déterminèrent le grand- conseil de la Nouvelle-Orléans à ajourner l’acte de transfert de cette colonie à l’Espagne. Ils demandèrent le rappel d’Ulloa, et envoyèrent des députés à Versailles pour témoigner leur profonde douleur d’être séparés de la France, et pour faire en même temps un tableau avantageux de la colonie et de l’état pros-
père dont elle jouissait.
L’appel n’eut aucun succès. Il n’entrait point dans l’intention du roi de retarder la cession. U
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se borna donc à offrir ses bons offices et à déclarer qu’il fallait que la cession eût lieu. De son côté, la cour d’Espagne, pour empêcher de nouveaux délaie et prévenir les troubles qui en pouvaient naitrtf, prit les mesures nécessaires pour forcer à la soumission les habitans de la colonie. Le général O-Reilly fut envoyé de la Havane avec cinq mille hommes de troupes. Il se présenta en juin 176g, sur l’embouchure du Mississipi. A la vue du pavillon espagnol, l’insurrection devint générale. Quelques colons proposèrent de s’opposer au débarquement des troupes, et de détruire les bâtimens à bord desquels elles se trouvaient ; d’autres révinrent à leur première résolution d’aller chercher un asile sur le territoire anglais. Enlin* la médiation du gouverneur français et les discours pathétiques des magistrats calmèrent leur indignation. Les troupes espagnoles débarquèrent et prirent possession de la colonie ; mais le nouveau gouvernement ne sut point adopter des mesures convenables pour se concilier l’affection de ses nouveaux sujets. On traita les colons comme des rebelles. Six de leurs chefs eurent la tête tranchée; d’autres furent envoyés dans les cachots de la Havane. Cette sévérité amena, quoique à contre-caiur, une soumission soudaine; mais les colons riches abandonnèrent leurs plantations. Les habitans des environs cessèrent peu à ‘peu de fréquenter un marché qui
«tait devenu précaire, et i’011 remarqua avec raison que, par cette acquisition, l’Espagne n’Ævait fait qu'ajouter un désert à son empire. (')
Pendant que cette affaire traînait en longueur, Choiseul et Grimaldi mûrissaient les plans d’hostilités qu’ils avaient concertés ensemble; mais ' comme les caractères pacifiques de leurs souverains respectifs montraient dé l’opposition à leur exécution , toute leur sagacité s’exerça à susciter des sujets de querelles qui pussent provoquer des attaques et rnetlré’ en activité les stipulations du pacte de famille.
Un de ces sujets fut l’appropriation de la Corse de la part de la France. Le ministre français, après avoir cherché un prétexte pour intervenir dans la contestation élevée entre les insulaires et leurs maîtres, les Génois, fomenta une lutte qui épuisa les deux partis, et finit par profiter de leur faiblesse mutuelle pour occuper l’ile , en supposant que la France l’avait achetée à la république de Gênes. Paoli, ce chef patriote qui avait pendant long-temps vaillamment défendu les libertés de son pays , fut forcé de chercher un asile en Angleterre. L’ile de. Corse, si importante par sa position dans la Méditerranée, fut formellement réunie à la France. Cette hsurpatïon éclatante ,
(*1 Fantipt PES OnoARns, ffisfoifffde France , tome VI , page 3 7*7 et 388. Politique de tons les Cabinets de /' Europe yH 01 'ne III, page ji3. ™
• Vf ’
faite au sein de la paix, produisit en Angleterre une*ndignation générale. L’impression fut d’autant plus forte que tout le monde, grands et petits,- s’intéressait à un peuple qui combattait pour son indépendance, surtout à la personne, au caractère et aux souffrances du général citoyen dont l’arrivée dans la capitale d’Angleterre y excita un enthousiasme universel. Quand même les ministres anglais auraient eu assez d’insouciance pour fermer les yeux sur cette entreprise de la France, l’opinion publique ne leur eût pas permis de garder le silence. Loj'd Rochfort, qui venait de quitter tout récemment son ambassade de Madrid, fut envoyé à Paris pour demander l’évacuation prompte de la Corse.
Mais, en dépit des plus vives protestations d’amour pour la paix, la conduite et le langage de Choiseul offrait une suite d’insultes assez graves pour provoquer une rupture au moment même où il voulait éviter les apparences d’une agression. Il se refusa à rappeler les troupes, sous le prétexte usé dont il se servait toujours pour justifier l’agression de la France, savoir, du déshonneur de reculer dans une .entreprise une fois commencée. 11 déclara à plusieurs reprises que tout en ne désirant point'la guerre, il ne s effrayait pas des hostilités. Il termina même .un de ses entretiens par cette remarque offensante t u Nous remplirons scrupuleusement les eondi-
Digjtize
tions du dernier traité; niais vous vous tromperiez étrangement si vous vous imaginiez que les menaces peuvent nous empêcher d’exécuter les projets qui ne sont pas contraires à nos engagemens. Je ne ferais pas un seul pas dans ma chambre pour calmer vos alarmes,. » (')
Un ministre vigoureux et décidé, tel qu’était IVf. Pitt, aurait répondu à ce mélange de déception et d insulte avec l’indignation qu’il méritait; mais 1 administration d’alors, tonrmentée par des troubles politiques, ne voyant qu’un mécontentement marqué dans toutes les parties du royaume, n’espérant d’ailleurs aucune coopération extérieure, n’envisageait que la continuation de la paix. Lès ministres épuisèrent toute leur éloquence pour prouver que la Corse était une acquisition de peu d intérêt. Ils temporisèrent jusqu à ce que l’enthousiasme national se fût cal me ; alors ils annoncèrent au gouvernement français qu ils consentaient à cette acquisition. (’)
Une telle condescendance 11 ’empêcha pourtant pas que de temps à autre l’Angleterre ne se permît de petits actes de provocations, toujours faits pour irriter. La susceptibilité que l’Espagne n avait cessé de montrer hr l’égard de ses colonies , éclata à 1 occasion de la tentative faite
( ) Lord Rochfort à lord Shelburne, y juin el 14 scplero- , bre 176s.
(*) Dépêche* de lord Rochfort.
i *CHAJRLES Iirlf *
naç les Anglais ''pour s’établir dans les lies Malouines ot* dfe Falkland, situées sur la partie opposée à l’ entrée orientale du détroit de Magellan^ et\jui avaient été tour à tour réclamées ou visitées par les Anglais, les Hollandais, les Français et les Espagnols. L’éditeur du fameux voyage de l’amiral Anson autour du monde avait
* hautement îvanté dans sa narration la fertilité de ces îles et leur position géographique, comme avantageuse tant pour le commeree*que pour les opérations militaires dans l’Océan pacifiquê. On commença in conséquence à préparer, en 1748,
* une expédition destinée à les explorer, projet qui
avait été abandoftnç d’après les remontrances de CarvajW; (’) ,
v Ghoiseul' vouant appeler sur ce sujet l’attention des puissances maritimes et partiçulièçement
* * celle de l’Àngleterre. enyoya le , .célèbre naviga-
teur Boùgainville , prenne possession de la partie » le plus à l’est’ de ces îles, où if forma, en 176^,
une colonie, à laquelle il donna le nom de Portt Louis en l’honneur du jroi de France.
* * .Cet expédient eut l’effet qu’il en attendait. ,Le
gouvernement anglais, jaloux de l’entreprise de la « v France, s’appuya surdon droit d’en avoir fait la première découverte dans ces pacages éloignés,
• ' . et,y dépêcha en même temps le Capitaine Byron ,
, * pour explorer et occuper l’ile la plfe occidentale.
Voyez le vol. de ce voyage, page 3o. “
Digi
CIIAP. LX VI. 1764-1771. g 3
D’après son rapport on forma, en 1 766, une colonie sur le port nommé Port Egmont, en l'honneur du premier lord de l’amirauté. Les Anglais et les Français publièrent les narrations de ces deux voyages, accompagnées de chaque côté de descriptions outrées relatives aux nouveaux établissemens.
La cour d’Espagne se plaignit formellement à celle de Versailles de l’ occupation de ces aies , considérées par elle comme faisant partie de son territoire. On fit sur-le-champ droit à cette réclamation ; et Bougainville fit une renonciation dans les règles, au nom de son souverain. Ce navigateur retourna dans les mers du sud et remit la colonie au gouverneur envoyé de Buénos- Ayres , qui changea le nom de Port-Louis en celui de Puerto Soledad.
Ces îles si vantées se trouvèrent n’être qu’un pays stérile, et n’offrant aucun avantage. Il est assez probable que la colonie anglaise aurait été abandonnée, si la vivacité des ministres de France et d’Espagne leur avait donné le temps de la réflexion ;’mais au lieu d’une plainte formelle adressée à la cour d’Angleterre, attention qu’on avait eue envers la France, le commandant de Puerto Soledad envoya des ordres aux nouveaux colons de se retirer. Sur leur refus un bâtiment espagnol fut envoyé pour reconnaître le port ; les mesures du capitaine Huntde Tamar, le principal officier
de ia station , forcèrent le bâtiment de rétrograder. Peu de temps après, une expédition de seize cents hommes avec de l’artillerie, armée par k don Francisco Buccarelli, gouverneur de Buénos- Ayrçs , apparut devant Port-Egmont. Quand il eut obtenu la permission d’y entrer, sous prétexte de se procurer de l’eau , on apprit que le capitaine Hunt était retourné en Angleterre, et que toute la force de la colonie consistait dans quelques soldats , quatre pièces d’artillerie et deux sloops de. guerre sous les ordres du capitaine Maltby. Après des pourparlers sans résultat, les troupes débarquèrent , et quelques coups de canon furent échangés seulement pour la (orme : les Anglais rendirent l’ile par capitulation; mais pour empêcher de porter promptement la nouvelle en Angleterre, on retint les vaisseaux pendant vingt jours. La première communication officielle de cette agression fut faite par une nt*te du prince deMaserano, ambassadeur d’Espagne, au secrétaire d’état: on lui signifiait que le gouvernement de Buénos-Ayres avait pris sur lui de chasser les Anglais d’une possession qui appartenait à l’Espagne.
Les deux ministres de France et d’Espagne s’attendaient naturellement à ce qu’une agression aussi insultante engagerait l’Angleterre à déclarer la guerre; mais la prudence ou plutôt la faiblesse du cabinet trompa leur attente. Au mé-
Digit
cnAP. lxvi. — 1764-1 771- 9 ^
pris de la clameur nationale on ouvrit une négociation pour un accommodement h l'amiable.
11 est vrai que l’on commença à faire des préparatifs de guerre par terre et par mer j le parlement fut convoqué ; et dans le discours de la couronne , le roi déclara que l’honneur de la nation elles droits du trône avaient été grièvement blessés : il ajouta qu’on avait demandé une prompte satisfaction, et annonça la résolution où il était d’employer la force, dont la direction lui était confiée, pour obtenir justice, si toutefois les démarches amicales que l’on avait faites étaient iuutiles. Les adresses du parlement contenaient les plus fortes assurances de son appui.
En conséquence une demande fut faite eu novembre 1770, pour que le gouvernement espagnol désavouât la conduite de Buccarelli , et remit les caoses dans l’état qui existait avant l’occupation. On transmit à cet effet des instructions à M. Harris ( ), secrétaire d’ambassade à Madrid, qui, au départ de sir James Gray, était resté chargé d’aflaifes, et qui , à l’âge de 24 ans, débutait dans la carrière diplomatique par cette afïaire délicate.
Grimaldi profita des termes dans lesquels la demande était conçue , pour exciter le ressentiment de son maître ; il le détermina à s’adresser
(■) Maintenant comte de Malmesbury.
96 CHARLES JH.
à la cour de Versailles pour l'assistance stipulée dans Je pacte de famille. Il éluda également la discussion avec M. Harris, sous prétexte qu’il avait envoyé à l’ambassadeur espagnol à Londres les instructions convenables. Au milieu de continuelles protestations sur son amour de la paix, il ne négligea rien pour amener une rupture , et accompagna , à cet effet , les instructions envoyées au prince de Maserano pour désavouer Buccarelli, de la déclaration qu’il n’avait pas outrepassé ses oj’dres: On y joignait la proposition de céder cette île sans préjudice des droits de l’Espagne , et on demandait en outre que le roi d’Angleterre désavouât les menaces du capitaine Hunt : ces conditions n’ayant pas été jugées satisfaisantes, M. Harris reçut l’ordre de renouveler sa démarche pour obtenir un désaveu sans condition de la restitution de File. Les préparatifs de guerre continuaient en même temps des deux côtés avec une activité toujours croissante.
Cependant le ministre espagnol temporisait jusqu’à ce qu’il eût une réponse de la France; il renouvelait ses Assurances générales et renvoyait la négociation à Maseraijo. 11 profita, en attendant, de tous les avantages de sa situation pour enflammer l’esprit dü’roi, en exagérant devant lui les agressions, en peignant les vues ambitieuses de l’Angleterre. Le parti qui voulait la
guerre appuyait ces représentations ministélielles : à la tète de ce parti étaient le comte d’Aranda et le général O-Reilly, irlandais de naissance, qu’on avait fait venir tout nouvellement de la Havane pour lui cbnfier la direction des nouvelles mesures adoptées à l’égard de l’armée. Des troupes furent rassemblées en Galice, à Murcie et dans l’Andalousie. On compléta les cadres de l’armée avec les milices ; on déploya la plus grande activité pour l’équipement de l’escadre , et des expéditions furent préparées sans délai à Cadix et au Ferrol.
Des bâti mena de transport furent réunis m pour conduire des renforts de troupes en Amérique; le départ des vaisseaux regiStros fut différé ; on suspendit le paiement des pensions ; enfin d’autres expe'diens furent, adoptés pour se procurer des subsides comme en temps de guerre.
Grimaldi était encouragé par les assurances de secours les plus positives et les plus confidentielles de la part de Choiseul. 11 n’était sorte de mesure qui n’annonçât des deux côtés que l’orage était sur le point d’éclater. Comme M^serano n’avait reçu d’autres instructions que celles de renouveler les offres qu’il avait faites d’abord , on suspendit le coürs de toute, négociation. Le ministre anglais eut ordre de quitter Madrid, et l’oix enjoignit aux officiers en congé , de la gar-
oogle
g8 CHARLES III.
nison de Gibraltar, de se rendre sur-le-champ à leur poste.
Grimaldi triomphait : il vit le départ du ministre d’Angleterre avec une peine apparente; mais il laissait percer la satisfaction intérieure qu’il éprouvait. Son triomphe fut de courte durée ; bientôt des avis décourageans arrivèrent de Versailles : les manœuvres de Choiseul furent découvertes; il perdit sa place, et fut envoyé en exil. Les partisans de la guerre furent enveloppés dans sa disgrâce.: on confia le gouvernail de l’État au duc d’ Aiguillon, le plus acharné de ses ennemis; et l’on fit dépendre sa continuation dans le ministère de la conservation de ia paix avec • l’Angleterre. Louis XV annonça cè changement à Charles par une lettre écrite de sa propre main , dans laquelle il faisait cette remarque aussi laconique que touchante : a Mon ministre voulait la guerre; je ne la veux point » (‘). Celte lettre fit une impression profonde sur le roi d’Espagne; elle le disposa pour la paix. Son ministre entra dans les mêmes vues, convaincu intimement qne l’Espagne n’était pas en mesure pour soutenir seule le fardeau d’une guerre contre l’Angleterre.
Charles ne témoigna aucun mécontentement; mais Grimaldi vit avec autant de peine que de surprise la disgrâce de son ami et de son protecteur. Il neputdouter queleurs desseins ne fussent
(') Lord Hoctifort à lord Granlham.
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CHAP. LXVI. I764-I 77 I> qq
avortes. A cette mortification se joignirent les railleries d'Arandà et de ses partisans, qui lui reprochaient son excessive confiance dans l’appui des Français. Il exécuta, à son grand regret, les ordres du roi, d’envoyer sur-le-champ au prince de Maserano les instructions necessaires pour qu’il acceptât immédiatement les propositions de l’Angleterre. La négociation qui traînait depuis si long-temps en longueur fut bientôt terminée, et la nouvelle en parvint en Espagne peu d’heures après que M. Harris eut quitté la capitale, où il ne devait pas tarder à rentrer.
En effet, il fut rejoint à un village situé à vingt lieues de Madrid, par un courrier qui portait la nouvelle de l’accommodement, avec l’ordre de revenir. M. Harris rebroussa chemin sur-le-champ, et se présenta à la cour le lendemain, dans l’espoir de prévenir, par cette diligence, tout embarras ou suspension dans les affaires; mais Grimaldi refusa de le reconnaître comme ministre d’Angleterre, et même de le présenter au roi, sous prétexte qu’il avait été rappelé par sa cour et qu’il ne pouvait par conséquent reprendre de caractère officiel sans de nouvelles lettres de créance. Il éclata alors en invectives les plus amères contre ce manque de formalité; il se plaignit de ce que pendant que l’Espagne avait envoyé à Londres un ambassadeur du plus haut rang, l’Augleterre n’envoyait
à Madrid que des ministres subalternes. Il déclara que d’après le rappel soudain de M. Harris, la cour maintiendrait les règles sévères de l’étiquette et qu’elle pèserait, ce fut son expression, la différence des caractères dans la balance d’Jstrée. Puis, parlant de la conduite de l’Angleterre envers la France, près de laquelle elle avait con- * stamment un ambassadeur, ou au moins un ministre plénipotentiaire anglais, il demanda avec humeur : « Le roi de France est-il un plus grand monarque que le roi d’Espagne? Celui-ci n’a-t-il pas droit aux mêmes témoignages de respect au moment où des disputes désagréables viennent d’être heureusement terminées, et que les yeux ’ de toute l’Europe sont fixés snr nous? »
La modération de M. Harris et les ménagé— mens de l’Angleterre évitèrent les maux qui auraient pu résulter de la vanité blessée du ministre. Sur les représentations du prince de Maserano lord Grantham fut nommé ambassadeur , et on envoya à M. Harris des lettres de créance comme ministre plénipotentiaire. Le roi fut sensible à cette attention , et l’humeur de Grimaldi s’étant dissipée, on fit au plénipotentiaire anglais l’accueil le plus flatteur à la cour. Lorsqu’il fut présenté, Charles, avec un doux sourire qui marquait sa satisfaction, lui dit : « Je vous ai toujours vu avec plaisir, mais jamais avec une plus grande joie qu’à présent. )>
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CIIAP. LXVI. I764-I77I.' IOI
Les arméniens avaient été suspendus , et après
des explications de part et d’autre, les troupes furent licenciées. La marine fut remise sur le pied de paix. La convention conclue entre le prince de Maserano et lord Rochfort, nommé tout récemment ministre secrétaire d’état, fut reçue de toutes les classes en Espagne avec des marques de satisfaction ; mais personne n’en témoigna une plus complète que le roi lui-même. On ne manqua pas de montrer un égal déplaisir contre le pacte de famille, et on improuva la conduite de la France qui avait manqué à ses engagemens dans la première occasion qu’on avait dû saisir d’en réclamer l’accomplissement (*). L’arrivée de lord Grantham annonça le rétablissement
trop coûteux et parce qu’il pouvait servir de mo-
de la bonne intelligence : M. Harris, dont le caractère et la prudence s’étaient déployés dans cette occasion délicate d’une manière aussi avantageuse , quitta Madrid au milieu de mille témoignages d’estime et de considération, pour aller exercer ses talens diplomatiques a Berlin , Pétersbourg et La Haye.
En vertu de l’ai cernent qui avait eu lieu entre le prince de serano et lord Rochfort, Port-Eemont fut restitué formellement à l’An-
gleterre ; mais on l’abandonna plus tard comme
(*) Cette relation est tirée des dépêches de lord ÎVI aimes-
bury et d’autres documeus authentiques.
tif de mécontentement et d’irritation à l’Espagne, sans qu’il fut d’aucune utilité pour l’Angleterre. ' * , . •
Cependant la convention dont il s’agit avait été acceptée avec trop de répugnance pour éteindre tout-à-fait le ressentiment et la jalousie qui existaient depuis long-temps. Aussi, pendant plusieurs années, vit-on l’Espagne revenir à différentes reprises à ses dispositions hostiles contre l’Angleterre, s’abstenant toutefois de s’engager dans une nouvelle lutte, parce que, suivant Grimaldi , il fallait se défier de la pusillanimité et de Fimprévoyance de la France^ " v ; * *•* *'?/'. .
Dans le nord de l’Europe les disputes, les intérêts opposés et particulièrement les.projets ambitieux de la Russie éveillèrent partout les rivalités politiques, et les inquiétudes de ses voisins. Le projet ambitieux de Catherine II de reculer les bornes de ses Etats au sud par un empiétement sur l’empire turc, entraîna une guerre avec la Porte. Ses armes furent heureuses sur terre ; la Crimée lui échut par droit de conquête. Ce démembrement de l’empirt^jLirc étendit la puis- . sance de l’autocrate jus<p(P^Fâncien centre de l’empire grec. Pendant ce temps-là , ses ç^radres se présentèrent pour la première fois dans la Méditerranée ; et après avoi# anéanti la flotte des Turcs *à Tchesmé, elles parcouraient triomphalement tout l’archipel de la Grèce.
La France ne voyait pas sans alarme l’humiliation d’un allié, dont l’amitié lui avait procuré d’importans avantages commerciaux et politiques. Le roi d’Espagne était encore plus alarmé que la France, parce qu’il prévoyait, dans les succès de l’escadre russe, un obstacle à son système favori d’acquérir la supériorité maritime sur les flots de la Méditerranée.
Au milieu de ces événemens, de nouvelles causes de jalousie éclatèrent dans le Nord. L’Espagne , dans le dessein de restreindre l’influence prépondérante que la Russie venait d’acquérir sur la Suède, avait, d’accord avec la France, cherché les moyens d’encourager le roi Gustave à changer la constitution de son pays et à s’affranchir une fois pour toutes des entraves de l’aristocratie , et de la domination d’une puissance rivale. la tentative avait réussi; et la Russie menaçait d’une invasion pour rétablir l’ancienne forme de gouvernement. Les deux cours des Bourbons prirent une attitude hostile : elles annoncèrent leur intention d’envoyer des forces maritimes dans la Baltique, et d’attaquer la flotte russe qui croisait- triomphante dans l’Archipel. Ces mouvemens furent cause que l’Angleterre fit des armemens pareils; elle paraissait résolue à réprimer les entreprises maritimes des Bourbons dans la Baltique ou dans la Méditerranée. Une espèce de transaction eut lieu : la Russie aban-
To4 CHARLES III.
donna le projet de recouvrer son influence en Suède, dans le but de poursuivre l'accomplissement de ses desseins sur d’autres contrées. Par là les cours de Versailles et de Madrid ne se trouvèrent plus obligées de se mesurer avec l’Angle-
terre.
Mais, quoiqu’on eût évité d’en venir à une rupture , on s’apercevait , au langage de Grimaldi, qu’il nourrissait toujours une vieille inimitié contre l’Angleterre. Lorsque d’ Aiguillon représentait l’armement maritime des Anglais comme une escadre purement dévolution et d’exercice nautique, Grimaldi déclara sans détours quels étaient leurs desseins véritables. 11 accusait le ministère français de pusillanimité, tout en affectant de voiler ses projets. 11 témoignait aussi sa répugnance à s’engager dans la querelle comme partie principale, et annonçait que son souverain était résolu d’armer comme l’Angleterre, pour secourir la France si on osait l’attaquer. . ’ *
Au moment meme où cette révolution qu’éprouvait la Suède semblait devoir amener une crise que tout faisait prévoir, 1 a découverte d’un plan médité de longue main pour le démembrement de la Pologne devint un nouveau sujet d’alarme générale. Le roi d’Espagne s’exprima à l’égard de cet empiétement injuste avec plus de violence et de déplaisir que ne paraissait com-
chap. ixvr. — 1764-1771 • io5 porter son caractère calme et réservé. « L’ambition et l’usur^tation, disait-il, ne me surprennent pas de la par^Iu roi de Prusse et de la Czarine ; mais je ne m’attendais pas à tant dé fausseté et de perfidie de la part de l’impératrice-reine. »
Si d’autres puissances avaient eu les mêmes sentimens , l’Espagne aurait , certes , épousé la cause des Polonais; mais, dans une occasion si solennelle, elle trouva les vues de la France couvertes de la meme obscurité dont elle enveloppait d’autres projets qu’elle semblait méditer. Le duc d’ Aiguillon , quoique jaloux d’intervenir, était dénué de talens et de la ferme volonté qu’il eût fallu pour soutenir la guerre; il témoigna une grande affection pour Grimaldi, chercha à fomenter le mécontentement du roi d’Espagne, et proposa à F Angleterre d’envoyer une escadre combinée dans la Baltique, comme le moyen le plus prompt et le plus sûr d'effrayer les puissances qui visaient au partage de la Pologne. Tl fut vivement appuyé dans cette démarche par Cjfimaldi, qui, malgré son mécontentement contre le ministère français et la jalousie qu’il portait à l’Angleterre, cherchait avec une ardeur inquiète à prendre une part importante dans les affaires du Nord. Il remit sur le tapis un projet favori de sa cour, qui consistait à bannir de la Méditerranée les intrus qui l’avaient envahie. tj Angleterre ne se souciait pas de se mêler
d’unequerelle dont le résultat inévitable aurait été d’affermir la puissance maritime ^ps deux cours alliées relie demeura constante dans sa résolution d’empêcher leurs desseins; en sorte que la France étant obligée d’abandonner la partie, force fut à l’Espagne de suivre son exemple. Le roi catholique affecta une profonde indifférence dans cette occasion alléguant qu’il était le moins intéressé de toutes les puissances aux changemens qui pourraient survenir dans le Nord. 11 agréa aisément les excuses que lui fit l’impératrice-reine; mais à travers cette modération apparente, son ton chagrin et son désappointement de la défection de la France à son égard se faisaient aisément apercevoir. Jamais irritation n’avait été si vive entre les deux cours depuis l’époque du renvoi de l’infante par le duc de Bourbon. D’Aiguillon ne se fit aucun scrupule de blâmer la disposition soupçonneuse et hostile de l’Espagne. 11 eut l’extrême imprudence de révéler à l’ambassadeur anglais les propositions et les reproches du cabinet espagnol. Il allait jusqu’à répéter souvent, d’un ton où l’ironie se mêlait à l’exaspération : « Le pacte de famille peut bien être un engagement honorable et avantageux pour la France. Je serais très fâché qu’il lui devînt préjudiciable. Si l’Espagne était grièvement insultée par les Anglais, la France serait prête à la venger d’une manière convenable; mais il
ne faut pas pour cela qu’elle s’engage dans > .
toutes les querelles qu’il pourrait lui plaire de provoquer sans motifs. Dans le temps où Choiseul gouvernait, les volonte's espagnoles étaient des lois pour la France; mais moi j’ai été forcé de leur dire que la France est l’alliée et non pas la sujette du roi catholique. L’Espagne m’obsède
• tellement que je ne sais comment m’en débarrasser, ni ce qu’il faut penser à son égard. »
D’un autre côté, Grimaldi n’épargnait ni les plaintes ni les invectives. Il se lamentait de ce
que les deux cours alliées avaient laissé échapper *>■ la conjoncture la plus favorable pour humilier • l’ Angleterre, lorsque sa marine était négligée, et qu’il était si aisé de s’en emparer. Dans d’autres momens il éclatait en des termes qui marquaient l’indignation et le mépris: il demandait comment , l’Espagne pourrait entrer dans aucun engagement , sérieux et profitable avec une nation qui n’avait . ni ministres ni argent.
** Ces reproches amers et ces brouilleries produisirent un certain éloignement entre les deux 0 cours, et empêchèrent, heureusement pour l’Eu-
* rope, une réunion de desseins et de forces qui avaient déjà allumé une guerre générale, et qui menaçaient encore de troubler sa tranquillité. Mais la politique de la France, quoique devenue trop faible pour'conserver le ton impérieux qu elle avait pris jusque-là , 11e fut jamais aussi habile-
*08 CHARLES irr.
ment conduite que dans la situation critique où elle se trouvait. Après setre opposée en vain à 1 agrandissement de la Russie , elle parvint à détacher 1 Angleterre d’une négociation qui devait affermir sa puissance ; de plus , elle ouvrit des communications amicales avec la Czarine, et lui servit de médiatrice pour conclure la paix de Kagnardji , ce qui mit le comble à ses désirs en agrandissant ses États et sa puissance maritime. 0 )
( 1 ) Correspondance de lord Malmesbury. Documens officiels et correspondance particulière de Madrid. Dépêches
du lord Grantliam et de lord Rochfort.
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