‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 12 sur 89 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Expéditions espagnoles en Italie. — Opérations militaires pendant les campagnes de 1741 et 1741. — Le général espagnol Montemar est repoussé et contraint de se retirer sur Naples. —Le roi de Naples forcé d'accepter la neutralité. — Funestes suites du rappel de ses troupes. — Campagne de 1743. — Montemar remplacé par Gages. — Bataille de Campo-Santo. — Nouvelles et inutiles tentatives pour gagner le roi de Sardaigne. — Traités de Worms et de Fontainebleau. - Mariage du dauphin arec Pinfante Marie-Thérèse. — Evénemens de 1744. — Expédition contre l'Angleterre manquée. Combat naval dans la Méditerranée. — Divisions entre les escadres espagnole et française. — Expédition malheureuse de don Philippe et du prince de Conti , en traversant les Alpes. — Opérations dans l'Italie méridionale- — Le roi de Naples viole la neutralité. — Les Autrichiens surprennent les Espagnols à Velletri.

Aussitôt que les troupes espagnoles furent débarquées en Italie , Philippe ne se donna plus la peine de déguiser ses vues et ses projets de conquérir toute la Lombardie autrichienne ; tout paraissait, au premier coup d'œil, lui en assurer le succès. Outre qu'il comptait sur la coopération de la Sardaigne, il s'attendait à être soutenu par une armée française , qui descendrait en Italie , sous le commandement de l'infant don Philippe; il avait effrayé le pape, ou, si Ton aime mieux,

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il lui avait persuadé d'accorder sa permission pour le passage de quinze mille Napolitains à travers les Etats de l'Eglise. L'intervention de la France lui assurait la neutralité de la Toscane. Quant au duc de Modène , il remit provisoirement ses places importantes en vertu d'un traité qui devait être suivi de son mariage avec une princesse de France. Enfin, les Génois, soit par crainte, soit par intérêt, se montrèrent très disposés à accorder le passage des troupes espagnoles par le territoire de la république. Ces divers moyens lui donnaient la faculté de rassembler et de maintenir une puissante armée dans le cœur de l'Italie, tandis que les Autrichiens, privés de toute coopération, étaient à peine en nombre suffisant pour fournir les garnisons nécessaires. Le duc de Montemar , qui commandait l'expédition rassemblée dans les ports de l'est de l'Espagne, débarqua avec la première division à Orbitello, le 3 décembre 1741 , et marcha immédiatement après sur les États ecclésiastiques pour faire sa jonction avec les Napolitains. En même temps des troupes fraîches continuaient à débarquer sur les côtes de Gênes (février 1742); mais, dans cette conjoncture importante, la défection du roi de Sardaigne déconcerta les projets formidables de la cour de Madrid. Ce prince rusé avait négocié à la fois avec les deux parties contendanles. Quoiqu'il eût conclu un traité

avec la maison de Bourbon, à peine se fut-il assuré des vues de l'Espagne sur le Milanais, qu'il profita de la médiation de F Angleterre pour faire un arrangement avec la cour de Vienne, seul moyen de soutenir ses intérêts personnels , et de prévenir rétablissement d'une puissance rivale en Lombardie. U obtint un subside de l'Angleterre , et conclut un traité provisoire avec Marie- Thérèse , par lequel , sans abandonner ses propres prétentions au Milanais , il consentit à s'unir avec elle pour prévenir tout envahissement de l'Italie. Dans le même esprit qui avait dicté ce traité, il y inséra une clause qui réservait à chaque partie contractante la liberté de se séparer de l'alliance, en notifiant cet acte un mois auparavant. En même temps , il continuait à tromper avec adresse les cours de France et d'Espagne , afin de gagner du temps pour fortifier ses places et pour se préparer à la guerre ; et , lorsque toutes ses mesures furent prises , il laissa les premiers alliés stupéfaits en publiant (en mars) son alliance définitive avec l'Autriche, et ses prétentions au Milanais. U mit alors ses troupes en mouvement vers Modène et Plaisance, pour empêcher les Espagnols d'avancer, et pour faire sa jonction avec ses nouveaux alliés. Vers la même époque, les affaires prirent une tournure favorable en Allemagne , et la reine de Hongrie put envoyer des renforts en Italie. Le général Traun détacha un

corps considerable au sud du Pô, et parvint à occuper avant l'arrivée des Espagnols une partie du Modenats.

Le général espagnol ne pouvait plus se maintenir en Italie qu'en tentant un effort décisif. En conséquence il se réunit aux Napolitains (29 mai) ; et ses diverses colonnes se portant sur le Pô, se réunirent dans les environs de Bologne au nombre de quarante mille hommes. Il occupa sur-le-champ Modène et Mirandole ; et le duc ne voulant pas courir la chance des combats, abandonna son territoire , et se retira à Venise ( 22 juillet ). Le général espagnol avait des ordres précis pour risquer la bataille ; mais il n'était pas même assez fort pour se tenir sur la défensive. Après avoir été témoin de la réduction de Modène et de Mirandole, il se retira vers la frontière de Naples; les Austro-Sardes le suivirent jusqu'à Rimini.

Au moment même où Montemar était forcé d'abandonner la Lombardie avec perte de presque la moitié de son armée, une division de l'escadre anglaise se présentait à l'improviste devant Naples, et demandait que le roi se déclarât neutre, en menaçant, dans le cas contraire, de bombarder la ville. Les ministres recurent le capitaine anglais qui vint faire la sommation , et cherchèrent à éluder cette demande impérieuse par une négociation. Mais l'officier leur dit, en mettant sa montre sur la table, qu'il lui fallait

uneréponse dans une heure (20 août). Toutes les réflexions étaient superflues avec ce mode prompt et expéditif de traiter. Pour sauver la capitale de la destruction dont elle était menacée, le roi prit le parti de céder, et donna sa promesse solennelle par écrit d'observer la plus exacte neutralité. Cette négociation extraordinaire forme un contraste assez singulier avec les congres et les discussions qui traînaient en longueur depuis tant d'années sur des traités d'une moindre importance. Vingtquatre heures seulement s'écoulèrent depuis l'arrivée de l'escadre devant le port jusqu'à son dé-

part. (')O

La retraite des troupes napolitaines porta un coup funeste à la cour d'Espagne , et déconcerta tous ses beaux projets de conquêtes. Montemar, à qui on reprocha le mauvais succès de la campagne , et qu'on représentait comme hors d'état de service, fut rappelé. Le comte de Gages, général plus jeune et plus actif, qui avait gagné la faveur de ses souverains , le remplaça.

f Montemar fit voir pourtant dans l'apologie qu'il publia à Madrid de sa conduite militaire, sous ce titre : Exposition des causes qui contri-

('; Voyez une relation curieuse de cette négociation dans Tin n al, vol. XX, pages 5io à 5~3

(*) Charles conserva toujours le souvenir de cette humi-

lialion : il ne fut pas sans quelque influence dans sa politique, lorsqu'il devint roi d'Espagne.

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huèrent à empêcher le succès des armes du roi dans la Lombardie tan 1742, que s'il n'attaqua pas l'ennemi, malgré les ordres réitérés de la cour, ce fut parce que le conseil de guerre, convoque à ce sujet, ne le jugea pas convenable par des considérations puissantes. Voici la résolution du conseil militaire :

w Réunis en vertu d'un ordre du général en chef, pour délibérer sur la question de savoir si Ton doit attaquer ou non les ennemis dans la position qu'ils occupent, la majorité s'est prononcée pour la négative.

« La force de notre armée n'est plus que de vingt-quatre à vingt-cinq mille hommes, en ayant perdu malheureusement, par diverses causes, quinze mille, ainsi que cela est constaté par les états qui nous ont été présentés.

« Le roi de Sardaigne a trente bataillons et deux mille chevaux ; cette armée a fait ses preuves dans la dernière guerre devant les yeux de son souverain ; elle est remplie d'enthousiasme.

« L'armée des Autrichiens se compose de dixhuit bataillons et de deux mille cinq cents chevaux, sans compter l'infanterie de Croates. En réunissant ces vieilles troupes à celles du roi de Sardaigne , leur nombre doit s'élever à plus de trente mille hommes.

« Il résulte donc que la force de l'ennemi est supérieure à la nôtre de cinq à six mille hommes,

ce qui rendrait hasardées et dangereuses les deux opérations difficiles qu'on voudrait tenter, savoir, de passer une rivière à la vue d'une armée supérieure en nombre, en possession des points principaux qui commandent les passages, et de lui présenter la bataille.

« L'armée souhaite ardemment l'occasion de combattre; mais il faut que cette occasion vienne s'offrir et qu'elle promette des chances probables de succès : ce sont les mouvemens de l'armée de la Provence qui devront déterminer les opérations de la nôtre. On risquerait trop à les commencer imprudemment de notre côté, tandis que quelques jours seulement pourront nous les rendre faciles et avantageuses. Nous sommes tous prêts à répandre notre sang pour la défense de notre souverain; le sacrifice de nos vies ne nous coûtera rien; mais il s'agit de nous déterminer d'après les règles de la prudence militaire, et celle-ci réprouve un engagement général en ce moment, *

Quartier-général de Fuerte-Urbano , 9 juin 174a.

Signé :

Le duc de Castropinano , Le marquis de Castelar, Don Juan de Gages.

(Suivent un grand nombre d'autres signature*. )

I ..a considération de l'infériorité numérique de l'armée espagnole n'aurait peut-être pas suffi pour

justifier la délibération du conseil, ni excuser le général en chef de n'avoir pas rempli les in ten* tions de la cour de Madrid; car cinq ou six mille hommes de plus du côté de l'armée austro-sarde ne pouvaient pas arrêter un général actif et bien déterminé. Mais il paraît que la désertion était très considérable dans les armées espagnole et napolitaine; Montemar s'en plaint du moins avec beaucoup de vivacité. En outre, l'esprit public des habitans du pays n'était point du tout favorable à la maison de Bourbon ; circonstances Tune et l'autre très essentielles et qui justifient la sagesse et la circonspection du duc de Montemar.

Une autre considération, qui certes n'était pas la moins puissante, occupait sans cesse la pensée du général en chef; elle finit par le décider plus tard à se porter sur Rimini : c'était la nécessité de conserver à don Carlos le royaume de Naples. Les Anglais menaçaient sa capitale avec une escadre ayant à bord quatre mille hommes de troupes; les Autrichiens, de leur côté, après avoir signé la paix avec la Prusse, réunissaient à Trieste et à Sienne un corps d'armée de dix mille hommes. Une bataille perdue dans ces circonstances aurait infailliblement soulevé le mécontentement des partisans secrets de la maison d'Autriche : il fallait compter en ce cas sur la perte assurée de la couronne de Naples.

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