CHAPITRE LXYII
Administration, réformes et réglemens du comte d’Aranda. — Causes de sa démission. — ■ Il est nommé à l’ambassade de Paris.
La paix une fois établie au-dedans et au-dehors, Charles fit de nombreuses réformes dans l’administration civile et militaire. Sa principale attention se tourna vers le progrès des arts et des sciences, de l’agriculture et de l’industrie. D’Aranda était l’agent principal de ces améliorations. Ce ministre, en sa qualité de président de Cas-, tille, était chargé seul de l’administration intérieure et s’arrogeait plusieurs attributions exercées jusque-là par la secrétairerie d’état.
On ne peut disconvenir que d’Aranda, par son caractère et le poste qu’il occupait, ne fût capable au plus Jiaut degré de remplir cette tâche,; délicate. Issu d’une des plus illustres famiHes de l’Aragon, il unissait^ à la spleqdeur d’un haut rang une fortune très considérable ; il avait reçu de la nature ce caractère noble et généreux qui distinguait les Espagnols dans les premiers temps
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de la monarchie. Son esprit cultivé s’était développé par des voyages dans les pays étrangers. On admirait chez lui un courage et une fermeté I qui s’alliaient à une persévérance qu’aucun obstacle ne pouvait vaincre. La profession militaire qu’il avait embrassée l’avait misa même, en visitant la Prusse, d’examiner avec soin ce système de tactique militaire qui excitait alors l’envie et l’étonnement de l’Europe. Dans son voyage en France il avait acquis les manières gracieuses et l’élégance des mœurs de la bonne compagnie.
Il y puisa aussi cette liberté de penser tout haut, qui commençait à devenir à la mode, et qui plus ' tard donna lieu à de si grands excès dans tous les genres. Déplorant l’apathie et l’intolérance de sa nation, convaincu des immenses avantages qui pouvaient naître du sol et du caractère de l’Espagne, il retourna dans son pays natal la tête » remplie de plans de réformes et n’ayant dans l’idée que de trouver des moyens d’éveiller le génie espagnol qui ne semblait qu’assoupi.
Dès les premiers temps du règne de Qiarles III, on témoigna au ‘comte d’Aranda la plus haute considération, due à son rang illustre et à l’elé—
# vation de son caractère. Une courte mésintelligence avec le Portugal fut cause qu’on lui conféra le commandement de l’armée; mais ses ta- ». lens, sa popularité et la fierté de ses serrtimens excitèrent la jalonsie de Squilace et alarmèrent
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son ambition. Il fit ce qu’il put pour l’éloigner de la présence du monarque , et on l’envoya remplir les fonctions de capitaine-général dans le royaume de Valence.
Mais son mérite ne pouvait rester long-temps méconnu. Les troubles qui amenèrent la chute de Squilace l’appelèrent à figurer sur un théâtre plus digne de ses talens et de son caractère. Son influence et sa fermeté calmèrent, comme par enchantement, les esprits d’une populace turbulente et irritée. 11 manda le chef des mécontens et lui dit ces simples mots : « Je compte sur vous pour rétablir la tranquillité. » Le farouche démagogue se laissa fléchir; peut-être eut-il peur. 11 rassembla ses camarades et leur adressa un discours énergique, qui tendait a les déterminer à déchirer le drapeau de l’insurrection. Il finit par cette déclaration laconique : « Le roi le demande, le comte d’Aranda le désire, et moi je l’ordonne. »
Le prétexte du tumulte disparut, d’Aranda rétablit l’ordre aisément. 11 purgea la capitale des fainéans et des gens sans aveu ; établit un nouveau mode de gouvernement municipal, qu’il partagea en soixante-quatre quartiers, afin de maintenir une police active ; il obtint que Madrid aurait une garnison permanente, et affranchit par cette mesure la cour et la capitale de l’insolence d’une populace licencieuse, qui, dans
mainte occasion , avait porté l’effroi et l’insulte jusque dans la demeure du souverain.
Ses services lui méritèrent l’estime et la faveur d’un monarque chez qui la reconnaissance était un des traits saillans de son caractère. Une conduite pleine de dignité, une fermeté à toute épreuve, lui concilièrent le respect des hahitans de Madrid et de la nation en général. Nommé président du Conseil de Castille, place qui était restée long-temps vacante, il sut lui rendre la dignité et la considération qui étaient dues à un des postes les plus importans d<î la monarchie. Une série de réglemens salutaires, qui font époque dans l’histoire et dans le gouvernement de son pays, signalèrent son administration. De nouvelles idées, des maximes plus libéralps furent répandues; on chercha, entr’autres choses, à restreindre le pouvoir abusif de l’Eglise, on acclimata même la tolérance, tentative louable et inconnue jusqu’alors en Espagne.
En traçant ici l'esquisse du nouveau système qu’on embrassa, notre attention doit se porter naturellement sur les affaires ecclésiastiques. Les nonces du pape avaient souvent abusé de la soumission religieuse du peuple espagnol pour étendre leur pouvoir, et, par suite de ces abus, l’influence du Saint-Siège au préjudice de la nation et de la couronne. Om leur avait permis d’ériger un tribunal devant le-
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quel on interjetait appel des decisions des évêques et archevêques , et qui jugeait les procès civils et criminels qui concernaient le clergé séculier. Un auditeur, nommé par le pape , était seul chargé â de prononcer dans ces sortes de causes. Il n’est pas
* besoin de s’étendre sur les exactions honteuses,
# les dilapidations et les injustices qui souillèrent
cette juridiction étrangère. En 1777 gouvernement de Madrid mit des bornes à cette autorité tyrannique, en obtenant du pape Clément XIV un bref qui réformait ce tribunal, en substituant à l’auditeur , qui avait toujours été une créature du nonce , un tribunal nommé la Rota, ou une chambre établie à Madrid à l’instar de celle de Rome, composée de six ecclésiastiques espagnols proposés par le roi et nom-*’*, mes par le pape. Une autre disposition non * moins importante pour la morale que pour la politique fut le décret rendu pour réformer la vié scandaleuse des moines, qui, sous les dehors de sainteté , et à la faveur de privilèges particuliers , ’
se livraient avec impunité à toute sorte d’excès.
A ce plan se rattache la restriction du privilège de l’asile dans les églises, qui avait encouragé jusque-là les assassins et autres malfaiteurs; on
1 réduisit à deux les églises qui auraient le privilège d’asile dans la capitale de chaque province, et à une seule dans toutes les autres villes dn
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royaume. Les processions journalières, appelées Rosarios, furent également supprimées, par la raison qu’elles contribuaient à fomenter la fainéantise et le vice.
Mais ce fut en attaquant le pouvoir de Finquisition que le courage et les principes libéraux du comte d’Aranda brillèrent avec plus ^ d’éclat. Il était fortement soutenu dans son louable dessein par le souverain lui-même , qui , ayant vécu long-temps dans un pays où il n’avait pas été permis à ce tribunal exécrable de lever la tête, s’était toujours montré l’ennemi de son affreux despotisme. Nous avons déjà dit que, peu de temps après son avènement, Charles s’était opposé au pouvoir fisurpé que les papes exerçaient sur la presse, en se servant de l’Inquisition pour censurer ou pour prohiber certains ouvrages. Le livre intitulé les V érités chrétiennes ayant été censuré à Rome en vertu de cette faculté, non seulement il témoigna son dé-
plaisir contre le nonce et contre le grand-inquisiteur, mais il rendit un décret par lequel il déclara qu’à l’avenir aucun bref du pape ne serait exécuté en Espagne qu’il ne fût au préalable présenté à la sanction royale. On exigea du nonce qu’il présentât, à l’avenir, ces brefs à l’examen r
du Conseil de Castille; le grand-inquisiteur eut aussi l’ordre de faire connaître au gouvernement
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ses censures d’ouvrages pour qu’elles fussent pro • mulguées au nom du roi. Ce petit triomphe, remporté sur les envahissemens ecclésiastiques, fut malheureusement de courte durée. L’esprit dévot de Charles III fut entraîné par son confesseur, et l’année d’après le décret fut rapporté.
Mais le comte d’Aranda comptant sur l’appui du souverain et sur la faveur nationale, parvint à faire revivre le décret. Fidèle au même plan qu’il avait suivi dans la dernière modification de la nonciature , il soumit la proposition à un conseil composé de magistrats et d’évêques. Leur approbation donna encore une nouvelle force à cette sage réforme, qui, sans violer les droits réels de l’Eglise nationale , ni les règles de la discipline ecclésiastique, affranchissait la presse des entraves qui avaient, plus qu’aucune autre cause, contribué jusqu’alors à empêcher que les lumières ne se répandissent en Espagne.
• L’empressement de l’Inquisition pour recou-» vrer son pouvoir et étendre sa juridiction à tGus les procès qui avaient le plus petit rapport avec la discipline ecclésiastique , lui attira une nouvelle mortification. Les inquisiteurs ayant ôté à l’auditeur militaire la connaissance d’un procès instruit contre un vétéran accusé du crime de bigamie, la colère du roi contre l’Inquisition éclata de nouveau. D’Aranda saisit cette occasion
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pour obtenir uu decret qui ordonnait que le procès serait renvoyé par-devant le tribunal civil. Il était accompagné de la défense faite à l’Inquisition de connaître des causes appartenant aux tribunaux civils, et de l’ordre de se renfermer dans le cercle de ses fonctions, qui étaient de poursuivre l’hérésie et l’apostasie, et de ne faire arrêter qui que ce fût sans des preuves évidentes de culpabilité, sous peine d’être responsable de ses empiétemens. Cette loi mit un terme à la honteuse tyrannie qu’on avait exercée pendant trop longtemps pour contenter les désirs passionnés de l’envie , de la vengeance et de l’avarice. Ce fut un grand triomphe remporté par le comte d’Aranda que cette ordonnance de 1770. Elle abolissait enfin cette tyrannie abominable qui avait pendant trois siècles opprimé les Espagnols ; ce coup, porté à l’intolérance et au fanatisme tout ensemble, replaçait les citoyens sous les formes protectrices des lois civiles. Un autre abus non moins criant, qui attira la sollicitude du ministre, fut le droit exercé jusqu’alors par le Saint- Office de s’approprier les biens des criminels qu’il avait condamnés, droit qui n’avait que trop sou- vent déterminé les juges au moment de prononcer l’arrêt. Comme ces confiscations étaient destinées à payer les membres de ce tribunal, composé de trois juges, d’un nonce extraordi-
naire et de vingt-deux secrétaires , d’Aranda proposa de substituer à ce mode injuste des appointemens réguliers , qui s’élèveraient annuellement a cinq cent mille livres.. Ces réglemens , avoués par la raison, étaient le présage de l’entière abolition de ce tribunal de sang. Ils montraient du moins qu’on se préparait à rendre son pouvoir à peu près nul. Mais le secret ayant été divulgué prématurément par les encyclopédistes français, auxquels le comte d’Aranda avait communiqué ses vues, l’Inquisition et ses partisans prirent l’alarme et firent jouer leurs batteries. Quoique les appointemens proposés fussent comparativement peu considérables, ils agirent avec tant d’astuce sur le caractère économe et craintif du monarque, que le ministre se vit forcé d’abandonner un projet qui aurait tari une source trop féconde d’injustices et qui aurait rendu le prétendu saint tribunal entièrement dépendant de la couronne. (') (*)
( 1 ) Étant à Paris en 1786* une personne très liée avec les encyclopédistes me raconta l'anecdote suivante : Pendant sa résidence dans cette capitale, le comte d’Aranda avait déclaré aux littérateurs dont il partageait les sentimens, la résolution où il était de renverser l’Inquisition , si jamais il parvenait - au pouvoir. Sa nomination comme ministre fut donc célébrée avec joie par le parti, surtout par d’Alembert ; à peine avait-il eu le temps d'essayer quelqnes réformes, qu’un (*) ^Fojrez le chapitre additionnel, article Suint-Office.
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, Quant aux améliorations qui concernent la
partie civile de l’administration , l’Espagne doit au comte d’Aranda l’établissement d’un cens, et la première statistique de sa population, qui,
* comme celle d autres pays, avait été jusque— la un sujet grave de calculs et de conjectures. Su- , périeur à cette misérable affectation dobscuiite
et de mystère , par laquelle on cherchait vainement à cacher la faiblesse de la nation pour flagorner et tromper le souverain , il donna au contraire à ces recherches toute l’exactitude et toute la publicité possible. Quoique le tableau démontrât clairement la décadence rapide qui avait eu ; lieu dans la population depuis les brillantes époques de la monarchie espagnole , il rendit compte courageusement du résultat de son tiavail lumineux, clair et circonstancié, par lequel il légua à ses successeurs un guide précieux pour les mesures administratives à prendre à 1 avenir, en même temps qu’il leur offrait un exemple capa- * ble de les engager à opérer encore d autres améliorations.
article parutdans une des livraisons de 1 Encyclopédie , dans lequel on affirmait avec assurance, que l’Inquisition serait abolie d’après les principes libéraux du ministre. D Aranda fut terrifié en lisant l’article. . Cette révélation imprudente , s’écria-t-il, élevera un tel orage contre moi, que mes projets échoueront. » Il ne se trompa pas dans sa con- •» „ jecturc.
Au nombre des mesures qui signalèrent le ministère du comte d’Aranda, on ne doit pas oublier la fondation des écoles destinées à combler le vide que le bannissement des Jésuites laissait dans l’éducation publique. On établit un système d’après lequel l’éducation de la jeunesse fut. confiée à un corps de prêtres séculiers. Des séminaires furent institués sur un nouveau plan bien plus vaste et plus utile, sous le patronage et la protection du monarquè. Le principal de ces établissemens fut l’académie de Saint-Isidore, à Madrid, dont les bâtimens étaient occupés auparavant par les Jésuites.
L’établissement des colonies étrangères dans la Sieira-Morena était un plan dont on s’occupa à cette époque. Il était nécessaire de changer, à l’égard de cette contrée , les habitudes des Espagnols , qui ne pouvaient qu’y trouver un gi'and ayantage ; ces montagnes affreuses avaient été • jusque-là l’effroi des voyageurs, le repaire des bêtes féroces, ou des bandits aussi sauvages et non moins cruels. Le grand but était de rendre la sûreté à un district situé dans le centre des communications les plus fréquentées du royaume et d'offrir à l’émulation du peuple la vue des améliorations que peuvent inspirer tous les détails d’une industiâe étrangère.
Le premier projet de cet utile établissement
est dù à don Pedro Olavide, dont les malheurs lui concilièrent depuis l’estime et l’intérêt général de l’Europe. Né au Pérou, son seul mérite le fit élever à l’emploi de juge de Lima. Il s’y était montré l’ennemi des Jésuites , si puissans à cette époque dans les colonies espagnoles. On instruisit un procès contre lui , et il fut forcé de revenir à Madrid. Après y avoir perdu son procès il fut arrêté pour dettes, mais il dut sa liberté à une riche veuve , dont il deviht l’époux. Il voyagea en France et en Italie et fixa enfin son séjour à Paris. Une dispute relative à la fortune de sa femme le fit retourner à Madrid. Il s’y fit remarquer par ses talens littéraires, introduisit la représentation des pièces de théâtre françaises sur la scène espagnole , et coopéra à l’établissement d’un journal qui excita un grand intérêt.
Il se fit connaître du comte d’Aranda qui sut l’apprécier. Ce fut par son ordre qu’il rédigea un plan pour l’éducation de la jeunesse. Le ministre lui accorda toute son estime. Il fut employé lors de l’expulsion des Jésuites et obtint l’emploi de syndic à Madrid. On le nomma plus tard à la place lucrative d 'asistente de Séville , où il contribua beaucoup à l’embellissement et aux améliorations de cette principale cité de l’Andalousie.
C’est dans cette ville qu’il conçut le plan de
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coloniser la Sierra-Morena que le gouvernement s’empressa d’approuver , surtout par l’influence du comte d’ Aranda son protecteur. 11 fît aussitôt venir des colons de l’Allemagne, delà Suisse et de l’Italie , qui étaient en général protestans, et il fonda cet utile établissement auquel il donna le nom de Caroline , en l’honneur de son souverain. Le gouvernement favorisa son zèle actif et philanthropique . La colonie, quoique placée dans une situation peu avantageuse, fît des progrès satisfaisans. Au bout d’un certain laps de temps, elle offrait déjà une population industrieuse et riche qui s’élevait à six mille âmes.
Pour ce qui est des améliorations faites dans l’armée sous le comte d’ Aranda, on doit citer le nouveau mode adopté pour son recrutement. A l’époque de la querelle avec l’Angleterre au sujet des îles Falkland, en 1770, qui semblait rendre inévitable une rupture entre les deux nations, il manquait dix-huit mille hommes dans les cadres de l’armée. Pour les compléter, et assurer à l’avenir, pour les occasions qui pouvaient se présenter, une ressource permanente, on prit le parti de remplir les cadres avec les milices provinciales , en diminuant toutefois le temps du service, et en accordant d’autres avantages; et afin de faciliter l’exécution de ce projet , on fît une nouvelle organisation de ces milices.
Des altercations étaient survenues au sujet de la valeur de la monnaie , dans laquelle on avait fait entrer trop d’alliage. Une refonte générale eut lieu en 1771. Cette sage opération rétablit la valeur intrinsèque des monnaies; et depuis cette époque elle fut beaucoup mieux frappée, aux frais du trésor public.
11 est à regretter que tant de travaux utiles opérés sous un homme d’état aussi éclairé qfte le comte d’Aranda , aient été terminés par son renvoi du ministère. 11 est surtout fâcheux qu’il ait hâté lui-même cet événement par sa propre imprudence. On ne peut disconvenir que ses talens , ses vertus même étaient balancés par des défauts essentiels. Sa constitution ardente lui donnait trop souvent de la présomption , et un ton tranchant; il était impatient et irritable. Sur la plus petite opposition à ses desseins , tantôt il devenait chagrin et violent, tantôt il éprouvait, des accès de mélancolie ou de mauvaise humeur. Trop véhément quand il exécutait ses projets, il ne respectait ni les conseils de la prudence, ni les coutumes du pays , ni les opinions de son souverain. Tel était son zèle pour la réforme , qu’il aurait été capable de renverser toutes les institutions qui n’étaient pas en harmonie avec ses idées de perfectionnement. Il était dans des querelles continuelles avec Grimaldi, dont il tournait en
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ridicule et méprisait le caractère méticuleux. Un jour il lui arriva d’oublier le respect dû à la majesté royale, au point de l’appeler devant le monarque, ministre le plus faible, le plus indolent, le plus flatteur et le plus complaisant qui ait pesés sur l’Espagne. Fier de connaître la tactique prussienne , et passionné a l’excès pour la profession militaire , il désirait ardemment effacer le souvenir
par ce motif qu’il flattait les préjugés des princes Bourbons, et la jalousie commerciale de son souverain , en lui répétant sans cesse que l’Espagne était en é ta t de tenir tête a l’ An gleterre sans le secou rs de la France. Mais c’était surtout avec le monarque espagnol qu’il montrait une opposition ouverte de principes et de sentimens. Aussi dévoué à son pays natal (l’ Aragon), qu’épris des libertés de son ancienne constitution , il fît à plusieurs reprises connaître son désir de rétablir plusieurs des privilèges et des coutumes qui avaient fait de l’Espagne une contrée partagée en diverses nations , et qui avaient réduit les rois d’Aragon a une condition aussi humiliante et aussi précaire que celle des rois de Pologne, véritables rois de théâtre.
Il était impossible d’espérer qu’un caractère aussi entreprenant et aussi ambitieux , pût parcourir la carrière des réformes sans rencontrer d’innombrables obstacles, et sans éprouver de
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piquantes mortifications. Il s’attira nécessairement la haine de tous ceux à qui ces réformes étaient préjudiciables. Plusieurs personnes pieuses conçurent de vives alarmes pour la religion établie. 11 offensa le roi par des tentatives propres à restreindre ses prérogatives; il n’épargna pas à Grimaldi les injures et les invectives; et quant au confesseur, il l’exaspéra par une profession de principes qui n’étaient pas en harmonie avec les opinions généralement reçues en Espagne, ni avec les sentimens d’un catholicisme zélé.
Pendant assez long-temps , dans ses accès d’humeur, il demandait sa démission, sollicitant l’ambassade de Paris que l’on s’attendait à voir bientôt vacante par la retraite du comte de Fuentes. Dans d’autres momens il songeait au plaisir que sa démission causerait à Grimaldi et au confesseur , et il déclarait avec son opiniâtreté caractéristique , qu’il persistait à garder son poste , parce qu’il ne voulait pas faire plaisir à ses ennemis par sa retraite. A la fin, ces expressions que lui suggéraient tantôt l’orgueil, tantôt le mécontentement, parvinrent aux oreilles du monarque, et ne firent qu’augmenter le déplaisir que son esprit réformateur ainsi que sa conduite indépendante et peu respectueuse avaient inspiré.
Sa démission fut retardée pendant quelque
temps par l’opposition qu’y mettait Grimaldi lui - même , qui , en cherchant les moyens de rendre sa disgrâce complète , ne voulait pas qu’on lui permît d’aller à Paris en qualité d'ambassadeur , parce qu’il pourrait y maintenir sa propre influence. Mais enfin les provocations d’Aranda surmontèrent sa répugnance, et lors de la retraite de Fuentes, il saisit l’occasion de s affranchir des persécutions de son ennemi acharné. En conséquence, un beau jour, au grand étonnement peut-ètre^le cet homme d’état luimême , et au grand regret de ses partisans , on lui annonça que le roi se rendait, quoiqu’avec peine, au désir qu’il avait montré de se retirer, et lui accordait l’ambassade de Paris qu’il avait tant de fois demandée.
Au sujet des altercations de cabinet qui mar- • quèrent la dernière période de sa carrière , on raconte une anecdote qui montre bien le caractère indépendant et peu réfléchi de ce ministre , surtout l’excellent naturel et la patience du monarque. Un jour qu’avec sa ténacité habituelle il demandait certaines réformes, le roi, qui avait essayé en vain de le ramener , s’écria : « Comte d’Aranda, vous êtes plus entêté qu’une mule aragonaise (')» — Je demande par-
(') D’Aranda , comme nous l’avons dit, était ne dans