III. 2CJ
45o PHILIPPE V.
Montemar sentit la nécessité de couvrir ce pays contre l'invasion de l'ennemi ; c'est ce qu'il lit avec une grande sagesse. De Bondino, où il avait son quartier-général, il entreprit sa marche vers Rimini, où les Autrichiens se portaient aussi en même temps dans une direction parallèle. I jc général espagnol gagna ses ennemis de vitesse , et occupa cette excellente position de laquelle il pouvait secourir Naples, si ce royaume se trouvait attaqué, ou se réunir à l'armée de l'infant don Philippe, si elle parvenait à pénétrer en Italie par la cote de Gênes, seul endroit que Montemar croyait convenable pour opérer la réunion des armées, ainsi qu'il l'avait proposé à plusieurs reprises depuis le commencement de la guerre. Dans cette intention , il se porta sur Foligno. Ce fut là qu'il apprit la promesse extorquée au roi de Naples de retirer ses troupes : bientôt il reçut de Madrid l'ordre de remettre le commandement de l'armée au comte de Gages, lieutenant-général, le plus ancien de l'armée, Castelar, commandant en secoud, ayant reçu aussi l'injonction de passer en Espagne. (*)
(*) Don Joseph Carrillo d'Albornoz , duc de Montemar , est un des premiers hommes de guerre de l'Espagne , peutêtre le plus distingué de tous au dix huitième siècle. Il rendit des services signalés pendant la guerre de la succession. Après la pacification de la Catalogne, on le voit déjà commander dans cette province comme capitaine général depuis le 19 novembre 1722 jusqu'au i5 mal 1725. Jl commanda
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Mais ce changement n eut pas de grands résultats pendant la campagne. En effet, le général comte de Gages, après un mouvement sur Modène » dans le seul but de se faire une réputation d'activité, se retira dans ses quartiers d'hiver. Les Austro-Sardes suivirent son exemple et se retire-
l'expédition contre la côte d'Afrique en 17^ : armement considérable dont Philippe V lui confia la direction et le commandement. La noblesse s'empressa de prendre part à une expédition commandée par nn chef aussi brave qu'ex» périmenté. On y comptait au moins trente titrés de Castille et autres personnes de distinction qui suivaient l'armée comme volontaires.
On sait qu'il réussit à opérer le débarquement des troupes, et qu'après avoir battu l'armée des Maures, il se rendit maître d'Oran. Philippe V le vit revenir victorieux trois mois après le départ de l'expédition d' Alicante.
Sa campagne d'Italie en 1734 le placé au rang des généraux les plus habiles. Ce fut surtout par la victoire de Bitonto qu'il eut la gloire de placer la couronne des Deux- S ici les sur la tête de l'infant don Carlos. Pendant les années 1734 et 1735 il soumit l'une après l'autre toutes les places fortes de Naples et de la Sicile , qui tenaient pour les Autrichiens. Les deux généraux espagnols qui lui succédèrent plus tard dans le commandement de l'armée d'Italie, et qui soutinrent l'honneur des armes de Sa Majesté Catholique dans ce pays, le comte de Gages et le marquis de la Mina, se formaient alors à l'école de ce général habile. On s'empressait partout de rendre des honneurs extraordinaires au duc de Montemar en Italie , qu'il ne consentait pas tou- 3 ours à recevoir. En février 17 35, à l'arrivée de Montemar à Florence, le duc de Toscane envoya au-devant de lut , à
45a Philippe v.
rent, savoir : les Autrichiens dans le pays sur le Panaro, et les Sardes dans leur propre territoire.
Malgré la retraite forcée des Napolitains et l'extrême difficulté de recruter l'armée espagnole d'Italie , tant que les escadres anglaises croiseraient dans la Méditerranée, la reine avait si a
trois lieues de la ville , le marquis Renunciuy pour le complimenter et lui offrir un de ses palais , orné avec la plus grande magnificence; Montemar remercia le duc de cette attention, mais il n'accepta point son offre, en donnant pour raison qu'il se rendait en toute hâte à Livourne : il fut descendre chez le père Ascanio , dont il préferait la modeste cellule aux palais les plus somptueux. En 1737 , lorsque le duc se rendait à Madrid par ordre du roi Philippe, qui voulait profiter de ses conseils, la république de Gènes lui rendit aussi des honneurs singuliers; elle envoya une frégate à Spezzia pour transporter le duc à Antibes; on le salua de trente coups de canon à sou arrivée dans le port. Aussitôt après son débarquement, une deputation de six principaux nobles se présenta pour le complimenter sur son heureuse arrivée.
Par un décret daté du Pardo, le 16 mars 1737 , Montemar fut nommé ministre de la guerre, avec les mêmes prerogatives accordées jadis au feu marquis de Bedmar ; il en remplit' les fonctions jusqu'en 1741. Diverses mesures sur l'administration militaire , qu'il chercha à rendre plus économique, sur le mode de remplacement de l'armée, sur l'organisation de la cavalerie, sur la discipline, etc. , signalèrent son ministère.
La guerre étant sur le point d'éclater de nouveau en Italie , Montemar eut le commandement de l'armée espagnole qu'on réunissait à Barcelonne,, destinée aux opérations dans ce pays. Campillo l'avait remplacé dans le ministère de la guerre. Ce fut alors que commença une inésintel~
cœur de faire une nouvelle invasion en Lomhardie pour appuyer l'irruption projetée de la France par les Alpes, qu'elle envoya des ordres précis à Gages d'attaquer l'ennemi trois jours après leur réception, ou de quitter le commandement. 11 obéit à cet ordre impératif (3 février 1 74$) avec
ligence funeste entre le ministre et le général en chef de l'armée d'Italie. Montemar fut d'avis qu'il fallait réunir l'armée à Sestri di Levante, ou bien au port de la Spezzia, points préférables à tout autre pour les opérations qu'on avait en vue : le ministre , au contraire , désigna Orbitello pour rendez-vous de l'expédition , soit parce qu'il avait négligé de faire des approvisionnemens sur la côte de Gènes , soit parce que tous les préparatifs se trouvaient <Iéjà avancés sur ce point. Le général et le ministre se trouvèrent ainsi en opposition sur un objet très essentiel , duquel devait dépendre le résultat de la campagne. On voit dans la correspondance officielle entre Campillo et Montemar, pendant l'année 174a , de l'irritation et de l'aigreur, mal déguisées par des expressions polies du général envers Je ministre , et par des témoignages d'estime et de considération de la part de celui-ci pour les talens et le savoir du général en chef.
Ce désaccord entre Montemar et Campillo fat très malheureux pour l'Espagne et pour l'ensemble des opérations que le cabinet de Madrid avait en vue. On a déjà dit pourquoi le duc n'attaqua point les ennemis, malgré les ordres de la cour, et quelles furent les raisons sur lesquelles il se fonda. La cour se fâcha du mauvais résultat de la campagne : Montemar fut rappelé. À son arrivée à Barcelonne, non sans avoir couru de grands dangers dans la traversée , il reçut l'ordre de se rendre à sa coaunanderie de Moratalla , et de ne point
autant de courage que de promptitude. Il fit quitter en silence à ses troupes leurs cantonnemens , se déroba à un bal qu'il ne donnait à Bologne que pour masquer son dessein, et fit une marche rapide dans l'intention de surprendre les Autrichiens cantonnés sur le Panaro. Ses mouvemens ne purent cependant échapper a un général aussi vigilant que Traun. À son arrivée à Campo Santo, il trouva l'ennemi prêt à le recevoir. Quoique trompé dans son attente, il ne balança
quitter ce séjour sans la permission expresse du roi. C'était une rigueur non méritée , qu'on peut appeler une vengeance particulière du ministre , à cause de la différence d'opinions qui existait entre le duc et lui. Il y resta jusqu'à la mort de Campillo ; il eut alors la permission de se rendre à la cour. L' Apologie de sa conduite, qu'il fit paraître aussitô1 après , dissipa toutes les préventions que le ministre décédé avait répandues contre son commandement de l'armée d'Italie; le roi lut donna de nouvelles marques de sa faveur souveraine. Il mourut en 1747.
Le roi Charles III , qui lui devait sa couronne de Naples, lui fit présent d'une armure , avec cette inscription : Armure d Alexandre Farnèse, duc de Parme , général en chef ties armées d'Espagne , offerte à don Joseph Carrillo d Albornoz , duc de Mort te mar, par Charles , roi de Naples. Elle a appartenu à un héros , et elle ne saurait être mieux destinée qu'à un autre grand homme de guerre.
On a élevé au duc de Montemar un tombeau magnifique, par ordre du roi, dans l'église métropolitaine de Saragossc ; où reposent dans une chapelle, dont le patronage appartient à ses descendans, les restes d'un des hommes qui ont le plus honoré l'Espagne dans les temps modernes.
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pas à engager un combat desespéré qui commença à quatre heures après midi, et dura jusque pendant la nuit par un beau clair de lune. Supérieur par le nombre, il eut d'abord quelque avantage sur la cavalerie autrichienne; mais n'ayant pu forcer la position de l'infanterie , il se retira de nouveau, après ce combat opiniâtre et sanglant, à Bologne, non sans avoir essuyé une perte considérable. La prise de quelques drapeaux , caisses de guerre et pièces d'artillerie, servit de prétexte à la cour de Madrid pour s'attribuer la victoire (*); mais des secours étant arrivés à Traun (mars), Gages montra son infériorité en
(*) Le maréchal de camp La Torre fut envoyé à Madrid par le comte de Gages pour porter au roi huit étendards et un drapeau enlevés aux Autrichiens et Piémont a is dans la bataille de Campo San to. L'action fut sanglante; elle commença par un feu très vif d'artillerie. Le duc d'Âtrisco fit ensuite une brillante charge à la tête de la brigade de carabiniers royaux et des régimens de la reine et de Sagunfo : il culbuta les cavaliers ennemis , au nombre de dix-huit escadrons, sans compter les hussards et les Croates, et les poursuivît l'espace de deux milles sans leur donner le temps de se rallier. L'infanterie espagnole, particulièrement les six bataillons de Gardes, ne se distiogua pas moins; à la vérité, l'infanterie de l'aile droite perdit quelque terrain, mais elle le regagna bientôt , car les gardes wallones ayant chargé à la baïonnette l'infanterie piémontaise, enfoncèrent la première et la seconde ligne de l'ennemi. La nuit vint surprendre les deux années au moment où Ton combattait avec un égal acharnement.
Les Espagnols couchèrent sur le champ de bataille. Le
se retirant à Rimini avec une armée réduite à quatre mille hommes. Pendant le reste de la campagne, ces armées ne firent aucun mouvement, parce que les principales opérations, tant politiques que militaires, avaient lieu du côté du Piémont. (l)
L'échec de Gages fit sentir aux Français et aux Espagnols qu'il fallait forcer aussitôt le passage des Alpes, et gagner ou vaincre le roi de Sardaigne (1742). Pendant la dernière moitié de l'année précédente , des troupes avaient été peu à peu réunies en Provence et en Dauphiné. On avait tiré des renforts de la Corse , et don Philippe en avait pris le commandement. Tous ses efforts s'étaient bornés à une tentative sans succès pour pénétrer sur la côte de Nice et forcer ensuite le passage par la Savoie.
(1743.) La saison de l'hiver s'était écoulée pen-
lendemain, n'ayant pas de magasins, ils repassèrent le Panaro sans être inquiétés par l'ennemi.
Le maréchal de camp don Nicolas de Mayorga fut tué- Le lieutenant général Macdanell, le duc d'Areos, le marquis de Villadarias et le comte de Janche, maréchaux de camp, furent blessés.
L'ennemi fit aussi des pertes considérables. Les lieutcnans généraux Ciceri, Bayersberg, et le comte d'Aspremont furent blessés et prisonniers. Les deux derniers moururent de leurs blessures, l'un à Mautoue, l'autre à Parme.
{Rapport officiel espagnol.)
Le comte de Gages fut nommé capitaine général.
(») Mu&AToar, 1742. Maison d' Autriche , chap. ixm.
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dant que la France cherchait à obtenir l'assistance du roi de Sardaigne, en l'amusant avec l'offre d'une princesse française pour son fils le prince du Piémont, et avec la promesse de secours pour l'acquisition de Gènes. D'un autre côté, comme Marie -Thérèse, dans la confiance du succès, commençait à mettre un prix très haut à ses services, et ajournait les cessions qu'elle avait promises comme récompense de sa coopération , il prêta une oreille favorable aux ouvertures de la France et de l'Espagne. Il continuait néanmoins ses négociations avec la cour de Vienne , profitant tour à tour des besoins et des jalousies des deux parties pour faire ses affaires à leurs communs dépens. Il réussit par là à paralyser les mouvemens des armées de France et d'Espagne , jusqu'à ce que le refus de celle-ci de consentir à la demande de tout le Milanais , et le changement opéré dans les dispositions du cabinet autrichien par les remontrances de l'Angleterre, lui eussent fait voir que le moment était arrivé de prendre un parti définitif.
Au moment même où les cours de Madrid et de Versailles se flattaient le plus de sa coopération, ou tout au moins de sa neutralité, il les surprit encore une fois par la déclaration de l'alliance offensive de Worms , conclue avec l'Autriche et l'Angleterre (2 septembre 174s). La reine de Hongrie voulant récompenser son service, surpassa son attente, en lui cédant la
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ville et une partie du duché de Pavie et du comté d'Anghiera, ainsi qu'en renonçant en sa faveur à ses prétentions au marquisat de Finale, qui avait été hypothéqué aux Génois; elle s'engagea à maintenir trente mille hommes en Italie pour agir avec quarante mille Piémontais sous ses. ordres. L'Angleterre lui accorda un subside annuel de deux cent mille livres sterling, avec une autre somme de trois cent mille , pour le rachat de Finale, et elle promit d'envoyer une forte escadre dans la Méditerranée pour favoriser les armées alliées. (■)
A cette nouvelle alliance de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Sardaigne, les cours de la famille de Bourbon s'empressèrent d'en opposer une plus intime par leur traité de Fontainebleau, qui fut intitulé : Alliance perpétuelle > offensive et défensive. La France et l'Espagne se garantissaient mutuellement toutes leurs possessions avec tous leurs droits, présens ou futurs, s'engageant à ne poser les armes ni entrer en négociation que d'un commun consentement. Le roi de France garantissait à don Carlos la possession de Naples et de la Sicile, et promettait de l'assister pour avoir le Milanais avec les duchés de Parme et de Plaisance pour don Philippe, à condition que la reine d'Espagne aurait la jouissance des deux derniers duchés pendant sa vie , comme étant
(') Dcftcc/u * dr sir Thomas Robinson , datées de Vienne,
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son patrimoine. Le roi de France devait recommencer les hostilités contre le roi de Sardaigne , conjointement avec l'Espagne, déclarer la guerre à l'Angleterre, donner des secours pour reconquérir l'île de Minorque, et ne faire jamais la paix que Gibraltar ne fut restitué. (')
Tel était l'état des choses lorsque les hostilités recommencèrent en Italie. Du côté de Naples , Lobcowitz, qui avait remplacé Traun dans le commandement, chassa les Espagnols de leur position à Rimini , et les força de se retirer près de la frontière de Naples. Du côté des Alpes, don Philippe , laissant trente mille hommes en Savoie, tenta un coup désespéré pour s'ouvrir un passage avec vingt mille hommes par la vallée du Château-Dauphin ; mais il fut forcé de rétrograder en vertu des sages mesures du roi de Sardaigne. Ayant d'ailleurs à lutter contre l'intempérie de la saison et contre les obstacles qu'offrait le pays, il descendit encore dans le Dauphiné. Ces opérations terminèrent la campagne de 174$, en italie. (■) (*)
(') Mémoires de Noailles , tome VI, pages 1 35 et i38.
(*) Maison d'Autriche 9 chap. xxv. Muratobi , 1743. iMémoires de Richelieu , tome VI, passim. Annales de l'Empire, pour 1743.
(*) Vers la fin de 1742 le marquis de la Mina prit le commandement de l'armée espagnole des Alpes, sous les ordres de l'infant don Philippe , à la place du comte de Glimcs , dont les opérations militaires avaient été désapprouvées.
4()0 PniLIPPE V.
Les pertes que les Espagnols avaient essuyées r surtout le dépérissement de leur commerce et les dépenses qu'avait occasionnées une guerre maritime soutenue par l'Espagne seule contre l'Angleterre , occasionnèrent les plus grands méconten te m ens. La cour de Madrid fit les instances les plus vives à la France pour qu'elle réunit sa marine à la sienne contre l'ennemi commun. La reine s'indignait à la vue des obstacles qui empêchaient de transporter des troupes en Italie. L'orgueil de la nation se trouvait principalement offensé en voyant une escadre espagnole bloquée dans le port de Toulon par une escadre anglaise,, inférieure en nombre aux forces combinées de la maison de Bourbon. L'issue malheureuse des négociations en Allemagne, et le changement opéré dans les principes du cabinet français par la mort du cardinal de Fleuri, donnèrent de l'efficacité à ces représentations. A la fin , la France prit parti dans cette querelle, qu'elle épousa franchement.
On arrêta, en conséquence, un plan dont l'effet, s'il avait pu réussir, eût été décisif. Il s'agissait de profiter des troubles intérieurs de l'Angleterre et du mécontentement qui existait contre la famille régnante, en épousant ouvertement la cause du prétendant, en la soutenant avec toutes les forces maritimes des deux nations, et avec une partie de leurs arméés. On
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signa un traité secret, par lequel l'Espagne s'engageait à avancer les fonds nécessaires pour l'entreprise. Les escadres combinées de Toulon de vaient attaquer celle de l'amiral Mathews danfj la Méditerranée, pendant que l'on préparerait une expédition dans les ports du canal pour porter sur la côte anglaise quinze mille hommes , avec le jeune prétendant , sous les ordres du maréchal de Saxe. L'opération devait être protégée par les escadres combinées de Rochefort et de Brest, regardées comme suffisantes pour détruire l'escadre anglaise stationnée dans le canal. On espérait que, si ce grand dessein pouvait être mis à exécution sans une déclaration formelle de guerre de la part de la France, la côte d'Angleterre se trouverait sans défense, et que l'escadre ne se trouverait point en mesure d'y remédier; mais la vigilance du gouvernement anglais et l'union intime de toutes les classes et de tous les partis contre l'ennemi , quelque divisés qu'ils fussent d'opinions politiques, trompèrent les espérances et déjouèrent les calculs. Les escadres françaises sortirent, il est vrai, de leurs ports, entrèrent dans le canal et croisèrent dans les endroits convenus pour couvrir le passage des transports, savoir, une division entre Calais et Boulogne, et une seconde devant Dunlerque , pendant qu'une escadre jetait l'ancre devant Dungenest. L'amiral sir John Norris, instruit
des plans el des mouvemens de l'ennemi , rétrograda devant lui vers Portsmouth, réunit, au moyen d'une presse sévère, un renfort de plusieurs vaisseaux, et se dirigeant vers les Dunes, fut rejoint nar une autre escadre qui arrivait de Chatam. Etant devenu par là supérieur à l'ennemi, il rentra dans le canal, manœuvrant au nord de Foreland , au moment où l'escadre française , comme nous venons de le dire, jetait l'ancre devant Dungenest. La marée basse, ou peut-être une indécision momentanée , empêcha le combat; les Français, convaincus de leur infériorité, profitèrent de cet heureux délai. La nuit arriva ; ils mirent à la voile, et, favorisés par un bon vent pendant quatre jours, ils regagnèrent leur station de Brest ; mais le vent qui sauva l'escadre devint funeste aux transports. Plusieurs furent jetés à la côte, d'autres éprouvèrent de fortes avaries, et ce grand projet, comme l'entreprise de la fameuse Armada, se trouva tout-a-fait manqué au moment où le fils du prétendant et le commandant en chef se trouvaient en vue de la terre promise. (')
En exécution d'autres mesures qui se rattachaient à ce plan, un combat eut lieu dans la Méditerranée. L'amiral anglais Mathews commandait vingt-neuf vaisseaux de ligne et dix frégates; mais les amiraux espagnol et français, don Joseph
(') TuiDAL, vol. XXI, pages 19 et 23.
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Navarro et M. Court, jugeaient avec raison que ses vaisseaux devaient se trouver en mauvais état, ayant tenu la mer aussi long- temps. Ils étaient fondes à espérer aussi que la mésintelligence qui existait entre l'amiral anglais et son second, Lestock, empêcherait une coopération franche et cordiale de la part de ce dernier; ils comptaient également sur la grandeur et la force supérieure de quelques uns de leurs vaisseaux. Dans cette confiance ils se décidèrent à risquer un engagement , quoique leur force ne fut que de vingtr huit vaisseaux de ligne et six frégates. Ils quittèrent donc le port de Toulon , et se dirigèrent vers la baie d'Hyères, où l'escadre anglaise était stationnée. Mathews s'aperçut de leurs mouveraens : les deux flottes s'approchèrent (24 février 1744)- Les amiraux alliés, ou du moins l'amiral français, faisant semblant de vouloir manœuvrer vers l'entrée du détroit, Mathews rompit sa ligne, et fit tous ses efforts pour commencer un engagement , se portant lui-même contre \eReal (vaisseau amiral espagnol), soutenu par le Marlborough. La bataille s'engagea entre une partie de l'escadre combinée , et la division qui suivit l'exemple de l'amiral anglais ; elle fut vaillamment soutenue par plusieurs capitaines , tant français qu'espagnols; mais ils auraient eu le dessous si Mathews eût été bien secondé par Lestock , qui , se tenant au large , laissa très tran-
quillement l'amiral en chef lutter seul contre l'ennemi , et si l'amiral français n'eût pas déployé une grande habileté dans ses manœuvres, pour dégager ses vaisseaux qui avaient perdu leurs agrès. Quand la nuit vint séparer les combattons, on vit clairement que les effets de la bataille étaient tombés principalement sur les Espagnols. Leur vaisseau amiral le Sainte Philippe n'ayant plus que la carcasse, fut retiré du combat, à la remorque , après avoir coulé bas un brûlot envoyé pour l'incendier ; le Poder pris et repris deux fois, fut enfin abandonné le lendemain, et brûlé par les Anglais (*). L'action terminée, les escadres combinées firent voile vers la côte d'Espagne ; un coup de vent les sépara. Les Français entrèrent dans le port d' Alicante, et les Espagnols dans celui de Carthagène. Mathews s'empressa de reprendre sa station devant Toulon , pour surveiller les mouvemens de quatre vaisseaux espagnols qui étaient restés dans le port, faute d'équipement; mais il fut obligé de se porter sur Minorque, pour réparer ses vaisseaux. Lestock et lui ne tardèrent pas à être rappelés pour faire une enquête sur leur conduite.
Quoique les escadres combinées se fussent retirées du combat dans le plus grand désordre, et
(*) D'après le rapport officiel espagnol , les Anglais perdirent le vaisseau le Marlborough , qui fut coulé bas. Plusieurs antres vaisseaux furent aussi fort endommagés.
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qu'elles ne dussent leur salut qu'à la mésintelligence qui régnait entre les commandans anglais, cependant comme leurs forces réunies étaient inférieures en nombre, la seule circonstance d'avoir livré bataille sur un élément si propice aivx Anglais, et sur lequel ceux-ci étaient si accoutumés à vaincre, fut pour eux le sujet d'une grande joie. Il leur semblait avoir remporté une espèce de victoire. Pendant que l'amiral anglais réparait ses avaries , les Espagnols faisaient passer des secours de toute espèce à leurs armées d'Italie, qui furent en état de reprendre leurs opérations. La cour de Madrid s'attribuait, ou faisait semblant de s'attribuer l'honneur de la victoire par des réjouissances publiques. Elle récompensa l'amiral Navarro en lui accordant le titre pompeux de. marquis de la Victoria.
Mais l'événement ne fut pas favorable à la maison de Bourbon. Les circonstances du combat fournirent un nouvel aliment à l'antipathie nationale contre les Français, et donnèrent lieu à des contestations qui firent manquer par la suite toutes les opérations maritimes. Les habiles manœuvres de Court avaient sauvé son collègue; mais le désir qu'il fit trop voir d'éviter un engament décisif fut taxé de lâcheté ou de trahison , et les Espagnols revendiquèrent pour eux tous les honneurs de cette journée. Philippe, à l'instigation de ses officiers , fit les plus vives représenta- 111. 3o
lions au roi de France , et obtint la disgrâce momentanée de Court , mesure évidemment impolitique , et qui ne pouvait qu'accroître la mésintelligence; car, depuis cette époque jusqu'à la fin de la guerre, les deux nations n'osèrent plus réunir leurs forces maritimes. Les vaisseaux espagnols restèrent dans leurs ports, et les Français éprouvèrent des pertes en détail. Ainsi les Anglais restèrent les maîtres absolus de la Méditerranée. (')
Pendant le cours de cette guerre maritime , les Français et les Espagnols redoublèrent leurs efforts pour tâcher de reprendre leur revanche par terre. Jaloux d'effacer les échecs qu'ils avaient éprouvés précédemment, voulant surtout punir le roi de Sardaigne dont la conduite avait contribué principalement à traverser leurs desseins, ils fournirent un renfort de vingt mille hommes de chaque côté, avec tout ce qui était nécessaire pour le passage difficile des Alpes. Une armée de soixante mille hommes fut rapidement organisée : l'infant don Philippe et le prince de Conti en prirent le commandement. Ils essayèrent d'abord de pénétrer le long de la cote , et de passer par le col de Tende dans la plaine du Piémont, opérations pour lesquelles on comptait sur l'assistance des Génois, qui voyaient avec un grand déplaisir la cession de Finale au roi de Sardaigne.
(!) Politique de tous les cabinets , tome II , page io5.
L'armée combinée, enthousiasmée par le courage héroïque de ses jeunes chefs, passa le Var, occupa Nice, enleva les postes retranchés de Montalbano et Villafranca , et força les troupes qui défendaient les défilés à se sauver à bord de l'escadre anglaise ou à se replier sur leur armée principale , qui occupait la position centrale de Coni. La se bornèrent tous ses succès. Les Génois , contenus par les menaces de l'amiral anglais, n'osèrent livrer leurs défilés. La perte éprouvée par les deux armées dans les divers engagemens qui avaient eu lieu , et qui n'était pas moindre de douze mille hommes, affaiblit leurs moyens d'attaque. Elles trouvaient devant elles des montagnes escarpées, défendues par des troupes sardes, et un pays trop stérile pour fournir des approvisionnemens, que la vigilance de l'escadre britannique empêchait de tirer, soit d'Espagne , soit de France.
Les princes formèrent alors le plan de pénétrer de nouveau par la vallée de la Stura, qui présen-
mais offrait cependant des moyens plus faciles de communication avec la France, et dont le passage était bien moins dangereux que celui du col de Tende. Ce dessein fut exécuté avec une bravoure encore plus signalée que lors des premières opérations. Après avoir rassemblé leurs troupes , ils gravirent les montagnes qui sépa~
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rent la vallée de la Stura. Là ils divisèrent leurs armées en colonnes différentes pour pénétrer à la fois par plusieurs défilés qui coupent la sommité la plus élevée des Alpes. Arrivés sur ces hauteurs, ils eurent à lutter contre toutes les horreurs de la nature. Us y furent assaillis par la terrible tourmente , si fréquente dans les Alpes, arrêtés par les avalanches et par les torrens qui , roulant d'énormes rochers , fermaient toutes les communications. Dans une situation aussi critique, Us furent obligés de suspendre leur marche déjà si pénible. Un moyen singulier les tira de ce mauvais pas. Une corde jetée sur le torrent offrait la facilité d'établir des cables d'une rive à l'autre. Ils formèrent une sorte de pont suspendu sur lequel ils purent passer. L'artillerie était traînée par les soldats : les colonnes , guidées par les patres des Alpes, parvinrent à leurs divers points d'attaque , chassant devant elles quelques détachemens isolés et avancés de l'ennemi. Parmi plusieurs exploits de ce passage mémorable, on c'te le trait suivant. Le bailli de Givry commandât une colonne qui était dirigée contre les retrain chemens de Cas tel pont et Bellini , deux forts situés r:r la partie presque la plus élevée, et défendus par deux mille hommes. Animées parson exemple, ses troupes montèrent à l'assaut, malgré un feu terrible (5o juillet), pénétrèrent par les embrasures au momeut où le canon reculait ,
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et passèrent la garnison au fil de l'épée. Un assaut si téméraire frappa de terreur les Piémontais. Ni la présence ni le courage de leur souverain ne purent les engager à tenir tête à lf impétuosité de l'ennemi. Après une légère resistance , ils abandonnèrent les Barricades , effroyable défilé , large de trois brasses seulement, entre des rochers inabordables, défendu par un triple retranchement qu'un torrent rapide rendait encore plus inaccessible.
Les Espagnols enlevèrent la redoute de Monte- Cavallo , ensuite le poste de Castel-Delphino ; toute l'armée descendit le long du cours de la Stura : elle attaqua Demont , dont les fortifications n'étaient pas encore finies. Quoique le roi de Sardaigne s'avançât avec son armée, la fortune se plaisait toujours à favoriser leur entreprise; car un des magasins ayant sauté, la garnison s'empressa de se rendre. Le roi se retira à Saluzzo pour éviter d'être coupé par quelque colonne que l'ennemi pouvait envoyer sur ses derrières par la vallée de Vraita; dès-lors il fut loisible aux alliés de mettre sans obstacle le siège devant Coni , seule place qui leur barrait le chemin pour descendre dans la plaine du Piémont. Cette entreprise était cependant bien plus difficile que la précédente ; car la garnison montait à sept mille hommes, commandés par un vieil officier de beaucoup d'expérience, le baron de
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Leutrum. La place était parfaitement fortifiée, let non moins formidable par sa position que par ses ouvrages. Les citoyens coururent aux armes: les habitans fidèles des montagnes environnantes infestaient toutes les routes par lesquelles l'armée pouvait maintenir sa communication avec la France. Dans cette conjoncture, un corps considérable d'Autrichiens arrivait au camp des Sardes, et remplaçait les pertes essuyées dans les combats qui venaient d'avoir lieu .
Ce surcroît de difficultés parut ne servir qu a redoubler le courage des troupes françaises et espagnoles, et à déployer de nouvelles ressources de la part des chefs. Quoique, par la diminué de leur nombre et par la nature de la position , ils ne pussent pas cerner entièrement la place , on ouvrit la tranchée le i5 septembre, les batteries furent bientôt détruites, et les approches poussées avec toute la vigueur que la situation permettait. Les progrès furent si rapides que, le 3o , le roi se vit dans la nécessité de se présenter avec toute son armée pour faire une diver—
sion ou pour introduire des secours dans la place. Soit par hasard, soit à dessein , les troupes engagèrent une affaire. Âpres un combat meurtrier auquel la nuit mit fin , le roi se retira et prit
vaincu de l'importance de la position pour laquelle il combattait, il tenta encore un nouvel
effort au bout de quelques jours , et, au moyen de l'imperfection du blocus, il parvint à faire entrer dans la place un renfort de raille hommes, avec une grande provision de munitions de guerre et de bouche.
Le succès de cette tentative fit avorter les plans des généraux de la maison de Bourbon. Le siège durait depuis quarante jours, et ils n'avaient pu occuper encore les ouvrages extérieurs de la place. Leur armée avait horriblement souffert de la disette , des fatigues et des maladies. L'armée sarde était en face prête à recommencer son attaque, tandis que, sur les derrières , les tempêtes et les neiges, résultat de la saison qui s'avançait , menaçaient de fermer le passage à travers les Alpes. Dans cette situation , il ne leur restait d'autre ressource qu'une prompte retraite. Us levèrent donc le siège avec précipitation (32 octobre), abandonnèrent leurs blessés et leurs malades, et commencèrent à gravir les montagnes qu'ils avaient passées avec tant de difficulté, étant poursuivis et harcelés par des nuées d'ennemis. Pour mieux assurer leur retraite, la cavalerie ouvrait la marche et l'infanterie formait l'arrière -garde; alors on fit sauter le fort de Demont, qu'on n'avait conservé que pour couvrir ce mouvement difficile s'il eût été nécessaire. L'armée, ne formant qu'une seule colonne, descendait lentement du sommet des
Alpes, à travers les neiges et les glaces. Après des souffrances et des privations encore plus fortes que celles qu'elle avait essuyées dans son mouvement d'attaque > elle arriva dans les vallées du Dauphiné, accablée de fatigue et de détresse, réduite à la moitié de son nombre, et n'ayant d'autre artillerie que celle que l'honneur militaire ne permet d'abandonner qu'avec la vie. (')
La guerre ravageait avec non moins de fureur la partie méridionale de l'Italie. Des renforts considérables étant arrivés de l'Allemagne , le prince Lobcowitz s'avança contre les Espagnols, les força d'abandonner leur position, et pendant qu'une escadre anglaise les incommodait sans cesse le long de la côte de l'Adriatique, inquiéta leur retraite jusqu'à Tronto , sur la frontière de Naples. La proximité où était l'ennemi réveilla la cour de Naples. Le roi rassembla dix-sept mille hommes, et, sans désavouer la neutralité, prit la route de l'Abruzzo pour rejoindre les Espagnols, sous prétexte de mettre son pays à couvert de toute insulte. Pour justifier sa conduite il accusait le général autrichien d'avoir provoqué ses sujets à la révolte.
Ce mouvement changea les plans d'opération de Lobcowitz ; au lieu d'avancer par la cote de
(') Mitratobi y 1744- — Maison tï Autriche , chap. xxvi. Mémoires fie Richelieu , tome VI, chap. xxxm.
l'Adriatique , il prit une autre direction , et chercha à gagner de vitesse les troupes des Bourbons, en entrant dans le pays par la route qui conduit par Rome et Velletri directement à la capitale. Il traversa rapidement la Péninsule, arriva à Rome le 24 de mai , et marcha immédiatement sur Albano. Le roi de Naples, qui le suivait de près, rejoignit les Espagnols à San- Germano, et s' avançant dans les Etats de l'Eglise (juin), il prit position à Velletri au moment où Ton découvrait l'armée autrichienne.
Les deux armées campées sur les hauteurs opposées , et séparées seulement par une vallée étroite , cherchaient à profiter des avantages de leur position respective par des canonnades et des combats d'avant-postes. Dans cette situation Lobcowitz tenta un coup pareil à celui du prince Eugène à Crémone, pour surprendre le roi et ses généraux dans leur quartier général de Velletri , situé derrière la gauche de l'armée. Il forma la principale partie de ses troupes en deux-colonnes. L'une de quatre mille hommes, chargée de tourner le flanc de l'armée combinée et de pénétrer dans la ville , chassant devant elle la brigade irlandaise, entra dans la ville, mit le feu aux faubourgs, et répandit partout la consternation. Plusieurs officiers de marque furent faits prisonniers. Le roi lui-même et le duc de Modène n'échappèrenl qu'avec bien de la peine ; ils rejoi-
474 PH1LJPPE V.
gnirent le camp sur les hauteurs. I^es retards de la seconde colonne donnèrent le temps à Gages d'envoyer des secours dans la ville, et les assaillaiis furent repoussés avec une grande perte, laissant un nombre considérable d'officiers et de soldats prisonniers. (*)
Après cette échauffourée , les deux armées continuèrent à s'inquiéter mutuellement, mais . avec très peu de résultats. Toutes deux elles eurent beaucoup à souffrir des exhalaisons mortifères des Marais-Pontins. Enfin le général autrichien s'apercevant de la diminution rapide de ses troupes que les maladies avaient moissonnées , commença à battre en retraite à la pointe du jour, le icr novembre. Il dirigea ses employés et
(*) Charles III , qui était d'une rare crédulité , racontait que , s'il ne tomba pas entre les mains des Autrichiens à Velletri , ce rut par une protection tout-à-fait miraculeuse. Une batterie , fort heureusement placée à l'entrée d'nne rue par où les Autrichiens devaient déboucher , les arrêta. La batterie leur en imposa tellement qu'ils prirent une autre route, et que la -victoire leur échappa, ainsi que la proie qu'ils allaient saisir. A l'issue de l'affaire, on voulut savoir quel était le serviteur fidèle et adroit qui avait si bien placé ses canons protecteurs. On le chercha dans toute l'armée , on lui promit une récompense , personne ne parut. Dès-lors don Carlos et ceux qui l'entouraient ne doutèrent plus que cette batterie n'eût été placée par la main de Dieu même. Charles III a emporté cette croyance au
tombeau.
(BouacoiN , Tableau de l'Espagne moderne.)
CHAP. XLV. I74l-I744* 47^
ses equipages a Civita-Vecchia, et passa le Tibre sans éprouver de grandes difficultés ; mais il e'tait suivi de près par son vigilant adversaire. Pendant que les Autrichiens prenaient la route de Viterbe , Gages traversa la ligne de montagnes qui bordent la Néra, et chercha par une marche rapide à gagner Pérugia , et lui couper ainsi la retraite. Lobcowitz entrait néanmoins à Pérugia lorsque Ton commençait à découvrir les têtes des colonnes espagnoles ; il détacha un corps de troupes pour s'assurer de Nocera, couvrir sa marche, et gravir cette branche des Apennins qui sépare Urbino de la Pérugiana. Cette célérité sauva son armée. Gages enleva Nocera d'assaut; mais il ne put arrêter l'ennemi dans sa marche. Les deux armées terminèrent la campagne , et occupèrent presque les mêmes positions qu'elles avaient eues au moment où elle commença. (•)
(') MuRAToai , 1744* — Maison d Autriche , chap. xxvi. — Beccatini , Storia di Carolo III, pages 1 3 1 - 1 /f8. — Buo NAMici passim. Ortiz , lib. XXIV, chap. vin.
Campagne de 1745 en Italie. — Jonction des armées de la maison de Bourbon dans les États de Gènes. — Leur heureuse irruption dans la plaine de Lombardie. — Défaite des Sardes à Alexandrie, et conquête du Milanais , Parme et Plaisance. — Don Philippe fait son entrée à Milan. — Blocus de la citadelle de Milan , Alexandrie et Asti. — Opérations de 1746. — Négociation entre la France et le roi de Sardaigne. — Mécontentement de la cour de Madrid. — Arrivée des renforts autrichiens. — Revers éprouvés par les armées de la maison de Bourbon. — Le Milanais et autres conquêtes abandonnés. — Bataille de Plaisance.
A peine trouverait-on dans l'histoire des guerres une campagne comparable à celle d'Italie, en 1745, soit par la hardiesse des plans militaires, soit par la rapidité de leur exécution. L'expérience des années précédentes avait appris aux cours de Versailles et de Madrid que tous les efforts pour conduire une armée à travers les Alpes seraient en pure perte tant qu'elles ne pourraient ou compter sur un appui durable dans les possessions des Etats italiens, ou réunir une escadre assez puissante pour être sûres des communications maritimes. Elles avaient appris également l'inefficacité des attaques particulières et
isolées contre les armées réunies d'Autriche et de Sardaigne ; il était évident que l'armée ennemie pourrait réunir, quand elle le voudrait, toutes ses forces sur un point donné ; et qu'étant maîtresse des défilés qui communiquent de F Allemagne à l'Italie, elle pourrait faire arriver continuellement du secours sur le théâtre de la guerre.
Le plan de cette nouvelle campagne fut donc plus hardiment conçu, et offrit une perspective de résultats plus importans, s'il réussissait, que tous ceux des années précédentes. Les Bourbons profitèrent de la jalousie et des alarmes excitées à Gènes par la cession de Finale au roi de Sardaigne, pour mettre dans leurs intérêts une république enclavée dans la ligne escarpée des Apennins, d'autant plus qu'elle présentait un excellent point d'appui pour toutes leurs opérations militaires, une position centrale d'où ils pouvaient attaquer la partie la plus vulnérable du territoire ennemi. Le plan consistait à réunir, dans les environs de Gènes, les deux armées, qui avaient eu des cantonnemens d'hiver sur des frontières éloignées , telles que Naples et la Provence. Là elles devaient être augmentées de dix mille hommes auxiliaires que fournirait cette république. Elles devaient ensuite descendre le long du Taro et de la Scrivia pour traverser la ligne de montagnes qui bordent le Pô, afin de
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séparer les Autrichiens des Sardes, en pénétrant dans le Milanais ; et lorsqu'elles commanderaient tout le pays qui s'étend depuis les Apennins jusqu'aux montagnes du Tyrol , elles devaient tomber avec leurs forces réunies sur les divisions isolées de l'armée ennemie.
L'année était à peine commencée que Gages , avec son activité ordinaire , se disposait à profiter des avantages qu'il avait remportés sur les Autrichiens à la fin de la campagne précédente. 11 rassembla son armée à Viterbe , força par diverses manœuvres l'ennemi à disséminer ses forces sur toute la frontière du Bolonais, et, après avoir traversé ( 1 8 mars) la partie basse des Apennins , il mit tout en œuvre pour les surprendre dans leurs cantonnemens ; mais la vigilance de Lobcowitz fit échouer son projet. D harcela cependant les Autrichiens dans leur retraite , et les suivit jusqu'à la Secchia ( 1 8 avril), où ils prirent une forte position dans les environs de Modène.
11 se préparait à les déloger et à envahir le Milanais lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre dans les États de Gênes pour former cette réunion de forces, par laquelle les cours de Versailles et de Madrid s'attendaient à décider le sort de la guerre d'Italie. U avait trois routes à choisir pour exécuter l'ordre qu'on lui donnait; chacune avait pour lui des dangers particuliers. Il était dange-
reux de se retirer par les chemins difficiles du Parmesan , devant un adversaire actif et entreprenant. Il ne pouvait revenir dans les États du pape et prendre le chemin de la mer sans traverser un pays épuisé par les campagnes précédentes , et sans tromper la vigilance des escadres anglaises; enfin, c'était une entreprise hérissée de mille difficultés que de traverser les Apennins, parLucques, dans le commencement de Tannée.
Il préfera de courir de grands dangers, mais douteux, à des dangers moins graves, mais certains. Il mit autant de célérité qu'il eut de bonheur à suivre ce dernier parti. Pour rendre sa marche moins embarrassante, il envoya ses équipages et l'artillerie avec une escorte de cinq mille hommes par les États de l'Église ; et lorsque ce convoi eut gagné un jour de marche, il leva tout à coup son camp , et se dirigea par la route de Gordano, au passage de Monte-San-Pellegrino. Arrivé au bas de la montagne, il divisa son armée en trois colonnes, et commença k la gravir. Deux d'entre elles n'éprouvèrent que de très faibles obstacles; mais la colonne du centre, qu'il conduisait en personne, fut plongée dans de grands embarras. Arrivés sur les hauteurs escarpées où nul être n'avait passé encore, et qui, dans leur élévation, forment le sommet de la chaîne, la plus grande partie de ses chevaux de bagage tombèrent d'inanition , saisis d'un froid glacial : ses
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soldats , chargés de leurs effets, ne pouvaient, dans un espace de trois milles , marcher que sur une neige épaisse de quatre pieds. Encouragés cependant par l'exemple et les exhortations de leurs chefs , ils effectuèrent enfin ce pénible passage ; mais à peine étaient-ils descendus de ces hauteurs qu'il se forma sur ces montagnes une de ces terribles tourmentes, si communes dans les Alpes, et dont l'horreur ne peut être bien décrite qu'en empruntant à la poésie son langage pittoresque et énergique. Une heure seule de suspension de la marche aurait entraîné infailliblement la perte totale de l'armée.
Cette colonne , trop heureuse d'échapper aux effets terribles de l'ouragan, surprit deux postes autrichiens à Castel-Nuovo et à Veracula , entra dans l'Etat de Lucques, où elle trouva des rafraîchissemens dont elle avait grand besoin après tant de fatigues et de privations , et passa par ce dernier pays à Sarzana , sur la frontière de Gênes. La position de Gages était extrêmement critique, malgré l'activité qu'il déployait dans ces parages. En effet , il avait à passer le torrent rapide de Magra qui descend des Apennins, et que les dernières pluies, la fonte des neiges, avaient considérablement grossi. Il avait devant lui un pays coupé et montagneux , hérissé de forets , rempli de précipices et de défilés. Il pouvait craindre d'être attaqué par les Autrichiens
CHAP. XLVI. 1 745-1 746. 48l
qui se trouvaient sur ses derrières. Rien n'était plus facile pour eux que de détacher quelques corps à travers les montagnes de Pontremoli pour inquiéter sa marche. Son armée était harassée par les souffrances et les marches pénibles. S'il faut en croire Buonamici , l'habile narrateur de cette expédition , Gages n'eut connaissance du traité récemment passé entre les cours des Bourbons et le pays génois, que lorsqu'il arriva dans les États de la république.
Son courage, ses talens et sa persévérance surmontèrent tous les difficultés. Encouragé par un message qu'un ami lui envoya de Gênes, il commença la construction d'un pont sur le Magra. A peine formé, le torrent l'emporta. Gages renouvela ses efforts ; il réussit à rétablir le pont, et l'armée se remit en marche , étant toujours environnée de dangers. Le 9 mai, l'arrière-garde, qui resta de l'autre coté du Magra, fut vivement attaquée par un corps de troupes autrichiennes irrégulières qui avaient passé les montagnes environnantes; mais les assaillans furent repoussés, et le passage s'opéra en entier. On détruisit le pont sur-le-champ pour empêcher toute poursuite. Gages prévoyait que l'ennemi pourrait envoyer des détachemens à travers les Apennins, et s'empara des défilés difficiles de Sestridi-Levante. Il envoya en toute hâte des troupes pour en occuper les postes les plus importans ; m. 5i
en même temps il accéléra sa marche. Cette précaution lui (it passer la rivière orientale sans éprouver d'accident. En dépit du manque de fourrage et de provisions, malgré les difficultés de toute espèce qu'il éprouva à travers un pays aride et inhospitalier, il atteignit Genes et s'avança pour occuper le fameux passage de la Bocchetta.
Pendant cette marche difficile , les troupes se mirent en mouvement en Provence : des approvision ne men s furent envoyés à Nice et à Villa- Franca sur des bâtimens légers qui longeaient la côte hors de portée des croisières anglaises. Ces troupes traversèrent les Alpes maritimes sans éprouver d'autres obstacles que ceux qui dérivaient de l'âpreté et de l'infertilité du pays ; elles pénétrèrent dans la rivière occidentale, arrivèrent à Savone dans le commencement de juin, et détachèrent un renfort à Gages au passage de la Bocchetta. Après des marches aussi pénibles que surprenantes , les armées se trouvèrent réunies à la distance de quelques milles ; l'infant don Philippe, accompagné du général français Maillebois , commandait celle de Provence ; Gages commandait l'autre, arrivée de la frontière de Naples. Au moyen de la réunion de dix mille Génois, leur armée combinée montait à soixante-deux mille hommes.
Sur ces entrefaites, le général autrichien comte
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Schulemburg, successeur de Lobcowitz, traversa rapidement Parme et Plaisance , s'empara de Gavi et de Novi, et occupa la vallée arrosée par le Lemo, pour empêcher Gages de sortir de la Bocchetta. L'armée sarde se porta aussi vers les Apennins, et prit les positions qu'elle jugea convenables pour mettre le Montferrat à couvert de l'invasion des troupes de l'infant. Mais ces précautions devinrent inutiles contre des ennemis supérieurs en nombre et maîtres des positions principales. D'un côté, Gages forçait les retranchemens autrichiens dans la vallée du Lemo, les chassait du village fortifié de Voltaggio, entrait dans Gavi, et faisait occuper, par ses postes avancés, Novi et Serravalle , sur la Scrivia. De son côté, don Philippe traversait les Apennins, se répandait avec rapidité dans le Montferrat, rejetait les Sardes au-delà de la Bormida , et s'emparait d'Acqui. La route étant ainsi frayée f les deux armées dirigèrent leur marche sur Alexandrie, qui était le rendez-vous convenu.
Lorsque les positions enlevées eurent été fortifiées , et que la communication avec Gênes eut été assurée, les généraux des Bourbons se hâtèrent de compléter leur plan aussi hardi qu'étendu . Les Austro-Sardes s'étant déjà réunis, et occupant une position derrière le Tanaro près le confinent du Pô, ils n'osèrent entreprendre le siège d'une place aussi forte qu'Alexandrie, tant qu'elle pou-
vait recevoir à tout moment des secours des armées alliées, ni attaquer leurs forces réunies dans une position aussi formidable. Pour les tenir en haleine et faire diversion, ils s'emparèrent de Tortone, Voghera, Castel-Nuovo et Provera (août), jetèrent des détachemens dans le Parmesan , et occupèrent Bobbio avec Parme et Plaisance , sujets principaux de la dispute.
Après s'être ainsi répandus sur une étendue considérable, maîtres des villes principales au sud du Pô , il ne leur fut pas difficile de le passer près de l'embouchure du Tessino (22 septembre). Ils surprirent Pavie avec une division de leur armée. Ces avantages préparèrent des résultats plus importons. Les Autrichiens se séparèrent des Sardes, afin de couvrir le Milanais qui se trouvait sans défense (27 septembre); les troupes des Bourbons se réunirent tout à coup, gagnèrent le Tanaro par un mouvement rapide qu'elles firent pendant la nuit, et après l'avoir traversé en trois colonnes, quoique les soldats eussent de l'eau jusqu'au visage, surprirent les Sardes qui ne s'attendaient pas à être attaqués, culbutèrent leur cavalerie presque dès la première charge , et jetèrent l'ennemi vers Valence dans une confusion et un désordre inexprimables. Le roi luimême se sauvant avec quelques cavaliers seulement, ne put retenir ses troupes qu'au moment où elles atteignirent Casale. Le général autrichien
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qui s'aperçut, quoiqu'un peu tard, du dessein de l'ennemi, n'arriva que pour être témoin de la déconfiture de ses alliés et pour voir l'armée des Bourbons mal tresse des rives du Pô. Il fit un long détour par Casale, rejoignit l'armée battue, et la sauva d'une perte totale.
Après un court délai, employé à faire les préparatifs nécessaires, l'armée des Bourbons s'établit entre le Tanaro et le Pô, occupa la ville d'Alexandrie, bloqua la citadelle, et s'empara de Valence. Elle s'avança ensuite sur Casale, trouva à son approche la ville abandonnée, s'empara de la citadelle, prit Asti avec la même facilité, et fit dans le pays au sud du Pô plusieurs incursions partielles.
La saison déjà très avancée rendant impossible toute autre opération, une partie des troupes prit des cantonnemens dans des positions convenables et propres à assurer de nouvelles conquêtes. Don Philippe ramena le reste dans le Milanais , et entra en triomphe dans la capitale (20 décembre). Les autres villes s'empressèrent de rendre hommage au vainqueur. La vigilance de Gages empêcha les Autrichiens de passer le Tessino, et le duché de Modène fut restitué à son souverain. De toutes les possessions autrichiennes dans le Milanais , il ne restait que la place de Mantoue et la citadelle de Milan ; car pour les citadelles d'Asti et d'Alexandrie, on s'attendait à les voir tomber
entre les mains du vainqueur avant le commencement de la campagne suivante. (*)
Au retour de la saison favorable aux opérations de la guerre 9 les efforts pour se disputer l'empire d'Italie recommencèrent avec une nouvelle force. La reine d'Espagne voyait déjà la couronne de Lom hardie orner le front de son second fils.
A l'est, les armées française et espagnole s'étendaient jusqu'à Reggio, Plaisance et Guastalla. Au nord, elles possédaient tout le pays entre Y Adda et le Tessino. Elles bloquaient les passages du lac de Como et ceux du Lago Maggiore, et se préparaient à s'emparer de la citadelle de Milan. A l'ouest, leurs postes avancés s'étendaient jusqu'à Casale et Asti, quoique la citadelle de cette dernière ville fut encore entre les mains des Sardes. Le corps principal des Français maintint la communication avec Gênes et le pays au sud du Pô : une forte division qui occupait Reggio, Parme et Plaisance, couvrait les conquêtes du côté de l'est, et les Espagnols étaient maîtres du pays entre le Pô et les montagnes du Tyrol. Les Sardes s'étaient concentrés dans les environs de Trino, tandis que les Autrichiens se retiraient dans le
(') BuoNàMici, Guerre d'Italie. Mémoires de Richelieu, tome VI>, page 337. Muratori, anno 1745. Maison d 'Autriche , chap, xivii. Pièces officielles contenues dans les feuilles périodiques.
chap. xLvi. — 1 745-1 746. 4^7 Novarèse pour recevoir de plus près des renforts qu'ils attendaient chaque jour d'Allemagne.
Dans cette situation , la fortune de la guerre changea tout à coup. L'impératrice , par suite de son traité de paix avec la Prusse (a5 décembre 1 745), put renforcer son armée d'Italie ayant la fin de février. Trente mille hommes étaient déjà descendus des Alpes-Trentines et s'étaient avancés jusqu'au Pô.
L'avis de cet accommodement avec la Prusse déconcerta la cour de Versailles, et détermina le roi de France à faire des ouvertures au roi de Sardaigne, déjà mécontent de la cour de Vienne, parce qu'elle n'avait pas confirmé ses cessions de Lombardie, prix convenu de sa coopération. Avant la conclusion de la paix avec la Prusse , Cham peaux, ministre de France à Gênes, fut envoyé secrètement à Turin avec des propositions pour faire un arrangement. La France offrait de régler les prétentions respectives de l'Espagne et du roi de Sardaigne par le partage du Milanais. Le roi recevrait le pays au nord du Pô, et à l'ouest de la Scrivia. Le reste du duché avec Parme, Plaisance et Crémone, en y comprenant la forte citadelle de Pizzighitone, était destiné à don Philippe. Aucune partie de l'Italie n'appartiendrait désormais ni à la France, ni à l'Empereur, ni à l'Espagne : en conséquence la Toscane passerait au prince Charles de Lorraine à la place de son
frère François, à qui on destinait déjà le trône de F Empire.
Charles-Emmanuel fit semblant de consentir à cet arrangement, et Champeaux, après un voyage à Versailles pour rendre compte de sa mission , reparut de nouveau à Turin pour conclure les articles préliminaires du traité. L'intérêt du roi de Sardaigrie étant évidemment de temporiser, on donna Tordre à Champeaux de ne rester à Turin que vingt-quatre heures, et de ne consentir à aucun armistice avant la signature des préliminaires. 11 était chargé aussi de déclarer que la cessation des hostilités ne serait pas publique et annoncée avant que la réponse ne fut arrivée d'Espagne. 11 était néanmoins autorisé à promettre que si la cour d'Espagne refusait d'y consentir, les troupes françaises se retireraient, et qu'on donnerait des ordres particuliers à Maillebois de s'abstenir de toute hostilité contre les Sardes.
Cependant le rusé monarque réussit à amuser la cour de Versailles par une négociation captieuse; il obtint même la signature de l'armistice, dans la persuasion qu'il y aurait toujours moyen d'avoir le consentement de l'Espagne.
Pendant le cours de cette négociation , on communiqua avec la cour de Madrid; mais tous les ménagemens dont les Français usèrent avec leur habileté ordinaire, furent en pure perte auprès de
chap. xLvr. — 17/15-1746. 489
souverains aussi impétueux et aussi indignés que le roi et la reine d'Espagne, dont les sentdmens se trouvèrent vivement blessés de l'abandon de leurs fils.
Leur ancien ressentiment contre la France éclata avec une nouvelle furie. Ils traitèrent cette négociation séparée de violation de confiance et de déviation des principes de l'alliance des Bourbons. Philippe accusa le ministre français de donner des conseils pernicieux au roi son neveu , et rejeta avec hauteur ce qu'il appela une proposition pour abandonner le traité de Fontainebleau , traité qui avait été originairement proposé par la France elle-même. « Est-ce une saine politique, demandait-il, que de réduire l'établissement de l'infant à presque rien du tout, pour agrandir le roi de Sardaigne, alors même qu'il se trouvait dans la situation la plus critique, séparé des Autrichiens, et sur le point de perdre Alexandrie? lorsqu'une armée de quatre-vingt mille hommes faisait la loi en Italie? lorsque l'Autriche se débattait en vain pour défendre ses possessions éloignées? Quand même ce traité déshonorant serait conclu, il ne terminerait pas la guerre. La formation d'une nouvelle fédération deviendrait nécessaire ; car en privant l'Empereur de la Toscane et anéantissant les droits féo-» daux de l'Empire, le corps germanique prendrait part dans la querelle. Quant à la reine, avec la
violence ordinaire de son caractère, elle imposa
France, en lui disant : « La France nous menace comme si elle nous croyait des enfans; elle nous montre le fouet si nous ne consentons pas à ses demandes. » (l) %î
C'est dans ces sentimens que le duc de Huescar fut envoyé à Versailles en qualité d'ambassadeur extraordinaire, pour coopérer avec le ministre ordinaire , le marquis de Campo-Florido , à faire rompre la négociation. En même temps on fit d'autres ouvertures à la cour de Vienne , par le canal de sir Thomas Robinson, ambassadeur d'Angleterre, pour rétablir les anciens rapports entre l'Espagne et l'Autriche. (•)
La cour d'Espagne fut encore bien plus contrariée par les funestes suites qu'eut cette tentative de négociation, dans la saison la plus favorable pour les mouvemens militaires. A la vérité le roi de Sardaigne n'avait pu prêter l'oreille aux ouvertures de la France que pour arracher les cessions promises par l'Autriche, et pour donner par là le temps aux troupes allemandes d'arriver en Italie. 11 profita du refus de la cour d'Espagne, à l'égard de l'acceptation des préliminaires; à peine écouta-t-il les modifications proposées par la France; et, après avoir amusé les agens fran-
( ' Mémoires de Noaiilex.
^Tiwdal, vol. XXI, page 7.73.
çais par de courtes discussions, jusqu'à ce que son armée fut prête pour entrer en campagne , il fit savoir à Maillebois que l'armistice était rompu.
Immédiatement après cette communication , il attaqua une division française de cinq mille hommes qui bloquait la citadelle d'Asti. Un courrier, qui en portait l'avis , fut arrêtë. Maillebois, tranquille, et se reposant sur la négociation, considéra la rupture de l'armistice comme une nouvelle controuvée, jusqu'à ce qu'il fut déjà trop tard pour secourir ses troupes. Les détachemens disséminés dans de petits postes furent faits prisonniers les uns après les autres. Les Sardes s'avancèrent pour délivrer la citadelle d'Alexandrie réduite à la dernière extrémité (10 mars); ils s'emparèrent ensuite de la garnison française, qui gardait la citadelle d'Asti , et mirent le siège devant Valence (19 avril).
Ces événemens forcèrent Maillebois à abandonner ses postes éloignés , et à concentrer ses forces entre Novi et Voghera, aflh de maintenir la communication avec Gênes. La situation des Espagnols, au-delà du Pô, n'était pas moins critique. Une colonne de dix mille Autrichiens s'étant emparée de Codogno, et avancée jusqu'à Lodi , le général espagnol fut obligé de retirer ses troupes des défiles, et de les diriger*vers le lac; il envoya son artillerie à Pavie, et se dirigea
vers le Pô. A peine l'infant eut-il quitté la ville de Milan qu'un parti de hussards autrichiens entrait déjà dans la place (18 mars).
L'attention et les efforts de l'armée francoespagnole étaient appelés pour lors à figurer sur * un autre théâtre. Vers la fin de mars , une armée considérable, réunie sous les ordres du comte de Brown, se dirigea en deux colonnes sur Luzara et Guastalla ; elle chassa des deux premières places la garnison, forte de quinze mille hommes, repoussa* un détachement envoyé au pont de Boccanello pour favoriser sa retraite , et jeta les troupes de Reggio au-delà de l'Euza par suite des avantages qu'elle avait remportés. Les Autrichiens coupèrent un corps de huit mille hommes aux ordres de Cas tela r, qui occupait Parme , et s'avancèrent sur le Pô pour empêcher l'armée espagnole de venir à leur secours. Le prince de Lichstenstein établit sur-le-champ une ligne de postes tout le long de la partie septentrionale du Milanais, et paraissant alors sur le Taro, il prit le comm%ndement en chef à la place de Schulemburg.
Sur le premier avis de ces mouvemens, Gages se hâta de porter ses forces principales au sud du Pô, jeta un pont sur le fleuve, et prit position à Plaisance en face de l'ennemi. La détresse de Castela* à Parme augmentant à chaque minute , on fit une tentative pour le tirer de cette posi-
tion dangereuse , pendant que Gages attirait l'attention de l'ennemi vers le Taro, par une fausse attaque, en faisant semblant de vouloir forcer le passage. Cette opération réussit. Castelar se fit jour à travers les postes du blocus , et dirigeant sa marche vers les montagnes de Pontremoli, atteignit la rivière de Test, quoique avec perte de presque la moitié de son monde, par les attaques des troupes irrégulières autrichiennes. Parme fut occupé sur-le-champ par l'ennemi. Le peu d'Espagnols qui étaient restés dans la citadelle furent faits prisonniers de guerre. (*)
(*) Ce fut dans la nuit du 19 au 20 avril , que le marquis de Castelar, après avoir laissé quatre cents hommes dans le château de Parme, et ses malades dans la ville, se mit en marche pour rejoindre l'armée de l'infant don Philippe. Les ennemis, avertis de son dessein, avaient pris diverses précautions pour leur couper la retraite. Ils avaient fait en plusieurs endroits des coupures, des puits, des retranchemens et des abatis d'arbres, et ils avaient garni d'infanterie toutes les cassines qui se trouvaient sur son chemin ; mais ces obstacles ne purent l'empêcher d'exécuter son entreprise. Ses troupes , auxquelles il avait défendu, sous les peines les plus rigoureuses, de faire feu sans un ordre exprès, se firent jour partout à la baïonnette. L'avant-garde était commandée par le brigadier don Francisco Bucarelli; l'arrièregarde par le marquis de Tovcin, aussi brigadier. A une lieue et demie de Parme l'avant-garde fut arrêtée par une coupure derrière laquelle il y avait quelques troupes ; en même temps les ennemis, qui s'étaient aperçus de sa retraite, attaquèrent l'arrière-garde. Ce ne fut qu'après des efforts
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Gages , après avoir ainsi favorisé la sortie de Castelar , rétrograda vers la Nura, où il fut suivi par les Autrichiens. Il profita habilement de ce mouvement pour frapper un coup par lequel il espérait contenir l'ardeur de l'ennemi, et attirer son attention au-delà du Pô. Au moment de sa retraite il fit semblant de rompre son pont sur Plaisance ; mais, faisant passer tout-à-coup la rivière à une assez forte division , sous les ordres de don Francisco Pignatelli , il surprit cinq mille Autrichiens à Codogno, les mit en déroute avec perte de la moitié de leur nombre , et s'empara de tous leurs approvisionnemens. Sa cavalerie occupait les deux rives du fleuve ; il essaya de s'assurer de cette position avantageuse, et fortifia Plaisance (5 mai) ; il plaça de l'artillerie sur les remparts , lia à cette forteresse le séminaire de Saint-Lazare (') dans la plaine environnante, et
extraordinaires que les Espagnols purent arriver à Torre- Mulazzano : là, menacés par un corps d'armée ennemi qui se dirigeait sur Pontrcmoli, ils se virent, le 21 , dans la nécessité de passer l'Apennin. Le s6, ils entrèrent enfin dans la Toscane par Salai va, après avoir soutenu des combats fréquens pendant leur marche.
La prudence et l'habileté dont le marquis de Castelar donna des preuves dans cette retraite, lui valurent le grade de lieutenant- général.
(') Ce séminaire avait été bâti par Alberoni , qui y avait établi son séjour. ( Voyez le ebap. xxx.)
ciup. XLVi. — 1 7^5- 1 746. /jg5
établit des postes tout le long de la Trébia et de la Nura. 11 fut cependant forcé d'abandonner les uns après les au très tous les pôstes éloignés, même le séminaire, et de se retirer des bords delà Nura ; mais il eut soin de balancer ces revers par de nouvelles et heureuses incursions au-delà du Pô, jusqu'à Lodi.
I.ies efforts des armées ennemies ne se bornèrent pas ii cette guerre de postes. La perte de Valence , qui se rendit le 2 mai , engagea les généraux des Bourbons à faire une tentative prompte et simultanée pour arrêter les progrès de l'ennemi. Maillebois quitta la position qu'il occupait entre Tortone et Novi (14 juin), et, devançant le roi de Sardaigne par la rapidité de sa marche, rejoignit les Espagnols sur la Trébia. Ceux-ci rappelèrent leurs détachemens de l'autre côté du Pô (i5 juin), et formèrent le plan d'une grande attaque, dans un conseil de guerre auquel l'infant assista. Pendant la nuit, ils traversèrent la Trébia sur trois colonnes, chacune commandée par ses propres généraux. La gauche s'étendait sur Plaisance ; elle occupa Gossolengo , fit replier les postes avancés des Autrichiens , et attaqua leurs lignes à la pointe du jour ; mais, les trouvant préparés à se bien défendre, elle se retira après un engagement long et très chaud ; la cavalerie ennemie lui fit beaucoup de mal par ses mouvemens prompts et rapides. La droite
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enleva aussi plusieurs retranchemens ; elle combattit depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit sans pouvoir entamer les lignes autrichiennes. L'attaque du centre échoua par le non succès de celles des autres colonnes. Cinq mille hommes restèrent sur le champ de bataille ; deux mille furent faits prisonniers , et plusieurs pièces d'artillerie , avec des drapeaux et d'autres trophées, tombèrent entre les mains de» ennemis. (*) (*)
(') MtJBAToai t 1 746. Mémoires de Richelieu, tome VI , chap, xxviii. Maison d'Autriche, chap, xxvin.
(*) Dans ce combat meurtrier les troupes espagnoles conservèrent lear haute réputation de bravoure. Les gardes vallonnés se couvrirent de gloire.
CHAP. XtVlf. -r 1746.