CHAPITRE LXX
Origine et progrès de la révolution américaine. — La France s’entend secrètement avec les provinces insurgées. — Traité qu’elle fit avec elles. — Guerre avec l’Angleterre. — Intrigues à Ma-, drid. — Interposition et médiation de Charles. — Ses propositions captieuses. — Il se lie avec la France. — Déclaration de guerre. ( ».
Lorsque le monarque espagnol eut conclu avec le Portugal ce traité avantageux qui détruisait un des principaux motifs de troubles en Amérique, et au moyen duquel il ne lui restait pas un seul ennemi en Europe , il lui fut loisible de tourner les regards vers la lutte qui existait entre l’Angleterre et ses colonies, lutte à laquelle la France avait déjà pris part, et dont Charles en sa qualité de prince de la famille des Bourbons , et comme possesseur lui-même d’immenses colonies, ne pouvait rester spectateur indifférent. - i
11 n’entre point dans notre plan d’examiner à fond l’origine et les progrès de cette guerre qui devint malheureuse pour l’Angleterre. Il suffira de remarquer que l’acquisition de la Nouvelle- Ecosse, du Canada et de la Floride, délivra les
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Américains des craintes salutaires (*) qu’ils avaient eues jusqu’alors, puisqu’ils pouvaient désormais se passer de la protection de la mère-patrie contre les interminables agressions des Français et des Indiens qui étaient sous leur domination. Les utiles services qu’ils rendirent pendant la dernière guerre, leur avaient inspiré une haute opinion de leur force et de leur importance. L’augmentation rapide de leur population et de leur richesse ne pouvait qu’accroître leur confiance.
Il faut ajouter à ces causes l’esprit républicain répandu pai’mi ces peuples, dont l’origine venait des premiers colons qui se réfugièrent dans le Nord de P Amérique? pendant les guerres civiles de l’Angleterre, esprit qui s’était propagé depuis par les riiœurs de chasseurs et de négocians , qui ne voyaient dans leur constitution provinciale qu’une ombre de gouvernement monarchique, y sans la splendeur ni les autres avantages dont il est ordinairement accompagné.
Un peuple d’un tel caractère n’obéissait qu’à regret à une autorité éloignée : aussi les événemens qui suivirent la paix de Paris firent -ils éclater son esprit d’indépendance. On aperçut le premier symptôme des troubles, lorsque le gouverneur anglais voulut employer de justes efforts pour abolir la contrebande avec les colonies espagnoles, le commerce clandestin ayant été la
(*) C’est un Anglais qui parle.
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source intarissable jusqu’alors de la mésintelligence qui régnait avec la cour de Madrid. Pendant que les colons murmuraient encore contre cette resti’iction, une nouvelle et plus sérieuse cause de mécontentement se présenta. Au milieu des embarras financiers occasionnés par la guerre, le cabinet d’Angletei’re adopta le principe aussi juste que simple, que les colonies ne devant leur sûreté et leur bien-être qu’aux efforts et aux sacrifices de la mère-patrie, elles auraient à supporter une part proportionnelle des charges publiques de l’Etat. Il conçut en conséquence le dessein de lever un impôt sur les Américains en sus des contributions modérées, nécessaires pour maintenir leur gouvernement particulier. Pour 11e point blesser les sentimens d’un peuple indépendant, l’impôt fut , établi sous la forme irréprochable de droit du timbre.
Les colons repoussèrent avec indignation cet impôtsurle motif général que, d’après les principes de la constitution anglaise, aucune levée d’impôts ne saurait avoir lieu sans représentation. Les employés du roi chargés de l'administration du timbre devinrent en conséquence l’objet des insultes et des outrages. La cause des colons trouva en Angleterre des avocats zélés ; et les divers ministères qui se succédaient avec une grande rapidité, se trouvaient placés de manière à ne pouvoir ni effrayer, ni gagner un peuple
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qui se méfiait de ses gouverneurs, et qui soutirait impatiemment leur autorité. La malencontreuse contribution fut abolie (i 765) ; mais l’ordonnance qui la rapportait était accompagnée d’une déclaration confirmant le droit exercé par le parlement britannique; elle fut même suivie d’autres impôts encore plus sujets à des objections que celui du timbre, tant dans leurs principes que dans leur exaction. Ceux-ci furent à leur tour remplacés dans le commencement du ministère de lord North par un seul impôt sur le thé, qui avait l’air d’être plutôt un moyen imaginé pour sauver l’honneur de la mère-patrie, qu’une ressource financière. Au milieu de ces faiblesses, et à la faveur de ces tàtonnemens, l'esprit de révolte faisait chaque jour de nouveaux progrès. Par surcroît de malheur pour l’Angleterre, les viruleiîtes déclamations des divers partis qui figuraient sur la scène politique dans ce royaume ne servirent qu’à aggraver le mal.
Encouragés par les nombreux défenseurs que les colons avaient dans la métropole, leurs chefs mécontens osèrent prendre l’attitude d’une résistance ouverte. Le gouvernement, de son côté, ne négligea point de prendre des mesures pour faire respecter son autorité; mais elles portaient toutes le même caractère d’hésitation et d’incertitude qui avait enhardi la rébellion. Elles furent d’ailleurs prises avec une confiance présomp-
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tueuse de la part de l’administration, qui méprisait la force, le courage et les talens des insurgés. Des troupes furent à la vérité envoyées en Amérique, mais elles n’étaient point en assez grand nombre pour obtenir la soumission, si la soumission devait être obtenue par la force ; et tandis que le gouvernement n’exerçait que faiblement son autorité, des tentatives réitérées de négociations ne servirent qu’à stimuler le zèle d’un peuple à qui tout avait réussi jusque-là audelà de ses espérances. La France saisit cette occasion favorable, et encouragea secrètement les insurgés par ses promesses et des secours réels.
Les événemens de la guerre prirent bientôt l’aspect de commotions civiles des plus acharnées. Dans les premières affaires qui eurent lieu contre une armée régulière et disciplinée, les insurgés furent constamment battus , et toutes les rencontres furent à leur désavantage ; mais ils acquéraient de l’expérience et du courage par les défaites même. La nature du pays leur offrait des asyles pour se rallier, et pour tenter de nouveaux efforts. Il est vrai que l’armée royale occupait les postes fortifiés et les principales communications j mais il était impossible de soumettre une population nombreuse défendue par un vaste territoire désert et sauvage qu elle connaissait, et surtout exaltée comme elle l’était, par tout ce
que l’habileté de ses chefs et liujustice de la querelle présentaient à ses yeux.
Dans le cours de la lutte , l’insurrection s’organisa ; une assemblée ou congrès composé des députés des provinces insurgées fut formé à Philadelphie ( décembre 1774 )• Le pl an n’était pas cependant assez mûri , ni les sentimens du peuple assez préparés pour rompre entièrement les liens qui l’unissaient à la patrie de ses ancêtres. Cela n’empêcha pas la nouvelle assemblée d’exercer de prime abord toutes les fonctions d’un gouvernement régulier. Elle créa du papiermonnaie, leva et organisa des troupes, fit des lois sous la forme de réglemens, et conféra le commandement de l’armée à Washington, un des colons de la Virginie qui s’était fait remarquer dans la guerre précédente, et qu’on peut à juste titre appeler le Fabius de l’Amérique. Bientôt ce premier congrès fit voir la futilité de ses protestations de loyauté et de modération en envahissant le Canada , et en attaquant la ville de Québec ; il adressa des proclamations insidieuses à la Jamaïque, à l’Irlande , et jusqu’au peuple de la Grande-Bretagne.
Il ne jeta pourtant entièrement le masque qu’à l’époque où les troupes anglaises furent obligées de quitter Boston, par le manque d’approvisionnemens ( 1 7 mars 1776). On saisit l’occasion de l’enthousiasme du peuple,- par suite
de cet événement, pour faire une déclaration d’indépendance ( 4 octobre 1776), et pour régulariser le système du gouvernement fédéral sous le titre de Confédération et d 'Union perpétuelle , comprenant d’abord onze provinces , et éventuellement toutes les treize qui existaient. Le premier acte de souveraineté fut la nomination d’agens accrédités auprès des principales cours de l’Europe , particulièrement celle de France , dont on invoquait plus spécialement la protection et l’assistance. Les personnes choisies pour cette mission furent Silas Deane et Arthur Lée , et plus tard le fameux Franklin , agent principal de la révolution ; ces envoyés furent reçus et protégés, quoique non publiquement reconnus par la France.
Les progrès de la rébellion décidèrent le gouvernement anglais à tenter une opération, qui, quelques mois plus tôt, aurait probablement été couronnée p^ç le succès..Une armée de cinquante mille hommes fut envoyée en Amérique, pour venger les droits et la dignité de la couronne d’Angleterre. Le général Howe, qui ‘commandait le corps principal, obtint des avantages signalés sur la circonspection et l’habileté du chef américain; le congrès fut chassé de Philadelphie (le 27 septembre ). L’armée découragée, affaiblie, ne dut sa conservation qu’aux forêts et aux déserts. Washington lui-même désespéra un
moment de la cause qu’il soutenait. Mais sans tenir aucun compte de l’opinion generale ni de la nature du pays, on entreprit la funeste expédition du Canada, commandée par le général Burgoyne , dont le résultat fut la perte et la reddition de dix mille hommes dans la position de Saratoga; événement qui releva le courage des Américains, précisément au moment où ils étaient découragés par leurs désastres. Ce fut là le signal attendu depuis long-temps avec tant d’impatience par les Français. Tant que l’issue de la lutte était encore douteuse , ils avaient déguisé leurs hostilités sous les formes d’une neutralité perfide ; ils avaient fomenté l’insurrection par des secours en argent et par des envois d’armes. Ils avaient envoyé aussi des officiers pour instruire les Américains dans l’art de la guerre ; mais lorsque la crise arriva , et qu’elle parut devoir arracher à l’Angleterre des concessions qui ne pourraient qu’aboutir à une , négociation , lorsqu’on nomma des commissaires pour traiter d’un arrangement qui pût concilier la suprématie de l'Angleterre avec la liberté de ses colonies, ils prirent part d’une manière directe et ostensible dans cette affaire. Urt traité d’union, d’amitié et de commerce , fut conclu avec les agens américains à Paris , par lequel leur indépendance était reconnue. En échange, les députés des colonies promirent , eu leurs noms , de ne plus ren-
trer, dans aucun temps*, sous l'obéissance de la couronne d’Angleterre. La notification de cet engagement, faite à l’Angleterre le i 3 mars 1778, fut le signal de la guerre. Deux mois après la signature du traité, une escadre française de douze vaisseaux de guerre, avec une division de quatre mille hommes de troupes, fit voile pour l’Amérique sous le commandement du comte d’Eslaing, qui était accompagné par M. Gérard , secrétaire du conseil d’état , accrédité comme ministre auprès de la nouvelle république; (')
L’épée une fois hors du fourreau , on ne s’occupa plus que des préparatifs pour soutenir une lutte aussi sérieuse. On rassembla sur les côtes de la Normandie et de la Bretagne une armée de^nquante mille hommes, pour menacer l’Anglc^We d’une invasion. Les deux nations équipèrent de fortes escadres pour se rendre maîtresses du canal. 11 y eut, le 7 septembre 1778, un engagement sans résultat définitif, à la hauteur d’Ouessant, entre l’escadre anglaise de trente et un vaisseaux de guerre , côfnmandée par Keppel , et l’escadre française de trente-deux
vaisseaux, aux ordres de d’Orvilliers. Les Fran-
<( 1 ) Le lecteur peut consulter V Histoire de Georges ///par Adoi.phus, où il trouvera la meilleure relation , et la plus détaillée , sur l'origine et le progrès de la révolution américaine. . '*
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«3 ^ ; mais ils n’osèrent
entreprendre aucune hostilité contre les îles britanniques. . • '
La guerre n’ayant pas été suivie de résultats décisifs en Europe, les deux nations la portèrent en même temps dans d’autres régions du globe. Les Anglais s’emparèrent, le 7 septembre, de Sainte-Lucie et de la Dominique française. Ils soumirent successivement, sur la côte d’Afrique , les établissemens rivaux de Corée et du Sénégal. Dans les mers de l’Inde, les Français se virent dans la nécessité de rendre Pondichéry , le seul établissement qui leur restât.
Madrid devint alors, comme il l’avait été naguère, le centre et le théâtre de discussions politiques qui s’établirent entre les puissances belligérantes. D’un côté, les Anglais cherchèrent a inspirer des craintes au roi d’Espagne sur la*mmquillité de ses colonies, que l’exemple pouvait porter a la rébellion, si elles parvenaient à triompher dans le nord de l’Amérique; d’une autre part, la France revenait toujours a son argument ordinaire, déduit de l’intérêt commun de la maison de Bourbon, et de l’orgueil tyrannique que l’Angleterre mettait dans ses agressions. On pressait le roi d’Espagne de saisir une occasion favorable de détruire une puissance rivale, affaiblie par des divisions intestines et par la révolte de ses colonies, et de lui ravir par là l’in-
fluence qu’elle avait exercëe sur les États du continent.
Charles balança un moment entre ces deux interets opposés : il parut disposé à suivre l’exemple donné par Ferdinand, d’une sage neutralité. Il assura à l’ambassadeur anglais , lord Grantham , qu’il était tout-à-fait étranger au traité conclu entre la France et l’Amérique, et qu’il n’avait connu celte alliance que lorsqu’elle fut rendue publique. Florida-Blanca déclara aussi, d’une manière explicite , qu’il considérait l’indépendance des colonies américaines comme non moins préjudiciable à l’Espagne qu’à la Grande- Bretagne elle-même. Il avoua que le roi , son maître , n’avait point cédé aux instances de la France, pour qu’il reconnût leur indépendance; il alla même jusqu’à témoigner un grand déplaisir de la conclusion du traité avec l’Amérique, sans sa participation.
Malgré’ces assurances solennelles et réitérées, le ministre espagnol continua ses préparatifs de guerre ; il méditait déjà de s’unir avec la France, afin de se partager les dépouilles d’une nation que Ton considérait comme marchant à grands pas vers son déclin. La manière dont on s’y prit pour déclarer la rupture, ne fut rien moins que franche et courageuse; elle fut au contraire insidieuse, tout-à-fait contraire au caractère généreux de la nation espagnole , et peu
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honorable pour un souverain qui se glorifiait de maintenir les règles de la bonne foi et d’agir avec justice (*). Le prétexte ostensible, pour intervenir dans cette querelle, fut l’expédient banal d’une médiation ; et pour faire croire à ce dessein, on nomma un nouvel ambassadeur près la cour de Londres : ce fut le comte d’ Almodovar qui fut choisi (17 janvier 1779). Les hostilités ne furent pas plus tôt commencées , que le roi d’Espagne renouvela ses vœux de maintenir la bonne intelligence, et de resserrer encore de plus en plus les liens d’amitié qui existaient entre l’Espagne et l’Angleterre. Il offrit ensuite sa médiation, et se plaignit, sans aucun motif apparent, de ce qu’on eût méconnu ses bons offices. Sur la réponse du gouvernement anglais, qu’il serait contraire à l’honneur national de solliciter l’intervention d’une puissance étrangère, jusqu’à ce qu’on sût quelles étaient les vues de la France, il s’offrit à ouvrir la négociation, en épargnant ainsi aux deux parties P l’humiliation de faire les premières démarches.
Il fit entendre que chaque gouvernement pourrait envoyer ses conditions à Madrid , en offrant son intervention pour ouvrir une discussion entièrement libre et impartiale, et il proposa de
(*) Voyez le Compte rendu de l’administration de Florida-Blanca , où il reproche aux Anglais d’avoir repoussé les propositions et les vues pacifiques de Charles III.
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rédiger un traité définitif, basé sur les demandes et les offres des deux parties intéressées.
L’Angleterre borna ses demandes à un seul article. Partant du principe reconnu quelle avait le droit de s’entendre avec ses propres colonies, sans aucune intervention étrangère , elle déclarait que, si la France retirait son assistance aux colons américains, elle s’empresserait de rétarblir, pour sa part, la bonne intelligence qui avait existé entre les deux couronnes. La France , au contraire, demandait pour condition préliminaire, que l’Angleterre reconnût l’indépendance des colonies, et qu’elle rappelât toutes ses forces de terre et de mer : elle se réservait en outre la faculté de produire de nouvelles demandes , sous prétexte de corriger ou d'expliquer les traités précédens.
La négociation fut continuée sur ces bases. La France persista dans ses demandes ; elle prétendit que libonneur de la couronne l’empêchait de manquer h ses engagemens , et que les colons eux-mêmes avaient déclaré leur résolution de n’entrer dans aucune négociation, sans qu’au préalable leur indépendance ne fut reconnue.
Elle refusait en même temps de déterminer la nature des prétentions réservées par la discussion ultérieure. L’Angleterre, dans sa réponse, protesta contre ce mode captieux de négociation. Sans abandonner sa première proposition , elle