‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 9 sur 89 · III · texte numérisé non relu

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il croirait révéler à un ministre étranger les secrets les plus importons de sa cour, s'il nommait l'endroit d'où aurait été expédié un courrier qu'il viendrait de recevoir. Au reste, il passe pour un très galant homme, n'a aucune sorte de préférence pour un pays plutôt que pour un autre, ni aucunes vues particulières qui pourraient le porter a donner aux affaires qui passent par ses mains d'autres interprétations que celles qu'elles ont naturelleinent. 11 sera lent dans ses opérations, et demandera force rapports et informations sur la matière la plus triviale de commerce , comme faisait le marquis de La Paz, et ainsi que cela s était toujours pratiqué jusqu'au moment où Patinose mit au-dessus de toutes ces formalités. » (')

Le marquis de Torrenueva était un autre ministre recommandé par Patino , qui l'avait formé lui-même dans les aflaires des financés. D lui succéda comme secrétaire dans ce déprtement. La marine et les Indes furent confiées à don Francisco Varas , qui avait été long-tenij* son agent à Cadix.

La seule personne marquante du nouveau ministère était le duc de Montemar, qui , à son retour d'Italie, eut le portefeuille de la guerre, poste qu'il méritait par son expérience et ses talens militaires.

Ainsi c'était presque la première fois, depuis

< ') M. Keeae au duc de Newcastle.

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F avènement de Philippe , que la direction des affaires se trouvait confiée entièrement à des Espagnols; mais la perte difficile à réparer du dernier ministre, dont l'activité égalait l'adresse, l'incapacité de ses successeurs qui ne le remplacèrent jamais , le déficit toujours croissant dans les finances, et la tiédeur du cabinet français, déterminèrent Philippe à abandonner ses plans d'agression, et à prêter l'oreille aux instances qu'on lui faisait pour les conclusions de la paix générale. (')

L'Angleterre et la France, également intéressées au rétablissement de la paix , ne cessaient de presser l'arrangement d'un traité définitif sur la base des préliminaires de Vienne. Enfin , après bien des contestations, des tracasseries et de sourdes menées, malgré cette foule d'intérêts opposés qui naissaient et se combattaient chaque fois que les cours de Madrid, de Vienne et de Turin étaient engagées à la fois dans des discussions diplomatiques , le traité définitif fut signé entre la France etl'Autriche le 8 novembre 1739. Le roi de Sardaigne y accéda le 3 février suivant , les rois d'Espagne et de Naples le a avril. Le roi d'Espagne retira ses troupes de Parme et de Plaisance, et des autres places qu'elles avaient occu-

(') Dépêches de M. Keene , H novembre 1736. Extrait des Manuscrits de M. Walpole sur'ies Négociations , depuis 1 7 33 jusqu'en 1736. Papiers de Walpole (manuscrits).

pées en Lombardie. Don Carlos fut solennellement reconnu roi des Deux - Siciles , et reçut l'investiture du pape. Le grand-duc de Toscane mourut en juillet 1737 ; l'arrangement reçut l'exécution la plus complète par la cession absolue de la Lorraine à la France, et par l'occupation de la Toscane par François , duc de Lorraine , qui venait d'épouser Marie-Thérese , fille aînée de l'Empereur. (')

Notice biographique sur le ministre PatirvK

f 11 existe dans la Galice plusieurs familles de ce nom. Le père de don Joseph Patifto, originaire de cette province , se trouvait employé en qualité de veedor (commissaire des guerres) en Lombardie , lorsque ce pays était sous la domination espagnole. Patinoy reçut le jour, et naquit à Milan le 29 décembre 1667. Nous avons peu de détails sur ses premières années. Parvenu à l'adolescence, un sermon qu'il entendit prêcher le mercredi des cendres par un célèbre prédicateur de la Lombardie, nommé Tiorelli , lui inspira un si grand amour pour la vie contemplative, qu'il prit surle-champ la résolution de quitter le monde. Quoiqu'il fut l'aîné de ses frères, appelé par consé-

(•) Dksobmeaux, tome V. Outiz , livre XXIV, chap. iv. Rousset. — Traites de paix , de 1736 à 1739. — Tiwdai., 1736, 1739. Dépêches de M. Keene , autres que celles déjà citées.

quent à recueillir l'héritage paternel, il ne balança pas un instant à céder tous ses droits à son frère puîné, et il entra dans la société de Jésus. Il y resta onze ans; mais comme il ne partageait pas les opinions générales de cet ordre , et qu'il ne pouvait compter sur l'affection de la plupart des membres de la compagnie, à raison de son attachement à Yantiprobabilisme du général Tirso Gonzalez , il lui fut aisé de prévoir que des désagrémens, peut-être même des persécutions, l'attendaient à la mort de son patron; c'est ce qui lui fit quitter l'institut. Tous les efforts du père général pour le retenir furent inutiles. Il partit donc de Rome pour aller à Milan rejoindre son frère, qui, se croyant héritier du n#m et de la maison de son père, avait épousé une demoiselle d'une grande naissance. Don Joseph Patino s'empressa de rassurer son frère , en lui déclarant qu'il persistait dans sa résolution de vivre célibataire, et de consacrer même toute la fortune qu'il pourrait recueillir à l'établissement de ses neveux. Cette promesse fut par la suite accomplie scrupuleusement.

Le jeune Patino, qui jusque-là ne s'était occupe que de discussions sur la théologie scholastique, se fit bientôt remarquer par son esprit, par l'aménité de ses mœurs, ainsi que par une capacité singulière. Le marquis de Leganès, qui commandait l'armée espagnole, et son successeur 1q

prince de Vaudemont, lui témoignèrent beaucoup d'intérêt 9 et le prirent en affection. Comme le marquis avait besoin d'un agent habile à Madrid, il jeta les yeux sur Patino; mais à peine était-il arrivé dans cette capitale , que les affaires dont il était chargé auprès du cardinal Portocarrero, prirent une direction inattendue, par suite de la maladie du monarque espagnol et des embarras au sujet du testament pour la succession à la couronne. Patino retourna à Milan où le marquis de Leganès le nomma Podestà à Finale. À la mort de Charles II, Patifio qui jouissait d'une grande considération auprès du prince de Vaudemont, successeur de Leganès, fit tout ce qui dépendait de lui pour affermir ce général dans ses sentimens en faveur de la maison <àe Bourbon. Lors de l'arrivée du maréchal de Catinat à la tète d'une armée française dans le Milanais, pour s'opposer aux desseins de l'Autriche, on voit déjà le frère de Patino , don Balthasar, remplir les fonctions de commissaire des guerres , place que feu son père occupait.

Pendant le séjour de l'armée française en Lombardie, qui, comme on sait, fut pendant quelque temps sous les ordres immédiats de Philippe V, les deux frères Patino rendirent d'importans services, et se firent surtout remarquer par leurs talens administratifs. L'issue funeste de la guerre força les Espagnols qui avaient épousé la cause de

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Philippe , à quitter l'Italie. Patino vint rejoindre à Paris son frère , don Balthasar, qui l'y avait précédé. De là il se rendit à Madrid, muni d'un grand nombre de lettres de recommandation pour les personnes influentes de cette capitale, notamment pour quelques français distingués. Ses protecteurs, auxquels il exposa en détail les services qu'il avait rendus en Italie , l'engagèrent à en solliciter la juste récompense. U fit en conséquence une pétition tendante à être nommé membre d'un des conseils. La demande ayant été renvoyée à un ministre espagnol, qui avait naguère rempli des fonctions administratives en Italie, celui-ci fit un rapport peu favorable , ajoutant que la demande était inconsidérée et téméraire; que Patino devait se regarder comme récompensé au-delà de son mérite , si le roi daignait le nommer à une place de conseiller dans une des cours royales de la monarchie. Patino, extrêmement contrarié par la connaissance d'un rapport aussi peu conforme à ses voeux, voulut sur-le-champ se mettre en route pour retourner à Paris. Pendant qu'il dînait ce jour-là chez M. Duplessis, il s'entretint longuement avec son frère sur la manière de vivre dans cette capitale, et sur la fortune qu'il faudrait pour y mener une vie indépendante. Patino entra dans beaucoup de détails sur les fonds qu'il possédait. Il demanda avec une vive curiosité s'il n'avait pas assez pour vivre honorablement. Ses protec-

leurs parvinrent à calmer ce premier mécontentement, et de nouveaux efforts ayant été tentés , par l'entremise du maréchal de Tessé et de l'ambassadeur Amelot, Patino fut enfin nommé membre du conseil des ordres militaires, non sans un déplaisir marqué de la part du duc de Veragna, qui en était le président, et de quelques autres conseillers.

Lors de la création des intendans à l'instar de ceux de la France , Patino fut envoyé en cette qualité dans la province d'Estramadure , qui était à cette époque en proie aux plus grands désordres sous le rapport de l'administration, par la présence de l'armée rassemblée contre le Portugal . Le nouvel intendant ne tarda pas à rétablir l'ordre dans cette partie. Plus tard il fut question de soumettre la Catalogne et de conquérir Barcelonne. On le nomma intendant de cette province et ordonnateur en chef de l'armée ; par ses mesures administratives, il contribua puissamment au bon résultat de cette campagne. Il paraît que Patino déployait dès-lors un grand luxe, et que sa magnificence se faisait généralement remarquer. Barcelonne une fois soumise, il s'occupa immédiatement d'établir un nouveau mode de paiement des contributions dans la principauté. Ce mode fut avantageux aux Catalans et au trésor royal tout à la fois. Ce fut lui qui établit ce qu'on appelle le catastro.

On avait rappelé des Pays-Bas le comte de ' Bergueick , dans le but de créer un nouveau système de revenu public, parce que le comte pen- , chait pour le remplacement des divers impôts par un seul, qui était la capitation. Les partisans de la routine existante jetèrent les hauts cris ; on devait s'y attendre. Patino, plus éclairé qu'eux en matière de finances, et peut-être aussi plus habile courtisan , se prononça en faveur des projets du comte. Cette conformité de vues établit , par la suite, une sorte d'intimité entre Patiho et le comte de Bergueick. Une autre idée, qui occupait constamment l'esprit de ce dernier, était la création d'une armée navale , puissance d'autant plus nécessaire à l'Espagne, pour la sûreté de ses immenses colonies , que cet objet avait été presque entièrement négligé sous le dernier roi de la dynastie autrichienne. En arrivant sur les frontières d 'Espagne , le comte chargea l'habile marin , don Antonio Gastaneta , à Saint-Sébastien , de la construction de six gros bàtimens, capables par leur dimension de transporter de grandes cargaisons en Amérique , ainsi que les sommes d'argent considérables qu'on envoyait en Espagne, avec autant de sûreté que sur des bàtimens de guerre. A son retour à Madrid , il donna des ordres pour la construction de deux autres bàtimens de même grandeur à San-Feliù , près de Barcelonne, le tout par entreprise, croyant ce mode

plus économique. L'intendant Patino fut chargé de l'exécution de ces ordres.

Patino saisit habilement cette occasion de foire connaître l'étendue de ses moyens. Il ne voulut pas s'occuper d'abord des détails relatifs à la construction des vaisseaux sans avoir fait faire, avant tout, des modèles de batimens pour démontrer les inconvéniens de la méthode suivie jusqu'alors, et les avantages des améliorations qu'il avait conçues. Tout réussit au gré de ses vœux. j

Dès ce moment il se livra aux plus brillantes espérances. U remarquait, non sans une satisfaction secrète , qu'il n'y avait pas parmi les ministres d'alors des hommes qui possédassent les connaissances nécessaires pour relever la marina. Il se croyait appelé à cette honorable destination , et rien ne fut négligé de sa part pour j parvenir. Le seul rival qu'il pouvait rencontrer dans la carrière qu'il se proposait de parcourir, à raison de ses vastes connaissances et des vues qu'il avait précédemment manifestées sur la nécessité de remonter la marine , était don Bernardo Tinagero ; mais Patino avait sur lui l'avantage de pouvoir compter sur la protection d'Alberoni, qui , à cette époque , dirigeait le cabinet espagnol, sans avoir toutefois encore le titre de ministre à portefeuille.

Au commencement de 1717, Patino partit pour Cadix, chargé d'y organiser un départe*

ment pour la marine. On rédigea, d'après les plans de Tinagero , les instructions qui lui furent données par le ministère. Aussitôt qu'il eut reconnu avec soin les avantages et les inconvéniens qu'offraient les localités , il s'occupa de faire disposer un chantier pour y établir de vastes constructions maritimes. Ce fut sur ses plans et sous sa direction que Ton vit s'élever les magniGques ouvrages de la Carraca, dans un endroit à l'abri de toute attaque, soit par mer, soit par terre, à moins que l'ennemi ne déployât des forces immenses , et qui , outre la plus grande sécurité, offrait mille autres avantages précieux. Jamais l'Espagne , même à l'époque mémorable de V Invincible Armada , n'eut d'aussi beaux et d'aussi solides bàtimens construits sur ses chantiers que ceux qui parurent depuis l'élévation de la Carraca.

Pendant son séjour à Cadix, Patino fut chargé, par le comte d'Alberoni, d'arrêter, dans une junte composée de négocians anglais , d'employés des douanes et des consuls de diverses nations , le nouveau tarif qu'il fallait établir. Le traité d'Utrecht avait aboli les droits que l'on payait précédemment, et statué qu'ils fussent remplacés par un droit unique. Il y eut dans cette junte , de la part des étrangers, une vive opposition aux propositions faites par les Espagnols. Ils croyaient leur condition moins avantageuse d'après le non-

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veau plan. La cour crut donc devoir ne rien décider sur cette affaire.

Dans ces entrefaites, Patino fut envoyé en Sicile. On sait qu'il eut tous les pouvoirs du gouvernement lors de l'expédition contre cette île , et que les chefs , tant militaires que maritimes , recevaient des ordres de lui. Le marquis de Léde n'avait d'autre ambition que de commander l'armée de terre , et l'amiral Gastaneta n'était pas homme non plus à chicaner sur des facultés de commandement. L'issue malheureuse de cette expédition est connue , ainsi que les causes qui la produisirent.

A son retour en Espagne, Patino resta à Bar- • celonne, où il éprouva une sorte de disgrâce. Alberoni rejeta sur sa confiance aveugle le non succès de l'expédition , et réussit à prévenir l'esprit du roi contre lui. Ce désagrément ne fut pas le seul : le prince Pio, qui commandait en Catalogne , conservait du ressentiment contre Patino. Il s'était cru offensé du peu d'égards qu'il avait eu jadis pour lui et pour ses adhérens. Le voyant alors sans autorité, il ne négligea rien pour lui causer des mortifications. Patino, très réservé par caractère, et ayant un grand empire sur ses passions, ne put cependant souffrir certaines humiliations, et il alla demeurer dans les environs de Barcelonne.

Le confesseur du roi obtint pour lui la per-

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mission de revenir à la cour, où il ne lui fut pas difficile de justifier sa conduite. 11 montra un ordre signé de la propre main du roi, qui lui enjoignait d'obéir en tout aux ordres du cardinal , et de suivre ses instructions ; il présenta aussi les tlépêches originales qu'il avait reçues de ce ministre. La cour était dans le moment de sa grande exaltation contre Alberoni; la justification de Patiîio fut complète et sa grâce promptement obtenue.

On le nomma de nouveau à l'intendance de la marine de Cadix, qu'il ne put cependant pas réunir, comme il le désirait, avec la présidence de la contratation et l'intendance de Séville , ces deux places se trouvant occupées pour le moment. Il réussit par la suite à obtenir la première par les efforts et la protection de ses amis. Ce ne fut pas, à la vérité , sans une grande opposition de la part de don Andrés del Pez , ministre des Indes, qui ne pouvait oublier que c'était par la légèreté de Patino qu'il s'était vu autrefois forcé à emprunter, sous son nom , quelques sommes à Gênes pour pourvoir aux dépenses , lorsqu'il fut chargé d'accompagner la reine en Espagne. La prodigalité de Patiho , la facilité avec laquelle il consentait à faire des dépenses dans l'administration l'avaient également indisposé contre lui. Sopena, qui succéda a don Andrés del Pez, hérita des mêmes préven-

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tions contre Patino ; il le soumit à toutes sortes de

mortifications, lui retira les attributions attachées

a l'intendanpe, et le força de ne rien faire sans consulter auparavant le ministère de la marine.

Après la paix de Vienne , Riperdà , élevé au poste de premier ministre , nomma don Joseph Pat i no pour résider à Bruxelles auprès de l'archiduchesse , et son frère, don Balthasar, à l'ambassade de Venise. Patino resta cependant à Madrid, sous prétexte de maladie, et contribua, ainsi que nous l'avons déjà dit, au renversement de Riperdà , par ses instigations secrètes.

On raconte qu'une dame de la cour, qu'on ne nomme pas (peut-être est-ce l'azafata Laura Piscatori), hasarda de proposer, devant plusieurs personnes, s'il ne serait pas convenable de nommer Patino au ministère de la marine, cherchant à connaître l'impression que cette nomination pourrait produire. Tous les assistans approuvèrent l'idée , excepté un personnage, dit la relation que nous avons sous les yeux, homme de robe longue , de ropa larga ( mots dont on se sert en parlant des ecclésiastiques), qui changea de couleur; et, sur la demande qui lui fut adressée , il répondit qu'il ne connaissait Patino que de vue, mais qu'on lui en avait donné une idée très peu favorable. Il ne faut pas tout croire légèrement, dit la dame ; ce sont peut-être des personnes qui ont de la mauvaise volonté pour

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Patino. Le grave courtisan s'aperçut , quoique un peu tard , de l'intérêt de la dame pour l'intendant de marine, et changea immédiatement de ton, en disant : À la vérité, on m'avait dit beaucoup de bien de ses services en Estramadure et en Catalogne ; nul doute qu'il ne serait un bon ministre de la marine. La dame lui sut gré de sa complaisance, et alla prendre dans une corbeille une fleur qu'elle lui présenta, ajoutant qu'elle était enchantée de voir ses idées approuvées par un homme de son mérite, et qu'elle était bien aise de lui offrir cette légère preuve de sa satisfaction.

Vers le milieu du mois de mai 1725, Patino fut nommé ministre des Indes et de la marine ; Philippe fut aussitôt enchanté de la facilité du nouveau ministre pour l'expédition des affaires ; il aimait à travailler avec lui. Dans le commencement il se bornait à n'instruire le roi que des affaires de son département ; mais s' apercevant que son crédit grandissait chaque jour auprès du monarque, il se plaignit au roi de ce que le marquis de La Paz , chargé du département des finances, ne secondait pas assez ses vues, et qu'il en arrêtait même l'exécution , sous prétexte de manque de fonds ; il insinua en même temps que les revenus de la couronne suffisaient certainement pour couvrir toutes les dépenses nécessaires, si l'on reformait les abus existans dans l'administra-

tion des rentes dans les provinces. Patino se souvenant des bons effets que rétablissement du catastro avait produits en Catalogne , voulait adopter ce même mode d'impôt pour les autres provinces de la monarchie.

Lorsque le marquis de La Paz , après avoir rendu compte au roi, le jour de Despacho,ie quelques affaires , vint à parler de cette idée à Patino , il dit au roi qu'il n'y aurait pas assez de tous les revenus de la couronne poor le département de la guerre, dont le marquis de Castelar était chargé , et pour celui de la marine occupé par don Joseph Patino, si on les laissait faire : que les deux frères présentaient des budjets énormes, qui absorberaient à eux seuls toutes les ressources de la nation.

Le marquis de La Paz manquait de connaissances en matières d'administration. Élevé par Grimaldo , il avait passé sa vie dans les bureaux; tout son mérite consistait dans sa complaisance pour les volontés de son chef et dans son excellente écriture. D'un autre côté, rien ne contrariait plus Philippe que d'entendre dire qu'on manquait de moyens pour relever la dignité et la splendeur de sa couronne. La suite naturelle de l'explication donnée par le marquis de La Paz fut donc de confier le portefeuille des finances à Patino, qui, loin de s'effrayer, comme le marquis, d'un tel fardeau, se livra aux plus flatteuse

espérances sur le résultat de ses projets : il voulut même les faire partager au roi; mais il était trop accoutumé au langage confiant des ministres précédens, et à des promesses magnifiques que l'événement n'avait point justifiées, pour ajouter une foi aveugle aux brillantes assertions de Patino. Un jour qu'il entretenait le monarque de ses brillans projets, il n'en reçut que cette froide réponse : nous verrons. Le ministre se repentit alors de s'être ainsi étendu sur la facilité de couvrir ses dépenses par des mesures qu'il imaginait; il eut tout lieu de croire que le roi le regardait comme un esprit confiant et léger.

Mais la capacité dont Patino donnait chaque jour de nouvelles preuves lui gagnèrent successivement tous les degrés de la faveur de Philippe. Aucun ministre ne mettait plus de lucidité dans ses rapports et ne s'exprimait avec autant de jus-* tesse : le roi préférait de s'entendra avec lui sur toutes sortes d'affaires. On arriva peu à peu jusqu'à lui confier même les négociations diplomatiques * et le marquis de La Paz, ministre des affaires étrangères, avait parfois l'ordre d'agir d'après les idées et les vues de Patino. «Vous pouvez remettre , lui dit un jour le roi , ces pièces à Patino (il s'agissait des conférences avec les ministres étrangers sur le commerce ) ; car il se trouve très instruit sur les ordonnances relatives aux prises maritimes , à raison de sa correspon-

dance officielle avec les colonies d'Amérique. » Le roi ajouta : a Dites à l'ambassadeur anglais qu'il me fasse connaître la volonté de sa cour à ce sujet , par l'entremise de Patino. »

Il jouissait devant le roi de toute la liberté qui est compatible avec le respect dû à la Majesté royale. Il parlait avec tant de chaleur et se livrait à des discussions telles que le roi se voyait dans la nécessité de lui rappeler la matière dont il était question. Il fallait souvent lui demander deux fois la même chose pour fixer son imagination. Un jour le ministre était si préoccupé qu'il ne répondait pas aux questions que le roi lui adressait. Philippe riait de bon cœur de sadisr traction. Laissez-le, dit la reine, il est maintenant en tête à tête avec l'ambassadeur de.... H s'agissait, en effet, dans ce despacho d'une affaire qui regardait ce diplomate.

Patino aimait à faire le bien ; mais il avait la prétention de ne suivre, en le faisant, les vues ni les idées de qui que ce fut. Il suffisait qu'une bonne idée fut venue à l'esprit d'une autre personne pour qu'il ne l'adoptât pas , par cela seul qu'il n'avait pas eu le mérite de la conception originale. Un nommé Zabala présenta au roi un écrit contenant une foule de projets utiles sur les finances. Patino lut cette production : tout en rendant justice à la convenance des idées que l'écrit renfermait, et qui étaient les siennes, il

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ne parla plus, dès ce moment, des réformes qu'il avait méditées. Pareille chose était arrivée relativement aux projets sur l'administration , qui avaient été proposés naguère par le comte de Bergueick.

Quant à la marine , on ne saurait se faire une idée exacte des talens déployés par ce ministre , sans entrer dans les nombreux détails sur la construction des bâtimens , sur l'organisation des équipages et sur l'économie intérieure des navires. Il faudrait le suivre pas à pas dans les ordonnances pour la création des écoles d'instruction, dans les décrets relatifs au personnel de l'armée navale ; en un mot , ce n'est qu'en traçant l'histoire de la marine espagnole, élevée par lui à un haut degré de puissance et de considération , qu'on peut justement apprécier les talens et le génie de cet excellent administrateur.

Lors de la résidence de la cour à Séville, Patino profita de cette occasion favorable pour (aire voir au roi le théâtre de son ancienne gloire , et lui montrer les ouvrages qu'il avait ordonnés et fait exécuter sous ses yeux à Cadix; il voulait aussi récompenser les marins de leurs fatigues, en versant sur eux les bienfaits et les grâces qui vont toujours à la suite des monarques. Patino eut la satisfaction d'entendre les expressions bienveillantes de son souverain , au sujet de ses tra-

vaux et du bon état de ce département maritime1. Cette satisfaction ne fut point la seule que le ministre éprouva. Les galions qu'on attendait d'Amérique entrèrent dans le port le lendemain de l'arrivée de la cour, et vinrent mouiller sous les fenêtres de la maison que Philippe habitait. Le monarque attribua à la prévoyance de Patin o ce qui n'était peut-être qu'un simple effet do hasard.

Par un de ces raffinemens d'amour -propre que l'on prend bien souvent pour de la modestie, Patiïïo alla se loger à l'île de Léon , dans la maison même qu'il avait habitée jadis lorsqu'il se retira de son emploi , abreuvé de dégoûts par suite des contrariétés et des mauvais traitemens qu'il avait essuyés de la part des ministres dans l'exécution de ses projets. U reçut également, avec une sorte d'affectation de bienveillance et de générosité , ceux-là même qui avaient été autrefois ses rivaux, ou plutôt ses calomniateurs. C'est la seule vengeance permise aux grandes âmes; elle est, en effet , une des actions les plus sublimes lorsqu'il n'y a aucun calcul intéressé de l'amour - propre caché sous les dehors de noblesse et de générosité.

On reprocha à Patifto d'avoir déconsidéré dans l'esprit du roi les ministres des autres départemeos, pour pouvoir commander seul : on alla même jusqu'à affirmer que, par jalousie, il éloi-

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gna son frère le marquis deCastelar, ministre de la guerre , en lui conférant, dans ce but, l'ambassade de Paris. On ne saurait dire jusqu'à quel point ces reproches peuvent être, fondés ; car il arrive assez souvent qu'on imagine, ou du moins qu'on exagère les défauts des personnes investies d'un grand pouvoir. Toutefois le marquis de La Paz conserva jusqu'à sa mort le portefeuille des affaires étrangères, ce qui ne prouverait peutêtre pas moins sa déférence au mérite incontestable de Patino que la considération de celui-ci pour son collègue (*). Il est hors de doute que Patino s'était placé si haut dan9 la faveur de Philippe qu'il était maître d'agir comme bon lui semblait. Le monarque voyait avec autant d'étonnement que de satisfaction l'universalité des connaissances de son ministre. 11 admirait sa haute capacité, surtout la grande facilité avec laquelle il s'exprimait dans toutes les langues, en traitant les affaires diplomatiques avec les ambassadeurs et les ministres étrangers : on le voyait décider les questions les plus difficiles, soit théologiques, soit sur le droit civil et le droit canon,

(») Don Jean-Baptisle d'Orendayn , marquis de La Paz , chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, commandeur de Segxira de la Sierra, du même ordre, du conseil d'Etat du roi , et son secrétaire des dépêches universelles d'État , mourut à Madrid le ?.i octobre 1730. II était âgé de cinfjuante-un ans.

de manière à étonner par son vaste savoir les hommes les plus verses dans ces matières. U joignait à ces connaissances un bien plus sur moyen de réussir; il savait, et c'était la qualité qu'il possédait à un degré éminent , expkn rer la volonté de son maître et lui faire agréer toutes les idées qui lui convenaient, comme si elles venaient seulement de lui. L'amour-propre du monarque se trouvait ainsi sans cesse extrêmement flatté.

La mort vint frapper le ministre lorsqu'il était dans la plus grande faveur auprès de Philippe et de la reine Elisabeth. Se trouvant à Saint-Ildephonse , il fut tout à coup attaqué d'une maladie • violente qui fit craindre pour ses jours ; le roi s'empressa de lui témoigner tout l'intérêt qu'il méritait , et eut pour lui tous les égards dont un monarque peut honorer un sujet. Le 1 5 octobre 1736, un décret l'éleva au rang de grand d'Espagne, ainsi que ses héritiers. Lorsqu'on annonça au malade ce témoignage de la bienveillance du monarque , il fit voir par les expressions de la plus vive reconnaissance, qu'il en sentait tout le prix : « seulement , ajouta-t-il , cette faveur arrive un peu tard ; le roi m'envoie un chapeau lorsqu'il ne me reste plus de tête pour le porter. » Il mourut le 3 novembre.

La cour différa de quelques jours sa translation à l'Escurial dans l'espérance qu'il se rétablirait et

serait en état de la suivre ; mais lorsqu'enfin la maladie devenant plus grave, le roi se décida à partir, il laissa des courriers à Saint-Udephonse pour qu'ils vinssent tous les jours lui rendre compte de la santé de son ministre.

Patino mourut pauvre : c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire de la vertu et du désintéressement de celui qui fut plusieurs années premier , pour ne pas dire l'unique ministre d'une grande monarchie. Le roi paya les frais de son enterrement; il fit célébrer dix mille messes pour le repos de son âme. La grandes.se passa au fils de son frère , le marquis de Castelar.

Trois ministres signalèrent à cette époque leur administration en Europe , par les services importons qu'ils rendirent aux monarques dont ils dirigeaient les conseils ; le cardinal de Fleuri en France, Walpole en Angleterre, et Patino en Espagne. Le cardinal resta dix-sept ans dans le pouvoir; Walpole vingt; Patino fournit une moins longue carrière , n'ayant été que dix ans à la tête des affaires.

L'administration de cet habile homme d'état fut marquée par des événemens non moins glorieux pour lui que pour le monarque , dont il exerçait l'autorité. L'expédition contre Oran , l'acquisition de Naples et de la Sicile pour l'in-

fant don Carlos , l'expulsion des Allemands de l'Italie, la formation et l'entretien d'armées nombreuses et aguerries qui soutinrent l'honneur du nom espagnol , la création d'une marine puissante , l'établissement de chantiers et d'arsenaux , tels furent les avantages dont la nation espagnole fut redevable à Patino. On lui doit aussi l'organisation d'un collège de marine à Cadix, pour l'instruction d'une compagnie des gardes, composée de jeunes gens appartenant à des £atmilles nobles , où l'on enseignait les sciences exactes , l'astronomie nautique, la géographie , etc. etc. De ce collège à peine établi , on vit sortir deux élèves distingués, que le roi envoya en 1 734, avec les académiciens français, en Amérique, pour prendre part à des opérations scientifiques du plus haut intérêt. Ces deux élèves sont don Jorge Juan et don Antonio Ulloa, que les académies de l'Europe savante se sont empressées d'admettre dans leur sein.

Enfin , sous le ministère de Patino , le pavillon espagnol fut respecté, le commerce s'accrut, des mesures utiles d'économie publique furent adoptées , des réformes eurent lieu dans les finances»

Lors del'ordonnance pour la création de l'ordre de la Toison-d'Or, le 18 novembre 17 35, Patino en fut nommé chevalier. Il était aussi commandeur de celui de Saint-Jacques ; et ces deux ordres.

chap. xlii. — 1756-1739. 3g3

étant incompatibles (') , le pape lui accorda une dispense, le 17 septembre de la même année. (a)f

(') Par un des statuts de l'ordre militaire de Saint- Jacques , il était défendu aux chevaliers d'accepter la Toison-d'Or, ordre étranger introduit en Espagne sous les rois de la dynastie autrichienne , et qui ne rappelait pas , par conséquent , des services ni des exploits glorieux pour la nation , comme les ordres militaires , celui de Saint- Jacques surtout, célèbres par tant d'années de combats de leurs chevaliers contre les Sarrasins.

Ce statut est maintenant tombé en désuétude.

(•) Fragment historiques sur Patiho , dans le Semanaria erudito de Valladares.

PHlUPPfc V.

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