‹ L'Espagne Sous le Rois de la Maison de BourbonChapitre 33 sur 47 · KL · texte numérisé non relu

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conçue tout à la fois , rédigée et présentée par le commodore seul , sans aucune espèce d’autorisation de la part du gouvernement.

« Cette conférence si peu explicative sur l’article de Gibraltar causa un déplaisir extrême à M. Hussey, qui ne reçut ni lettre , ni réponse par écrit, ni instructions d’aucune espèce, pas même d’autorisation pour se rendre à Ma drid. On ne l’engagea pas non plus à donner lecture de la lettre qu’il croyait convenable d’écrire au ministre espagnol; au contraire, on n’agréa pas même l’offre qu’il fit de la communiquer aux ministres anglais. »

« M. Hussey vint me voir alors : il avait l’air très fâché et extrêmement préoccupé. Il ne parlait que de l’intention où il était d’écrire sur-lechamp au comte de Florida-Blanca , pour lui demander pardon, ainsi qu’à Sa Majesté Catholique, des assurances qu’il leur avait données relativement aux dispositions pacifiques de ce ministère. De semblables dispositions, disait-il, n’existaient point ici ; on l’avait au contraire grossièrement trompé sur cette affaire. Il avouait à sa honte que le comte de Florida-Blanca avait prévu, et lui avait annoncé, que la mauvaise foi régnait maintenant dans le conseil directeur de la Grande- -Bretagne.

« Je crus alors très prudent, quoique la chose ne fût pas aisée, de calmer l’exaltation de M. Hus-

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s ey : les termes généraux de son discours étaient offensans pour certaines personnes , envers lesquelles je professe un grand respect, et surtout pour une d’elles que j’aime beaucoup. Ayant donc cherché inutilement à raisonner de sang froid avec lui , je lui déclarai franchement ( avec un air d’autorité que je n’avais peut-être pas droit de prendre), qu’il était maître d’écrire ce qu’il voudrait, et de donner libre carrière à ses sentimens; mais que l’honneur du cabinet anglais resterait à couvert de tout reproche. Je pris sur moi de lui assurer que des déclarations contraires à ses assertions seraient faites d’une manière solennelle par l’autorité compétente , et par une commission ad hoc ; que je briguerais moimême l’honneur de les faire, et d’accepter un semblable ministère. Dans quelle position , lui dis-je, vous trouveriez -vous avec l’Espagne, lorsqu’on y serait informé qu’entraîné par votre caractère ardent et peu mesuré, vous avez présenté sous un faux jour une négociation de cette importance? Je lui dis cela d’un ton sérieux, et étant bien décidé à rompre l’entretien si cet argument ne produisait aucun effet, en le laissant suivre ses idées. Je ne vous dirai pas si ce fut l’ardeur que je mis dans cette occasion , ou toute autre cause, qui lui fit abandonner tout à coup son raisonnement ; le fait est qu’abordant de nouveau la question , il s’exprima avec la mo-

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dération convenable, et qu’il me fournit par là l’occasion de soutenir la justice du principe qui avait dirigé le discours des secrétaires d’état (et par conséquent la résolution du cabinet), pendant l’entretien qui lui avait causé un si grand déplaisir. Nous nous quittâmes beaucoup mieux que je ne l’espérais, et le lendemain , je le vis encore arriver chez moi en s’excusant de l’ardeur et de la véhémence qu’il avait montrées la veille. Il était alors en train d’aller plus loin que je ne le croyais compatible avec les sentimens du cabinet au sujet de la négociation ; et ce ne fut pas pour moi une petite affaire que de le modérer sur une matière aussi délicate . J’avouai qu’une réserve honorable avait dicté au cabinet une réponse aussi sèche, et quoique je crusse en vérité que les vœux du gouvernement étaient très sincères pour la paix , à des conditions raisonnables, je 11’osais cependant pas trop appuyer sur cette opinion et cette croyance, de crainte qu’il ne pût, dans sa lettre au ministre espagnol, encourager ses espérances, notamment à l’égard de Gibraltar, au-delà de ce que l’état des choses permettait. La manière dont lord Stormont s’était exprimé l’avait choqué. Je ne lui fis point d’objection là-dessus, car enfin il ne s’agissait que de la manière , et je le laissai exhaler son humeur plus contre les formes que contre les faits. L’influence, et, je puis le dire , Y ascendant que cet

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entretien me donna sur son esprit devinrent désormais de plus en plus évidens; ce qui me fut au reste assuré par le rapport d’un de mes amis, auquel je suis très particulièrement obligé des nombreux avis qu’il me donna pendant le cours de cette négociation.

k M. Hussey au lieu de brûler , ainsi qu’il l’avait d’abord décidé, un chiffre privé et confidentiel pour correspondre avec Florida-Blanca , résolut alors de s’en servir pour écrire h ce ministre dans des termes très pacifiques; il déclara qu’il mettait ce chiffre sous une enveloppe scellée et signée par moi , laquelle ne devait être ouverte que lorsque son courrier serait de retour. Voici la lettre qu’il écrivit au premier ministre espagnol’. J’y fis quelques changemens.

M. Hussey au comte de Florida-Blanca.

« A mon arrivée ici, il y a quinze jours, je transmis au cabinet anglais les instructions que votre excellence m’avait communiquées. On y discuta l’affaire pendant plusieurs jours sans interruption; mais la cession de Gibraltar, comme article préliminaire et comme condition sine quâ non du traité , le cabinet n’est pas disposé à l’accoçder. On offre de négocier sur les bases du traité de Paris. L’Espagne, en ce cas, pourrait aborder la question sous le titre d’échange de territoire. La Grande-Bretagne entrera en pourparler sous celte forme, et l’issue de l’affairé fera voir

au monde la sincérité de ses vœux , relativement à un accommodement avec l'Espagne. Si votre excellence pense que cette déclaration suffise pour ouvrir une négociation dans les règles, la Grande-Bretagne nommera une personne qui traitera cette affaire secrètement et avec promptitude; l’Espagne en nommera aussi une de son côté ; et si votre excellence me permet d’émettre mes conjectures sur l’état des choses, je crois réellement qu’on cédera Gibraltar avec des conditions; mais je ne suis autorisé, ni verbalement ni par écrit , à le déclarer positivement. Le gouvernement anglais nie d’avoir donné au- • cune instruction ni aucune commission quel-

conque à Jolmstone, relativement à des propo- 4 ? sitions à faire à l’Espagne , en ajoutant toutefois qu’il espère que l’imprudence du commodore ne devra point être un obstacle à la négociation.

« Tel était le contenu de la lettre envoyée par M. Hussey. Son propre domestique partit eu courrier pour Madrid, le i4 février, charge de la porter; je dois faire observer qu’elle n’avait été communiquée officiellement à aucun ' . . des membres du cabinet, quoiqu il soit vrai de dire que je la fis voir, avec sa permission, à lord Germaine et à lord Hillsborough. Bientôt après le départ du courrier arriva la nouvelle du succès de l’amiral Rodney. »

Les termes dans lesquels cette lettre était con-

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çue trompèrent encore le ministre espagnol sur un point qui était l’objet particulier de ses vœux. La défaite que Langara venait d’éprouver, et la levée du blocus de Gibraltar, rendaient indispensable la continuation des négociations (janvier 1780). La communication par l'inter- * médiaire de M. Hussey fut maintenue , et le rapport fait au ministère anglais fut tel que M. de Cumberland reçut l’ordre qui l’accréditait pour conduire cette affaire délicate. 11 devait se rendre à Lisbonne , et s'y arrêter , pendant que M. Hussey irait à Madrid pour s’assurer si l’Es- * pagne persistait à regarder la cession de Gibraltar comme une condition indispensable de la négociation. 11 resterait ou partirait selon que la réponse serait affirmative ou négative.

Quoique la simple solution de cette question formât le seul objet du voyage de M. Hussey, Florida-Blanca éluda de donner une réponse directe, et continua la négociation dans le but apparent d’en tirer du moins l'avantage d’exciter la jalousie et de stimuler le zèle de la France. 11 protesta hautement de son vif désir d’amener les choses à un heureux résultat, et il décida •• l’agent britannique à continuer sa route sous prétexte de traverser l’Espagne pour se rendre en Italie, h l’effet de s’occuper du rétablissement de sa santé. (Juin.)

M. de Cu mberland, après son arrivée, eut

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plusieurs conférences avec le ministre espagnol (juillet), et le plan d’accommodement fut rédigé sans aucune allusion directe à Gibraltar. Mais , vers cette même époque, on reçut à Madrid la nouvelle des émeutes de Londres , excitées par lord Georges Gordon. Ces soulèvemens ayant été représentés comme une rébellion dangereuse qui pouvait avoir des suites, le ministre espagnol refusa d’entrer en négociation avec l’agent d’un gouvernement dont il s’attendait à apprendre d’un moment à l’autre le renversement , qu’il désirait peut-être lui-même avec ardeur. M. de Cumberland chercha en vain à neutraliser l’effet de cette fâcheuse nouvelle; il avait affaire a des hommes ou assez bornés et assez faibles pour ajouter foi à un conte exagéré, ou assez adroits, en feignant d’y croire, pour saisir ce prétexte de différer la conclusion d’une affaire qu’ils 11’étaient pas pressés de terminer.

Le plan d’un accommodement fut aussi traversé par le gouvernement français, qui envoya une escadre à Cadix et fit partir l’amiral d’Eslaing pour Madrid ^ afin de donner les assurances les plus solennelles de son active coopération dans la guerre , et de démontrer la certitude de la réduction prochaine de Gibraltar. (')

( 8 août. ) La prise du convoi destiné aux Indes-Orientales et Occidentales qui eut lieu sur

(') Voyez le Compte rendu de l’administration de Florida- Blanra, t

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ces entrefaites, ainsi que les preuves positives que l’on eut de la disposition favorable des puissances du INord , contribuèrent à affermir encore plus le ministre espagnol dans sa résolution de faire de la cession de Gibraltar la condition préliminaire de la paix. En conséquence il changea tout-à-coup de langage; il parla de Gibraltar en rappelant les conditions qu’il avait naguère transmises à M. .Hussey, et auxquelles, disait-il avec un ton plaintif, le gouvernement anglais n’a pas daigné faire réponse. M. de Cumberland lui répliqua que l’on n’avait pas fait de réponse parce que ces conditions étaient fondées sur une insinuation particulière du commodore Johnstone, à laquelle il n'avait point été autorisé , et aussi parce qu’elles renfermaient la cession de Gibraltar comme article préliminaire , tandis qu’il avait promis lui-mème qu’il 11’en serait pas question dans la négociation présente. Florida-Blanca fut surpris et embarrassé de la fermeté et de la persévérance de l’agent britannique dans ses principes. Dans un entretien , auquel son premier secrétaire del Campo était présent, le ministre parla sur plusieurs matières, et vint, au bout de quelques minutes, non sans donner de grandes marques d’agitation, à traiter de l’objet de la mission de d’Estaing; puis, donnant un nouveau tour à la conversation , il s’écria : « Gibraltar est un objet pour lequel le roi mon maître rom-

CHAi*. LXXII. — • I.779-I781. 24 l

prait le pacte de famille, ou tout autre engagement qu’il pourrait avoir avec la France; et voulant exprimer avec encore plus de force sa pensée, il jeta le papier sur le parquet et mit le pied dessus. Cependant, en se repi’enant, il continua : Si vous voulez me lier par ma promesse il ne sera plus question de Gibraltar; mais, en supposant que cet article soit inadmissible , qui nous empêche de prendre les autres en considération? Sur la réponse de M. Cumberland qu’il n’avait aucune copie de ces propositions et que son excellence pouvait les préciser, il éluda la demande en disant : « C’est l'abbé Hussey qui a l’original, je ne conserve aucune copie. »

Enfin, sur la question desavoir s’il connaissait les dispositions de la France, ou s’il était prêt à transmettre quelques ouvertures de la part de celle-ci, il s’arrêta un instant, et trouvant qu’il avait été un peu trop loin , il répondit eu y mettant plus de réflexion qu’à l’ordinaire : « Nous n’avons aucune ouverture à faire de la part de la France; toutes les autres cours qui ont ici des t ministres résidens se sont donné beaucoup de mouvement pour savoir l’objet de votre voyage : la seule réponse que nous leur ayons faite a été que le Roi Catholique est un monarque plein d’honneur, et qu’il remplira fidèlement tous ses engagemens; sur la foi de cette seule assertion les choses restent telles qu’elles étaient. Si l’Anv. 16

gleterre désire sincèrement la paix, qu’elle se prête maintenant aux vœux de ceux qui se proposent ce but, lequel doit être tôt ou tard le but de tous. Nous la seconderons avec loyauté et avec ardeur dans ses démarches. Nous ne demandons rien qui puisse blesser sa dignité : nous concevons parfaitement ce degré de susceptibilité ou même d’indignation qu’elle éprouve contre un Etat qui est actuellement l’allié des sujets révoltés contre son autorité ; qu’elle ne perde point de vue cette dignité qu’elle se doit à elle-même ; mais qu’elle s’associe à Sa Majesté Catholique dans sa disposition à terminer une guerre qui ne peut qu’épuiser toutes les nations qui s’y trouvent engagées ; et comme elle connaît mieux que qui que ce soit ce qui convient à ses intérêts , qu’elle nous indique les conditions qu’elle accepterait si elles étaient proposées par la France , et qu’elle combine avec elles les conditions pour l’Espagne. Si elles sont justes et raisonnables des deux côtés, si elles sont telles que l’Espagne puisse les accepter pour sa part avec honneur, le Roi Catholique fera la paix séparément avec elle et emploiera toute son influence auprès de son allié pour obtenir la paix générale. 11 s’agit ici d’une affaire délicate et difficile ; unissons-nous de cœur ; travaillons de concert pour arriver à un heureux résultat. Vous me trouverez toujours prêt .à traiter franchement avec vous et sans sub-

terfuge ; qû’aucune différence d’opinion n’altère nos bonnes intentions réciproques. » (')

Lorsque Florida-Blanca vit qu’aucune exhortation ne pouvait déterminer M. Cumberland à outre-passer la lettre stricte de ses instructions, il envoya de nouveau M. Hussey à Londres dans l’espoir que le gouvernement britannique consentirait à. reprendre la discussion sur ce sujet. 11 dit à M. Hussey de faire de cette demande la base indispensable d’une négociation, en glissant par la même occasion quelques mots offensans sur la guerre d’Amérique. Mais le gouvernement anglais, convaincu que le cabinet espagnol ne se séparerait point de la France, quelque raisonnables que fussent les conditions qu’on lui offrirait, déclina toute négociation ultérieure, et après un séjour de huit mois M. Cumberland fut rappelé par sa cour.

Cependant la négociation avait produit un des effets que le ministre espagnol avait eu en vue ( i' r février 1781 ). Elle avait décidé la France à prêter sa coopération efficace aux attaques méditées contre Gibraltar, Minorque et la Jamaïque. En conséquence de cette adhésion , lorsque M. Hussey retourna à Lisbonne, avec les mêmes propositions que le ministre anglais avait déjà faites auparavant, Florida-Blanca prit un ton décisif très élevé, refusa de le recevoir et témoi-

(') Mémoires de Cumberland , pa^e 356.

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gna qu’il était fermement résolu de n’fentrer dans aucune négociation, à moins que ce ne fût d’accord avec la France. Cette communication, quelles que fussent d’ailleurs les vues des cabinets respectifs , dans le commencement , n’eut pourtant d’autre résultat que la continuation de la guerre avec plus de courage et d’acharnement. I/Espagne se flatta d’obtenir par la force la restitution de Gibraltar, dont elle avait en vain sollicité la remise en vertu d’un traité. (')

(') La relation de cette négociation secrète a été rédigée d’après des documcns officiels, et d’après les Mémoires sur la vie de M. Cumberland.

Il importe de prévenir le lecteur que cette négociation pour la restitution de Gibraltar ne fut en aucune manière une mesure prise par le cabinet. Elle fut proposée et continuée par lord George Germaine seul , avec la permission tacite de lord Nortk , qui , par la flexibilité connue de son caractère , plia devant l’impétuosité de celui de son collègue. La forme sérieuse qu’elle prit un moment peut s’attribuer à la vivacité de M. Hussey et à celle de M. Cumberland; ’ tous deux tenaient beaucoup à l’honneur de figurer comme restaurateurs de la paix. M. Hussey , lors de son voyage en Espagne, disait avec l’air de triomphe à un de ses amis, de qui je le tiens : « J’ai Gibraltar dans ma poche. • Dans le cours de la conversation , il convenait toutefois que, quoique lord George Germaine eût témoigné d’une manière explicite et très positive sa disposition à consentir à la cession de cette place, pour prix d’une paix séparée , il en était tout autrement quant à lord Nortli , que M. Hussey n’avait vu qu’une seule fois, et qui lui avait déclaré que : « Gibraltar était un mot défendu , qu’il ne devait jamais prononcer. >.

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