CHAPITRE XLIII
Origine et progrès de» disputes entre l'Angleterre et l'Espagne , relativement au commerce anglais, et à ses établissemeas dans les Indes occidentales. — Compagnie de la mer du sad - Vaines démarches pour venir à un arrangement. — Déclaration de Gènes. — Prise de Porto-Bello.
Le règne de Philippe V ne fut qu'une succession de projets hasardeux et d'accommodemens passagers , suivis de nouvelles hostilités. En effet, avant que le dernier traité définitif eût rendu la paix à l'Italie et à l' Allemagne , une nouvelle contestation s'engageait entre l'Espagne et l'Angleterre, et elle finit par entraîner l'Europe dans une guerre générale.
Cette dispute prenait sa source dans la jalousie continuelle et toujours croissante de l'Espagne, relativement au commerce d'Amérique et aux entreprises des Anglais pour étendre partout leur trafic , soit légal , soit de contrebande , sans s'embarrasser aucunement de l'esprit, des sentimens, des vues ni des droits du gouvernement espa-
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gnol. La cause éloignée, mais réelle, de cette dispute, était la diversité du système politique , occasionnée par le changement de la dynastie autrichienne et par l'accession de celle de la maison de Bourbon. Une autre cause était aussi l'empressement louable du nouveau gouvernement pour étendre et encourager le commerce national, la marine et les manufactures, avec exclusion des étrangers : ces mesures et projets d'amélioration portaient beaucoup d'ombrage à l'Angleterre .
Appuyée sur la découverte des deux Amériques et sur la fameuse bulle d'Alexandre VI adressée à Ferdinand-le-Catholique , l'Espagne s'attribuait le droit exclusif sur le continent entier de l'Amérique. La possession n'avait pourtant point été respectée par les autres nations ; le Por-
ni
du Brésil dans le centre même des possessions espagnoles; mais lorsque Philippe II, après la conquête qu'il fit du Portugal, se rendit maître du Brésil , il soutint le droit exclusif avec une plus grande efficacité : il empêcha avec sa marine formidable toutes les tentatives des autres nations pour (aire un commerce régulier avec les contrées du Sud du continent d'Amérique. Sa puissance maritime ayant dégénéré par la perte de l'Invincible Armada, et la nation espagnole s'étant considérablement affaiblie sous ses
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inhabiles successeurs , les Anglais , les Français et les Hollandais s'établirent peu à peu les uns après les autres , et sur le continent et dans les îles du Nouveau-Monde. La conquête de la Jamaïque, par Cromwell, brisa surtout cette chaîne d'îles dont la nature s'est plu à entourer le golfe du Mexique. La prise de la Jamaïque fut suivie de près par des établissemens dans la baie de Cam pèche, pour la coupe du bois de ce nom, qui est si abondant sur le territoire de la province de Yucatan. Ces établissemens, soutenus par le commerce lucratif, quoiqu'interlope , avec les Espagnols des pays environnans , et qui s'accrut du temps des flibustiers , s'étendit graduellement lors de la suppression de cette espèce de piraterie sur la côte de la baie de Honduras et de Mosquitos. Cependant le gouvernement espagnol n'abandonnait pas ses prétentions originaires à une possession exclusive , et les disputes sur les affaires de commerce occasionnaient des hostilités presque continuelles, quoique non autorisées , dans les Indes occidentales.
A la mort de Philippe IV, 1667, les agressions de la France en Europe unirent plus intimement l'Espagne avec l'Angleterre. Les jalousies de commerce disparurent devant les intérêts politiques. Les ministres du roi mineur , Charles U , reconnurent clairement, par un traité dans les règles, les droits de l'Angleterre à former des
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établissemens en Amérique ; car on y inséra un article qui permettait une liberté absolue pour la navigation et pour le commerce dans toutes les places où cette nation avait eu la permission de le faire jusque-là ; on se réserva pourtant le droit de visiter tous les bâtimens marchands dans les ports et dans les mers de «leurs possessions respectives, ainsi que de confisquer les marchandises de contrebande.
Les disputes ne tardèrent pas à éclater sur la manière d'entendre cet article, qui, ayant été conçu à dessein dans des termes équivoques pour sauver les prétentions des deux parties , était interprété par chacune d'elles . en sa faveur. Les Espagnols réclamaient le droit de visite dans toutes les mers de l'Amérique. Les Anglais prétendaient que ces mots, marchandises de contrebande, ne signifiaient, d'après l'interprétation générale, que les armes et les munitions de guerre envoyées dans les états de Barbarie, contre lesquels l'Espagne avait toujours la guerre à cette époque- là. Ces disputes avaient donné lieu à un nouveau traité en 1670, lequel confirma le droit des Anglais à leurs possessions dans les Indes occidentales, et régularisa les communications entre les deux nations dans les mers de l'Amérique. Le troisième article en particulier défendait aux sujets des deux nations tout commerce avec les colonies de chacune d'elles, dans les Indes
occidentales! sans la permission de leurs gouvernemens respectifs : l'amour du gain et l'esprit inventif des commerçons trouva moyen d'éluder la lettre de cette condition. Ds profitaient de la permission ordinaire accordée à un nombre déterminé de vaisseaux anglais pour aborder et se ravitailler dans les ports espagnols, y arrivaient en petites escadres, et Élisaient le commerce de contrebande sans la permission convenue. Les guerres continuelles avec la France, et la nécessité importante d'être bien avec l'Angleterre, déterminèrent le gouvernement espagnol à consentir à ce trafic et à exercer le droit de visite avec tant d'indulgence qu'il devint à peu près une simple formalité.
Tel avait été le commerce avantageux entre l'Angleterre et l'Espagne jusqu'à l'extinction de la ligne autrichienne. 11 était évident que lavénement d'un prince de la famille de Bourbon serait suivi *d'une révolution dans la politique commerciale; aussi à peine Philippe était-il monté sur le trône qu'il tourna immédiatement ses regards vers les améliorations commerciales en Amérique, et par conséquent vers l'exclusion des étrangers.
Ce fut en 17 10 que la compagnie de la mer du Sud fut créée en Angleterre pour le com* merce avec les colonies espagnoles, lesquelles, pendant la guerre de la succession , avaient été
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privées d'une communication régulière avec la mère-patrie ; cependant la paix d'Utrecht produisit un changement complet dans les rapports de l'Angleterre avec l'Amérique. Les articles favorables des premiers traités avaient été écartés, et un nouveau système de commerce avait été établi. L'importation des nègres, privilège dont les Hollandais avaient joui d'abord , et les Français après eux , fut transféré à la compagnie de la mer du Sud par un contrat appelé Yasiento. Elle aurait le droit d'importer quatre mille nègres par an, dans les colonies espagnoles, pendant trente ans , à compter du premier mai 171 3, et jouissait du privilège d'envoyer tous les ans un vaisseau avec une cargaison déterminée à la foire de la Vera-Cruz. En retour pour ces concessions, le roi d'Espagne aurait le quart des profits dans le commerce des nègres et dans le bâtiment annuel , ainsi qu'un droit sur le reste.
Ni la compagnie ni la nation anglaise ne purent cependant profiter de ces avantages , qui avaient servi de prétexte principal pour justifier la paix d'Utrecht. Philippe, reconnu roi, n'épargna aucun artifice pour les éluder et en différer l'exécution. Depuis ce temps-là, malgré diverses négociations et arrangemens , le commerce de la Grande-Bretagne avec l'Amérique espagnole a été toujours accompagné de vexations plus ou moins rigoureuses, selon les vues
ou selon les craintes de la cour de Madrid.
Les contestations sorties de cette source furent suivies successivement d'autres non moins vives , relatives aux progrès graduels des planteurs anglais sur les côtes du golfe du Mexique, au commerce interlope fait par ces établissemens , et aux privilèges de la compagnie de la mer du Sud : les disputes et les prétentions opposées des deux couronnes, sur les limites de la Caroline et de la Floride, vinrent encore accroître ces motifs de mésintelligence.
Cependant l'Espagne avait trop souvent éprouvé la supériorité maritime de l'Angleterre pour vouloir en venir à une rupture ouverte. Le principe adopté par Philippe et par ses divers ministres était de maintenir une hostilité perpétuelle, quoiqu'indirecte, contre le commerce anglais, sous prétexte du droit de visite et de celui de souveraineté. Ils savaient que leurs employés et gardescôtes faisaient souvent des prises illégales et se permettaient des outrages inexcusables contre les équipages des bàtimens anglais : il est vrai que quelques unes de ces prises avaient été restituées , et que les employés espagnols avaient été punis, quoiqu'avec la lenteur accoutumée des conseils espagnols, ainsi qu'avec le regret d'une violation constante et visible des réglemens commerciaux établis entre les deux nations.
De son côté, le ministre anglais^ sir Robert
Walpole , voulait également maintenir la paix. H se doutait bien que les négociant anglais abusaient de l'indulgence dont ils jouissaient , soit par l'empire de la coutume, soit au moyen des traités; mais il savait que cette indulgence et le commerce régulier ne pouvaient que souffrir de la guerre ; il ne voulait pas non plus blesser les sentimens nationaux des Espagnols ni le caractère irritable de leur roi. L'envoyé d'Angleterre, M. Keene, se conduisait d'après ces maximes , et travaillait avec zèle à empêcher une rupture. Mais sir Robert Walpole était contrarié dans ses vues
qu'excitait sans cesse l'influence d'une puissante opposition, et il était encore bien plus efficacement traversé dans ses desseins par ses collègues. Ainsi, tandis que les instructions de ce ministre ne respiraient que la paix et la cordialité, le duc de Newcastle, ministre des affaires étrangères, faisait de vives représentations contre les outrages des Espagnols, et éloignait tout espoir de conciliation par des demandes impérieuses d'une prompte satisfaction ; enfin , il rédigea un mémoire dans lequel ces représëntations et ces demandes furent récapitulées et exprimées dans un langage hostile , et il ordonna qu'on le communiquât à la cour d'Espagne.
La sagesse de M. Keene et les mesures pacifiques de sir Robert Walpole affaiblirent Timpres- 111. 26
sion qu'un semblable langage ne pouvait manquer de faire à Madrid. Une double négociation fut commencée dans les deux cours entre don Thomas Geraldino, envoyé d'Espagne , et le cabinet anglais , d'une part, et entre M. Keene et don Sébastien de La Quadra, d'autre part. Après quelques lenteurs et difficultés, un arrangement fut conclu à Londres , par lequel on accorda à l'Angleterre cent quarante mille livres steriing pour compensation des dommages qu'elle avait éprouvés dans son commerce. Cette convention fut envoyée à Madrid; mais la cour refusa de la ratifier, déclarant que Geraldino avait outrepassé ses pouvoirs, refus qui fut probablement occasionné par les clameurs toujours croissantes en Angleterre et par la demande péremptoire d'abandonner le droit de visite : cette demande ne passa qu'à la faveur d'une seule voix dam la chambre des lords ; celle des communes la rejeta par une faible majorité seulement.
Le ministre pacifique profita de l'influence au moyen de laquelle il avait fait rejeter cette demande dans la chambre basse contre l'avis de ses collègues et les clameurs de la nation. D renouvela les ouvertures pour une négociation, évitant avec soin , comme il l'avait fait jusque-là, toute allusion au droit de visite. Sous ses auspices, M. Keene parvint, au bout d'un certain temps, à calmer la fierté blessée de la
cour et de la nation espagnole. Après une discussion assez longue , une nouvelle convention fut conclue avec des conditions honorables ^et avantageuses aux deux parties, et signée au Pardo le 14 janvier 1739.
Les principaux articles de cette convention étaient qu'au bout de six semaines les deux plénipotentiaires se réuniraient à Madrid pour régler les diverses prétentions des deux couronnes, relatives au commerce et à la navigation de l'Amérique et de l'Europe , ainsi qu'aux limites de la Floride et de la Caroline , et à d'autres points qui devaient être réglés selon les anciens traités, et qui ne l'avaient point encore été; qu'ils termineraient leurs conférences dans l'espace de deux mois , et qu'en attendant on suspendrait tous les travaux dans les fortifications de la Floride et de la Caroline. Sa Majesté Catholique paierait , quatre mois après l'échange des ratifications, au roi delà Grande-Bretagne, la somme de quatre-vingt-dix mille livres sterling, comme un solde dû à l'Angleterre, après avoir fait la déduction des sommes réclamées par l'Espagne. Cette somme servirait à liquider les créances des sujets de l'Angleterre sur la couronne d'Espagne; mais cette compensation réciproque n aurait aucun rapport aux comptes ni aux différends entre la cour d'Espagne et la compagnie de Ydsiento, ni à tout autre contrat quel-
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conque passe entre les deux couronnes ou leurs ministres avec les sujets de l'autre , ou entre les sujets respectifs des deux nations.
Cependant l'effervescence toujours croissante de la nation anglaise , et les demandes inconvenantes faites par l'opposition dans le parlement , engagèrent la cour d'Espagne à persister dans ses prétentions avec une égale vigueur. Après la signature de la convention, La Quadra éleva une nouvelle question, en exigeant soixantehuit mille livres sterling au profit de l'Espagne , pour solde de sa part des bénéfices dans les opérations de la compagnie de la mer du Sud, avec déclaration que son souverain suspendrait XAsiento et retirerait la ratification de la convention, si on ne lui donnait pas l'assurance qu'on liquiderait cette somme dans un terme donné. M. Keene fut forcé de signer la négociation avec cette condition , et envoya la convention accompagnée de cette demande à l'approbation de sa cour.
Ces conditions étaient aussi peu conformes aux hautes et vives espérances de la nation anglaise, que les prétentions élevées en Angleterre étaient peu agréables à l'Espagne. Les esprits s'irritèrent en Angleterre au plus haut degré. En vain le ministre et ses amis déployèrent toute leur éloquence en faveur de la convention ; en vain ils prétendirent que le droit de visite réclamé par
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l'Espagne était fondé sur les traités; en vain ils alléguèrent que la discussion de ce point délicat avait été soumise à la décision des commissaires nommés ad hoc; on eut recours aux artifices les plus inconcevables pour faire échouer leurs démarches et pour exciter d'autant le ressentiment populaire. Les vexations dçs employés espagnols, visiblement exagérées et inexactes pour la plupart , étaient le texte des déclamations publiques : le parlement anglais s'abaissa jusqu'à écouter là relation d'un nommé Jenkins , capitaine employé dans le commerce de contrebande: Cet homme se présenta à la barre de la chambre des communes pour raconter des vexations vraies ou fausses qu'il avait éprouvées de k part d'un garde-côte espagnol, notamment là perte de ses oreilles. (')
Telle était l'exaltation des esprits, que l'on attacha une grande importance à de pareils contes. La nation entière, par une impulsion générale, demandait la guerre à grands cris comme le seul moyen d'humilier l'orgueil espagnol et de venger F honneur britannique tout en punissant en même temps ses cruautés. Une faible majorité dans les deux chambres approuva la convention ; mais en
(') On peut voir dans les Mémoires de Walpole la relation détaillée de cette ruse politique , cha p. li. Il est à remarquer qu'on supposait que l'aventure des oreilles avait eu lieu en 1 73 1 , et qu'on n'en parlait que huit ans après.
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même temps on ouvrit un crédit considérable aui ministres pour faire des préparatifs de guerre ; une escadre anglaise, sous les ordres de l'amiral Haddock , tut envoyée à Gibraltar pour appuyer les négociations qui devaient se faire à Madrid.
Le ministre se vit forcé de céder aux cris de la multitude; néanmoins en communiquant au gouvernement espagnol une relation des mesures adoptées, il chercha à calmer son irritation en les représentant comme purement provisoires, et ne devant être mises à exécution qu'à la dernière extrémité. Ces efforts n'eurent aucun résultat ; car l'effervescence régnait également dans les deux pays. La cour d'Espagne dédaigna d'abandonner par contrainte ce qu'elle regardait comme un droit légitime et incontestable ; elle refusa d'exécuter les articles de la convention qu'on voulait lui imposer par la terreur, et répondit à la violence de la nation anglaise et de son parlement en lui opposant la même violence.
La réunion des plénipotentiaires n'eut donc lieu que pour la forme. La Quadra, créé marquis de Villarias (*) , non seulement éluda l'exécution de la convention , mais il déclara que l'Espagne considérait la continuation du séjour de l'escadre d'Haddock à Gibraltar comme un déshonneur pour elle, et que tant que cet affront durerait elle
(*) Les lettres-patentes du titre de Casttllc lui furent expédiées en avril 1739.
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ne ferait pas la moindre concession ; qu'au contraire , elle traiterait les Anglais selon les règles de la plus rigoureuse justice. Philippe, dans une audience publique qu'il donna à l'ambassadeur anglais, M. Keene, confirma la declaration du ministre et se plaignit de la présence d'une escadre anglaise sur les côtes d'Espagne comme d'une insulte. Il annonça l'intention qu'il avait de révoquer YAsiento et de saisir les effets de la compagnie de la mer du Sud , comme indemnité de la somme réclamée de soixante- huit mille livres sterling. Enfin Villarias déclara qu'on n'aurait aucune confiance dans les promesses de la cour d'Angleterre , et qu'on n'entamerait aucune négociation sans qu'au préalable on reconnût le droit de visite.
U était trop tard pour reculer : le ministre anglais se vit, quoiqu'à regret, forcé de prendre un parti définitif. M. Keene reçut l'ordre de réclamer au nom du roi l'exécution immédiate de la convention , la reconnaissance des droits des Anglais à la Géorgie et à la Caroline , et une renonciation positive au droit de visite. Ces demandes réciproques étaient le prélude d'une déclaration de guerre. Les deux puissances s'y préparèrent et mirent la plus grande activité dans leurs dispositions. (Décembre.)
La déclaration de guerre de la part de l'Espagne fut accompagnée d'un manifeste où l'on
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comparait la conduite du monarque espagnol avec celle du roi de la Grande-Bretagne, au sujet des transactions qui avaient précédé ou suivi la convention du Pardo. Dans cet écrit, le roi entrait dans des explications sur les reproches exagérés relatifs aux vexations et à la barbarie des officiers qui commandaient les bâtimens gardes-cotes ; il remonta à l'année 1716 pour chercher des accusations contre les capitaines des bâtimens marchands anglais. Non seulement il rappelait le massacre ou l'exécution de plus de soixante-dix Espagnols, mais il citait un exemple de cruauté qui avait toutes les apparences d'être le pendant de la fable des oreilles de Jenkins.
« Un capitaine anglais, y est-il dit, du nombre de ceux qui infestent nos côtes, autant par leur commerce illicite que par leur scélératesse , attira à bord de son bâtiment deux Espagnols d'un rang distingué, et pour se faire payer une rançon, il les garda sans leur donner aucune nourriture ; mais voyant qu'il n'atteignait pas son but par cette détestable invention d'inhumanité, il coupa à l'un d'eux les oreilles et le nez, et lui mettant un couteau sur la gorge, leforçade les manger.» Après avoir rapporté ces exemples de barbarie que la crédulité des Espagnols accueillait avec autant d'empressement que les contes sur la cruauté des Espagnols avaient été accueillis en Angleterre, le manifeste justifiait le droit de vi-
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site sur l'autorité des traites et sur une coutume non interrompue. Venait ensuite une protestation contre l'insulte faite à l'Espagne par la présence d'une escadre anglaise sur les côtes, comme pour constater sa soumission aux injustes de- . mandes de l'Angleterre, et une justification du reins du roi de débourser les soixante-huit mille livres sterling, sur le motif que la convention était déjà annulée par l'Angleterre, et que ce paiement, sans l'espoir d'une réconciliation, ne servirait qu'à fournir de nouveaux moyens à un ennemi déclaré. L'ordre d'user de représailles, et la déclaration de guerre, étaient représentés comme des mesures que l'exemple du gouvernement anglais avait rendues nécessaires. (')
L'Angleterre se borna à répondre au manifeste espagnol par une simple déclaration de guerre. Elle se fondait principalement sur le droit que l'Espagne voulait s'arroger injustement de visiter tous les vaisseaux qui naviguaient dans les mers d'Amérique, sur les vexations commises par les gardes-côtes en contravention aux traités existans, sur le retardement de la cour espagnole dans le paiement de l'indemnité stipulée, sur la saisie illégale des marchandises anglaises, et sur l'expulsion des sujets de l'Angleterre du territoire espagnol.
Pour la première fois, depuis le traité d'U-
(*) Annales fie l'Europe pour 17^9 1 pages 69 et 86.
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trecht, le monarque et le peuple espagnol étaient animés d'un même esprit. Jusqu'alors les guerres a vient été provoquées par les passions du roi, et par les vues privées de la reine pour l'agrandissement de sa famille ; maintenant, on considérait cette guerre comme une lutte dans laquelle il s'agissait des véritables intérêts nationaux, de l'honneur du pays et duj roi, de la conservation du commerce , et de la défense des droits les plus précieux. (*)
{*) « Ponr exalter les esprits, dit 1 auteur de ces Mémoires , et donner une direction convenable à l'enthousiasme de la nation, on se servit de la presse. Don B. de UUoa , gentilhomme de la bouche de S. M. C. , et alcalde-major de Seville, avec l'approbation et sous la correction de la junte de commerce , publia un ouvrage ainsi intitulé : RétalAissement des fabriques et du commerce , dont le but était de démontrer les avantages des manufactures et du commerce en général , ainsi qtoe d'exagérer les pertes occasionnées à l'Espagne par la cupidité et les entreprises d'autres nations , particulièrement de l'Angleterre. Ce travail servait comme d'introduction à une nouvelle édition de l'excellent traité d'Uztariz, qui avait paru en 1724, lorsque Riperdà était occupé de ses divers projets d'économie publique; mais on les avait supprimés bientôt après dans la crainte d'éveiller la jalousie des nations étrangère». »
Je ne sache pas que le gouvernement de Philippe V ait mis une importance spéciale , et pour ainsi dire de circonstance , dans la publication de ces écrits. Uztariz fit paraître, en 1724, son ouvrage, intitulé : Théorie et pratique du commerce et de la marine , qu'il dédia à Philippe V; mais, par modestie ou par d'autres considérations , il ne
Philippe , comptant sur les bonnes dispositions de son peuple, prit des mesures sévères pour se
le fit tirer qu'à un petit nombre d'exemplaires que l'auteur distribua a ses amis. La deuxième édition parut en 174a : on y donne pour motif de la nouvelle impression l'importance de l'ouvrage, et le petit nombre d'exemplaires tirés lors de la première. Quant à celui de don Bernardo Ulloa , il contient , en effet , ainsi que le traité d'Uztariz, des maximes tendant à relever l'industrie nationale, et à vivifier le commerce en général et celui d'Amérique en particulier.
Ces deux ouvrages, renfermant pour la plupart des principes sains en matière d'économie publique , auraient dû tirer l'administration des fausses routes où elle se trouvait engagée; mais, par malheur, les maximes enseignées par ces écrivains ne furent pas mises en pratique , ou elles ne le furent qu'en partie et avec une timidité funeste. Le gouvernement eut à subir , au sujet de l'industrie et du commerce , le même empire des abus et des préjugés qui le maîtrisait dans le système entier de l'administration ; peutêtre n'était-il pas assez éclairé lui-même sur les véritables intérêts nationaux. lien est résulté que l'Espagne, mattresse des immenses contrées du Nouveau-Monde, et livrée au contentement de posséder des métaux fournis par les nombreuses mines d'or et d'argent , consentit à les exploiter pour les étrangers , négligea de favoriser l'agriculture , l'industrie , le commerce , et se rendit , avec une singulière imprévoyance, tributaire de l'industrie d'autres peuples. Si, au lieu de cette susceptibilité qui défendait en vain aux étrangers d'approcher des côtes de l'Amérique , les Espagnols avaient compris que la culture et l'industrie étaient les seules véritables mines à exploiter ; si , au moyen du travail , ils avaient su recueillir les trésors qui se trouvent
procurer l'argent dont il avait besoin pour subvenir aux dépenses de la guerre. 11 suspendit
chez eux à la surface de leur sol fertile , et qui sont bien autrement considérables que ceux tirés avec tant de peine des entrailles de la terre en Amérique ; s'ils avaient enfin multiplié leurs relations commerciales avec leurs possessions d'outre -mer, en approvisionnant les marchés de ce pays des denrées et des produits de leur industrie , ils auraient accru leur prospérité et celle des colouies tout a la fois ; ils auraient porté un coup funeste à la contrebande des étrangers.
Il est remarquable d'ailleurs que , malgré la décadence des sciences et des lettres sous les derniers rois de la maison d'Autriche , il y eut de temps à autre en Espagne quelques bons esprits qui publièrent des idées utiles sur l'économie politique. Sancho de Moncada publia ses discours sur la restauration politique de l'Espagne, en 1619 ; don Francisco Martinez de La Mata fit paraître son Épi to me en 1659; Miguel Alvarez Osorio ses discours en 1687 et 1688. Les Calculs politiques de Damian d'Olivarès et les Remèdes pour le salut public de Perez de Herrera sont antérieurs a cette époque. Le comte de Campomanes a inséré ces écrits , enrichis par lui de notes fort intéressantes, dans son Appendice à l'éducation populaire.
On ne saurait dire que ces divers ouvrages soient des traités complets d'économie ; mais ils prouvent du moins qu'au milieu des ténèbres déplorables qui enveloppaient l'Espagne , par suite de l'intolérance civile et du coupable ravissement de ses institutions politiques consacrées par un grand nombre de siècles, ils prouvent, dis-je, qu'au milieu de cette obscurité funeste il se trouvait encore des esprits éclairés qui adressaient à leurs compatriotes des conseils salutaires.
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pour une année toutes les pensions ainsi que les paiemens du gouvernement, et diminua l'intérêt de la dette publique. Il supprima pour deux ans tous les doubles appointemens, ou émolumens affectés aux emplois, sans d'autre exception que les pensions des veuves d'officiers militaires et d'autres petites pensions. Ce seul décret devait produire trois millions de piastres par an. Il ordonna aussi la réduction de plusieurs appointemens , tant militaires que maritimes , et fit de grandes réformes dans les dépenses de sa maison. Outre ces économies , il adopta d'autres projets tendant à augmenter les revenus publics, notamment un plan pour verser au trésor les fonds mis en dépôt dans les monastères , par des particuliers, à un modique intérêt, mesure qui n'avait jamais été prise sans une permission émanée de l'autorité ecclésiastique , et dans les cas du plus pressant besoin. (')
On calcula que ces expédiens devaient produire à peu près vingt-cinq millions de livres tournois par an. Heureusement aussi, dans ce moment d'embarras, et au milieu de tant d'efforts, la flotte arriva d'Amérique, ayant à bord des richesses considérables, après avoir trompé la vigilance des croisières anglaises. (*)
(') Annales de l'Europe , part. II , pages 94 et 97. (*) TiifDAL, vol. II, page 4a5.
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%Outre ces mesures de précaution et de défense , l'Espagne adopta aussi un genre d'hostilité qui blessa l'Angleterre dans sa partie la plus sensible , en inquiétant son commerce intérieur. Une foule innombrable de vaisseaux armés en course sortit sur tous les points des côtes espagnoles, commandés par des capitaines nationaux, et équipés principalement par des marins français ; ils capturèrent, à l'entrée du canal, un grand nombre de bàtimens marchands, qui se rendaient dans la Méditerranée. Trois mois après la publication des représailles, dix-huit prises anglaises étaient déjà entrées dans le port de Saint-Sébastien, et, avant la fin de la première année, une liste envoyée de Madrid, et publiée en Hollande, renfermait le nombre de quarante-sept prises , dont la valeur était estimée deux cent trente-quatre mille livres sterling; on y ajoutait que quarantequatre autres corsaires allaient mettre en mer, et qu'on en armait encore d'autres. A la fin de l'année suivante , le nombre des prises montait à plus de quatre cents vaisseaux, estimés un million de livres sterling (vingt-cinq millions de France). On faisait en même temps circuler rénumération pompeuse des vaisseaux de guerre de la marine royale espagnole en Europe et en Amérique, prêts à se mettre en mer, savoir : vingt-quatre de ligne, sans compter les frégates et les petits bàtimens portant en tout mille neuf cent quatre-
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vingts canons , et douze mille sept cent soixantequinze hommes. (')
Ces vexations inévitables portèrent au plus haut degré le mécontentement en Angleterre, et augmentèrent l'aversion générale manifestée contre le ministre , dont la répugnance à s'engager dans la guerre était représentée comme la preuve d'un plan arrêté pour sacrifier les intérêts et la puissance de son pays.
Les principales attaques de l'Angleterre furent dirigées contre les possessions de l'Espagne dans le Nouveau -Monde ; mais quoique les colonies se trouvassent à peu près sans défense, et que les préparatifs de ces expéditions de guerre fussent considérables , on lçur fit peu de mal ; tout le succès se borna a quelques exploits brillans, sans aucun avantage réel, et suivis de grands désastres.
La première alarme fut donnée par le départ d'une escadre sous les ordres de l'amiral Vernon, consistant en neuf vaisseaux de guerre , sans compter d'autres petits bâtimens, ayant à bord un corps de troupes de débarquement. En arrivant à Antigoa, il détacha une partie de l'escadre pour attaquer plusieurs vaisseaux sur lesquels se trouvaient des azogues (vif-argent), et qui étaient richement chargés dans le petit port de la
(') Annales de l'Europe, page 9. Smom.kt, vol. Ill, page 65.
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Guaira , sur la côte de Caracas ; mais la place étant trop bien défendue pour être prise par des Forces aussi faibles, les vaisseaux anglais , après quelques endommagemens éprouvés de part et d'autre , renoncèrent à vouloir réaliser leur entreprise.
Le 5 novembre , l'amiral se dirigea sur Portobelo , but principal de l'expédition , avec six vaisseaux de ligne. Les troupes débarquèrent, et la place fut attaquée par terre et par mer avec la bravoure ordinaire des troupes anglaises. Deux forts, qui commandaient la baie, ayant été enlevés l'un après l'autre , la ville demanda à capituler (22 novembre); le résultat de cette affaire ne répondit pas à l'attente qui avait fait naître l'entreprise. Les effets les plus précieux avaient été retirés d'avance, et les vainqueurs ne trouvèrent dans le port que trois petits vaisseaux seulement, la somme de trois mille dollars destinée au paiement des troupes, et quelques munitions de guerre : on se hâta d'abandonner la ville après avoir détruit les fortications. Mais dans le cours de la guerre les vaisseaux anglais rentrèrent quelquefois dans ce port abrité , pour réparer leurs avaries.
Cette conquête fit le plus grand honneur à la valeur anglaise ; mais elle ne méritait certainement pas la grande joie qu'elle fit éclater en Angleterre : on la célébra comme Tavant-coureur
d autres exploits plus importons, qui devaient faire revivre la mémoire des temps anciens et réaliser les magnifiques chimères des projets de la mer du Sud.
La prise de Portobelo, au lieu d'abattre le cœur des Espagnols, le remplit, au contraire, d'une juste indignation. Le gouverneur fut mis eu jugement pour avoir rendu la place à des forces si inférieures. Le cri de vengeance contre les Anglais devint général. On rendit un décret royal, par lequel on enjoignait à tous les sujets de T Angleterre de quitter le sol de l'Espagne ; un second décret punissait de mort tous ceux qui importeraient des marchandises et des produits de l'Angleterre, ou qui vendraient aux Anglais des denrées de l'Espagne et de ses colonies. Le gouvernement espagnol se doutait bien que les (ndes occidentales étaient l'objet convoité par la cupidité anglaise, qui les considérait comme la partie la plus vulnérable du royaume ; il savait d'ailleurs que l'on faisait dans les ports d'Angleterre des arméniens considérables pour cette destination. Il envoya, en conséquence, une forte escadre sous les ordres de Pizarro , qui se vantait de descendre du conquérant du Pérou. Les garnisons furent renforcées; on expédia les ordres les plus pressans pour fortifier les principaux postes et forteresses, et surtout Cartha-
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gène y que les Anglais se proposaient d'attaquer très prochainement. (')
(') Ortiz, lib. XXIV, cap. v. Ulloa, Rcstablecimicnto de las fabliau y del comercio. Uztaeiz. Dksor me aux, tome V. Inductions sur les prises faites réciproquement par 1* Espagne et V Angleterre. — Considérations sur le commerce et la navigation de la Grande-Bretagne en Amérique. ( Manuscrits de la collection de Walpole.) Annales de V Europe , 1739 et 1740. Tihdal. Traités de paix 1 dans Housset et dans d'antres collections de Docamens officiels. Postlethwatte, Dictionnaire commercial, articles A sien to, Amérique anglaise, Compagnie de la mer du Sud.
CHAP. XUV. I74O-I742. 4*9
Mort de l'empereur Charles VI. — Avènement de Marie-Thërt-se. — Prétendans à la succession autrichienne. — Desseins hostiles de la France. — Invasion de la Silésie par le roi de Pnisse. — Expédition des Espagnols en Italie. — Ministère de courte durée dc Campillo. — Guerre dans l'Amérique espagnole. — Les Anglais échouent dans leurs attaques contre Carthagène et l'île de Cuba. — Expédition du commodore Anson.
Pewdàht que ces événemens se passaient dans le Nouveau-Monde, et que l'Espagne et l'Angleterre s'occupaient de leurs préparatifs de guerre , la mort de l'empereur Charles VI excitait une commotion générale en Europe, et présentait , aux regards de Philippe et de sa femme, la perspective de l'élévation de leur second fils Philippe, élévation qui depuis long-temps souriait à leur ambition.
Le prince Eugène avait bien raison de faire remarquer à l'Empereur, avant sa mort, pendant qu'il passait sur toutes les considérations et sacrifiait de grands intérêts pour obtenir la garantie de la pragmatique sanction , qu'une armée
de deux cent mille hommes et un bon trésor étaient d'une bien plus haute importance pour atteindre ce but que tous les engagemens écrits. Malheureusement pour son pays et pour la chrétienté , l'Empereur ne suivit pas un si bon avis , et à sa mort il laissa, il est vrai, des traités faits avec toutes les puissances de l'Europe ; mais aussi une armée affaiblie par suite de ses campagnes malheureuses contre les Turcs, et une caisse épuisée presque jusqu'au dernier florin. Son successeur, Marie-Thérèse, était une princesse âgée seulement de vingt-trois ans, sans expérience, environnée de ministres trop attachés à la routine de leurs emplois, dénués tout-a-fait de courage, de résolution et des talens nécessaires dans une conjoncture aussi délicate et aussi dangereuse. (')
Philippe , à l'exemple d'autres puissances , avait accordé une garantie solennelle de la succession autrichienne ; mais ses scrupules de conscience n'eurent pas plus de force dans cette occasion que lors de sa renonciation à la couronne de France, et dans les autres circonstances où son ambition particulière ou les intérêts politiques de son royaume se trouvaient compromis. Il se mit sur les rangs des prétendans à l'héritage autrichien. Indépendamment d'une protestation
'v') Maison d1 Autriche , chap, xvn et xviu.
faite a Vienne par son ambassadeur le comte del Montijo, il présenta à la diète germanique une exposition très élaborée sur ses droits aux Etats autrichiens, comme descendant de Charles V et en vertu des conventions de famille passées entre cet empereur et son frère Ferdinand, par lesquelles les territoires allemands étaient réversibles à la branche aînée , dans le cas d'extinction de la descendance masculine. Il ne bornait pas là ses prétentions; il élevait des droits à la Hongrie et à la Bohême, alléguant qu'il descendait des différentes princesses autrichiennes, qui avaient épousé ses prédécesseurs au trône d'Espagne ('). Philippe n'était pas assez fort pour espérer qu'il pourrait faire valoir des prétentions aussi étendues ; mais il les mettait en avant pour faire diversion et occuper les autres princes , surtout pour assurer les possessions autrichiennes en Italie, dans le but d'ériger un nouveau royaume de Lombardie en faveur de son fils don Philippe.
La faiblesse du royaume de Marie-Thérèse encouragea l'idée de tenter des entreprises qu'une constitution bien cimentée aurait rendues impossibles; et tous les souverains , qui avaient ou croyaient avoir des droits à l'immense succession de la maison d'Autriche , les proclamèrent ou se disposèrent a les faire valoir.
(') Rousset, tome XV, pages 1 à 35, où l'on trouve plusieurs mémoires et expositions à ce sujet.
L'électeur de Bavière, le seul prince qui n'avait point garanti la pragmatique sanction , déclara le premier son intention de protester contre le y gouvernement de Marie-Thérèse. Il était secrètement appuyé par la France et par l'Espagne , qui , pendant qu'elles excitaient les États secondaires à provoquer une rupture, préparaient tout pour une attaque tendant à anéantir entière* ment la maison d'Autriche, leur rivale. D'autres princes suivirent cet exemple par des considérations plus ou moins fondées, particulièrement l'électeur palatin et le roi de Pologne.
Philippe était pressé de commencer les hostilités ; il voulait porter la guerre en Italie , où il se flattait d'avoir des succès aussi rapides qu'heureux. La reine de Hongrie, embarrassée par l'irruption soudaine du roi de Prusse en Silésie, avait été forcée de retirer une grande partie de ses troupes du Milanais pour la défense de ses États héréditaires. Philippe crut donc devoir s'unir à la France pour former une coalition avec le roi de Prusse et les électeurs de Bavière et de Saxe, en maintenant la guerre en Allemagne. Il entra aussi en négociation avec le roi de Sardaigne , dont l'appui lui était absolument nécessaire pour faire la guerre avec succès en Italie. Il cachait très adroitement ses vues réelles sur le Milanais ; et, par des promesses et de fausses espérances, il engagea Charles-Emmanuel à ac-
céder à la ligue avec les princes allemands ( 18 mai 1740-
Tandis que la France portait ses armées en Allemagne , et que, d'accord avec la Prusse et l'Espagne , elle disposait de la couronne impériale en faveur de l'électeur de Bavière , Philippe mettait à exécution le plan tracé par Montemar pour s'établir en Italie. Dans ce but, les troupes napolitaines occupaient les forteresses sur la côte de la Toscane. On rassembla une armée considérable dans les ports de l'est de l'Espagne pour pouvoir débarquer, comme par le passé , dans le pays de Gènes , et porter la guerre en Toscane et en Lorn bardie.
La présence d'une escadre anglaise dans la Méditerranée avait çmpécbé cette expédition de sortir jusqu'à la (in de 1741 . A cet^e époque , la France se trouvait déjà en mesure de prendre une part active et vigoureuse à la guerre. Tout en affectant de vouloir éviter d'agir offensivement contre l'Angleterre, elle rassembla une escadre à Toulon pour protéger le passage des troupes espagnoles en Italie. Tous les préparatifs étant terminés, l'escadre espagnole, forte de treize vaisseaux, appareilla, et sortant du port de Cadix elle passa le détroit pendant que l'amiral anglais s'occupait à se ravitailler à Gibraltar. Elle longea les côtes orientales pour s'unir avec l'escadre de Toulon. L'amiral anglais lui donna
424 PHILIPPK V.
la chasse, et parvint à la découvrir tout entière , précisément au moment où l'escadre française paraissait. Il manœuvra pour engager l'affaire avec les Espagnols ; mais l'amiral français s'interposant entre lui et l'ennemi, arbora le drapeau de suspension d'armes, annonçant qu'il devait coopérer aussi à l'expédition avec les Espagnols, et déclarant que, si ceux-ci étaient attaqués , il avait ordre de les défendre. Haddock n'était pas en mesure pour combattre des forces doubles des siennes; il se retira à Port-Mahon, et les deux escadres conduisirent tranquillement à la côte de Gênes l'expédition de quinze mille hommes, qui s'était réunie à Barcelonne. (Octobre.)
À cette époque un changement eut lieu dans le ministère éphémère de Madrid. Villarias n'était bon que pour la partie matérielle de sou emploi. Les grands desseins qu'on avait en vue amenèrent un plus habile acteur sur la scène politique; à peine était-il connu hors de l'Espagne. Cet homme était don Joseph de Campillo, qui s'éleva par son mérite et son adresse aux premiers emplois de l'Etat , et marcha sur les traces de Patifio, à l'école duquel il avait été formé.
Campillo était né en 1693, à Ailes, petit village appartenant à la vallée de Penamellera, dans les Asturies , et fut destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique. Il se fit d'abord remarquer par
don Francino de Ocio, intendant de Seville, dont il devint le secrétaire. Patino le prit plus tard sous sa protection , lorsqu'il était intendant de la marine. Ce fut lui qui le plaça en qualité de payeur de la marine à Cadix. En 1717, il accompagna F expédition en Sardaigne ; Tannée suivante, il obtint de l'avancement, et, ayant déployé des talens peu communs pendant le cours de la guerre maritime dans la Méditerranée , il fut, à son retour à Cadix, nommé commissaire de marine.
Depuis lors, il fut très considéré par le gouvernement qui le consultait beaucoup. En 17 19, il fit partie d'une expédition destinée pour l'Amérique, et il eut le bonheur de sauver l'équipage du vaisseau le Saint-Louis, qui fut jeté sur la côte de Campêche.
A son retour, il obtint d'autres emplois dont on ne connaît ni la date ni les circonstances. 11 fut dénoncé a l'Inquisition ; mais on l'acquitta avec honneur, et on lui conféra l'ordre de Saint- Jacques (*). Lors de l'expédition contre Naples , il s'y montra comme commissaire-général de l'armée, et se distingua pendant la guerre qui plaça cette couronne sur la tête de l'infant don Carlos.
Ses talens étant connus et appréciés en Espa-
(*) Voyez la note à la fin du chapitre
4^b PHILIPPE V.
gne, il fut rappelé par Philippe V, qui le chargea de l'administration des revenus publics de F Aragon . Cette place ne fut que le prélude d'autres postes plus importans. A cette époque critique, lorsque toute l'Europe flottait entre la crainte et l'espérance par la dispute sur la succession autrichienne, on lui confia le gouvernail de l'Etat et la direction des départemens de la marine , des finances et de la guerre. Ce fut probablement alors que ses services furent récompensés avec la commanderie d'Oliva. Il déploya autant d'activité que de talens dans la direction de la marine et des finances, et s'occupa de réformer plusieurs abus dans l'administration; mais son pouvoir fut de courte durée : il mourut subitement à Madrid , en avril
Il est auteur de plusieurs écrits sur des matières d'économie politique. Voici le titre de quelques uns : Le Réveil de l Espagne. — Ce qui manque et ce qu 'il y a de trop en Espagne. — Nouveau système d'administration pour les colonies d'Amérique (**). Un autre élève de Patino ,
(*) Sa mort subite donna lieu à des bruits d'empoisonnement.
(**) II est question, dans les deux premiers ouvrages, de reformer la législation civile et criminelle de l'Espagne , de mettre les peines en rapport avec les délits, d'abréger la durée des procès; de la nécessité d'un code de lois nationales , et de l'abus que l'on faisait trop souvent du droit
don Zenon de Somodevilla , connu depuis sous le nom célèbre de marquis de la Ensenada , le remplaça dans ses fonctions.
Suspendons ici notre narration sur les transactions européennes, et fixons encore nos regards sur le Nouveau-Monde, où les colonies espagnoles se trouvaient dans un danger imminent. Les
romain; ils forent publiés en 1741. Dans celui intitulé : Nouveau système de gouvernement intérieur pour l'Amérique , imprimé à Madrid en 1 789 , le ministre nous apprend , dans un avant-propos, qu*il commença ce travail pour compléter les deux ouvrages ci-dessus cités. S'agissant , dit-il , de réformes utiles pour l'Espagne , il faut exposer l'état de l'Amérique, partie aussi importante que vaste de la monarchie , et tracer les abus de l'administration intérieure et les moyens d'y remédier. Campillo proposait d'organiser l'administration sur des bases entièrement opposées à celles suivies jusqu alors. Il voulait qu'on nommât des commissaires chargés par le gouvernement de visiter les provinces et de surveiller les autorités inférieures ; qu'on y envoyât des intendans investis des mêmes pouvoirs que ceux de l'Espagne ; qu'on prit des moyens pour instruire les Indiens dans toutes les professions, surtout dans l'agriculture ; que, pour cela, on leur distribuât des terres : il disait enfin qu'il fallait y encourager l'industrie , et affranchir le commerce des provinces entre elles des absurdes prohibitions qui l'entravaient. Dans ces divers écrits, Campillo professe des maximes très saines sur l'économie publique , qui, de nos jours, sont à la portée de tout le monde , mais qu'il y avait un singulier mérite à émettre et à inculquer au commencement du dix-huitième siècle eu Espagne.
Anglais avaient équipé une escadre formidable qu'on disait destinée à agir sur les cotes septentrionales de l'Espagne. L'expédition ayant été arrêtée par les vents contraires , on changea de plan, et deux mois après une escadre de vinglun vaisseaux de ligne, sous les ordres de sir Chaloner-Ogle, escortant un corps de neuf mille hommes, fit voile pour les Indes occidentales. Lorsqu'elle fît sa jonction avec l'escadre de la Jamaïque , Vernon prit le commandement maritime, et le général Wentworth celui de FarmeV de terre, vacant par la mort de lord Cathcart. On répandait le bruit que cette expédition formidable se dirigeait contre les îles et les contrées situées sur les golfes du Mexique. En attendant , le commodore Anson avait été envoyé avec une petite escadre de trois vaisseaux pour croiser sur les cotes du Pérou et du Chili, et ouvrir, en s'emparant de Panama, une communication par l'isthme qui unit les continens du nord et du midi de l'Amérique. On pensait, avec raison, que lorsque l'Espagne aurait perdu la communication entre les deux mondes, et le grand secours des trésors de l'Amérique, il serait aisé de la ramener à des sentimens pacifiques.
Heureusement pour l'Espagne, le retard occasionné par le climat et par les saisons, non moins que les obstacles politiques et naturels qui accompagnent toujours les opérations d'une es-
cadre anglaise dans des régions éloignées, retardèrent les préparatifs de celle qui devait agir ; d'ailleurs on entrait dans la saison des pluies. La présence de deux escadres françaises dans les Indes occidentales contribua aussi à faire diversion aux forces britanniques, et ce ne fut qu'après leur retour en Europe que les commandans anglais risquèrent de se remettre en mer avec leur expédition. L'escadre, après un passage pénible contrarié par les vents, à la hauteur d'Hispaniola (Haïti), prit sa direction vers Carthagène.
Les lenteurs qui avaient accompagné toutes les opérations de cette grande expédition donnèrent le temps aux Espagnols d'achever leurs préparatifs de défense. La place était défendue par don Jsebastien d'Eslava , vice-roi de la Nouvelle-Grenade, officier aussi brave qu'intelligent. 11 brûlait du désir de déployer, pour le service de son pays , les vertus guerrières qu'il avait admirées et apprises dans la lecture assidue des histoires grecque et romaine ('). Il communiqua son courage à la garnison, et empêcha l'approche de vaisseaux dans le port par des boute-hors, et en faisant couler bas quelques bàtimens. Avant que l'expédition anglaise approchât de la côte , la langue de terre , à la pointe
(') DhsoRMi.icx, tome Y, page /,58.
de laquelle Carthagène est située, fut fortifiée par plusieurs ouvrages dans les positions les plus favorables, couronnées de plus de deux cents pièces de grosse artillerie ; outre les obstacles ordinaires , trois vaisseaux de guerre étaient stationnés comme des batteries flottantes contre la partie la plus étroite par où il fallait passer.
Avec de tels moyens de défense, on aurait pu résister à une armée de quarante mille hommes ; mais les Anglais, n'écoutant que leur courage, commencèrent l'attaque malgré leur nombre inférieur. Une division de l'escadre chassa les Espagnols des forts avancés Chamba, Saint-Philippe et Santiago, qui furent occupés sur-le-champ: on débarqua une partie des troupes , des munitions et de l'artillerie. On attaqua ensuite le château du Bocachica, ou la partie la plus étroite du passage, défendu par quatre-vingts pièces d'artillerie. Pendant qu'il était vigoureusement investi par terre, l'amiral Lestock, avec une division de l'escadre , commença un feu terrible du coté de la mer (22 mars 1740* Etant parvenu à pratiquer une brèche, un détachement de marins débarqua : soutenu par les troupes, il enleva le fort et les ouvrages qui en dépendaient ; en conséquence de ce succès, la Galicia, une des batteries flottantes , fut prise , et les Espagnols eux-mêmes brûlèrent ou coulèrent bas les deux autres. Les feux des nombreuses batteries qui dé-
fendaient chaque côté du passage , furent successivement éteints. L'escadre entra dans le port, et trouva le Castillo- Grande et autres ouvrages considérables presque abandonnés. Les troupes s'étant rembarquées, prirent terre à une lieue de la ville. Il s'agissait d'enlever le fort Saint- Lazare, qui, étant situé sur une hauteur élevée commandant la place, faisait espérer une prompte reddition.
Enorgueilli de ce succès , l'amiral anglais envoya des dépêches en Angleterre pour annoncer, avec confiance , qu'il serait bientôt maître de la place. 11 s'attendait tellement à voir réaliser ses espérances, qu'on frappa une médaille représentant Carthagène d'un côté, et de l'autre le buste de l'amiral Vernon , avec des inscriptions analogues et flatteuses pour lie vengeur de l'honneur national ; mais pendant que la nation anglaise anticipait légèrement sur les événemens, et se réjouissait de cette conquête; pendant que les Espagnols tremblaient pour la sûreté d'une place d'où dépendait presque la destinée de leur empire en Amérique , la fermeté de la garnison , le manque d'union et d'intelligence du côté des assaillans, ainsi que les ravages causés par les maladies, sous l'influence d'un climat mortifère, firent échouer une entreprise qui tenait , on peut le dire, toute l'Europe en suspens.
Les troupes anglaises, et celles arrivées de T A-
/l7)?. PHILIPPE V.
mérique du Nord, débarquèrent et se mirent en marche vers la ville. Le général anglais voyant que le changement de saison approchait, se décida à tenter la prise d'assaut du fort Saint-Lazare. Douze cents hommes choisis pour cette entreprise désespérée montèrent sur la hauteur, où le fort est situé (19 avril), avec un courage qui ne peut s'expliquer que par la parfaite ignorance du danger. Mais en approchant des ouvrages, on s'aperçut que, par une inconcevable imprévoyance , les échelles étaient trop courtes , et que les fascines et les matériaux destinés à cacher ou à faciliter l'approche étaient restés en arrière. Dans une situation aussi fâcheuse, les courageux assaillans essuyèrent le feu du fort pendant un temps considérable, et ne voulurent se retirer que lorsque la moitié de leur nombre eut succombé victime inutile d'un courage mal dirigé. Dans leur retraite, ils furent harcelés et abîmés par une sortie vigoureuse de la place.
Cet échec augmenta la mésintelligence entre l'amiral et le général. Les ravages du climat „ augmentèrent la détresse universelle. Dans le court espace de deux jours, la force effective de six mille hommes fut réduite à la moitié. 11 ne leur resta d'autre ressource , pour éviter d'être battus par cette même garnison, que d'abandonner leur entreprise. Ils détruisirent les fortiiîcalions dont ils s'étaient emparés, rembarquèrent
le reste des troupes, et se dirigèrent vers la Jamaïque. (*)
Tandis que les établissemens de l'Océan-Atlantique étaient ainsi inutilement attaqués, la côte du Pérou éprouva de semblables alarmes. L'escadre de l'aimral Pizarro souffrit beaucoup dans une tentative qu'il fit pour doubler le cap Horn,
(*) D'après les dépêches du général Eslava , la perte des Anglais, tant par suite des différentes attaques que par l'effet des maladies, fut de neuf mille hommes , de l'armée 011 des équipages : six de leurs vaisseaux furent extrêmement maltraités par les canons de la place et des forts. Les assiégés n'auraient eu , d'après ce même rapport , que deux cents hommes tués. La garnison se composait de onze cents hommes de troupes réglées et de trois cents de milices; de deux compagnies de Nègres libres et de six cents Indiens. La force ordinaire de la garnison de Carthagène n'était que de sept cents hommes , nombre fort disproportionné au service que demande une place si considérable.
Les fortifications étaient en état d'opposer une grande résistance aux efforts de l'ennemi ; mais la place serait tombée infailliblement entre les mains des Anglais , sans l'arrivée du lieutenant - général de marine, don Bias de Le so , avec une escadre , dont les équipages et les munitions furent d'une grande utilité contre les Anglais, depuis leur première attaque contre le château de Saint- Louis de Bocachica, jusqu'au moment où la résistance de la place força les ennemis à la retraite. La présence de deux chefs aussi braves et habiles que don Sébastien d' Eslava et don Bias de Leso , décida le succès en faveur des assiégés. Noacias sécrétas de America, page i3o.