‹ L'Espagne Sous le Rois de la Maison de BourbonChapitre 36 sur 47 · YT · texte numérisé non relu

YT

ft.

ÜHA¥. LXX1V. 1781-1782. 309

* sur le projet de M. d-Arçon, je vous promets d'être Je premier à publier que vous vous êtes opposé de toutes vos t’orçes à son exécution, dont vous ne vous êtes chargé que 1 par un ordre exprès du roi. » J&x 9 *' M. de Crillon fit à son tour un moment de réflexion sur les dernières paroles du minière, et lui dit : « Monsieur,

4 on connaît votre amitié pour moi ,»• et les bontés du roif* cette justification paraîtrait suspecte. Ainsi je vais vous faire » une proposition d'après laquelle j’accepterai le projet, et , je vous donne ma parole, que jusqu a son exécution fuite, ou manquée , j’aurai l’air de l’adopter comme s’il était de moi, puisque vous me faites l’honneur de croire que mon faible suffrage pourra y ajouter quelque force; je vous pro- * mets même d’employer de la meilleure foi ( dont je 111e • flatte que vous.sêles assuré de ma part) tous les moyens possibles qui me seront indiqués par M. d’Aèçon , pôur la réussite de son projet ; j’y mettrai la jilus grande activité de ma part en apparence, sans y faire rien de mon chPjffiais seulement ce qu’il me prescrira, inc soumettant en cela absolument a scs ordres, avec la condition expresse (|u’en partant pour Gibraltar) je laisserai dans les mains d’une femme de *. mes amies que vous connaissez et estimez®, qui est madame de Marco , une déclaration authentique contre le projet de M. d’Arçon. Madame de Marco ignorera le contenu du paquet quel je lui donnerai comine un Témoignage dé" confiance en elle', sur l’exécution de mes dernières volontés.

Ce piquet ne pourra être ouvert qu’au moment où elle recevra un courrier de moi, ou de mon fils.'VM. de Tlorida-Blanca répohdit à M. de Crillon qu’il en parlerait au roi dès le lendemain , et qu’il croyait bien que Sa Majesté l’autoriserait à écrire et à publier sa déclaration, au moment seulement où l’attaque des. batteries flottantes aurait lieu, puisquo Hl. de Crillon ne /thnandait, qu’une chose de toute juslic <*; mais qu’il n?pouvait lui en donner une' pâ-

3io

V h * CHARLES lili

te*

rôle positive qu’après son travail avec le roi, c’est-à-dire, un moment avant l’heure du rendez-vous convenu avec M.,d’Arçon pour le lendemain à neuf heures <ln soir, et qu’il pourrait, lui, M. de Crillon, setrouverchez le roi au sortir du travail, ou sur son chemin, afin qu’il eût le temps de lu? dire un mot avant notre rendez-vous. Il ajouta qu’il le priait, en attendant, de ne plus montrer taut d’opposition à M. d’Arçon , dans la promenade dont ils étaient convenus ensemble; il exhorta même M. de Crillon à paraître convaincu des bonnes raisons de M. d’Arçon sur toutes les difficultés qu’ils avaient discutées , même sur la possibilité de l’assaut, en ne s’occupant que des préparatifs que cette opération demanderait du eôtédc la terre, et des. moyens les plus prompts d’achever ses batteries. M. de Crillon promit , tout cela au ministre , lui en donna sa paroi ej et de son côté , M. de Florida-Blanca lui. ayant tenu la sienne de parler ait roi , ce ministre dit à M. de Crillon, ^le lendemain, en sortant du travail : « Sa Majesté a fort approuvé votre -délicatesse, et me charge de vous autoriser , de sa part , à écrire votre déclaration et la publier au moment seulement où nos batteries flottantes auront commencé à faire feu , à l’effet de quoi Sa Majesté ordonne que vous lui envoyiez un premier courrier à cette époque seulement , sansi.cn attendre le résultat » : ce que M. de Crillon a exéciuté.

Voici la déclaration traduite mot à mot sur l'original remis à madame de Marco par M. de Crillon , en langue espagnole, et qui est restée dans les mains deM. de Marco.

« Je pars pour Gibraltar , et je déclare que c’est par pure obéissance aux ordres du roi que j'ai accepté le, commandement que Sa Majesté m’a fait l’honneur de me con- . fier, pour aller exécuter contre cette place le plan des batteries flottantes , en m’enjoignant aussi d’aider M. d’Arçon de tons mes moyens, et d’avoir l’air d’approuver de bonne foi son projet jusqu’au moment où les' batteries auraient

og!

commencé leurs attaques. J’ai fait tous mes efforts auprès de Sa Majesté, pour m’opposer à l’exéeution de ce projet , qui me paraît contraire à l’avantage et à l’honneur des armes du roi; ainsi je déclare ici, en cas que, contre mon attente, la place fût prise par la réussite des batteries flottantes et de l’assaut qui s’ensuivrait , que toute la gloire doit en appartenir à M. d’ Arçon , ingénieur français , qui est l’auteur de ce projet ; je déclare aussi que, dans le cas où les batteries flottantes n’auraient pas un heureux succès , on n’aura nul reproche à me faire , comme n’y ayant eu aucune part et n’y étant entré pour rien.

« Je prie monsieur et madame de Marco , au nom de toute ma confiance en eux, de leur amitié pour moi et de l’intérêt qu’ils prennent à mon honneur , que je dépose dans leurs mains, d’ouvrir ce paquet dans 1 instant seulement qu’on connaîtra dans Madrid, par le courrier que j’enverrai au roi , le commencement de l’attaque des batteries flottantes : ce qui , par ce moyen , sera connu du public de Madrid au moins vingt-quatre heures avant qu’dn n’y apprenne le succès par le second courrier que je dépêcherai au roi vingt-quatre heures après le départ du pre-

mier.

« Certifiant en même temps ici que la présente déclaiation de ma part a été faite avec la permission expresse de M. le comte de Florida-Blanca , ministre d’état, et approuvée par Sa Majesté. »

A Madrid, en partant pour Gibraltar, le iî juin 178a.

r '■* Sienê, B. B. duc de Crillon.

’ft *

. On connait la malheureuse issue de l’attaque des batte-

ries flottantes ; sans avoir fait faire les sondes convenues

entra d’Àrçon , M. de Crillon, et le comte de Florida-

312 • a CHARLES fll. ..

Blanca , et qui furent arrêtées de nouveau dans un dgs con- * sciis de guerre tenus à Saint-Koch en présence de monseigneur comte d'Artois, qui l’a signé, devant lequel d'Arcon et Moreno, commandant de la marine, s’engagèrent mutuellement de les faire faire ; sans avoir essayé non plus , si les batteries étaient ou non incombustibles, tomme on aurait du le faire aussi , les praroes commencèrent leur attaque , à la distance de près de six cents toises de la place* laquelle ne reçut pas la plus petite égratignure ; ce ''qui n’empêcha pas les boulets rouges de pénétrer dans une des batteries. « , ■*

Lorsque l’attaque commença, M. de Crillon «sè trouva dans le cas d’envoyer le courrier dont il était convenu avec Florida-BIanea : il choisit M. de Salinas, un dp ses aidesde-camp , depuis ministre plénipotentiaire d'Espagne auprès du grand-duc, aujourd’hui empereur, pour porter «u roi celte nouvelle quon attendait avec tant .d’impatience ; ainsi, ce que M. d’Arcon regarde comme adhésion et comme approbation de la part de M. 4e Crillon , naiainais été que l’effet d’un Silence réglé et convenu avec M. de Florida-Blanca.

M. de Crillon, au moment ifu départ de M. de Salinas, prévoyant que le lendemain il serait dans le cas de donner à la cour de fâcheuses nouvelles, et hqrs d’état, pendant quelque temps, d’en envoyer d’agréables à Sa Majesté, lui dit tout bas : « qu’il pensât toujours qu’il aurait derrière lui un courrier ducabinet s et qu’il était important qu’il fit la plus grande diligence , parce qu’on ne pouvait jamais répondre de 1 événement d’un combat. » Il lui recommanda de dire à M. de Florida-Blanca , son oncle, en mettant pied à terre , que M. de Crillon n’avdit pas changé d’avis. Il remit à M. de Salinas, èit même temps, un billet jiour madame

de Marco, par lequel M, de Crillon 1» priait de décacheter

DigitusÆIV/yr t i

CH AP. LXXIV. — 1781-1782. 3 l 3

sur-le-champ ,1e paquet qu’il lui avait remis en parlant; d’en faire la lecture à haute voix , en présence de celui qui lui remettrait ce billet , et de quelques témoins, n’eùt-elle dans cè moment chez'cllc. que ses domestiques, en la suppliant aussitôt de.publier sa déclaration. Il ajouta à 1 ®!. de Satinas , qu’il lui recommandait expressément de faire tenir le billet à madame de Marco, aussitôt après qu’il aurait eu l’honneur de voir Sa Majesté ordonnant à la personne qu’il enverrait le porter à madame de Marco , de l’éveiller, à quelque heure de la'nuit qu’il arrivât , de la faire chercher dans Madrid , si c’était pendant le jour ; et il ajouta que s’il h 'était pas trop fatigué fl lui ferait un vrai plaisir d’étre lui-même lé porteur du billet. M. de Salinas en demanda la permission à M. de "Florida-Blanca , qui la lui accorda : il la trouva chez elle ; et don Manuel de Mareo , son mari , et l’ami de M. de Crillon, eut‘ soin de répandre sa déclaration dans Madrid, où tout le mondé en eut connaissance vingt-quatre heures avant l’arrivée du courrier du cabinet que M. de Crillon" dépêchait pour apprendre notre catastrophe au moment même où elle fut décidée. (') . £

Au reste, les causes du non succès des batteries flottantes, dit le général Ofarril, étaient connues, ou pressenties, par un grand nombre d’officiers de notre armée et' de nos alliés; mais le courage et le dévouement n’en tinrent aucun compté. Il sc présenta pour le service des prairies un riombre double d’officiers et de soldats volontaires de celui qui avait été demandé. Il est de toute justice de rendée hommage à l'humanité du gouverneur Elliot, et surtout de son général de marine le brigadier Curtis ( depuis lord Exmout ) , dont le courage sauva de la voracité des flammes ou d’nn naufrage inévitable près de trois cents hommes

(’) Mémoires militaire* du duc de Crillon, article Gibraltar.

■ . 5l4 v CHARLES ni. *

h •-»' \ abandonnés dans les prames et blessés pour la plupart; ils

• en furent retirés au milieu de l’explosion de quelques nnes

* ' de ces batteries, dont les débris pouvaient submerger ïi

» , chaque instant tout bateau ou chaloupe destinée à porter

secours.

V' vï • < ^ . Jfc ‘ X

■ ■■ ■ fc. ‘ *

. iv C

CH AV. LXXV. I781-J783J •' 5 i 5

vi s **

Fin de la guerre d’Amérique. — Changement de ministère en Angleterre. — Négociations pour la pair-. • — Difficultés occasionnées parles prétentions de l’Espagne. — Discussions sur la cession de Gibraltar. — Les préliminaires signés. — Conclusion

d’un traité définitif.*. ‘ - <• a ,

* Qn peut considérer le siège de Gibraltar

• comme étant le dernier événement de la guerre entre l’Angleterre et l’Espagne.' <

«. Pendant la période gui vit toute la puissance

des souverains de la maison de Bourbon réunie

‘ ♦ contre la Grande-Bretagne , la querelle était déjà décidée eh Amérique : les insurgés, soutenus par la France , l’avaient enfin emporté sur le pouvoir * de l’Angleterre. Tant que l’armée royale resta # * unie et qu’elle dirigea ses. forces vers un seul » point, ses efforts furent constamment couronnés » .par le succès; mais lorsque les insurgés se divisèrent, soit pourjf attaque, soit pour la défense, ils réussirent à rendre inutile la victoire elle-

«même; les divers détachemens de l’armée furent écrasés par des forces supérieures , épuisés dans

CHAULES III. ' • Ù w

des marches et contre-marches pénibles, et forces de se replier avec des pertes considérables.

Le plus signalé de ces revers fut la surprise des Ilessois à Trenton. 11 releva le courage des colons au moment où ils se trouvaient le plus * abattus; d’autres moins importans, dont les suites avaient été aussi funestes , curent lieu dans le cours de la guerre; mais le dernier, comme le • • plus accablant , futla prise d’un corps de six mille hommes commandé par lord Cornwallis, qui, après avoir soumis les deux Carolines et envahi ^ la Virginie, fut forcé de se rendre prisonnier à ^ l’armée combinée des Français et des Américains .

Cette perte, peu considérable en elle-même, eut T pourtant des résultats décisifs, par la confiance # qu’il inspira aux insurgés , par le découragement qu’il produisit dans l’armée anglaise, et surtout par l’impression qu’il fit en Angleterre, ou le ^ peuple souhaitait avec ardeur et beaucoup d’im- /.* * patience le rétablissement de la paix, r ■{

L’avis de ce désastre compléta la série des * malheurs qui avaient marqué le ministère de v * lord North, et amena un changement dans le A ministère. Lui et ses collègues furent remplacés- ù « ‘ par une administration mélangée, composée des , chefs de cette opposition puissante , qui s’étaient réunis pour crier contre la guerre. Le chef ostensible était le marquis de Rochingham; mais le * ministre réel était M. Fox, qui Occupa la place

de secrétaire d’état pour le département des affaires étrangères. On leur associa lord Sbelburne, qui, sous les auspices de lord Chatham, s’était d’abord pi’ononcé contre la reconnaissance de l’indépendance américaine, mais qui plus tard avait changé d’opinion , en se conformant à l’opinion nationale. Lés principes connus dé la nouvelle administration ne donnèrent que plus de force à l’empressement général qui se manifestait en faveur de la paix ; et la nouvelle de la brillante victoire 'remportée par Rodney arriva trop tard pour contenir ce sentiment national; elle 11e servit qu’à jeter quelque éclat sur les derniers jours de l’administration qui venait -d’être remplacée. , • '■ «

La première mesure des nouveaux ministres fut conforme à leurs déclamations précédentes, ainsi qu’aux sentimens qu’ils avaient cherché constamment à exciter. Avant la dçrnière affaire, on avait expédié à l’amiral Rodney, ainsi qu’à .sir Henri Clinton, commandaut en chef de l’armée d’Amérique , l’ordre de leur rappel.

D’autres mesures avaient, aussi été sanctionnées dans le parlement, pour préparer l’abandon de la suprématie anglaise sur les colonies. Dans son anxiété pour la paix, qui, toute louable qu’elle était, ne pouvait assurément contribuer à appuyer les négociations , le ministère déclara que la dernière victoire 11e changerait pas. ses vues,

5i8 chaiu.es m. * »

et témoigna sa disposition à accepter la médiation de la Russie pour un ménagement avec la Hollande, et celle de l'Autriche poür la pape avec la France. *■ '

Cependant, trop sage pour se reposer sur la froide intervention des puissances peu favorables • à sa cause , le ministère se décida, à s’adresser directement à la France. Dans cette vue, M. Tho- ' 7 ' % % mas Grenville fut secrètement envoyé à Paris. 11

était autorisé à traiter avec toutes les puissances ennemies, et chargé de proposer, comme base préliminaire , l’indépendance des treize États unis de l’Amérique, et de replacer jgs choses dans l’état où elles*se trouvaientà la paix de Paris. L’amiral Digby et le général Carleton, chefs ' maritimes et militaires dans les Indes-Occidentales et dans l’Amérique, reçurent l’ordre de notifier ces conditions au congrès : de semblables ouvertures fui’ent faites aux Hollandais; mais, comme cela arrive communément , cet empressement pour négocier ne servit qu’à augmenter les prétentions de l’ennemi. Les Hollandais déclinèrent l’offre d’une? paix séparép; les Américains refusèrent d’entrer en atfeune négociation sans le concours de la rance. Le ministre français , Vergennes , présent^un plan de pacification essentiellement différent de la paix de Paris, dont la tendance était* de ruiner le commence et la puissance maritime de l’Angleterre. Outre la

* € ' Hlr

CHAP. LXXV. — 1781-1783» 3 l 9

restitution des colonies françaises, et la conservation de plusieurs de leurs conquêtes, les Français insistaient sur l’acquiescement aux principes de la neutralité armée , comme base du traité.

Le roi (f Espagne , de son côté , quoiqu’il ne fût pas compris directement dans la négociation , * cherchait à avoir Gibraltar, et à obtenir d’autres concessions qui depuis long-temps étaient l’objet de ses désirs. En même temps les deux cours de Bourbon serraient plus étroitement les liens de leur amitié, et reprenaient leurs projets de renverser le pouvoir des Anglais dans les Indes- Occideh taies.

Pendant le cours de ces négociations , un nouveau changement eut lieu dans le ministère britannique. La mort du marquis de Rockingham coupa le faible lien qui unissait cette administration hétérogène. Lord Shelburne devint le chef d’un nouveau ministère, dans lequel il était aidé par les talens naissans de M. Pitt; et le parti puissant qui avait si unanimement et si vigoureusement combattu contre la guerre d’Amérique, se ralba sous le drapeau de M. Fox, en se plaçant de nouveau dans les rangs de l’opposition.

Malgré ce changement, le désir de la paix qui avait été manifesté par le ministère précédent , se soutenait toujours; et en conséquence, pendant que l’Europe attentive fixait ses regards sur le résultat du siège de Gibraltar, une autre né-

j$o charlj» ur. . # * ■

gociation fut ouverte par la mission de M. Fitz- > herberfrf aujourd’hui lord Sainte-Hélène, qui s’était fait déjà remarquer à Bruxelles par ses talons diplomatiques, et qui remplaça ï\l. Gren- . ville à Paris. Vers ce même temps, on conféra des pouvoirs séparés pour traiter, avec les com- * missaires américains, à M. Richard Oswald, riche négociant et armateur, qui avait eu de grands rapports commerciaux avec l’Amérique,

, et qui pour cette raison fut choisi par lord Shel- » burne pour cette négociation-, quoique les affaires - de cette nature lui eussent été jusque-là étran- ■+

gères.

Paris devint de nouveau ,1e théâtre d»une négociation qui devait donner la paix à l’Europe , et ajouter une puissant de plus au catalogue des nations. 11 entrait dans: les vues du gouvernement français de réunir les diverses parties de ses vastes alliances dans un centre commun, afin d’obtenir , par ce moyen , des conditions plus avantageuses. 11 persuada en conséquence, à la Hollande, de décliner toute proposition séparée; il ‘s’assura de l’Espagne. Quant aux Américains, il comptait que la reconnaissance, non mpins que la jalousie, lesiui maintiendraient toujours attachés. Une conduite franche et noble aurait peut-être contribué àfaire atteindre ce but ; mais .le ministère français voulut y mettre de la finesse, et il né fit par là que gâter ses propres affaires.

CHAP.LXXV. — 1781-1783. 3 ai

Vergennes affecta, il est vrai, de vouloir être médiateur dans la contestation entre l’Angleterre et les Etats d’Amérique; mais il cherchait plutôt à 'enflammer la jalousie existante qu a hâter un accommodement; car, pendant qu’il poussait secrètement les Américains à élever des prétentions, il sollicitait en dessous le gouvernement anglais, pour avoir part dans la pêche de Terre-Neuve. On pénétra pourtant cette politique perfide. Les Américains surent à quoi s’en tenir; et le gouvernement anglais ne manqua pas de publier cette petite ruse.

Un autre exemple de duplicité contribua à élargir la brèche et à faciliter, un accommodement. Après avoir réussi dans le projet de séparer les Américains de la mère patrie , le ministre français conçut le dessein d’affaiblir et de diviser la république américaine, avant qu’elle eût pu acquérir par la paix la stabilité qui lui était nécessaire. Le hasard fit intercepter, par un corsaire anglais, les dépêches de Marbois, agent français a Philadelphie; elles renfermaient ce projet perfide. (7 octobre 1782.) On s’empressa de tirer parti de cette heureuse découverte; et une copie fut adressée immédiatement au plénipotentiaire anglais à Paris, afin qu’elle fût communiquée secrètement aux commissaires américains. La communication produisit l’effet qu on en attendait. Deux commissaires, Adams et

Say, éprouvèrent une vive indignation; ils parvinrent à vaincre la répugnance de Franklin ; et dans une réunion dont Vergennes n’eut aucune connaissance ( 3o novembre) , ils signèrent séparément avec l’Angleterre des articles provisoires. Les conditions étaient l’indépendance absolue des nouveaux Etats, une fixation avantageuse de limites , une part dans la pèche de Terre-Neuve : cette convention devait faire partie du futur traité de paix. Pour éviter tout malentendu , ou tout autre motif de jalousie, l’Angleterre, avec une politique plus délicate que libérale, ne demanda rien pour ceux qui avaient suivi le parti du roi.

Le ministre de France fut pris dans ses propres filets; mais, quoiqu’ofifensé de la défection des Américains, il était trop prudent pour cou- . rir lé danger de les réunir dans une alliance avec la mère patrie, ainsi que le gouvernement anglais le souhaitait, à en juger par ses vives démarches. 11 se montra donc disposé à conclure la paix sous des conditions auxquelles l’Angleterre pût consentir sans compromettre l’honneur ni l’intéfrêt. national.

Cependant il restait encore de grands embarras relativement aux prétentions de l’Espagne ; ils étaient d’autant plus difficiles à vaincre , que le ministre français revint encore une fois à ces mêmes artifices; don t^il s’était servi avec les

chap. t, xxv. — 1781-1783. 3a3

Américains. Il ‘excita en secret la jalousie des deux nations et empêcha l’accommodement qui eût pu sé faire sur des bases capables d’amener à une parfaite réconciliation.

Charles III étant entré dans la guerre avec la pleine confiance de recouvrer toutes les possessions qui avaient naguères fait partie du patrimoine de sa couronne, ses prétentions furent non moins pressantes qu’exagérées. Elles renfermaient la conservation de Minorque, de la Floride et des îles Bahama , l’évacuation de tous les établissemens anglais sur le golfe du Mexique, une part dans la pêche de Terre- Neuve, et, avant tout, la cession de Gibraltar. Il offrait en échange la place inutile d’Oran, avec son port de Mazalquivir, et une promesse vague de favoriser le commerce anglais en Espagne : on se réservait de régler les affaires de commerce par une convention ultérieure. (')

Cette négociation se suivait, à Paris, avec M. Fitzherbert et l’ambassadeur espagnol d’Aranda, qui exposait les prétentions de sa cour avec la véhémence et la haine contre l’ Angleterre qui lui étaient naturelles. « Oran et son port, disait-il souvent, sont plus qu’une compensation , et par conséquent devraient être acceptés avec reconnaissance. Si l’Angleterre veut la paix',

(') Mémoire du comte d’Aranda, 17 octobre 1782 ( manuscrit ).

, ai.

CHARLFS III.

c’est le moyen de l’obtenir ; puisque le roi mon maître, par des motifs tant paternels que politiques, est bien décidé à ne point mettre un terme à la présente guerre, jusqu’à ce qu’il ait obtenu Gibraltar, soit par les armes, soit par négociation. »

Il était fortement soutenu par l’agent américain Franklin, qui , avec une inimitié non moins invétérée contre l’Angleterre, prétendait que le roi d’Espagne avait autant dé droit de demander Portsmouth que les Anglais en avaient pour retenir Gibraltar. Vergennes, pour sa part, ne manquait pas d’encourager la cour d’Espagne dans cette demande, et affectait de se servir à cet égard d’expressions encore plus positives et t plus véhémentes que d’Aranda lui-même.

Sur ces entrefaites , une négociation fut ouverte aussi à Londres , d’abord par le canal de M. de Grasse, qui se trouvait alors prisonnier en Angleterre, et plus tard par M. de Raynneval, le secrétaire particulier de Vergennes, qui avait été envoyé pour traiter directement avec lord Slielburne. Les grandes espérances que l’on avait formées de prendre Gibraltar, étant évanouies par la destruction des batteries flottantes et le ravitaillement de la place, qui s’effectua postérieurement, la cour d’Espagne prit un ton plus radouci. Tout en faisant de la cession de Gibraltar sou ultimatum , la demande était accom-

chap. lxxv. — 1781-1783. 3 a 5

pagnée de l’offre d’une compensation plus proportionnée à son importance.

La France fit encore semblant de vouloir offrir de rendre la Dominique et toutes les îles conquises dans les Indes-Occidentales , avec la cession de ses propres possessions de la Martinique et de la Guadeloupe, comme compensation de ce qu’elle voulait obtenir, savoir, la partie espagnole de Saint-Domingue.

Lord Shelburne prêta une oreille favorable à cette proposition ; mais l’arrangement n’eut pas lieu , par suite des insinuations et des objections du ministre français lui-même, dont la conduite fit voir, d’une manière évidente, qu’il était réellement fort loin de partager le désir que l’Espagne avait de recouvrer Gibraltar; craignant beaucoup que si cet obstacle permanent et principal à une réconciliation sincère entre l’Espagne et l’Angleterre , n’existait plus , la France ne se trouvât privée par là du meilleur moyen qu elle avait d’exercer son influence sur les conseils du roi d’Espagne.

A la fin, la cour d’Espagne laissa entendre, quoique d’une manière vague, qu’elle serait disposée à céder Porto-Rico et Oran. Il paraît que le ministre, espérant éloigner pour toujours la cause de la mésintelligence, consentit à cette proposition. L'échangé projeté fut indiqué indirectementau parlement par un ami intime du minis-

ti c ; mais il fut vivement combattu par M. i'ox et le parti de l’opposition. Leur improbation fut applaudie par la nation , à laquelle Gibraltar était devenu bien plus cher après la dernière et brillante défense qu’il avait faite. Le projet fut alors ajourné , sinon tou t-à-fait abandonné.

Le roi d’Espagne comptait déjà pouvoir annoncer incessamment à ses peuples que Gibraltar était enfin réuni à la couronne d’Espagne, et différa de quelques jours son départ pour Aranjue/, , ne doutant pas que, par ie premier courrier, il ne reçût l’heureuse nouvelle attendue depuis si long-temps. Ce fut avec une grande surprise, et avec non moins d’indignation, qu’il apprit que rien au monde ne pourrait engager la nation anglaise à rendre Gibraltar. On reprit donc surle-champ les projets de guerre, et l’on arrêta des dispositions pour envoyer une expédition considérable aux Indes-Occidentales, et spéciat lement pour exécuter, sur une échelle plus vaste, l’invasion projetée de la Jamaïque. La France fit semblant de vouloir y concourir, on alla même ** jusqu’à promettre la coopération de la Hollande. • D’Estaing fut nommé pour commander les forces

combinées dont cette grande expédition devait être composée; il passa en Espagne, dans le but ostensible de hâter les préparatifs nécessaires.

C’était pourtant dans ce moment même que le ministre français avait recours à son principe

CHÀP. LXXV. — 1781-I785. 3 ay

favori d’exciter des jalousies, sans préparer un accommodement. Un autre motif pour traverser l’arrangement dont il était question, venait de ce qu’il ne voulait pas permettre la cession de Porto-Rico à l’ Angleterre; île qui, outre son voisinage de Saint-Domingue, l’étendue et la fertilité de son sol , avait les meilleurs ports dans cette partie du monde et était susceptible de devenir, par son heureuse position, un second Gibraltar. 11 prévoyait que le résultat d’une semblable acquisition devait être une augmentation de la puissance maritime des Anglais, et qu’elle était bien plus importante que la cession des îles françaises des Antilles. 11 confirmait donc le

gouvernement anglais dans la résolution de décliner cet échange ; et, par l’entremise de d’Estaing, il persuadait au roi d’Espagne de ne pas faire de cet article une condition absolue pour la paix. D’un autre coté, le gouvernement anglais revenait à son ancienne idée, que ce projet devait être ajourné à une époque plus favorable, lorsque les préjugés de la nation auraient été vaincus. On offrit spontanément à l’Espagne, comme une sorte de compensation , la Floride orientale, outre la Floride occidentale qui avait été conquise par Galvez.

a La recommandation de la cour de France ne fut point sans utilité. L’Espagne accéda,* quoiqu’à regret, aux articles préliminaires, dans

l’espoir de renouVeler ses prétentions sur Gibraltar, lorsqu’il s’agirait de la négociation pour un traité définitif. (') ; ■ *

Les préliminaires furent signés le 5 o*janvier

1783. Par cette transaction diplomatique, la

, (* ) M. de Raynneval , le même qui fut chargé par le gouvernement français de stiivre cette négociation à Londres , s’exprime ainsi dans les Institutions du droit de la-nature et des gens , ouvrage publié à Paris «n i8o3 ; à la page cxlvii tle l’appendice. — ; . . . .

« Lors des négociations de paix, entamées en X78S entre la France , l’Espagne et l’Angleterre , le'Roi Catholique avait exigé, Comme condition sine qudnon, la restitution de Gibraltar contre un équivalent , et il laissa à la France le soin de la négociation et de l’équivalent, en lui offrant pour dédommagement la partie espagnole de Saint-Domingue. Cett£ proposition fut agréée éventuellement, et on négocia en conséquence à Londres la cession de Gibraltar. Le ministère britannique accéda au principe; et il ne s’agissait plus que de déterminer l’équivalent. La France en proposa’ deux , en laissant l’alternative au ministère anglais; mais on craignit tout à coup en France que les équivalens proposés ne produisissent un mauvais effet, et n’excitassent des murmures. Le ministère anglais, de son côté, craignit également le mécontentement de la nation , par rapport à la cession d’une place, à laquelle, malgré son peu d’importance, l’opinion nationale attachait un grand prix. Ainsi en Angleterre comme en France, on désirait avec un vif intérêt de reveuir sur ses pas; mais on voyait un obstacle invincible, c’était la volonté péremptoire du Roi Catholique.

« Confident de ce double embarras , et voyant l'espoir de la paix au moment de s’évanouir, le négociateur français à Londres prit sur lui de saisir une occasion favo-

. CHÀP. LXXV. 1781-1783. 32 ()

plus honorable et la plus avantageuse qui jamais ait etc conclue par la couronne d’Espagne, depuis la paix de Saint-Quentin, Charles obtint les deux Florides , avec Minorque , le grand objet

du désir des Espagnols après Gibraltar. Les ar-

rable pour offrir an ministère anglais son entremise à Versailles ,;malgré les sentimens bien connus de Charles III et son caractère inflexible ; mais ne voulant pas se mettre en avant les mains vides , on l’autorisa à proposer les deux Florides pour prix du désistement. En transmettant cette proposition à Madrid , on prévoyait un refus, ou au moins des délais très préjudiciables : on communiqua donc les deux propositions au comte d’Aranda; et cet ambassadeur, malgré les instructions les plus impératives et les plus absolues, prit sur lui de déclarer au nom de son roi, qu’il renonçait à Gibraltar, et acceptait les Florides. Cette déclaration leva. tous les obstacles , et la paix fut conclue malgré le mécontentement bien prononcé de la cour de Madrid. M. d’Aranda avait prévu ce mécontentement , et même sa disgrâce ; mais ces réflexions ne l'arrêtèrent point. Il ne voyait que l’alternative de la guerre ou de la paix pour un simple objet de convenance; il voyait également la chute de deux ministères désirant franchement , au mépris de basses intrigues pour la prolonger, la fin d’une guerre ruineuse , et devenue sans objet par la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis. L’histoire fournit peu d’exemples d’un tel caractère et d’im tel dévoûment ; et elle doit placer le comte d’Aranda parmules hommes qui se sont illustrés dans la carrière de la politique, v

La relation de M. de Raynneval nous paraît susceptible de contestation quant à M. d’Aranda , dont la conduite , pendant ces négociations, bien loin de déplaire à son gou- . vernement , lui mérita au contraire des éloges. Le comte de

rangemens de commerce, aussi-bien que ceux relatifs aux établissemens anglais dans la baie du Mexique, furent réservés pour une discussion ultérieure, l’Espagne promettant toutefois de ne pas inquiéter les Anglais dans leurs occupations. Hormis ces concessions, toutes les autres conquêtes devaient être rendues; mais l’Espagne n’avait rien à x'endre , car les îles Bahama avaient été reprises avec la même facilité avec laquelle l’Espagne s’en était emparée. La France obtint la faculté de la pêche à Terre-Neuve, sur le même pied que dans la paix d’Utrecht , avec une démarcation de limites mieux déterminée. La Grande- Bretagne céda Tabagoet Gorée sur la côte d’ Afrique. Toutes lesau très conq uê tes da ns les Indes, tant Orientales qu’Occidentales, devaient être rendues.

Le courage national n’était pourtant pas assez abattu en Angleterre pour se soumettre à ces conditions. Ceux qui s’étaient opposés à la guerre, et ceux qui l’avaient soutenue, se montrèrent

FIorida-Blanca loue beaucoup le zèle de cet ambassadeur (*), qui tira, dit-il, tout le parti possible des circonstances. Il ne serait peut-être pas très hasardé de supposer que M. d’Aranda connaissait la pensée de son gouvernement , et qu’il lit semblant d’adirffcttre sur sa propre responsabilité des propositions qu’il savait devoir être consenties par sa cour. Florida-Blanca dit qu’on se décida à admettre le traité par des considérations qu’il n’a point jugé convenable de spécifier.

P) Compte rendu. Voyez le ôhapitre additionnel , tome VI , article Politique extérieure.

d’accord pour blâmer la paix; ses préliminaires n’eurent pas l’approbation du parlement, et une coalition composée de deux partis, à la tête de laquelle se trouvaient lord North et M. Fox, ôta le gouvernement au ministre.

Les espérances que l’Espagne conservait encore de recouvrer Gibraltar s’évanouirent par ce changement dans l’administration; car une des premières communications ministérielles de M. Fox, nouveau secrétaire d’état des affaires* étrangères, fut une déclaration positive que la cession de Gibraltar ne serait pas admise désormais comme objet de discussion. Cependant la négociation continua, et le traité définitif fut signé à Versailles le 5 septembre. Il était fondé sur la base des préliminaires conclus respective- < ment avec l’Espagne, la France et l’Amérique, avec quelques dispositions additionnelles. La France obtint l’abrogation de tous les engagemens compris dans les traités précédens relatifs à la démolition des fortifications de Dunkerque. L’Espagne eut la satisfaction de chasser les Anglais de la plus grande partie de leurs établissemens dans la baie du Mexique , et de les confiner dans le district entre Rio Hondo et Rio Vallis. Afin d’écarter tout sujet de doute sur ces limites, on devait nommer des commissaires qui détermineraient les endroits où les colons anglais pouvaient bâtir des habitations; mais on ajouta un

article exprès pour empêcher la construction de toute fortification, et pour réserver ses droits de souveraineté à la nation espagnole. La Hollande fut comprise dans le traité , pour ce qui regardait les articles de la restitution réciproque des conquêtes. Il n’y fut pas question des principes de la neutralité armée.

Ainsi se termina cette lutte non moins mémorable qu’opiniâtre. Les cours des Bourbons se • réjouissaient de la réussite de leurs intrigues; elles s’imaginaient déjà qu’elles voyaient la chute soudaine de la puissance maritime de l’Angleterre; mais ces avantages tant prônés, quoique jamais réalisés , furent achetés par des sacrifices qui auraient dû plutôt éveiller des sentimens de regret et de crainte. Sans vouloir porter plus loin nos regards sur les conséquences, avouons que la France avait mis dans ses finances un désordre presque irréparable. De son côté, l’Espagne , outre la perte de vingt et un vaisseaux de ligne et d’un grand nombre d’autres d’une force inférieure, ajoutait cinquante millions de piastres à sa dette, qui s’était toujours augmentée depuis le règne de Charles 1 er , et qui absorbait une grande partie du revenu public. (‘)

(') La relation de cette négociation a été rédigée d’après le Compte rendu de l’administration de Florida- B lança, n° 9, ainsi que d’après la correspondance officielle de lord Shelburnu, et autres doctunens officiels, et des informations authentiques.

CHAP. LXXVT. - — 178^-1786. v

* • • * 1 * » ft % .

Émeutes dans l’Amérique espagnole. — Rébellion de Tupac- Amaro. — La tranquillité rétablie. — Conventions avec la Porte et avec les États barbaresques. — Paix avec la Turquie. — Bombardement d’Alger. — Traité avec les puissances barbaresques.

Les acquisitions non moins importantes qu’honorables que l’Espagne venait de faire par le traité de paix , ne. compensaient point assez les dépenses énormes et les pertes occasionnées par la • guerre. Quoique sa vieille inimitié contre l’An- ’ gleterre r non moins que son zèle ardent pour la gloire de sa maison, eussent entraîné Charles à la guerre , a peine le bruit des armes eut-il cessé de se faire entendre, qu’il regarda avec autant de regret que de crainte le funeste exemple ^qu’il avait donné en protégeant la rébellion des colonies anglaises contre la métropole , et en aidant à établir une république sur la frontière même du Mexique. Il sentait si bien la fausse démarche qu’il avait faite, et il était tellement alarmé sur la tranquillité de ses Etats d’ Amérique , que pendant quelque temps il ne voulut point recon-

naître la nouvelle république. Lorsque le moment arriva où il fallut la reconnaître, il le fit par l’intermédiaire du ministre américain à Madrid, et il répétait sans cesse jusqu’aux derniers jours de sa vie, avec une satisfaction visible, qu’il n’avait jamais consenti à faire des traités avec les Etats-Unis d’Amérique.

11 y avait en effet de quoi l’alarmer sérieusement sur la tranquillité des colonies espagnoles; car de? émeutes et des insurrections, dans différentes parties du Mexique et du Pérou , faisaient voir qu’il. avait été impolitique de se mêler des troubles qui avaient eu lieu dans les colonies des autres nations. Le danger de ces insurrections présenta plus de gravité dans le Pérou , attendu l’état et le caractère des indigènes, dont les classes inférieures n’étaient destinées à d’autres occupations qu’au travail malsain de l’exploitation des mines. Le mécontentement excité par cette cause y avait occasionné plusieurs insurrections, qui avaient plus d’une fois ébranlé l’autorité du gouvernement. 11 ne manquait qu’un chef actif et entreprenant pour opérer une révolution, et ce chef fut enfin trouvé.

Il existe encore au Pérou une famille, appélée Ampuero, qui descend par les femmes des anciens Incas, et parles hommes d’un des officiers qui avaient accompagné Pizarro , lors de la conquête. Cette famille résidait habituellement à

Lima. Les rois d’Espagne l’avaient toujours reconnue comme une branche des Incas , et après sa conversion au christianisme, vers la fin du \ dernier siècle , ils l’avaient honorée , en donnant aux membres de la famille le titre de cousins. Chaque vice- roi avait l’ordre de lui rendre, à son arrivée, des honneurs publics, qui n’étant qu’une simple cérémonie, suffisaient cependant pour rappeler leur illustre origine , ainsi que leur ancienne splendeur. L’attachement et le respect du peuple envers ces rejetons de ses anciens souverains ne fit que s’accroître de plus en plus, et depuis 1715, on avait célébré souvent des fêtes en mémoire d’Atahualpa.

Le chef de cette famille était en 1781 don Joseph Casimir Tupac-Ama.ro , ou en langage péruvien, Tupac-Aymaru. Comme il était ti’ès at- . taché à sa nation , et moins disposé que ses prédécesseurs à se soumettre à la domination espagnole , il trouva bientôt l’occasion de mettre son courage à l’épreuve. Un cens des naturels ayant été ordonné par le gouvernement, dans le but, disait-on , d’établir un nouvel impôt, il y eut un grand mécontentement dans Gumianga, une des provinces de Lima. Un prêtre qui avait cherché à exciter une commotion fut arrêté et mis eu prison par le corrégidor-Arriaga. Soit par attachement pour cet Ecclésiastique que l’on regardait comme ami des indigènes , soit par haine du gou-

vernement, 1 upac-Amaro prit part à la querelle. Il invita le corrégidorà une fête, et au milieu du festin il l’assassina lâchement. Il se mit alors à la tête de deux cents hommes des milices, et d’un corps de ses partisans, et fit une proclamation par laquelle il se déclarait lui-même successeur légitimé des Incas, et le libérateur des Péruviens, quil voulait, disait-il, affranchir de la domination espagnole. Après avoir défait un petit détachement envoyé contre lui par le corrégidor de msco , ses partisans se grossirent soudainement jusqu au nombre de dix mille hommes ; il fit alors un appel aux caciques des environs pour qu’ils vinssent joindre son drapeau. On a dit qu’un exjésuite « tait son principal ministre; plusieurs Espagnols désertèrent pour commander ses trou- •. P es> bientôt ses forces montèrent jusqu’à soixante mille hommes, dont vingt mille étaient armés à 1 européenne. Le gouvernement, engagé dans une guerre dispendieuse, n’était pas en état d’envoyer les forces nécessaires pour dompter la rébellion. Si l’Angleterre eût imité dans cette occasion la conduite que l’Espagne avait tenue envers elle, un autre empire aurait été assuré aux Ctats indépendans dans le Nouveau-Monde.

(Mars 1781.) A la fin, don Joseph del Valle marcha contre les insurgés, qu’il trouva en position près d’une ville que Tupac-Amarô avait choisie pour sa capitale. Il intercepta leurs vivres,

détruisit leurs magasins, et les ayant forcés à descendre dans la plaine, il les défit avec un grand courage. Tupac fut livré aux Espagnols.

La capitale fut prise; plusieurs pièces d’artillerie avec une grande quantité de munitions et des sommes considérables tombèrent au pouvoir des vainqueurs; mais la révolte était encore loin d’être apaisée. La cause du chef fut soutenue par son père et un de ses fils. Des symptômes très alarmans éclataient dans différens endroits.

La rébellion, non seulement dévastait les provinces environnantes sur la frontière du Paraguay, mais elle s’étendait jusqu’aux royaumes éloignés de la Nouvelle Grenade et du Mexique.

Les insurgés, quoique souvent battus par les troupes royales , s’enfoncaient dans les déserts et dans les montagnes, évitant ainsi leur poursuite. Heureusement pour la monarchie espagnole , la paix de Paris vint lui donner la faculté de consacrer ses efforts principaux à arrêter les progrès de ces commotions : des forces envoyées dans le Nouveau-Monde réussirent, au bout d’un certain temps, à y rétablir la tranquillité publique.

Cependant l’étincelle de liberté qui avait enflammé d’abord les colonies anglaises, était cachée, mais non pas éteinte; et la nécessité des * dépenses pour affermir l’autorité royale, ainsi que la difficulté de percevoir les impôts, absor- r v. * 22.

bèrent la plus grande partie du revenu d’Amérique. (') (*)

Pendant que ces événemens avaient lieu audelà de l’Atlautique, et que la négociation d’un traité définitif avec l’Angleterre était encore pendante, le roi d’Espagne reprit son ancien projet d’affermir son union amicale avec les puissances infidèles , dont on avait jeté les fondemens par le traité avec Maroc.

On fit en conséquence des démarches pour parvenir à un arrangement semblable avec Alger.

Mais sur l’excuse alléguée par la Régence, qu’elle ne pouvait entrer en négociation avec un Etat dirétien , sans la concurrence du chef de l’empire ottoman, le Grand-Seigneur, Florida-Blanca transféra la négociation à Constantinople. 11 se servit, dans cette occasion , du ministère de Bouligny, négociant français établi à Séville, qui, avec la connaissance du caractère et des mœurs des nations du Levant, réunissait une habileté peu commune dans l’art des négociations.

Le ministre espagnol rencontra cependant d’innombrables obstacles dans cette occasion. En effet, toutes les nations chrétiennes qui étaient intéressées au commerce du Levant s'opposèrent*

vivement à. un accommodement avec l’Espagne.

C) Relations tant officielles que particulières dans les feuilles espagnoles ct^trang^rcs.

(*) Voyei la note placée à la fin du chapitre. .

CHAP. LXXVI. — 1782-1786. 53g

Aucune ne combattit plus cette idée de Florida- Blanca que les Français, qui tremblaient pour la prospérité de Marseille, et dont les intrigues secrètes étaient bien plus dangereuses que la franche opposition d’autres puissances. La querelle naissante entre la Porte et la Russie, laquelle fut terminée par la perte de la Crimée, fut cependant favorable à ce dessein. Les formes dont on se sert ordinairement pour s’adresser au gouvernement turc furent employées cette fois- ci sans succès. Au bout de quelques mois les autres coure de l’Europe apprirent avec autant de regret que de surprise la conclusion d’un traité qui mettait un terme à l’inimitié religieuse et politique qui avait subsiste pendant si long-temps entre l’Espagne et la Porte. En vertu de ce traité, qui n’était au fond que purement commercial, la couronne d’Espagne était admise à partager les privilèges dont les nations les plus favorisées avaient joui jusque-là, avec la faculté d’avoir des consuls dans les divers ports du Levant, et de

1 maintenir régulièrement un ambassadeur à Constantinople. On accorda les mêmes faveurs aux Turcs en Espagne; les esclaves qu’on avait faits de part et d autre devaient être échangés ou rachetés réciproquement : les sujets espagnols auraient la même sécurité que les autres chrétiens dans leurs pèlerinage^ à la Terre-Sainte. Le roi d’Espagne signa ce traité le 2/, décembre 1782;

il fut ratifié solennellement l’année suivante.

Parmi les présens par lesquels l’envoyé espagnol signala sa première présentation, il y avait vingt-cinq pièces de drap exquis, tissu avec de la laine de vigogne; cadeau qui devait produire, du moins on le supposait, une impression favorable aux fabriques de l’Espagne (*). On ajouta à cette offre une superbe tente dont se servit ^ Ferdinand-le-Catholique dans sa dernière campagne contre les Maures du royaume de Grenade. Madrid vit à son tour, pour la première fois (17 octobre 1787), un ambassadeur turc,

Achmet Wasif Elïendi, qui fut reçu avec une pompe véritablement orientale. .\ ,

Pendant que cet arrangement mûrissait ,

t*) On prétendit en effet , à celte occasion , que l’Espagne voulait donner aux Turcs le goût de ses draps ; mais comme le remarque très bien Bourgoin, dans son Tableau de l’Espagne moderne , vol. I, page ai3,. ccs alarmes des nations fabricantes étaient un peu gratuites ; car le gouvernement espagnol était assez éclairé pour ne point aspirer à entrer en concurrence, pour les manufactures, avec des rivales qui avaient tant d'avantages sur l’Espagne , soit dans l’art de la fabrication , soit dans les communications commerciales déjà établies.. Qu’avail-on besoin de chercher des débouchés lointains à industrie manufacturière des draps, ayant à approvisionner auparavant vingt -deux millions d’hammes ? Charles III envoya ces vingt-cinq pièces de

vigogne au Grand-Sscigneur , comme un échantillon de ce drap, assez rare par sa matière : il est pfcu probable qu’il entrât dans ce prêtant aucun autre calcul relatif au commerce.

DigitizeH by

Goo^e

CHAP. LXXVI. I782-I786. 54l

Charles invita la régence d’Alger et les beys de Tripoli et de Tunis à suivre l’exemple de Maroc ; il fut secondé par les vives instances du Grand- Seigneur lui-même. Mais ces démarches étant inutiles, on prit la résolution de punir ces hordes de pirates , et d’obtenir par la force ce qui avait été refusé au désir d’une conciliation ; expédient d’autant plus facilement adopté par la coiir d’Espagne, qu’il lui était resté d’immenses munitions, amassées pendant le siège de Gibraltar. Les chevaliers de Malte ayant consenti à y prendre part, on réunit une expédition consistant en six vaisseaux de ligne et douze frégates, outre une flottille de petits bâti mens, pour le bombardement d’Alger. On en conféra le commandement à don Antonio Barcelo, qui s’était distingué dans la première expédition.

L’armement était au moment de se mettre en mer, le 17 juin 1784, lorsqu’il reçut tout à coup contre - ordre , à la demande expresse de la France , qui offrait ses bons offices pour amener un accommodement. La tentative n’ayant point réussi, on donna enfin l’ordre définitif de mettre à la voile; mais l’escadre éprouva des retards par les vents contraires , et après avoir essuyé un temps fort orageux , elle ne put arriver à sa destination que vers les derniers jours de juillet.

Les Algériens mirent ces retards à profit. Les beys dépendans de leur gouvernement furent

CHARLKS III.

appelés à la défense de la ville : une nuée de troupes irrégulières était en ligne tout le long de la côte. Les fortifications furent mises en état de défense, et une flottille nombreuse empêchait d’approcher de la côte. Par suite de ces précautions, l’expédition fut réduite à bombarder la ville de très loin , sans autre effet que la destruction de quelques méchantes habitations, quoique le bombardement eût duré neufjours consécutifs. Après avoir fait une consommation immense de munitions, la proximité des tempêtes de l’équinoxe, et les dangers de la navigation près des côtes d’Afrique, déterminèrent l’amiral à se désister de son attaque inutile, et l’expédition rentra dans les ports espagnols.

Cependant, avec cette persévérance qui caractérise la nation espagnole , le roi déclara sa résolution de renouveler tous les ans la même expédition, jusqu’à ce que les pirates se trouvassent forcés à la soumission. En conséquence on fit un nouvel armement l’année suivante; mais, quoiqu’aidé par des vaisseaux de Portugal , il ne fut pas suivi d’un meilleur résultat. On en préparait déjà un troisième, auquel on mettait la plus grande activité , lorsqu’on arrêta ces agressions, qui ne servaient qu’à exaspérer un parti sans être profitable à l’autre.

Pendant ces opérations , la cour d’Espagne avait eu recours à des négociations : les instances

du Grand-Seigneur et de l’empereur de Maroc, accompagnées de nombreux présens , soit en argent, soit en provisions de guerre, adoucirent enfin la Régence. On convint d’un arrangement qui, après plusieurs infractions, fut converti en un traité de commerce et d’amitié, semblable en principe à celui conclu avec la Porte, en y ajoutant seulement les modifications convenables pour affranchir le commerce, ainsi que les côtes de l’Espagne, des déprédations des pirates ( 14 juin 1786); mesure moins brillante, mais certainement plus utile que la prise d’Alger par assaut. Un traité avait été déjà signé avec le bey de Tripoli ( 10 septembre 1784 )h et enfin un arrangement avec la régence de Tunis compléta le système pacifique avec les puissances infidèles. (')

<( Par ces moyens , remarque avec raison Florida-Blanca, Votre Majesté affranchit la merde pirates et d’ennemis, depuis le royaume de Maroc et de Fez sur l’Océan, jusqu’aux Etats de l’empereur Ottoman , à l’extrémité de la Méditerranée. Le pavillon espagnol paraît continuellement dans les mers du Levant, où il était jusqu’à présent inconnu ; les nations commerçantes elles- mêmes, qui l’avaient poursuivi indirecte-

(') Bouncoiw , vol. Il, png. 126. Traités avec la Porle, •Alger et Tripoli; daus Martens, vol. I), pag. 219, 53 1 , 665 . Bf.cc/iti!»! , pages 3 /|i, 345 .

ment, le préfèrent aujourd’hui, ce qui donne un grand accroissement à notre marine et à notre commerce, instruit nos matelots et contribue à la splendeur de l’Espagne et de son auguste souverain. Ce fut alors que finit aussi l’esclavage de tant de milliers de personnes, et l’abandon de leurs malheureuses familles, dont il résultait un préjudice inexprimable à la religion et à l'Etat. Alors cessa également l’exportation de sommes énormes d’argent, laquelle, en nous appauvrissant, enrichissait nos ennemis, en leur donnant les moyens de nous molester par leurs armemeus. Enfin on voit se peupler et se cultiver en ce moment près de trois cents lieues du territoire le plus fertile, sur la côte de la Méditerranée, qui, par la terreur qu’inspiraient les pirates, avait été abandonné et était devenu désert. Toutes les villes et villages sont bâtis avec des ports spacieux, pour faciliter l’exportation des produits et des manufactures qui fleurissent à l'ombre de la paix et de votre royale protection. » (*)

(*) Compte rendu de Florida-Biunca , n* 12. Pièces officielles dans la gazette de Madrid, et autres feuilles périodiques étrangères.

M. Bourgoin s’écrie , à l'occasion de ce traité : « Florida-Rlanca qui , quelques mois auparavant , disait avec jactance , et faisait imprimer dans la gazette de la cour, que l’Ëspagne apprenait à l’Europe comment il fallait traiter avec ces barbares ; qu’elle donnait un grand exemple aux

puissances , qui avaient la lâcheté d’être leurs tributaires ; ce ministre se traînant à son tour sur la route commune , crut rendre un service à sa patrie en achetant au prix de plus de quatorze millions de réaux la paix avec la régence d’Alger.... Quelques louanges que M. de Florida-Blanca puisse mériter par son administration , sa conduite avec les Algériens n’est ni la partie sage , ni la partie brillante de son ministère. » (*)

Il y eut encore après cette paix , dit ailleurs Bourgoin , quelques mésintelligences avec la régence d’Alger. L’Espagne sentit enfin que la possession d'Oran et de Mazalquivir , situés sur ces côtes africaines , serait une source intarissable de discordes entre elle et cette régence, qu’elle était sans utilité réelle , que la position de ces places favorisait la désertion de ses troupes. Oran venait d’ailleurs d’éprouver deux fléaux à la fois : un siège par le bey de Mascara , et un tremblement de terre qui avait fait de cette place un monceau de décombres. L’Espagne se détermina donc à y renoncer vers la fin de 1791 , en faveur de la régence , en se réservant seulement quelques avantages commerciaux. Elle donna une preuve de sagesse en remettant cette fameuse conquête du cardinal Ximenez sous la domination de cette puissance barbaresque. ( Tableau de l'Espagne moderne , vol. II, pages i55 et i56.)

Page 1